JAUGE
I® La méthode de jauger est perfectionnée assez pour que jamais on ne soit obligé de rien ajouter arbitrairement à ce que donne cette méthode. Ainsi elle a sur Tancienne Tavantage d'exclure absolument tout arbitraire.
2® Il est nécessaire qu'il y ait des vérifications de jauge qui puissent, dans les discussions qui s'élèvent entre les particuliers et les receveurs des droits concernant la jauge, constater sans déplacer et sans frais, si la jauge a été bien ou mal fiiite, autrement les particuliers ne pourraient demander justice que dans les cas où les lésions seraient très considérables ; dans tous les autres les démarches et les frais coûteraient plus que l'objet de la lésion.
S^" Il est utile qu'il y ait des vérificateurs jaugeurs, dignes delà confiance des particuliers et des tribunaux pour servir d'experts dans les contestations et l'on ne peut guère accorder cette confiance à des jaugeurs gagés par les fermiers des droits.
40 U se commettait, dans la manière de jauger, plusieurs abus, comme par exemple de regarder un vaisseau une fois jaugé comme ayant la même contenance, toutes les fois qu*il se représentait pour payer des droits, ce qui était une source de lésions pour les particuliers parce que les tonneaux raccommodés diminuent de capacité, et ce qui pouvait aussi être une source de fraude, etc. •
S"" Les nouveaux vérificateurs jaugeurs ont sur les anciens l'avantage de n'être qu'un très petit nombre, de ne pas être i la fois jaugeurs pour la ville et inspecteurs de jaugeage; enfin, d'avoir à prononcer si on a suivi ou si on n'a pas suivi une méthode précise de jauger, prescrite par une loi, au lieu d*âYoir i juger sur une évaluation arbitraire.
Ce samedi.
Je vous envoie le mémoire des habitants de Nesle, qui m'a été recommandé par un de mes amis. Comme M. delaVrilliéreécartèle les armes de Mailly et que M. de Morfontaines tire vanité d'être leur parent, ces pauvres habitants ont été sacrifiés et ils auraient été perdus en 1769 si le rapporteur de leur procès au Parlement et le président de la Chambre des enquêtes, où il est pendant, n'avaient sollicité auprès des ministres la révocation des arrêts accordés à M. de Nesle. Les habitants de Nesle fini-, ront par obtenir justice; mais si on ne les met sur le champ à l'abri des manœuvres des officiers de M. de Nesle, les titres de la communauté courent grand risque. Il y a nombre de petites villes qui ont perdu leurs titres par ce moyen.
Voici un mémoire pour l'abbé Bossut, dont vous m'avez promis de parler au cardinal, (i)
On m'a annoncé que vous auriez des sollicitations pour la première présidence du bureau des Finances de Soissons, en faveur d'un autre que M. de La Tournelle. Je crois que M. de La Tournelle sera plus agréable au corps parce qu'il était fils et petit-fils de maître. C'est d'ailleurs un homme qui peut être utile par son esprit et par son courage. Son concurrent a quelque parenté dans les bureaux de M. d'Ormesson. Je crains comme le feu Tinfluence de ces généalogies, ainsi je vous prie de vouloir bien ne rien terminer sans que je puisse avoir ré. pondu aux raisons qu'on vous dira.
(1) Cardinal de la Roche- Aymon (Voyez la lettre ccxxii.)
28o CONDORCET A TURGOT I776
Ce lundi.
Voilà un mémoire que Ton me prié de vous présenter;, vous le renverrez à M. Tlntendant de Soissons, comme c'est Tusage. On se serait adressé à lui directement, mais on a craint qu'il ne renvoyât aux juges ordinaires, dont la jusdce est si chère, qu'à moins d'être riche on aime mieux s'en passer.
Vous devez avoir reçu un second brochet de l'Oise. Je vais toujours mander chez moi que vous les trouvez fort bons.
On m'écrit que la Champagne tire déjà des grains de la Picardie, où cependant la récolte a été assez mauvaise et on craint qu'il n'y ait disette l'été. Je crois ces terreurs mal fondées et je ne vous en parle que parce qu'elles me viennent de gens qui sont du même avis que nous.
