TURGOT A L'ABBÉ BOSSUT
RÉDACnOM ORIGINALE INÉDITE (l)
Un des plus puissants moyens, Monsieur, pour répandre Tabondance dans tout le royaume et assurer la subsistance du peuple serait d'établir entre toutes les provinces des communications par eau, en rendant navigables toutes les rivières qui en sont susceptibles et en les joignant par des canaux.
Il y a d'ailleurs en France une très grande quantité de terrains inondés par des rivières dont le cours est arrêté, soit par des obstacles naturels, soit par la construction vitreuse des moulins. Ces terres marécageuses sont perdues pour la culture,et Tair des habitations voisines en est infecté, au point de diminuer d'une manière sensible la vie moyenne des hommes.
Des travaux bien entendus,
i*"^ Octobre 1775.
RÉDACTION PUBLIÉE DANS LES MÉMOI- RES SECRETS. (VIII, P. 3o7-3io.)
Il serait difficile, Monsieur, de compter les différents genres de travaux dont l'avantage de l'Etat prescrit à l'Administration de s'occuper essentiellement et dont le succès ne peut être fondé que sur la perfection de l'art de modifier ou de diriger l'action et le cours des eaux ; opposer des digues à l'impétuosité de la mer, conquérir sur elle des terrains nouveaux, garantir de ses ravages ceux qu'elle menace d'engloutir, creuser des ports, empêcher les anciens de se combler par les dégâts de la mer ou par ceux des rivières qui s'y jettent, donner, autant qu'il est possible, aux torrents et aux fleuves un lit certain et défendre les campagnes des inondations, assurer et perfectionner la navigation des rivières déjà navigables,
(i) Nous rapprochons de l'autographe la rédaction publiée : il y a là, croyoos-nous, matière à une très intéressante collation.
TURGOT A l'abbé BOSSUT
une construction de moulins moins défectueuse rendrait à Tair la salubrité et dessécherait les terrains inondés.
Le roi sent trop l'importance de ces différents travaux pour ne pas désirer que la science hydraulique fasse promptement de nouveaux progrès et qu'il se forme dans ses Etats un grand nombre d^hommes instruits dans cette science, en état de diriger les travaux avec intelligence et de vaincre les difficultés qui s'y rencontrent.
Sa Majesté s'est fait rendre compte des moyens d'accélérer les progrès de l'hydraulique. Elle a trouvé qu'un des plus grands obstacles à l'avancement de cette science venait de ce que les principes sur lesquels la pratique ordinaire est fondée, sont trop précaires pour être employés avec sûreté, tandis que les véritables principes de la théorie ne peuvent que très difficilement être rendus applicables à la pratique et surtout mis à la portée du grand nombre de ceux à qui la pratique est confiée. Elle a jugé en conséquence que le meilleur moyen de les éclairer était de choisir,
rendre navigables celles qui ne le sont pas, réunir les rivières et les mers par des canaux de communication, féconder les terres arides en y conduisant l'eau dont elles manquent, ouvrir ailleurs des écoulements aux eaux qui infectent l'air par leur séjour, substituer aux moulins qui noyent les prairies des usines mieux entendues ; Quelle foule d'entreprises utiles s'ofirent à l'industrie des particuliers et au soin de l'administration ! Quels biens n'en doivent pas résulter un jour pour les sujets et l'Etat !
Le Roi, qui désire vivement de procurer à ses .peujdes toutes sortes d'avantages, se propose de £ùre suivre avec la plus grande activité les ouvrages déjà commencés en ce genre et de les multiplier autant qu'il sera possible. Chargé de l'exécution de ses vues, je ne me dissimule pas l'obstade qu'y met l'imperfection où est jusqu'ici la science du meuve»
ment des fluides nécessaire pour les diriger, et surtout l'espèce de séparation qui se trouve encore dans cette science entre la spéculation et la pratique. Des génies du
TURGOT A l'abbé BOSSUT
parmi les géomètres qui se sont appliqués à la science des fluides, un savant qui Teût approfondie par le calcul et par l'expérience, et de le charger d'enseigner la théorie et la pratique de l'hydraulique en développant ce que, dans les théories données jusqu'ici ou dans les règles déduites de l'expérience, il y a de plus certain et de plus applicable à la pratique, soit pour la construction des canaux et des travaux de navigation, soit pour remédier aux maux que peuvent causer les rivières par leurs débordements ou leur stagnation, soit pour la construction des moulins.
Le succès de vos ouvrages sur l'hydraulique et le sufirage que les plus célèbres géomètres de l'Europe leur ont accordé, ont déterminé Sa Majesté à faire choix de vous pour vous charger de cet enseignement.
L'intention de Sa Majesté est donc, Monsieur, que vous fassiez chaque année, à commencer au mois de novembre prochain, un cours public d'hydraulique dans une salle qui vous sera donnée à cet effet. Vous en publierez un
premier ordre ont établi des théories profondes ; mais ces théories sont trop peu applicables à la pratique ; trop peu connues de la plus grande partie des hommes d'art qui ont à opérer. Ceux-ci sont dans le plus grand nombre de cas réduits à travailler d'après des principes précaires, qui ont besoin le plus souvent d'être modifiés par une sorte de tâtonnement fondé sur la seule routine.
Il est donc nécessaire pour être en état de projeter et d'exécuter avec sûreté, et pour n'être pas exposé à tomber dans des erreurs ruineuses, de travailler à perfectionner l'art même, à en répandre la connaissance, à former un grand nombre d'artistes, qui réunissent à l'étude des vrais principes de la théorie le secours de l'expérience, qui sachent les concilier ou les suppléer l'une par l'autre, et en tirer des règles sûres pour opérer avec succès et vaincre les difficultés.
J'ai cru ne pouvoir mieux atteindre ce but, qu'en établissant un enseignement public, où les jeunes gens puissent s'instruire également dans la théorie et dans la pratique.