TURGOT A EULER
Pendant le temps, Monsieur, que j'ai été chargé du département de la Marine, j'ai pensé que je ne pouvais rien fiûre de plus avantageux pour Tinstruction des jeunes gens élevés dans les Écoles de la Marine et de TÂrtillerie que de les mettre i portée d'étudier les ouvrages que vous avez donnés sur ces deux parties des mathématiques. J'ai en conséquence proposé au roi de faire imprimer par ses ordres votre traité de la construction et de la manœuvre des vaisseaux et une traduction française de votre commentaire sur les principes d'artillerie de Robins.
Si j'avais été plus à portée de vous, j'aurais demandé votre consentement avant de disposer d'ouvrages qui vous appartiennent ; mais j'ai cru que vous seriez bien dédonunagé de cette espèce de propriété par une marque de la bienveillance du roi. S. M. m'a autorisé à vous faire toucher une gratification de mille roubles, qu'elle vous prie de recevoir comme un témoignage de l'estime qu'EUe fait de vos travaux et que vous méritez à tant de titres. Je m'applaudis d'en être dans ce moment l'interprète et de saisir avec un véritable plaisir cette occtsioii de vous exprimer ce que je pense depuis longtemps pour on grand homme, qui honore l'humanité par son génie et les sciences par ses mœurs.
Je suis. Monsieur, très-parfaitement, votre très-humble etc.
P. S. II y a déjà quelque temps que M. le Marquis de Condorcet, qui s'est chargé de veiller à l'édition de vos deux ou-
vragés, vous a prévenu de cette grâce du rôi et vous avez dû être surpris de n'en avoir point de nouvelle directe. Mais ayant passé du Ministère de la Marine à celui des Finances, la feuille approuvée par le roi s'était égarée ; je répare aujourd'hui ce retard.
CONDORCET A TURGOT (i)
Octobre 1775.
On veut que je vous écrive encore sur l'afiFaire de ces rats qui incommodent mon oncle (2) ; le clergé de Paris a pris son parti. Autrefois on savait se débarrasser des sauterelles et des rats par une simple excommunication. A présent TEglise de Dieu a besoin d'arrêts du Conseil. On vous enverra un mémoire qui mettra la justice de cette afiaire dans tout son jour.
Mon oncle voudrait aussi que vous lui accordassiez vos bons offices auprès de M. le garde des sceaux. Le clergé doit demander au roi un arrêt fulminant contre une consultation que les curés du diocèse de Lisieux ont opposée à une ordonnance de leur évêque. On doit surtout leur interdire de s'assembler pour défendre leurs droits quand ils seront lésés. Le clergé veut aussi que le roi lui accorde le droit de punir, à la première assemblée, les curés qui auront osé résister à leurs évêques. Tout cela m'a paru si juste, si noble et si chrétien, je me suis trouvé si petit personnage entre le roi et son clergé, que j'ai répondu qu'il ne me convenait pas de me mêler d'une afiaire qui intéressait en général la juridiction ecclésiastique, vu surtout que, si elle dépendait de moi, je n'aurais garde d'accorder au clergé ou à mon oncle ce qu'ils demandent. Si cette afiaire se discute au Conseil, je vous prierai seulement d'empêcher, autant qu'il sera en vous, que mon oncle n'ait des désagréments personnels ; mais je crois
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 257.
(a) M. de Condorcet, évêque de Lisieux, qui avait quelques difficultés avec les prêtres de son diocèse.
qu'un des meilleurs moyens d'empêcher ce qui reste de fanarisme dans certaines tètes, de troubler la paix, serait de dîminoer autant qu'il est possible Tautorité des évoques sur les curés» d^em» pècher ces synodes que mon onde veut établir, et qui ne servent qu'à nourrir le fanatisme, à engager les curés à mettre dans la morale des raffinements qui troublent la conscience des paysans et les rendent fous. Ce serait d'ailleurs une bien mauvaise chose que de laisser ces assemblées du clergé, qui ne sont faites que pour imposer les décimes, s'ériger en tribunaux et en conciles. Je crois que les protestants du Hainaut ont beaucoup gagné à perdre M. du Muy (i). L*archevëque de Cambrai a un zèle qui n'est pas absolument selon la science, et, sans M. de Taboureaù, on en aurait arrêté dès cet été.
J'espère avoir le plaisir de vous voir à Fontainebleau vers le 8 ; il faut que je parle à M. de Malesheibes de mes tracasseries académiques.
On m'a assuré que vous alliez réunir les coches d*eau aux
messageries de terre. Cela vous obligera sans doute i augmen-' ter le nombre des administrateurs. Permettez-moi de vous rappeler encore M. Àudiger l'aîné. Vous voyez par mon importunité combien je suis sûr de vous faire faire une bonne acquisitioa et combien je m'y intéresse. Vous aviez eu même la bonté de me donner des espérances dans le temps de l'établissement ; je n'ai point été assez heureux pour qu'elles aient pu se réaliser. M. Audiger est un bon travailleur; il a du crédit pour avoir des fonds ; il est fort intelligent, honnête et rempli d'humanité et de bienfaisance. Voici une autre affaire.
(i) Ministre de la Guerre, mort le 10 octobre 1775. Il tai remplacé par
M. de Saint-Germain.
On m'a dit qu'il vacquait ce qu'on appelle un acquit patent, que M. Le Clerc en avait un et que vous ne songeriez peut-être pas à donner celui qui vacque à M. de Vaines. J'ai cru que je vous ferais plaisir en vous avertissant de cette distraction. M. de Vaines ne sait pas que je me doute seulement qu'il y ait des acquits patents dans le monde et il ne saura pas que je vous ai parlé de lui. Ainsi vous restez absolument le mattre.
(octobre 1775).
Voilà donc l'affaire des postes décidée ; je suis fort aise que M. de Vaines n'ait rien. Son honneur y gagne plus que sa fortune n'y perd et ce qui dans sa conduite n'était que faiblesse aurait paru bassesse s'il avait réussi.
J'ai peur que M. D'Alembert ne tienne à ces éloges. Je lui écris par Mme Saurin comme à vous, et j'insiste sur le danger de faire un éloge honnête, danger plus grand que le silence ; comme il s'inquiète facilement pour ses amis, c'est la seule bonne raison pour lui dans ce moment. Je ne sais si je dois désirer que vous veniez ici ou le craindre. Le temps est absolument tourné à l'humidité. Mme d'Anville fait allumer du feu dans votre chambre à tout événement.
Ne trouvez-vous pas que ce que j'ai dit de l'intrigue, qui n'épargne pas les ministres corrompus plus que les ministres vertueux, est venu à merveille pour M. de Saint Germain ? Je croi3 que M. de Maurepas a eu l'intention de m'ériger en prophète.
Adieu,je vous embrasse bien tendrement. Si vous ne venez pas ici, j'irai vous retrouver dans le courant de la semaine prochaine. . Madame la duchesse d'Anville voudrait savoir si il y aurait moyen d'empêcher l'établissement dont on parle dans cette lettre çt comment s'y prendre. Elle ne voit pas trop les inconvénients, mais elle craint le génie des Broglies, et cette manière de faire de petits maux par de petits moyens*
25o œNDORCET A TURGOT 1776
Je crois vous avoir déjà parlé de Fobjet pour lequel je vous
envoie aujourd'hui un mémoire.