Ce mémoire m'a été présenté par un homme à qui je m'intéresse très-fort et qui aura pris part à l'entreprise. Cela ne m'empêche pas de remarquer que l'aliénation perpétuelle proposée est à trop vil prix, à ce que je crois, et qu'il faudrait la faire à temps. Comme l'État gagne réellement et en diminution de mortalité parmi les hommes et en augmentation de denrées au dessèchement des marais, je crois qu'on doit donner des avantages assez considérables à ceux qui se chargent de ces entreprises, lorsqu'elles ne sont pas très grandes ; dix pour cent de leurs avances jusqu'à parfait remboursement ne me paraîtrait pas trop. Il faudrait consulter l'Intendant de la province, mais sur ce fiih en général, sans lui donner le détail de la proposition, quant i l'arrangement économique, afin de savoir combien le défrichement coûterait à peu près, ce que pourraient rapporter les
terres après le défrichement et quelle est la véritable étendue de terrain.
CCXXVIII TURGOT A CONDORCET (i)
A la Roche-Guyon (2), le 3i mai 1776.
Madame d'Anville, Monsieur, m'a montré votre lettre. Vous êtes bien aimable de venir voir les gens disgraciés (3), et plus aimable encore d'avoir pensé à leur faire voir la lumière des étoiles divisée en sept couleurs et réunie. Nous n'avons ici qu'un grand télescope de réflexion, et j'ai peur qu'il ne perde trop de lumière, et de grands télescopes à l'antique très difficiles à mouvoir. Peut-être vaudrait-il mieux apporter la lunette même dont se sert M. Tabbé Rochon. J'ai bien de petites lunettes de poche de DoUond, avec lesquelles on voit les satellites de Jupiter, et dont Tune a quatre oculaires de forces différentes. Si elles pouvaient suffire, M. Desnaux pourrait vous les remettre.
J'ai vu dans la Gazette des Deux-Ponts l'annonce d'une édition des Pensées de Pascal (4), qui doit être intéressante. Je vous serai obligé de vous informer si on peut l'avoir.
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 261.
(2) Terre de la duchesse d'Anville.
(3) Turgot venait de quitter le ministère des finances, où U eut pour successeurs : d'abord M. de Clugny, et bientôt après M. Necker. Notons ici cette curieuse prophétie de Galiani (Lettre à Madame d'Epinay du 17 Sept. 1774) : « Enfin M. Turgot est contrôleur-général. Il restera trop peu de temps en place pour exécuter les systèmes... Il punira quelques coquins ; il pestera, se fâchera, voudra faire le bien, rencontrera des épines, des difficultés, des coquins partout. Son crédit diminuera; on le détestera; on dira qu'il n'est pas bon à la besogne; l'enthousiasme se refroidira ; il se retirera ou on le renverra ; et on reviendra une bonne fois de l'erreur d'avoir voulu donner une place telle que la sienne dans Une monarchie telle que la vôtre, à un homme très vertueux et très philosophe. La libre exportation du blé sera celle qui lui cassera le cou : Souvenez- vous-en. »
(4) De Condorcet lui-même, qui n'y mit pas son nom.
Adieu, . Monsieur, vous connaissez mon inviolable amitié. Mille tendres compliments à M. D'Alembert.
Ce lundi.
M. de Vaines m'a dit qu'il fallait vous envoyer les mémoires pour faire payer Touvrage de M. Le Roi etvous'prier de mander à M. de Clugny quelles avaient été vos intentions sur cet objet
Je vous envoie aussi des papiers sur les tremblements de terre que M. de Fouchy avait pour M. Desmaretz.
On nous a lu à TAcadémie une observation d'optique assez singulière. Si on place sur un corps noir un corps blanc d'un petit diamètre et qu'on s'éloigne jusqu'à ce qu'il disparaisse, il arrivera que la longueur de la distance où il disparaît dépend non-seulement du diamètre, mais aussi de la longueur A du corps. Par exemple, le corps A B C D disparaîtra à une plus grande distance que le corps A Ef E F et ^ cependant le diamètre A B devant disparaître également dans les deux cas, selon les lois ordinaires de Toptique, le corps entier devrait cesser d'être visible. c
L'abbé Rochon sera charmé de vous laisser son apppareil. H vous aime tant que je ne puis m*empêcher de Taimer beaucoup. J'ai bien peur que Fouchy ne me laisse pas aller vous revoir. Dites, je vous prie, à Mme D'Anville combien j^en serais fâché.
