CCXXXVIII
J'ai parlé à M. Tillet de votre bienveillance pour notre Académie et que vous consentiez à écrire à M. de Clugny sur Tafiaire des douze mille francs. Il m'a dit que sans entrer dans aucun détail, U suffisait de mander : Que P Académie des Sciences demandait qu'on lui rendit une somme de 12^000 francs que le roi lui donnait chaque année et dont le paiement avait été suspendu pendant la dernière guerre que V Académie a mis sous vos yeux les titres qui autorisent sa demanda et que S après V examen de ces titres ^ vous avez trouvé qu'il était juste de la lui accorder. Adieu, je vous embrasse.
CCXXXK CONDORCET A TURGOT
Ce lundi.
Pouvez-vous m'écrire en peu de mots où nous en sommes du tripot des finances ? et de combien de rats la montagne a accouché ? J'aurai le plaisir de vous voir mercredi matin; nous causerons de mes afikires. Je n'aurais pas grand regret à perdre mes appointements, comme je ne fais plus rien pour le public, je ne puis me défendre d'un peu de scrupule et plus les afibires iront mal, plus ce scrupule doit augmenter. Mais je serais fâché de ne pas conserver mon logement. Il m'est d'une très grande importance à cause de mes parents et je bornerai mon ambition i le conserver en perdant le reste.
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.
CONDORCET A TURGOT (i)
A La Roche-Guyon, le 22 octobre 1776.
Mercredi matin.
Nous apprenons dans Tinstant la nomination de MM. Taboureau et Necker. Cela est plus qu'incroyable. M. de Maurepas exerce notre foi, et le Gouvernement va devenir aussi mystérieux que la théologie. Ce mystère-ci est une véritable trinité. La finance sera gouvernée comme le monde. Le chef du Conseil a tout à fait Tair du Père étemel, dont la place doit être vacante depuis quelque temps dans la rue de Sèvres. M. Taboureau représentera Tenfant Jésus ou l'agneau, dont il aura la mansuétude. Pour M. Necker, c'est assurément le Saint-Esprit, et il faut lire les actes des apôtres pour avoir idée du fracas qui accompagnera sa venue. Si cette plaisanterie courait, n'allez pas en nommer l'auteur, et encore moins la prendre sur votre compte. Je plaisante, mais je suis vraiment affligé. Je crains que cet homme dont vous avez blessé l'orgueil n'ait le pouvoir de vous ôter votre place de la monnaie. J'attends avec tremblement le détail du partage des fonctions. Je crains aussi pour de Vaines, qu'on ne veuille lui faire garder une place où il ne peut pas honnêtement rester sous M. Necker.
A La Roche-Guyon, le i5 nov. 1776.
Je vous fais mon compliment de tout mon cœur sur le succès
cle vos éloges, auquel d'ailleurs je m'attendais bien. Desmarets
nous en a instruits. L'abbé Marie nous quitte aujourd'hui et j'en
profite pour vous renvoyer votre oraison funèbre de Montgo-
(1) Ed. Arago et O'Conaor, i, page 264.
mery. Vous savez que les Insurgents ont abandonné New-York; mais le général Howe ne les avait point encore attaqués à Kings-Brige le 28 septembre. Voilà le moment vraiment décisif.
Notre appareil pour voir les étoiles est enfin pleinement arrangé de ce soir. Mais les étoiles ne paraissent pas vouloir se montrer.
Adieu, je vous embrasse. Si M. Albert est encore dans votre voisinage, je vous prie de lui faire tous mes compliments.
TURGOT A CONDORCET (i)
A la Roche-Guyon, le 21 novembre 1776.