Cette affaire sera très-aisée à terminer promptement. Vous supprimerez sans nuire aux revenus du roi^ une foule de droits onéreux^ dont la suppression animerait le commerce intérieur, et ferait surtout un grand e£fet sur le public par le nombre et les noms bizarres des droits retranchés.
Ce n'est point là perfectionner le mal. Si vous restez en place, rien ne vous empêchera d'ôter dans la suite les douanes extérieures, quelque bien réglées qu'elles soient. Si vous n*y restez pas, l'expérience a prouvé que l'excès du mal n'est pas une raison pour qu'il soit détruit.
M. de Trudaine a un travail tout prêt sur cet objet, il n'y a que de légers changements à y faire pour l'appliquer au moment présent.
L'auteur du Mémoire que je joins ici est persuadé que l'on pourrait aisément engager les fermiers généraux à consentir à cet arrangement et à avoir l'air de le demander.
Tout ce que je vous demande est que vous vouliez bien Técouter un quart d'heure à votre premier voyage. Vous serez content de lui : c'est un homme d'esprit et qui connaît bien les détails de la ferme.
Si vous persistez ensuite à ne pas vouloir de cette opération, je renoncerai au désir que j'ai qu'elle se fasse cet été, non pour votre gloire, mais pour votre effet actuel sur l'opinion du public qui, n'étant ni à portée ni en état de vous juger, a besoin d'être réveillé de temps en temps.
Vous n'êtes point du tout charlatan et c'est un défaut» vu ce qu'on est à Paris et à Versailles.
M. d'Anlezy m'a paru croire que vous lui aviez promis d^écrire pour son homme si vous n'aviez pas déjà demandé pour un autre.
J'irai vous voir vendredi.
25l CONDORCET A TURGOT 1775
Ce vendredi.
Je vous prie de vouloir bien me rendre le service de défendre un de mes amis contre un mauvais tour que Fouchylui a joué par malice ou par bêtise. . C^est M. Tabbé Giraut de Kéroudon, professeur au Collège royal et à celui de Navarre. - C^est un homme de mérite, qui a été il y a quinze ans mon pro^ fesseur et qui depuis ce temps est resté mon ami . Il a des connaissances mathématiques très-étendues, et il désirait être de TAcadémie. En conséquence il a présenté un mémoire à TAcademie pour lui prouver qu'il était du bien des Sciences d'avoir une place toujours remplie par un professeur de l'Université et par' ce moyen de répandre les découvertes des académiciens et d'introduire dans les collèges une bonne doctrine. On a rejeté ce projet ; je ne sais si on a eu raison. M. dé Fouchy qui devait alors garder le mémoire dans ses registres ou le rendre à l'auteur, l'a communiqué à des membres de l'Université qui en ont dénoncé au tribunal un extrait infidèle. Cela fait un trèsridicule procès à l'abbé Giraut. La conduite de Fouchy est au moins d'une étourderie très-répréhensible, les gens de TUniversité sont des marauds. J'avais espéré que M. de Malesherbes évoquerait Fafiaire au Conseil parce qu'il s'agit de faits passés dans l'Académie des Sciences ; il ne l'a point voulu. Il aime les corps malgré le mépris qu'ils méritent, depuis la diète de l'Empire, celle de Pologne, le clergé de France et les communes d'Angleterre, jusqu'à celui des pénitents blancs et bleus. Le seul qui vaille quelque chose est celui qui est assemblé à Philadelphie, parce qu'il est nouveau et que l'esprit de corps ne Ta point gagné. Quoiqu'il en soit donc des corps, M. de Malesherbes ne fera rien, mais vous pouvez beaucoup, non comme ministre , mais comme M. Turgot. Le recteur, qui est M. Guérin, a de la confiance en vous, il a du crédit dans son corps et si vous lui disiez un mot sur le ridicule dont cette at-
faire couvrira l'Université, si elle éclate, cela suffirait pour l'arrêter. Le prétexte du procès est qu'il est dit dans le mémoire de Tabbé Giraut que l'enseignement de la philosophie a besoin de réforme dans l'Université," et il n'est pas difficile de faire eptendre- combien cela est aisé à prouver et dans quel mépris les preuves qu'on en peut donner feraient tomber rUniversîtè de Paris.
Faites donc venir, je vous prie, l'abbé Guérin et pour être mieux instruit voyez un moment l'abbé Giraut. Je lui mande de se présenter chez vous de ma part.
Ribemont, ce mardi, lo octobre 177S.
Me voici de retour de mon voyage de Flandres. Je compta vous envoyer dans peu un mémoire détaillé sur lea canaux de communication à faire entre les rivières de cette partie de la France. Je vous demande seulement d'avance d'engager M. Trudaine à faire suspendre absolument, non-seulement tous les travaux du canal souterrain (i), mais ceux de la Somme, et de faire écrire aussi aux États de Cambrésis pour qu'ils interrompent lea leurs. Il y a des communications très avantageuses, à ce que je crois, que l'on rendrait beaucoup plus difficiles qu'elles ne le sont, si l'on continuait ces travaux de la Somme et de l'Escaut suivant le plan de M. Laurent*
„ Dussiez-vous me trouver insupportable, je vous parlerai encore de vos corvées. Il est déjà publié dans ce pays que les ingénieurs comptent faire adjuger les chemins à leurs piqueurs, espèce de gens à qui ils laissaient piller le peuple, vous vous doutez bien à quelles conditions. Songez qu'ici vous avez affaire, non seulement à leur avidité, mais à leur orgueil, que
(i) Le canal de Saint-Quentin destiné à unir l'Escaut à la Somme *et qui s'était éboulé faute de voûte. .
353» CONDORCBT A TURGOT 1776
flattait l'espèce de commandement que Tadministration par corvées leur laissait exercer sur le peuple. Ils trouveraient moyen de satisfaire à la fois leur vengeance et leur cupidité, en rendant la nouvelle administration impossible par la trop grande chèreté des travaux. Vous croyez peut-être qu'il y a dans ma crainte de l'exagération, que le spectacle de quelque friponnerip faite par l'un d'eux m'a révolté et me fait aller trop loin. Parlez-en à l'abbé Bossut, c'est un des hommes les plus vrais que je connaisse ; il vous en dira autant que moi et il les connaît mieux. M. T [rudaine] ne peut vous être d'aucune ressource dans cette affaire ; il ne se permettrait pas la moindre défiance de ses premiers commis. Perronet, qui est à la tête de toute cette partie, est un homme fort ignorant et fort vain, qui a institué le corps des Ponts et Chaussées et qui laisserait plutôt périr le royaume que de donner atteinte à un si bel établissement. On m'a proposé comme un remède de faire faire le devis d'un chemin par un ingénieur et de faire recevoir l'ouvrage par un autre. Cela rendrait un peu plus difficiles les partages de profits entre l'ingénieur et l'entrepreneur. Mais vous n'aurez encore qu'un palliatif si vous ne trouvez pas un moyen de faire sentir à Perronet et aux autres que, s'ils font une friponnerie, toute la confiance que M. de Trudaine a en eux ne vous empêchera pas de la voir, ni sa protection de la punir. J'ai vu la ligne qui sépare les sujets du roi de France de ceux de Laurent David (i) et c'est là qu'on apprend à détester la ferme. J'ai soupe chez de bons moines, qui sont à un quart de lieue seulement des pays de franchise. Ds ignorent si je vous ai jamais vu ; ils m'ont dit qu'il n'y avait que les maltôtiers qui disent du mal de vous (ils ne peuvent entendre les autres) que ces maltôtiers se vantaient que vous ne pourriez les réprimer parce qu'ils tiennent à toute la Cour par leurs alliances ou par leurs croupes. • Voilà ce qu'ils répandent dans les provinces et dans le vrai leur insolence y augmente.