Je vous envoie une lettre de l'abbé Rochon qui vous mettra plus à portée de faire ses expériences avec succès. J^aurais désiré pouvoir rester avec vous plus longtemps. Je sui3 venu m'en-
fermer ici- où je ne songe qu'à Linnœus ; il y a dans ses livres bien de la sagacité et des recherches curieuses ; mais aussi bien de la pédanterie et de la scolastique. Qu'y faire ? Cela vaut encore mieux que des phrases et point de faits. Adieu, je vous embrasse tendrement. Si vous quittez La Roche, faites-moi savoir vôtre marche.
Ce mercredi.
L'affaire de Fouchy est terminée ; il a ses mille écus et la ré^ version des cent louis et le temps de son départ dépendra de moi. Je serais fâché qu'il m'empêchât d'aller vous voir avec M. le Ehic de La Rochefoucauld. Cependant je m'en rapporterai à ce que voudra M. D'Alembert.
Le discours de La Harpe sera tel que je l'ai mandé à Madame D'Anville. J'en suis fort aise pour lui et j'attends avec impatience l'effet que ce morceau produira sur le public. Puisse-t-il être assez fort pour embarrasser ceux qui veulent détruire votre ouvrage. Puisqu'ils sont délivrés de vous, pourquoi s'obstinentils à vous poursuivre sur le peuple? Que leur a-t-il fait? En conservant vos édits, ils auraient été déshonorés comme intrigants; en les détruisant. Us le seront comme oppresseurs du peuple. Déshonneur pour déshonneur, c'est un singulier goût que de prendre le dernier parti.
Je vous manderai ce qui se passera demain à l'Académie.
Adieu, je vous embrasse. Je suis très fâché de n'avoir pu vous voir plus longtemps et ce ne sera pas ma faute si je ne vous vois point dans le mois prochain. On m'a dit que vous feriez un voyage à Paris.
Ce 21 juin 1776.
L'éloge que M. de La Harpe a fait des édits (2) n^a point £dt rimpression que j'en espérais. C'est un peu la faute de Téloge qui n'était qu'agréablement tourné, mais qui manquait de physionomie. Marmontel a fait, en lui répondant, un portrait intéressant de l'aménité, de la douceur de mœurs, de la modestie de Colardeau (3), et puis : Voilày Monsieur y un caractère bien intéressant dans un homme de lettres^ et un grand silence. Aussitôt le public en a fait l'application au récipiendiaire et a battu des mains un quart d'heure. Marmontel a repris par Téloge du courage de La Harpe, en observant que ce courage avait été pris pour de l'orgueil, et sur le champ nouvel applaudissement Ensuite il a parlé des critiques de M. de La Harpe qu^on avait accusé de manquer de modération, et on a encore battu des mains. Le récipiendiaire et le directeur étaient dans un égal embarras. Enfin Marmontel a fini par dire que la philosophie n'avait que deux ennemis, le fanatisme et la tyrannie, et de là est venu l'éloge du roi et de la liberté de la presse dont nous avons le bonheur de jouir. La Harpe a lu alors un chant de sa traduction de Lucain. Il n'y avait plus là de compliments pour les rois. M. D'Alembert termina la séance par l'éloge de Sacy, traducteur des lettres de Pline, et auteur d'un traité de Famitié, inséré dans les œuvres de Madame de Lambert; elle était son amie, et elle lui a survécu de quelques années. Cette circonstance fournit à M. D'Alembert un morceau sur Tamitiè, quia fidt
(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 262.
(2) Dans son discours de réception à PAcadémie, le 20 juin 1776.
(3) Nommé à la place du duc de Saint-Aignan, et mort avant sa réception. La Harpe le remplaçait, et Marmontel, répondant à La Harpe, fit réloge de ses deux prédécesseurs.
un plaisir d^autant plus grand qu'il avait un rapport avec sa situation actuelle (i).
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. J'écrirai demain à Madame d'Anville.
Je vous envoie ma brochure sur les blés (2). Il y manque une feuille que j'ai fait refaire. La première et la dernière ne sont point tirées et je les corrigerai comme vous le trouverez bon. La promotion que j'ai apprise hier m'a fait grand plaisir. J'ai été fort aise que M. Blondel ait eu une place et qu'il ne perde rien à ce qui vous est arrivé, du moins dans ce moment-ci. J'irai vous voir avec l'Ambassadeur de Naples. Nous nous sommes hier rassemblés aux Tuileries avec M. D'Alembert, comme il y a dix ans. C'est là qu'il compte passer des soirées toute la belle saison. Il écoute parler ; il parle même assez librement, mais il est profondément blessé (3) et tout ce que j'espère pour lui, c'est un état supportable. Adieu, je vous embrasse et j'attends avec impatience le moment de vous revoir.