Nous sommes ici plus au courant que vous, car nous avons les vers (2) à Madame Necker, et Ton en fait actuellement une copie qui partira avec cette lettre. La pensée y est assez enveloppée pour que Thomme aux enveloppes (3) s'en contente. Quoique plus d'un chemin mène au paradis ainsi qu'à la gloire, on veut que M. Boursoufle (4) ait pris celui de Conflans, et qu'il y ait eu de longues conversations avec M. TArchevftque, auquel M. Tronchin, son compatriote, l'a présenté. Si M. de Beaumont opère cette conversion, il n'aura pas à regretter celle du prince de Conti. Si le néophyte ne sauve pas l'Etat, il sauvera du moins son âme, et M. de Maurepas en tirera grand honneur dans Tautre monde, ainsi que Madame de la Ferté-Imbault de sa lettre (5) et de la seconde édition. Je plains cette pauvre madame
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 267.
(2) De Voltaire.
(3) Sobriquet de M. Necker dans les lettres de Voltaire^ Condorcet et Turgot.
(4) Necker. Le comte de Boursouffley personnage de deux comédies de Voltaire : V Échange et Les Originaux,
(5) La lettre dont il est ici question fut écrite à lyAlembert par M** de la Ferté-Imbault, pour lui interdire de voir M"*' Geoffrin, trèa-gravement malade.
Geofirin de sentir cet esclavage, et d'avoir ses derniers moments empoisonnés par sa vilaine fille (i).
Je suis fort aise que le mémoire de Desmarets ait réussi. Je compte le voir, quoiqu'il ait peur de moi.
Je crois que Madame d'Anville vous écrit ; je suis un peu plus content de sa santé. Je ne sais encore quand je retournerai i Paris. Une des choses qui me le font plus désirer, est Tespé* rance de vous voir souvent, et d'y jouir de votre amitié^ qui me sera toute ma vie précieuse.
Voici une copie des vers (2). J'ignore s'il n*y en a pas Une atim dans la lettre de Madame d'Anville ; dans ce dernier cas, vous en enverriez une des deux à Madame Blondel. Je vous embrasse.
A la Roche-Guy on, le 29 novembre 1776.
Je crois qu'en effet M. Necker a envoyé ou donné à M. de Maurepas difiPérents mémoires, soit pendant, soit depuis mon administration; mais aucun ne m'a été renvoyé, du moins sous son nom. Je me rappelle seulement un projet d'emprunt par voie de loterie, que M. de Maurepas me remit un jour, et qui ressemblait aux mille et un projets de ce genre que chaque ministre des finances reçoit chaque année. J'ignore si ce projet était de M. Necker, mais il vrai que je n'en fiis pas fort émerveillé.
(i) « Ici je dois noter comme une chose singulière, que c'est M"*« de la Ferté-Imbeault qui a indroduit W de Coîîdorcet dans le monde et qui a commencé sa fortune. Ce pauvre Marquis était arrivé, recommandé à elle, fort déguenillé et n'ayant d'autres richesses que son grand savoir en Mathématiques et son livre du calcul intégral et différentiel. M"**^ de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande affection ; elle ne l'appelait que son intégral. Elle le produisit à la cour, lui fil avoir une pension, mais prenant bientôt une place distinguée parmi les philosophes, il tourna le dos à sa protectrice. » (Baron de Gleichen, Denkwurdigkeitert, p. 177.)
(2) De Voltaire à M""' Necker.
(3) Ed. Arago et O'Connor, i, page 265.
Je ne sais pas si le public le sera davantage de la traduction qu'il nous donnera sans doute bientôt de ses grandes pensées ; mais j'ai peur qu'il ne fasse de miracles qu'en qualité de saint, ce qui suppose au préalable sa conversion au catholicisme.
L'abbé Delille a bien pris son moment pour nous venir voir, car il arrive précisément le même jour que M. Morel, auteur de la Théorie des jardins, que Madame d'Anville veut consulter sur les embellissements qu'elle veut faire à ses promenades. Ce que l'un fera, l'autre le chantera. Cela ressemble à ces héros qui mènent avec eux des peintres et des poètes pour transmettre leurs exploits à la postérité.
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.