Us viennent de trouver un nouveau moyen d'arrêter les con-
(i) Le nom 80US lequel était passé le bail de la Ferme générale.
trebandiers non armés qui s'enfuient: c'est de tirer sur le cheval, tant pis pour Thomme si le coup l'attrape. Ils ont tué dernièrement un cheval sous un contrebandier et d'assez loin pour que l'homme eut eu le temps de se sauver. Le directeur de St-Quentin a fait venir l'employé, Ta engagé à être plus doux, et voilà tout
Sous les derniers temps de votre prédécesseur, ils ont obtenu un arrêt qui les autorise à punir comme contrebandiers ceux à qui on trouve de la contrebande dans lenr jardin, quoiqu'il ne ferme pas, ce qui donne à tout homme et surtout aux commis de la ferme le droit de perdre qui ils veulent. Cette infiunie est toute nouvelle, il serait digne de vous de la détruire.
On faisait dans ce pays des cidres avec des ftnits achetés dans les pays de franchises. Le fruit payait cent sous par voiture à l'entrée du royaume. Us ont porté le droit à huit francs cette année sans aucune loi (pubUque au moins).
ce
Ce mercredi.
Je vous envoie une lettre que vous m'avez demandée relativement au canal de Bourgogne et pour M. de Fourqueux. Quand vous aurez tous ces détails, je crois que le meilleur parti sera de les renvoyer à M. D'Alembert, Fabbé Bossut et moi pour que nous vous donnions un avis motivé sur cette question. Si c'est pour un nouvel examen que nous déddons et que vous approuviez cet avis, il faudra ou que nous nous transportions sur les Ueux, ou que vous y envoyiez des personnes sûres.
Je vous propose de faire suspendre Us travaux, parce qu^fl est question d'une différence de huit à dix millions de dépense pour le moins , que les cent mille écus ou quatre cent nâille francs employés au canal de Pouilly cette année ne changeraient pas l'état de la question et seraient une perte réelle en cas qu^il fût abandonné.
n y a une raison pour le canal de Longpendu qu'on ne peut pas dire aux Ponts et Chaussées, c'est qu'il n'est pas impossible de le faire faire par une Compagnie . M. d'Anlezy , qui a de la considération et du crédit en Bourgogne, vous en faciliterait les moyens. Le canal de Briare n'est pas un obstacle si grand qu'on le croit si on peut y augmentef la quantité d'eau, i® On peut l'acheter, et alors à la vérité le canal de Longpendu coûterait presque autant que celui de Pouilly ; mais le roi aurait de plm la propriété d'un canal qui, tel qu'il est, a une tr.ès grande valeur. 2° Avant de commencer le canal de Longpendu, on pourrait traiter avec M. le duc d'Orléans pour qu'il fît les travaux nécessaires à la perfection du canal de Briare et même qu'il consentit à en baisser le tarif aussitôt que le canal de Longpendu serait terminé. Son canal de Briare, qui alors servirait à un commerce très considérable^ augmenterait de valeur assez pour le dédommager et même fort au-delà.
Je me suis fait rendre compte. Monsieur, de plusieurs mémoires qui m'ont été adressés sur le canal de Bourgogne.
Il résulte de ces mémoires que de tous les projets qui ont été donnés, celui du canal de Longpendu et celui du canal de Pouilly sont les seuls auxquels on ait cru pouvoir s'arrêter, et chacun de ces projets a eu le sufifrage de personnes éclairées.
Il parait constant que le canal de Longpendu ne coûterait pas la moitié de ce que coûtera le canal de Pouilly et que l'exécution en serait beaucoup plus facile.
On objecte contre ce canal : p qu'il manquera d'eau; mais il ne parait point que l'on eût assez examiné s'il n'y avait pas des moyens faciles de lui en procurer. Il ne parait pas constaté d'aiUeurs que le canal de Pouilly ait à cet égard un grand avantage.
2<' Que la communication par le canal de Longpendu serait très incommode parce que ce canal aboutit à la Loire et que It navigation de la Loire a plusieurs inconvénients, que même elle n*est point praticable en tout temps. Mais cette navigation est si importante qu'il faudrait s*en occuper, même quand on ne ferait pas le canal de Longpendu.
3^ Que la communication entre Lyon et Paris serait plus longue de treize lieues par le canal de Longpendu; mais ii paraît que d'un autre côté elle aurait soixante-quatre é^uses de moins.
40 Que cette communication se ferait par le canal de Briare, dont Teau suffit à peine à présent pour les besoins actuels da commerce, qui n'est point au roi, et où le transport est assujetti à des droits. Mais le canal de Briare a été construit dans un temps où la science de ThydrauUque et même l'art des nivelle* ments étaient dans l'enfance et peut-être ne serait-il pas impos* sible de lui procurer l'eau dont il aurait besoin.
D'ailleurs, si dans le projet du canal de Longpendu la communication de Lyon à Paris et au Havre se fait par le canal de Briare, dans le projet du canal de Pouilly la communication entre Lyon et Nantes se ferait par le même canal de Briare. Extfin le canal de Longpendu traverserait des provinces qui ont besoin de débouchés, et la Bourgogne, à qui seule le canal de Pouilly serait utile, jouirait aussi de celui de Longpendu, sans perdre les navigations de la Saône et de l'Yonne. On a prétendu même dans quelques mémoires que le canal de Long* pendu serait aussi avantageux à la Bourgogne même que le canal de Pouilly.
Ce dernier canal a certainement l'avantage d'ouvrir entre Lyon et Paris, et en général entre le nord et le midi de la France une communication plus directe et par des rivières dont la navigation est plus facile. Mais outre la cherté excessive de cette entreprise et le très grand nombre d'écluses qu'il faudra remonter ou descendre, on craint que le terrain où ce canal doit couler, celui ou le bassin sera creusé, ne soient point propres à retenir l'eau. Alors, pour empêcher le canal de devenir i sec, il
faudrait en glaiser le fond et les bords. On est sûr au contraire que Ton n^aura rien à craindre de semblable pour le canal de Longpendu.
J'ai jugé d'après ces considérations que la préférence accordée au canal de Pouilly n'était pas appuyée sur des raisons assez fortes pour que je pusse me refuser au nouvel examen qui m'a été demandé. Je voudrais, en conséquence, avoir dans le plus grand détail tout ce qui a été fait par MM. Perronet et Chezy, pour le canal de Bourgogne, les résultats de leurs nivellements et de leurs mesures d'eau, les opérations qu'ils ont faites pour s'assurer de ce que, dans chacun de ces projets, le canal recevrait d'eau et de ce qu'il en dépenserait pour la navigation, de ce que les écluses laisseraient échapper, de ce qui pourrait se perdre par l'évaporation ou par la filtration. Je désirerais aussi qu'ils me communiquassent les méthodes qu'ils ont employées pour s'assurer de la quantité d'eau qu'un cou-» rant peut fournir. Cette question est très difficile et l'on ne peut compter sur les résultats de ces mesures d'eaux sans connaître par quels moyens elles ont été faites.