Ce jeudi (1776).
Je ne suis revenu qu'hier de la campagne et j'y retourne ce matin. Je ne pourrai vous voir que samedi matin. Vous ne dou-
(1) Mademoiselle de PEspinasse était morte un mois auparavant, le 23 mai 1776.
(2) Réflexions sur le commerce des blés (Œuvres de Condorcet, xi, p. Sg.)
(3) Des révélations cruelles que lui avaient apportées les papiers de Mademoiselle de PEspinasse. Voyez les Lettres inédites de Mademoiselle de VEspinasse à Condorcet et à d'Alemtert,
tez pas que j'en sois bien fâché. Mes chers confrères ont voulu absolument me réélire en cérémonie. Cela est bête et plat ; mais ils m'ont dit beaucoup de choses obligeantes, et je crois que je n aurai plus de tracasserie au moins pour un temps.
Adieu, je vous embrasse. On dit que vous trouvez les notes de Pascal un peu trop fermes. Je garderai ce que j'ai d'exemplaires et je laisserai le livre se propager par d'autres que par moi.
A La Roche-Guyon, ce i5 octobre.
Je vous prie de remercier M. l'abbé Rochon de ses instructioos. Nous espérons pouvoir en profiter ce soir, si le brouillard ne vient point troubler nos plaisirs. J'*ai pourtant peine à croire que la théorie de Newton puisse être détruite, et le reproche que l'abbé Rochon fait à ses expériences 00 plutôt au spectre solaire, fondé sur sa largeur et sur la confusion qui doit en résulter me paraît au contraire donner plus de force à la permanence de chaque rayon coloré, une fois séparé des autres. Je crois volontiers avec Tabbé Rochon que la lumière renferme des rayons de toutes les vitesses intermédiaires entre les rayons les moins réfrangibles et ceux qui le sont le plus ; mais je crois qu'on peut fort bien conjecturer que la fixation du nombre des couleurs à sept, ni plus ni moins, tient à la constitution des fibres de notre œil autant qu'à celle de la lumière elle-même.
Je crois, comme vous, que vous trouverez dans le bon linnœus un grand mélange de sagacité et de pédanterie. Mais b nature des Éloges académiques est de ne dessiner les héros que de profil. Si l'on voulait être historien exact, on se ferait trop redouter des prétendants au même honneur. Aussi est-ce on HBr sez mauvais genre quoique moins mauvais que celui des éloges oratoires. Je pourrai bien quitter La Roche la semaine pro— chaine pour aller faire une course du côté de Forges. Je vouslc^
manderai, et je vous prierai alors de me mander s'il se passe quelque chose d'intéressant.
. J'ai peur que vous n'ayez oublié le Voltaire de l'édition inquarto pour Mme Blondel.
Adieu, vous connaissez ma tendre amitié. Je vous embrasse. Tout ce qui est ici vous dit mille choses;
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce 20 octobre 1776.
J'attendais pour vous écrire le départ de M. d'Anlezy, mais il l'a retardé jusqu'à lundi. Je suis au milieu de mon déménagement, et obligé de m'en occuper. Je tfai pu encore me procurer ces vers à la femme de V Enveloppe des pensées (2). On ne les montre pas.
Madame Geoffrin a fait demander il y a deux jours le laquais de Madame Suard, le matin, avant que sa fille fût levée (3). Elle lui a dit que son état l'empêchait de voir ses amis, mais qu'elle les aimait toujours, qu'elle voulait savoir de leurs nouvelles. Elle est entrée dans beaucoup de détails sur de petits présents qu'elle voulait leur faire. Le laquais l'a trouvée fort défigurée et fort affaiblie ; il a pleuré beaucoup et elle aussi. Il paraît qu'elle sent la tyrannie de sa fille, et qu'elle n'a pas la force de s'en délivrer.
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 266.
(2) A M»« Necker.
