INTRODUCTION XV
établit des ateliers de charité . Malheureusement, cette année même, Terray rapportait les lois de liberté et revenait aux anciennes réglementations.
Les Intendants devaient chaque année passer quelques mois à Paris, pour prendre les ordres du Contrôleur Général et rendre compte de leur administration. C'est dans un ces voyages qu'il se lia avec le jeune marquis de Condorcet : la sympathie dut naître vive et rapide.
La figure de Turgot était belle : sa taille était haute ; mais il ne se tenait pas fort droit. Ses yeux exprimaient à la fois la fermeté et la douceur ; ce qui lui donnait pour quelques uns un air égaré. Son front était arrondi, élevé , sa bouche naïve, ses cheveux bruns et beaux; il avait le teint fort blanc. Son abord était froid ; il rougissait facilement ; son embarras était extrême dans le monde et il s'exprimait très difficilement en public.
La figure de Condorcet était douce et peu animée : elle exprimait la bonté ; il se tenait toujours courbé. « Ceux qui ne le verraient qu'en passant diraient plutôt : Voilà un bon hommây que: voilà un homme d'esprit^ et ce jugement serait une sottise,» écrit mademoiselle de Lespinasse, qui le querellait maternellement sur ses négligences de maintien (i). Il ne causait pas en société ; il répondait. D'ailleurs, il allait peu dans le monde : il y paraissait toujours distrait ou occupé. Cependant rien ne lui échappait. Il saisissait parfaitement, surtout les
(i) Lettres inédites de Mademoiselle dç Lespinasse çi Condorcet et à d*A' l^mbert, publiée^ par qoua,
XVI LETTRES DE CONDORCET A TURGOT
ridicules, même avec malignité, et dans Tintimité il en défrayait ses amis. Il avait sous un extérieur froid une âme ardente : c'était, selon le mot de d'Alembert, un volcan couvert de neiges.
Comme Turgot, il était encyclopédique : mais il avait surtout la passion du bien et de la liberté. Tous deux, ils étaient profondément honnêtes: mais la morale de Turgot est supérieure : voyez sa réponse quand Condorcet lui écrira ; « en général les gens scrupuleux ne sont pas propres aux grandes choses. » (i). Tous deux, ils croyaient à la perfectibilité humaine : mais Turgot aurait-il poussé le système jusqu'à penser que les maladies pussent disparaître ? C'est au moins un contre-sens physiologique. Turgot était philosophe, mais très tolérant à l'égard de la dévotion : il est spiritualiste. Fanatique d'irréligion, Condorcet, dans son Essai sur les progrès de Vesprit humain^ méconnaîtra complètement le bien produit par les institutions sacerdotales : c'est un positiviste très incomplet.
Tous deux ils avaient une mémoire extraordinaire : mais ils n'avaient pas la prestesse du trait, la finesse de l'aperçu, la légèreté de l'idée, l'éclat et le piquant de l'expression — ces qualités que nous appelons l'esprit (2). Turgot dans sa jeunesse
(i) Voir pages i57 et 160 de ce volume.
(2) A Limoges, dans le cabinet des Anciens Intendants, sur une porte où sont simulées des tablettes en rapport avec les rayons de la Bibliothèque, figurent des livres fictifs dont les titres sont l'œuvre de Turgot. En voici quelques-uns : i* Trailâ de la charité chrétienne par Vabbé Cavcirac (cet abbé avait publié des livres intolérants contre les protestants) ; 2* Art de compliquer les questions simples par Vabbé Galiani (allusion à ses