Je ne doute point que je ne trouve dans ce travail la solution de la plupart des difficultés qui peuvent rester à résoudre, peutêtre même pourra-t-il me dispenser d'avoir recours à un nouvel examen. Je crois cependant qu'il serait à propos de suspendre la construction du canal de Pouilly jusqu'à une nouvelle décision. Elle ne peut tarder longtemps, et il ne serait pas juste d'exposer la Nation à payer des travaux qui seraient en pure perte si le canal de Longpendu venait à être trouvé le meilleur, quelque peu probable que cela puisse être. J'ai cru devoir prendre le parti de la suspension f il ne faut rien laisser au hasard, lorsqu'il s'agit d'employer des fonds levés sur le peuple.
Ce i5 octobre (1775).
Je vous envoie mes observations sur le canal. Je désire qae vous en soyez content. Je n*ai employé que deux jours à ce voyage. Peut-être eut-il mieux valu toiser dès à présent tout ce qui peut se soutenir de lui-même et tout ce qui aura besoin d'ouvrage de maçonnerie. Mais ce toisé eût été très pénible dans Tétat actuel, et il serait resté encore des incertitudes sur les deux mille toises qui restent apercer.
Je me chargerai volontiers des différents examens qu*il y aura encore à faire, et j'aimerai mieux prendre cette peine que de la laisser aux ingénieurs des Ponts et Chaussées, dont je crains la prodigalité et la dureté, défauts que Tadministration par corvée leur a fait contracter. Je reviens toujours à cette corvée, comme Caton à la destruction de Carthage, et je me crois, mais en ce point seul, beaucoup plus sage que lui. Il me semble qu*en £ûsant chaque parde de chemin par entreprise et la faisant payer par les propriétaires en tant d'années, distribuant les parties de manière qu'il n'y ait ni uniformité, ni simultanéité dans la perception, on pourrait donner le change à la rapacité, surtout s^il n'y avait pour cet impôt ni caisse, ni trésorier général, mais que chaque paroisse payât à l'entrepreneur un terme indiqué. '
Croyez-vous qu'on ne fera aucune justice des assassins d^un certain gentilhomme de cette province? Leur impunité serait une chose bien scandaleuse. Le premier soin du chef de la justice devrait être que les assassinats ne restassent pas sans punition et celui-ci est des plus atroces et des plus lâches, parce qu'il a été commis de sang-froid, sans danger, et qu'ils ne l'ont pas même exécuté de leurs propres mains. En ma qualité de Picard, je prends grand intérêt à cette aflaire.
Ne pourriez-vous pas faire quelque chose pour M. de la Harpe ? 11 n'y a encore eu depuis la mort du roi que Tabbé Aubert, l'avocat Moreau et Crébillon qui aient été récompensés.
Les talents de M. de la Harpe et sa constante honnêteté, malgré tout ce qu'il aurait gagné d'argent et de repos à ne pas faire la guerre à la canaille, me paraissent mériter des distinctions et il n'a jamais eu que de3 dégoûts.
Adieu, Monsieur, M. le duc de la Rochefoucauld me donne de vos nouvelles, mais cela ne me console pas de ce j'ai perdu. J'espère vous embrasser à la St-Martin.
Ce lundi.
Je viens de voir le canal comme vous l'avez désiré. Je vous en rendrai un compte détaillé pour lundi prochain. On ne me laisse pas manquer de vos nouvelles, et toutes les semaines j'apprends que vous avez fait un bien ou empêché un mal. Puisque vous ne voulez pas nous donner de l'eau, en courtisan qui sait se retourner, je vous proposerai de nous en ôter. Il y a dans les environs de Ribemont et de Laon des marais qui tuent beaucoup de monde, à ce qu'on dit. Je vaisme procurer des tables de mortalité pour les paroisses situées sur ces marais, pour les paroisses situées le long de l'Oise et pour les paroisses des hauteurs : environ huit de chaque classe. J'en ferai ensuite la comparaison et j'espère vous montrer cela cet hiver. Adieu, je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur comme vous le savez. — J'ai demandé des nouvelles de votre pied et on ne m'en donne pas ; c'est bon signe.
J'ai lu aussi le petit arrêt pour les huit sous, que vous ne m'avez pas envoyé, mais M. de la Rochefoucauld, qui me connaît mieux que vous, n'y a pas manqué et il m'a fait grand plaisir.
Depuis rinstitution des vingtièmes, on y a soumis les chau-» mières paysannes qui ne rapportent rien et dont les propriétaires ont à peine du pain. C*est une absurdité et une horrible oppression. Serait-il impossible de nous en délivrer?
Adieu, je vous embrasse bien tendrement ; il n'y a plus que vous dont je suis content; j'en suis plus fâché que surpris.
J'ai reçu une lettre de M. Laurent. J'irai le 7 voir le canal afin de me rencontrer avec Milord Mansfield.
Ce lundi.
Vous avez eu la bonté de me consulter sur des éclaircisse* ments que vous désiriez pour le canal de Picardie et je vous ai proposé M. l'abbé Bossut, comme le géomètre le plus capable de décider toutes ces questions. J'ai réfléchi depuis qu'il s'en présenterait à vous un grand nombre sur la navigation intérieure, et il m'a paru qu'il serait vraiment inutile d'établir pour l'examen de ces questions une commission perpétuelle composée de géomètres de l'Académie. Pour que cet établissement eût le double effet d'attirer la confiance du public et d'en imposer aux charlatans, il faudrait : i® qu'il y eût un homme de la répatt* tion la plus brillante, en Europe ; 2"" que les commissaires fus* sent assez bons géomètres pour qu'il n'y eût aucune méthode de géométrie qu'ils ne pussent entendre ; 3^ que quelqu'un d'eux au moins fût exercé à l'expérience et eût bien étUidié la pratique; 4" qu'il n'y eût pas de division à craindre entre eux ; 5* qu*on fût bien sûr que jamais ils n'auraient ni directement ni indirecte* ment d'intérêt dans aucune des entreprises «de navigation qui pourraient se faire ; 6** que cet établissement ne coûtât rien. Or, vous rempliriez toutes ces conditions si vous choisissiez M. D'Alembert, l'abbé Bossut et moi. Nous ne voudrions d^aucuns appointements, circonstance qui ferait honneur à la Géométrie. L'abbé Bossut qui est le plus exercé ou même le seul exercé
201 CONDORCBT A TURGOT 1775
aux expériences, se transporterait sur les lieux quand il en serait besoin, seulement en payant ses voyages. Le nom de M. D'Alembert ferait respecter cette commission, qui serait en même temps une espèce d'hommage que le Gouvernement rendrait à son génie et à ses travaux sur les fluides dont il a créé la véritable théorie. On ne soupçonnerait pasTabbé Bossut de ne pas assez connaître la pratique. Nous sommes tous trois accoutumés depuis longtemps à avoir Tun en Tautre une confiance entière. Vous nous connaissez assez pour être sûr que jamais nous ne ferons d'affaires d'argent. Nous suffirons au travail que nous ferons avec plaisir ainsi réunis. Avant de borner à trois le nombre proposé, j'ai examiné les autres qu'on aurait pu y joindre et je n'ai trouvé aucun qui ne rompit Tharmonie et la confiance. L'abbé Bossut, à qui j'ai parlé de cette idée, l'a adoptée avec transport. U trouve fort bon que nous nous jetions ainsi à votre tête, parce qu'il sent que nous ne nous serions pas jeté ainsi à la tête d'un autre ministre. Je n'ai point parlé à M. D'Alembert, j'ai cru qu'il vaudrait mieux que la proposition vînt de vous. Comme il pourrait s'effaroucher d'un peu de travail, il faut, pour lever ses scrupules, lui dire qu'on ne lui donne pas d'argent et qu'on ne lui demande que son nom, que nous ferons rouvrage mais que nous avons besoin d'être soutenus par sa réputation.