Je ne sais encore quand je reviendrai et en conséquence je vous envoie la lettre que je compte écrire à M. de Paulmi. Je vous prie de la montrer à M. D'Alembert, et si vous Tapprouvez,de l'envoyer à notre président. Il me paraît que par là, j*établis assez que le défaut de mémoire est cause de mon retard et pas trop cependant, de peur que si on s'avisait de m'en ennuyer Je ne me trouvasse obligé de parler. J'ai peur que la nièce de Tabbé Morellet ne fasse une sottise. Marmontel est d'une jalousie et d'une personnalité qui peuvent le rendre insupportable. Je canseille à Madame Necker d"* arriver à la cour\\) en tenant M*^ de Pezay par la main, comme son rhumatisme. Adieu, je vous embrasse et suis bien fâché de vous savoir toujours pris par le genou. Je voudrais que votre goutte passât à vos successeurs. Cela serait plus juste : mais ils ne l'ont que dans la tète, et, ce qui est plus heureux pour eux que pour le public, ils s'en trouvent fort bien.
(1) Necker fut nommé directeur-général des finances le 39 juin 1777, après la démission de Taboureau.
CONDORCET A TURGOT (i)
Comme je n'ai pu vous voir seul hier et avant-hier, je n*ai pu vous parler d'une affaire sur laquelle je n'ai voulu prendre de parti qu'après vous avoir consulté.
M. de Nivemois a chargé M. de Keralio de m'avertir que l'on a dit à M. de Maurepas que j'étais Fauteur d'une lettre contre M. Necker (c'est précisément celle que je n'ai pas lue) ; que M. de Nivemois m'avait défendu en disant que ce n'était pas du tout mon style ; que M. de Maurepas avait peine à se persuader que je fusse capable d'écrire un ouvrage qui pouvait nuire au crédit public. En conséquence, M. de Nivemois pensait que je devais écrire à M. de Maurepas, non pour lui dire que j'admirais M. Necker, et que je serais bien fâché d'écrire contre lui (car il avait prévu cette objection), mais pour l'assurer simplement que je n'étais pas l'auteur de la lettre, et que, bien loin d'écrire des ouvrages nuisibles à l'Etat, je serais au contraire fort aise de lui être utile.
J'ai de la répugnance à écrire cette lettre : i<> parce que cette démarche ne me paraît bonne à rien; 2^ parce qu'aucun homme raisonnable ne peut de bonne foi m'attribuer cette pièce; 30 parce que l'habitude de désavouer ce qu'on n'a point fait peut conduire à la nécessité de nier ce qu'on a fait ; 49 parce que, si M. de Maurepas ne veut pas me croire auteur de la lettre, il se moquera de mon désaveu, et que, s'il veut faire semblant de le croire, il dira qu'il n'en est pas la dupe.
En tout, cependant, les inconvénients d'écrire et ceux de ne pas écrire me paraissent si peu de chose, que je ne puis avoir d'avis bien déterminé, et que la répugnance à assurer de mon respect un homme que je suis fort loin de respecter, est peutêtre ma raison la plus forte pour la négative. Je vous demande Votre avis. Si vous croyez que je dois écrire, je vous porterai ma
(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 269.
lettre en sortant de TAcadémie ; si vous êtes d'avis contraire, je donnerai à M. de Keralio dans une lettre toutes les raisons de ne pas écrire, qui ne peuvent blesser ni M. de Maurepas, ni son beau-frère. M. de Nivemois attache quelque prix à cette lettre, quoique ni lui ni son beau-frère ne se soucient de Necker plus que moi ou que de moi. Cependant M. de Keralio .m'assure que M. de Nivemois m'aime beaucoup.