(3) M»« de la Ferté-Imbeault, qui, par dévotion, chassait les anciens amis de sa mère. Voyez dans la correspondance de Voltaire, t. lxx, deux lettres de lyAlembert à ce sujet : Tune p. 187, l'autre p. 172. Le baron de Gleichetiy (fienkwurdigkeiten , Leipzig 1847 p. 175 et suiv.) donne de piquants documents sur la fille de Madame Geoffrin : « M"*^ Geoffrin avait Une fiUe qui ne lui ressemblait ni de figure, ni d'humeur, ni de caractère, aussi ne Taimait-elle guère et disait, que c'était un œuf de canard, qu'elle
Le roi de Prusse a encore écrit à M. D'Alembert une lettre très tendre (i), que vous verrez dans le journal en grande partie, en attendant que M. D'Alembert vous la lise tout entière. Madame de la Ferté-Imbault, honteuse de la lettre qu'elle
avait couvé. Cette fille était M"« de la Ferté-Imbeault ; elle avait été lort belle et sa mère l'avait forcé d'épouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour lui donner un grand nom, ce qui a été la source de leur mésintelligence. Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son mari, son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mère, qui fUt obligée de prendre patience voyant que sa fille avait hérité d'elle la fermeté, Pesprit et la violence de caractère, suffisante pour lui résister et pour être maîtresse absolue de ses volontés. M™* de la Ferté-Imbeault était bonne, franche, gaie, vive, brusque et bruyante, parce qu'elle était fort sourde. EUe s'était donnée une existence très singulière en se donnant pour foUe. Ce rôle, qu'elle appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des sots y étaient trompés, et qu'il faisait les délices des gens d'esprit avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli masque si agréable à l'amour propre de tout le monde, pour montrer adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle et mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l'ignorance et la sagesse à la déraison, elle savait faire aimer et respecter sa folie. Ses succès en ce genre, joints à son goût pour les chansons et les divertissements du bon vieux temps, inspirèrent à son imagination un plan, dont l'exécution la rendit presque célèbre à Paris et dans les pays étrangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des fous et de la mère folle à Dgon et les productions piquantes du régiment de la Calotte ; elle donna à ses idées une forme moins satyrique, plus décente et encore plus gaie, parce que c'était de la fbUe toute pure et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales étaient de n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons et de dire des bêtises spirituelles. Il était divisé en deux classes, celle des Lampons, parce que le refrain de ses chansons était : Camarades, Lampons ; et ceUe des Lan»
turlus dont les chansons finissaient par : Lanturlu, Lanturlu
Malgré toutes ces folies. M"**" de la Ferté-Imbeault faisait plus de cas de la raison solide que du simple esprit ; elle passait ses matinées à lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne. Elle avait été amie intime du Président de Montesquieu, mais elle était un peu brouiUée avec les gens de lettres, parce qu'ils la croyaient plus dévote qu'elle ne l'était, à cause de ses liaisons avec M"**' de Marsan, la Patriarche des dévotes. •
(i) Sur la mort de M"*" de TEspinasse. La première lettre de Frédéric est du 9 juillet 1776; la seconde est du 7 septembre (Voy. Asse, Leitres de Mademoiselle de PEspinasse, pp. 384 et 387.)
a écrite à M. D'Alembert, en a fait une autre qu'elle montre à ses amis. M. de Maurepas Ta vue en conséquence, et a dit à son beau-frère (i) que cette lettre n'était pas si ridicule qu'on le disait. M. de Nivemois a demandé l'original et le lui a montré ; M. de Maurepas l'a trouvé tout diffèrent du brouillon qu'elle lui avait fait lire, et en a jugé comme tout le monde.
Vous croyez bien que je me trouve fort malheureux d'être séparé de vous pour si longtemps.
Présentez, je vous supplie, mon respect à Madame d'AnviUe et à toute sa famille.
Ce dimanche.
L'abbé Bossut a proposé à M. d'AngoîIliers, pour donner de la solidité à l'établissement de la chaire d'hydro-dynamique, de l'attacher à l'Académie d'architecture ; ce qui est en même temps le moyen de lui assurer des écoliers. M. d'Angevilliers y consent. Je vous prie de lui en parler lundi et de voir avec lui comment s'y prendre pour déterminer M. de Clugny à laisser subsister les fonds de cette chaire en la faisant passer dans le Département des bâtiments. Il faudrait aussi lui faire sentir la nécessité de procurer un logement au professeur. C'est un moyen de prouver l'intérêt qu'il prendrait à avoir cette place dans son département et l'utilité qu'il y trouverait.
Vous aurez trouvé chez vous un livre bleu sur les blés : je n'en ai donné encore qu'à vous et à M. le Duc de La Rochefoucauld. Je crois qu'il est de la prudence de ne le laisser circuler ici que durant les vacances. C'est le temps où la vérité peut le plus impunément montrer le nez. Je vous embrasse.
(1) M. de Nivemois.