D faudra que cette conmiission ait les mêmes vacances que l'Académie. Vous choisirez celui des trois avec qui vous voudrez avoir directement la correspondance et il faut surtout qu'il n'y ait ni premier ni dernier.
L'abbé Bossut m'a fait un modèle de lettre de bureau en cas que ce projet vous convienne. Il me semble que /om/ d'argent est ici comme sans dot une raison où il n'y a rien à dire.
Nous croyons qu'il faudrait, si vous approuvez cette affaire, la terminer sur le champ.
Voici, Monsieur, un nouveau projet de lettre que j'ai demandé à Tabbé Bossut, en lui disant que le premier projet vous avait paru trop long, que d'ailleurs il faisait parler le roi qui, ne devant pas signer cette commission, ne peut être censé nous avoir nommés. Je crois que vous serez content de ce projet-cL Si vous Têtes, je vous prie d'expédier cette affaire sur le champ. L'essentiel pour mes confrères et moi, c'est que nul autre ne nous soit adjoint; si nous ne suffisons pas seuls, noussuflSrons encore moins avec ceux qu'on nous joindrait et qui, quels qu'ils fussent, troubleraient notre accord.
L'abbé Bossut m'a parlé de M. de Brandon, il le connaît C'est un jeune homme assez instruit, mais très ardent et ayant envie de se faire de fête. Il est d'avis de lui répondre en le remerciant de ses bonnes intentions, et lui mandant que lorsque vous vous occuperez de cet objet, vous verrez son travail avec plaisir. Il ne parait pas dans l'intention de rien demander. Vraisemblablement la raison qui lui a fait envoyer d'abord un extrait est la crainte que son mémoire ne fût renvoyé aux bureaux des Ponts et Chaussées.
A propos, MM. les élèves qui suivaient la chaire d'hydraulique, ont imaginé d'y être un peu plus bruyants que la décence ne le permettait. M. Tabbé Bossut en a informé M. Perronet qui a imaginé de ne les plus envoyer. Ainsi ces messieurs se trouvent assez savants. J ai bien peur que d'après cela la chaire d'hydraulique ne dc\ienne inutile et que ceux qui suivent les instructions de labbé Bossut ne soient la dupe du temps qu'ils
y emploieront; de manière qu'il faudra £aire preuve d'ignorance en hydraulique pour être employé aux canaux.
Je ne sais si le corps des Ponts et Chaussées est aussi ancien que la monarchie, mais il vous traite absolument de même que les parlements et j'ai bien peur qu'il ne nuise à votre opération des corvées, si vous ne hâtez de le réformer. Cette réforme serait une suite très naturelle de votre opération, et en cassant quelques particuliers très coupables et trop ignorants, en détruis sant l'esprit de corps, qui fait que ces gens là ont un crédit supérieur à celui des Intendants qui n'ont pas votre caractère, vous feriez grand plaisir au peuple. D'ailleurs, l'impunité absolue pour tous ces messieurs serait trop scandaleuse.
Quant aux canaux, il faut, s'ils en restent chargés, y renoncer absolument. Ceux que vous avez chargés de celui de Picardie, ne peuvent avoir d'argent ni d'instruments, tandis qu'on en fait de très chers pour le canal de Bourgogne^
Ils chercheront toujours à écarter les compagnies qui se présenteront pour faire des canaux, ou ils se feront acheter par ces compagnies. Les canaux construits à grands frais et pour servir la vanité de quelques constructeurs ignorants épuiseront le royaume et ne se iSniront point.
L'abbé Bossut n'a encore aucun titre pour les appointements de sa chaire d'hydraulique, ni pour les cent pistoles que vous devez y ajouter comme récompense de ses soins, pour vous rendre compte des sujets de son cours ou d'autres travaux dont vous le chargiez. Je vous prie de vous souvenir de cette afiaire.
Les élèves des Ponts et Chaussées ont cessé d'aller à son cours après s'y être fort mal conduits. Mais comme il y a déjà un ou deux élèves qui sont déjà fort instruits, je crois que, sans faire aucune réprimande aux Ponts et Chaussées, il faudrait à la
première occasion charger de quelque commissioii un des élèves du cours, sur le témoignage qui vous a été rendu de ses lumières par M. Fabbé Bossut dont il a suivi le cours. Cela corrigerait M. Perronet pour Tannée prochaine, si pourtant il n'est pas incorrigible, du moins pour tout le temps où il espérera voir revenir le règne fortuné de quelque nouveau Laverdy, Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de M. Audiger. Je vous le recommande encore conmie un honmie de la plus grande bon* néteté, actif, inteUigent, laborieux et très attaché à ceux à qui fl croit avoir des obligations.
Fouchy est déterminé à partir, aussitôt que la réversion sera assurée. Mais comme Borot s*est déclaré contre cet arrange* ment, j*ai grand peur que M. de Malesherbes ne le finisse pas.
Je voudrais que vous finissiez cette jauge. Il vaut mieux qu'elle finisse plus tôt et que Tinstruction soit moins bien £aite. Je voudrais, quand vous renverrez à Timpression, en recevoir les épreuves. Je vous embrasse et je lève les mains au ciel comme Moïse pour que Josué triomphe des Madianites, mais j'espère que vous ne tuerez point les ^es que vous trouverez dans leur camp.
Vous avez encore oublié nos lettres. Cela me fait de la peine à cause de Fabbé Bossut. Vous savez que pour moi je n'en au* rais pas besoin, que je ne regrette de vos lettres que celles qui venaient de votre amitié, et vous n'avez plus le temps d'en écrire. Mais je regarderai celles que je vous demande aujourd'hui comme une marque d'amitié et comme un vrai service que vous me rendrez. Je ne saurais souffiîr qu'une chose que vous dites puisse paraître ne pas être une chose faite, et que surtout ce soit quelqu'un que j'aime autant que l'abbé Bossut qui ait quelque inquiétude.
Je voudrais bien que vous missiez en règle le supplément de cent pistoles que vous avez accordé à Fabbé Bossut ; si vous avez le temps de Tentendre mercredi dans Taprès-dlner, il a beaucoup de choses à vous dire sur Tétat de Tinstruction dans les Ponts et Chaussées.
M. du Pont a dû vous présenter un mémoire pour M. de La Toumelle, qui demande une charge de président du bureau des Finances de Soissons. C'est un des hommes les plus honnêtes, les plus fermes, les plus actiiis pour le bien, les plus ennemis du mal et les plus zélés pour vous, c'est-à-dire pour le bien du peuple, que je connaisse.
CONDORCET A TURGOT (i)
(Fin de janvier 1776.) Vous ne revenez point à Paris, et, malgré l'intérêt personnel, je trouve que c'est un parti bien sage. Mais comme je m'étais chargé auprès de vous d'une grande afiaire, il faut que je vous en écrive.
M. de Saint-Lambert, qui a pour vous une vraie passion, trouve que, dans ce moment où la voix du public qui n'est pas la voix publique est contre vous, où vos édits vont exciter cent clabauderies, il serait fort agréable aux gens de lettres de vous donner une marque de leur vénération, en vous nommant à la place de M. le duc de Saint- Aignan (2) ; que c'est peut-être la seule occasion que l'Académie puisse avoir d'élire un ministre
(i) Ed. Ârago et O'Connor, i, page 259.