Je vous envoie la lettre et la réponse. La lettre a été sûrement un peu changée en la copiant, mais plutôt un peu augmentée que diminuée. J'ai la mauvaise habitude de ne jamais copier exactement les minutes de lettre parce que je n'écris pas en dix ans trois lettres dont je garde les copies. La cause de tant de verbiage de la réponse est le reproche que M. de Nivemois lui a fait de ne m'avoir pas répondu. Je n'avais rien dit cependant à M. de Nivemois et c'était par pure bonté. Je vous envoie aussi les éloges de Roux et de Linnœus. Il ne me reste que L'Hôpital. Je n'ai jamais osé vous montrer un article où je dis qu'on ne peut bien juger les hommes d'Etat qu'après leur disgrâce, ni le récit de la disgrâce de L'Hôpital. Vous devinez pourquoi. Je vous embrasse. Il n'y a rien dans ces articles qui puisse cependant blesser personne en particulier.
CONDORCET A TURGOT (i)
(La Roche-Guy on, septembre 1777.) Madame d'Anville vous a écrit fort au long sur mon afiaire. Je suis absolument de son avis ; j'écris de nouveau à M. D'A-
(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 27U.
397 CONDORÇET A TURGOT I776
lembert. Il est vrai que je risquerais plus à foire TÉloge (i), et que je risquerais d'être persécuté pour une sottise, au lieu de l'être pour une chose raisonnable. Je n'ai point fait l'Éloge en entier, mais je l'ai arrangé dans ma tête iL y a déjà quelque temps ; et il est sûr qu'on me l'aurait moins pardonné de cette &çon que mon silence.
Je reviendrai la semaine prochaine ; je verrai M. Dupuy (3). Mais, fit-il l'Éloge, je crois devoir m'en dispenser. L'éloge de M. de Trudaine serait un autre moyen de déplaire à M. de Maurepas. Ainsi, j'aurai l'avantage de gagner Pâques sans lui déplaire, et peut-être d'ici à quelque temps aura-t-il autre chose à faire (3). Je ne sais point jusqu'où je puis craindre une exclusion pour l'Académie française ; mais il est certain que l'éloge de M. de la Vrillière et celui de M. de Trudaine, tels que je le3 aurais faits, auraient donné des armes contre moi. D'ailleurs, je regarde M. de la Vrillière non loué comme une bataille gagnée, et les parents des espèces que nous avons à l'Académie n'auront plus rien à me dire. Adieu, je vous embrasse. J'ai peur que ce Necker ne nous fasse mourir de faim en voulant faire avancer ses plans sans convulsion. C'est une triste chose que vingt millions d'hommes ballottés entre des fous, des imbéciles et des fripons. Je suis fort aise du canal de Picardie. Si on écoute l'abbé Bossut, ce sera toujours cela de aturé. (4)
(1) Du Duc de la Vrillière, beau-pcre de M. de Maurepas, mori le 37 février 1777, à soixaute-treize ans.
(3) Secrétaire perpétuel de FAcadémie des Inscriptions.
(3) Chargé en 1777 de prononcer Péloge du duc de la Vrillière, académicien honoraire, et pressé par Maurepas, Condorcet lui répondit qu'il ne louerait jamais un pareil ministre. Cette liberté piqua Maurepas, qui l'empêcha, tant qu'il vécut, d'être de l'Académie française.
(4) Cette lettre est une sorte de réponse à la suivante :
Paris, ce 28 Septembre Mon cher et illustre ami, j'ai vu M. Turgot, par qui je vous envoie cette lettre. Nous sQmmçs convenus qu'il verrait mardi prochain M. Dupuy.
(Septembre 1777.) Nous avons reçu des nouvelles si satisfaisantes de votre santé et de celle de vos amis que nous commençons à espérer de vous revoir. On dit que vous avez fait une très belle course dans la plaine des Sablons ; j'aurais été plus curieux de la voir que des courses brillantes de cet hiver. Avez-vous vu M. D'Alembert? Je suis très pressé de savoir que tout est fini et je suis si content de ma dernière résolution que j'aurais une répugnance extrême à en changer une seconde fois.
Nous avons ici des Gloukistes, conmie à Paris, aussi ne savons-nous même pas si Armide a réussi. Tout le monde désire de la pluie ; elle est nécessaire pour les semailles et j'espère que nous allons en avoir. Je vous envoie une lettre que je vous prie de faire parvenir à M. Dupont.