(2) Mort le 22 janvier 1776.
en place, sans faire une espèce de platitude ; il m'a chargé de vous en parler.
Voici maintenant Tétat des choses : M. de Malesherbes doit, après avoir vu M. de Maurepas, parler au roi de M. de La Harpe. Si le roi approuve ce vœu des gens de lettres, il me parait tout simple de les laisser faire ; mais s'il ne Tapprouvait pas, alors vous rendriez vraiment service à TÂcadémie en entrant dans les vues de M. de Saint-Lambert, i^ L'Académie a envie d'élire M. de La Harpe, et, ne le pouvant pas, il est plus hoit nête pour elle d'être toujours à portée de donner à M. de La Harpe la première place d'homme de lettres ; elle n'a plus l'air d'être contredite dans son vœu, et elle n'est plus forces à choisir celui qu'elle ne croit point le plus digne. 2" L'Académie ferait un choix qui lui ferait honneur, qui augmenterait sa considération, au lieu que le choix de M. Colardeau^ qui fait bien des vers, mais qui n'a d'autre existence morale que celle d'ami de mademoiselle Verrière (i), et d'être un bon enfant, ne fortifierait pas beaucoup l'Académie. On n'élira pas M. de Chabanon, qui, dit-on, n'a pas de talent, mais qui est du moins un homme. Il ne peut être question, par diflFérentes raisons, de M. de Guibert ni de l'abbé Raynal. Les autres choix seraient ridicules. Mettez-^moi, je vous prie, en état de répondre à M. de Saint- Lambert le plus tôt possible.
On dit dans le monde que l'édit des banalités n'est pas de cette fois-ci. J'avoue que, si cela est vrai, je n'en serais peutêtre point fâché, quoique j'abhorre ce genre de vexation. Vous n'auriez fait que les pallier ; dans deux ans, vous les ôterez tout à fait, si vous voulez. Il m'est venu sur cette matière une idée qui pourrait être utile. Je vous la donnerai une autre fois.
(1) Maîtresse du maréchal de Saxe, célèbre par son luxe et soa goût pour les gens de lettres . Marmontel eut avec elle une intrigue qu'il raconte dans le i" vol. de ses Mémoires d'un père, pour servir à rinstruction de ses enfants.
267 TURGOT A CONDORCEt 1776
TURGOT A CONDORCET (i)
Versailles, 3o janvier 1776.
Remerciez pour moi M. de Saint-Lambert ; ce n'est pas encore dans ce moment-ci qu'il me convient de fixer sur moi les yeux du public, pour un autre objet que les affaires de ma place. Je crois qu'il faut tâcher de faire nommer La Harpe^ Si on ne peut pas y réussir, pourquoi l'Académie ne prendrait-elle pas l'abbé Barthélémy ?
Je trouve qu'on traite trop sévèrement M. Chabanon. Il n'est point, quoi qu'on en dise, sans talent. Il est vrai qu'il n'a donné aucun ouvrage complet. On n'a pas toujours été aussi sévère.
Vous avez donc été dénoncé et supprimé (2)? Je suis fâché de cette aventure, surtout dans ce moment. Adieu, je vous embrasse.
A Versailles, le 8 février (1776).
J'ai beaucoup souffert hier et je suis fort loin de pouvoir penser à retourner à Paris, ainsi ceux de mes amis qui voudront me venir voir me feront grand plaisir.
Je n'ai plus d'instructions sur les bestiaux. M. Trudaine doit m'en envoyer. Je vous en ferai passer pour M. D'Alembert.
La défense de désarmer ailleurs qu'à Lorient est l'absurdité des absurdités. Vous ne doutez pas que je n'aie impatience de la révoquer. Mais les États de Bretagne mettent une grande
(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 261.
(2) Il s'agit de l'écrit Si/r Vabolition des corvées (t. xi, p. 87), poursuivi par M. Séguier et supprimé au mois de décembre 1775, sur la délation de d'£prémesnil. .
chaleur à la conserver. Il faut donc que je traite cela comme un procès et avec quelque lenteur. Je voudrais que les Chambres du Commerce se réunissent à me demander la liberté et Ton a mille peines à les réveiller là-dessus, nommément celle de Dunkerque qu'on a sondée et dont les principaux membres ont répondu que cela ne faisait rien.
Il m'est impossible de donner une décision définitive avant la saison actuelle, puisque les vaisseaux partent en février et en mars. Mais je crois pouvoir répondre qu'avant le retour des vaisseaux, ils pourront désarmer dans tous les ports indistinctement
Adieu. Vous connaissez toute mon amitié.
Versailles, jeudi 21 mars 1776, La nouvelle jauge remplit tout «ce qu'on peut désirer pour que Ton ne' soit pas obligé de payer des droits plus forts que ceux qui sont dus à raison de la quantité de liqueur. Mais elle n'obvie pas aux fraudes qui peuvent être commises par le vendeur contre Tacheteur, pour donner moins de liqueur.
Par exemple, s'il y a un double fond au tonneau, s'il y a plus d'épaisseur de bois etc. l'acheteur sera lésé. Cette fraude est surtout commune dans le commerce des eaux-de-vie. Ne pourndton pas rendre la nouvelle jauge propre à découvrir ce genre de fraude ? Il est visible que s'il y a un double fond en mesurant la distance, du bondon au bord du fond, la ligne oblique B F devient plus courte (1). La mesure de cette ligne doit donc indiquer l'existence du double fond. 11 est plus difficile de reconnattrcf la. plus grande épaisseur du bois parce qu'on peut la placer de finçon que la jauge ne puisse pas atteindre à l'endroit qu'on a ren^ du plus épais que le tour du bondon. Mais je n*imagine pas qu'un pareil genre de fraude soit commun, ni qu'il présente un
(1) La figure est inutile.
assez grand intérêt pour s'exposer à la honte d'être reconnu fripon. Le dépotement est toujours la ressource dernière.
Vous pourriez demander à M. Déz s'il pourrait donner une règle simple pour connaître par la mesure oblique si répaisseur du fond est trop grande. Je vous embrasse.
Vous voyez qu'on s'occupe de l'afifaire de la jauge.
Ce samedi (avril 1776).
Voilà les tables pour les impositions sur les bois avec leur usage (i). Cela suffit pour des gens médiocrement intelligents. Mais comme cette méthode ne peut s'employer que pour des cas très généraux, je vois qu'il faudrait s'informer quels sont dans chaque province les différents produits comme bois, étangs, garances, vignes, etc. , où l'on aurait besoin d'avoir égard à la diflFérence des revenus et à celle des avances et d'envoyer, pour chaque cas, le denier sur lequel il faut l'impôt pour qu*il soit proportionné à un dixième. Il suffirait alors qu'un de vos commis ou de M. d'Ormesson eût appris à se servir des tables, ce que je me chargerai de lui montrer en une demi-heure pour peu qu'il eût d'intelligence. S'il n'y en a pas, on vous en trouverait aisément un. En général, il serait bon que vous eussiez dans vos bureaux, un ou deux commis purement aux écritures à douze cents francs comme les autres, mais sachant bien le calcul des décimales et l'usage des tables de logarithmes. J*ai envoyé l'instruction pour la jauge à M. de Fourqueux. On disait hier une nouvelle bien fâcheuse sur des changements de ministres. J'espère qu'elle ne sera pas vraie, du moins d'ici à quelque temps. Les braves officiers ne se retirent jamais en temps de guerre.
(1) Suivent les tables, qu'il serait trop long et peu intéressant de reproduire.
Le préambule des vins (i) m'a fait un très grand plaisir. Vous ferez autant de bien par les lumières que vous répandrez .que par vos lois, et vous rendrez les abus si odieux qu*ils n^oseront plus reparaître.
Adieu je vous embrasse.
J'ai été tout surpris lorsque M. Roslin m'a appris qu'il y avait deux regrats à La Fère, car je savais le contraire, du curé de La Fère, homme très exact. Je lui ai donc écrit sur le champ, et je vous envoie sa réponse à condition que vous la ferez copier avant de la lire. Vous verrez par là que si M. Roslin n'a point menti, il a légèrement déguisé la vérité, en sorte que s'il ne ment pas comme un laquais, du moins ment-il comme un Jésuite.
Quant à la commission pour un bureau de tabac, M"^ Renard n'en veut point. Cela a l'air trop ignoble dans le pays, et d'ailleurs, c'est un trop petit objet et une chose trop assujettissante pour quelqu'un qui n'a pas d'autres denrées à vendre. Ainsi elle m'a renvoyé la permission et je la rendrai à M. de Vaines, qui me l'avait fait avoir.
Voyez ce que vous voulez faire surtout cela dontje suis honteux d'occuper quelqu'un qui a beaucoup mieux à faire que d'éplucher les escobarderies de M. Roslin. Mais je tiens beaucoup à ce que la veuve d'un homme, à qui j'ai de si grandes obligations, ait à peu près de quoi vivre.
L'abbé de Véry me mènera vendredi à Versailles, et si M»« la duchesse d'Anville est obligée de revenir i Paris, je resterai quelques jours pour que vous ne soyez pas seul, malgré l'aversion que vous avez pour ceux qui viennent tenir compagnie.
(i) L'ôdit sur le commerce des vins.
On m'a mandé de La Fère que le sieur Colas, seul regratier pendant longtemps et à qui on avait donné ces deux regrats, quoique le second n'eut été créé que d'après les plaintes portées contre lui, l'avait fait exercer d'abord par un domestique à lui, qu'ensuite, sur de nouvelles plaintes, il le faisait actuellement exercer par son gendre sous le nom de qui il était. Ces subterfuges pour éviter qu'on ne porte remède à un abus ne font que pouvoir davantage la nécessité du remède, et je crois que ce serait le cas d'établir en faveur de M"« Renard un nouveau regrat, soit qu'il fût le deuxiènae, soit qu'il fût le troisième.
Il y a un siècle que je ne vous ai vu. Dînez-vous aujourd'hui chez vous avec l'Académie des Belles-Lettres? Voulez-vous m' admettre au dîner à cause de la confraternité académique? J'irais ensuiteà l'Assemblée. Si je ne peux pas vous voir de cette manière, j'irai vous voir ce matin. J'ai profité de vos avis ; j'ai rehaussé de deux doigts le poëte Haller;j'ai adouci la critique 3ur le ton Isaïaque. J'ai supprimé le petit éloge du traducteur suisse, p^ce que ce traducteur, que j'ai reconnu à son nom écrite s'amuse dans ses moments de loisir à faire des testaments pour des gens qui sont morts. Je n'ai point parlé de la seconde pièce sur Marianne deux ans après sa mort, parce que c'est l'année du second mariage. Je vous embrasse.
Est-ce qu'en considération des sottises que font le Pariement et le Châtelet, il ne serait pas possible de leur ôter la connaissance de tout ce qui concerne la librairie et Tattiibuer à un tribunal dont le chancelier serait le chef et tiré du Conseil ou au Conseil même, sans que le Parlement pût recevoir aucune plainte? ni dénonciation de livre sous qudque prétexte que ce fut, excepté le cas de libelle contre un particulier qui porterait plainte. Alors plus de gens constamment juges de leur propre cause, plus de tyrans subalternes sévissant contre tout ce qui choque leurs prétentions, la raison mise hors de page, etc. Pourquoi ne changerait-on pas la place de lieutenant de police en la rendant absolument indépendante de Messieurs. Vous ne ferez rien en grand que vous ne leur ayez ôté la grande police et soustrait absolument à leur juridiction tout ce qui est ou ofKcier de police ou magistrat municipal. Croyez-vous que ce ne serait pas le temps de commencer ?
Je suis persuadé que s'ils avaient seulement perdu la librairie, la crainte qu'on allât plus loin et celle de voir hautement discuter leurs prétentions les retiendrait et les empêcherait de s'opposer au bien public. Ces gens-là sont trop méprisables pour avoir d'autres moteurs que la crainte de leur intérêt. Quand on ne veut pas les acheter, il faut leur faire peur.
N'allez pas croire que j'aie de l'humeur pour les injures dliier; la haine de ces gens-là me flatte : elle me prouve que je suis ami du bien de la Nation.
L'aiSaire de la jauge n'est point encore finie, (i) et je commence à désespérer que jamais elle finisse, ainsi qu'aucune de celles que les fermiers généraux désapprouvent. Le premier commis du bureau de M. Trudaine est zélé partisan de la ferme : vous savez comment la ferme se fait ses partisans. L'opposition seule que cette afiaire éprouve montre combien elle est nécessaire. Us veulent pouvoir encore piller sur les vins de la récolte de cette année. Mon confrère Lavoisier s'est conduit dans cette affaire, en digne neveu de l'abbé Terray et en digne gendre de M. de La Pauze. Il a commencé par vouloir employer sa petite géométrie contre le projet en lui-même. M. de Laplace avait heureusement approuvé le mémoire et M. Lavoisier n'a pas osé risquer une querelle académique avec lui. Il s'est rejeté sur le dépotement, moyen ruineux, impraticable, ridicule à proposer, puisqu'il demande un procès en règle avec la ferme, procès qu'aucun marchand n'ose risquer, parce qu'avec un feux procès-verbal la ferme a trouvé bientôt le moyen de se venger. Enfin M. Lavoisier, pour gagner du temps, veut qu'on s'adresse à la ville. Au lieu d'employer ce qu'il a de connaissances sur
(1) Le problème du jaugeage est très nettement énoncé dans ce mé« moire inédit présenté à M. de Cluni par Condorcet : « Comme tous les vaisseaux employés dans le commerce sont des corps dont toutes les coupes perpendiculaires à la longueur sont circulaires, jauger un vaisseau n'est autre chose qu'en déterminer la capacité, lorsqu'on en connaît la longueur, le diamètre du cercle du milieu qu'on appelle bouge et le diamètre du cercle qui termine le vaisseau et qu'on appeUe diamètre du fond. Si donc on connaît la figure d'un vaisseau, la question de la jauge se réduit à une pure question de géométrie. » (Bibliothèque de l'Institut. Sur ces mss. voyez la notice qui précède notre édition d'un mémoire inédit de Condorcet sur les méthodes d'approximation pour les équations différentielles dans le Bullettino du prince Boncompagni.)
ces matières à rendre ses confrères plus raisonnables, il ne cherche qu'à leur fournir des armes.
Adieu. En voilà bien long; mais toute cette canaille me donne une humeur dont je ne puis me guérir qu'en la confiant à celui qui peut réparer le mal s'il n'est pas absolument irréparable.
Avez- vous vu le procureur général de la Cour des Aides Hl a eu unelongue conversation avec Dez sur la jauge. Il lui a conseillé de renoncer au projet d'une commission que vous pourriez lui donner quelque chose pour son instrument et que la ferme le dédommagerait, Dez lui a répondu que ces sortes d'arrangements ne se faisaient point sous votre administration.
Peut-être vous dira-t-il que Dez a autrefois proposé la jauge à la ferme générale, comme lui étant avantageuse. Voici le fait. Cette jauge est avantageuse à la ferme en ce qu'elle est plus commode, plus prompte et plus sûre. Elle a aussi l'avantage de donner une jauge plus forte que la méthode ancienne ; mais cette jauge reste également au-dessous de la vraie contenance des vaisseaux. Ainsi elle donnera aux fermiers générau:^ un p^o* fit légitime, au lieu du profit plus grand, mais illégitime qu'ils se procuraient en forçant lancienne jauge. Ils n'ont donc conservé cette ancienne jauge, quoiqu'ils en connussent une nouvelle plus favorable à leurs intérêts, que parce que Fandenne leur laissait un prétexte à une estime arbitraire. Dez n^avait pas songé à faire un présent à la ferme ; mais son maître, M. d*Ussé, qui faisait un cas prodigieux des soixante colonnes et qui ne s'est jamais consolé que M. de Betz n'ait pas été contrôleur général, l'avait engagé à présenter son mémoire aux fermiers et au bureau de la ville, afin de l'autoriser à demander pour lui une place parmi les jaugeurs de la ville ou ceux de la ferme. Les fermiers se sont servis de cette histoire auprès de la Cour des
275 GONDORCÉT A TURGOT ' 1776
Aides pour lui rendre le nouvel établissement suspect. M. Lavoisier me Ta dit aussi à la même intention et plus inutilement, parce que j'avais été témoin de toute la conduite de Dez lorsqu'il trouva sa méthode, que je savais qu'il l'avait gardée sans aucun projet de fortune et qu'il n'avait fait de démarches pour cet objet que d'après les idées et les conseils de M. d'Ussé. Or, M. d'Ussé ne se serait point prêté à une proposition malhonnête, contraire à l'intérêt public ; mais seulement à perfectionner la perception des fermes, qu'il regardait' comme un bel établissement.
On doit vous dire aussi que les anciens inspecteurs jaugeurs ont été supprimés à cause de leur inutilité. Ils étaient ignorants la plupart et d'ailleurs intéressés puisqu'ils étaient jaugeurs de la ville. Cette suppression faite par l'abbé Terray, enregistrée par le Parlement- Beaumarchais, n'est pas -fort respectable et c'est l'ouvrage que M. de Mézières qui, sous l'appât d'une petite économie, a fait consentir M. de la Michodière à cette aflFaire.
On vous dira aussi qu'il y a peu de plaintes et cela est vrai, parce qu'il y a impossibilité d'obtenir justice. Mais vous avez reçu des requêtes signées de plus de cinquante marchands de vin. Les fermiers, et par conséquent la Cour des Aides, ignorent ce fait parce que M. Trudaine n'a pas voulu que les fermiers généraux pussent vexer les marchands qui ont signé et qu'il ne leur a point communiqué les requêtes. M. Lavoisier sait qu'elles existent, car je le lui ai dit; mais il n'aura eu garde de le dire à son oncle de la cour des Aides.
. Si vous voulez de moi pour votre édit des vins (i), je serai à vos ordres jeudi et vendredi. Je vous embrasse en attendant que je vous puisse féliciter sur le succès de votre bataille.
Si la noblesse française ne vous force point par ses cris à faire payer la corvée au clergé, elle sera la dernière canaille de l'univers.
(1) Avril 1776.
Samedi Voici un moyen que j e crois propre à terminer l'affaire de la jauge« La nécessité d'avoir des inspecteurs qui surveillent les commis de la ferme et qui puissent sans aucun frais réformer les mauvaises jauges est trop évidente pour qu'on puisse la nier de bonne foi.
D'ailleurs comme l'établissement de la nouvelle commission ne coûte rien au public et veille pour lui, la cour des Aides n'a aucun droit de s'y opposer ; elle n'est point chargée de veiller à ce que le roi ne fasse pas de dépense inutile. Sa résistance est donc absurde et si l'objet est trop petit pour que l'on emploie l'autorité pour la vaincre, il en résultera pour les fermiers généraux l'espérance qu'aucun abus de détail ne sera réformé tant que la cour des Aides les protégera : or, je crois dangereux de leur laisser cette espérance.
Ne pourrait-on pas rendre et publier l'arrêt du Conseil qui établit la nouvelle jauge et la commission, et, vu rutilité de procurer aux particuliers^ dans le cas où il y aurait des con-testations sur la Jauge, la facilité d'obtenir une jusHce prompte et sans frais, charger le lieutenant depolice déjuger ces contestations sauf V appel au Conseil} Cela n'attaque point les droits de la cour des Aides parce que ces contestations n'ont pour objet ni les droits du roi, ni la manière de les percevoir, ni leur quantité, mais^ seulement de constater un fait purement physique.
Ne pourrait-on pas aussi établir la nouvelle jauge, défendre aux fermiers généraux d'en employer une autre, leur enjoindre de veiller à ce que chacun de leurs commis soit instruitdes principes de la nouvelle méthode, établir ensuite la nouvelle commission avec ordre de visiter les ports et les barrières, afin de voir si les commis se conforment à l'arrêt et dans le cas où il y aurait contestation entre le commis et les contribuables, vérifier
si la jauge a été bien foite, comme il ne reste plus d'arbitraire et qu'ainsi on ne peut mal jauger que par impéritie ou par friponnerie ? On pourrait ajouter sans trop de dureté qu'en cas de contravention à l'arrêt ou de jauge mal faite, il en sera dressé procès-verbal et rendu compte pour être ordonné ce qu'il appartiendra.
Par ce moyen, les fermiers qui craindront qu'on ne leur ordonne de révoquer les commis pris en contravention, ce qui détruirait toute émulation seraient les premiers à solliciter et à obtenir l'enregistrement des lettres patentes.
Je crois qu'il serait utile dans cette occasion de montrer à la Cour des Aides qu'on peut se passer d'elle et aux fermiers généraux qu'on n'est pas leur dupe.
N'oubliez pas, je vous prie, d'écrire au cardinal de la Roche- Aymon.
On dit que la Cour des Aides vous a fait des remontrances sur la nouvelle jauge ; comme vous pouvez en avoir oublié les avantages, je vous envoie un petit mémoire où ils sont développés en partie. Je n'ai rien dit des fraudes et infamies prati* quées par les jaugeurs actuels ; mais seulement d'une bêtise qui à la vérité tourne aux fermiers.
On dit que vous êtes souffrant, et j'en suis bien plus fâché que des remontrances sur la jauge. Restez couché, ne travaillez que pour ce qui est utile à la Nation et, si vous pouvez, laissez un peu de courant en arrière pour l'été où vous vous portez mieux. Je ne sais plus si les hommes valent la peine que vous vous donniez la goutte pour eux. Votre ministère me les a fait connaître de manière à m'en dégoûter. Il n'y a que le petit peuple du bonheur de qui on puisse s'occuper comme de celui d'un troupeau de bêtes susceptibles de plaisir et de peines. Les autres ne sont que des bêtes rampantes et venimeuses.
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