Voilà donc M. de Saint-Germain parti. Il a mis bien du temps à faire ses paquets. J'en suis fâché pour Dutronc. Adieu, je
Si ce dernier fait le maudit éloge qui vous déplaît, il me parait impossible que vous vous en dispensiez. S'il ne le fait pas, nous aurons du répit, du moins jusqu'à Pâques : mais alors il ne faudrait pas faire celui de Bi. de Trudaine. Cependant je vous conseille de tenir toujours ce dernier tout prêt à tout événement. — Il fait beau temps sans doute ; mais il fait une sécheresse et une poussière affreuses ; ma tête est en fort mauvais état, et mes nuits sont assez mauvaises. — Savez-vous qu'il pourrait bien être question de vous très efficacement à la prochaine élection de l'Académie française > Ce serait une raison pour aller bride en main sur ce maudit éloge et ne rien mettre contre vous. — L'abbé Bossut cherchera l'homme que vous me demandez ; mais il demande pour cela quelques jours. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur. — MiUe respects à M"" la Duchesse d'Anville.
La lettre qu'on vient de lire a pour adresse : — A Monsieur le Marquis de Condorcet, secrétaire perpétuel de P Académie royale des Sciences, à la Roche-Guyon. Elle vient évidemment de d'Alembert. Nous en avons trouvé la copie parmi les copies des lettres de M"* de l'Espinasse à Condorcet et à d'Alembert.
VOUS embrasse bien tendrement et suis bien fâché d'être si longtemps sans vous voir. Heureusement nous ne manquons point de vos nouvelles : vous êtes rarement absent de nos conversations et jamais de notre pensée.
Ce mardi (fin de mai 1778.) Le mandement a manqué son coup, le grand homme est sauvé (2), et il n'y aura qu'un prêtre de mort. Le curé de Saint- Sulpice(3)est arrivé hier tout courant, pour tâcher d'avoir un corps ou une âme. On lui a dit que le corps n'était pas dans le cas d'être enterré, et que, pour l'âme, depuis qu'elle avait pris de l'opium, on ne savait ce qu'elle était devenue. Elle revient peu à peu. L'afiaissement est moindre, la fièvre est calmée, et M. Tronchin répond presque du malade, s'il ne se tue pas.
On a fait une plaisanterie qui me paraît assez bonne ; on a mis au bas d'un de ses portraits ces quatre vers: Aux cris religieux d'un parterre idolâtre.
En face de lui-même, au milieu du théâtre, Paris, à ce grand homme, érigeant un autel, A couronné son front d'un laurier immortel.
(Par M. Gilbert.)
Ce sont, à quelques mots près, les vers de sa satire (4). On prétend que M. d'Orvilliers (5) n'a pas eu d'attaque d'apoplexie, mais qu'il a pris aussi trop d'opium, et qu'ainsi
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 272.
(2) Voltaire. Il mourut peu de jours après cette lettre, le 3o mai.
(3) Faudit de Tersac. Voltaire lui écrivit le 4 mars 1778.
(4) Intitulée Mon apologie.
(5) Lieutenant général commandant l'armée navale réunie au port de Brest.
on peut bien lui confier le cpmmandement de la flotte. M. de Voltaire va mettre cet accident à la mode.
J'espère vous voir dimanche au plus tard. Dites, je vous prie, à Madame la duchesse d'Anville que Moultou (i) s*est enfin déterminé à me venir voir, quoi qu'on puisse en juger au contrôle (2). C'est une belle action pour un Genevois, et dont je me trouve bien indigne d'être l'objet.
Aux Loges, ce samedi (octobre ou novembre 1779.) Me voici dans la maison de campagne de mon oncle, et je suis le seul laïque. Je partirai mercredi et je serai jeudi à la Roche-Guyon (4). Je crois qu'il ne résultera de mon voyage qu'un devoir rempli de ma part et beaucoup de politesse de celle de mon oncle. Je l'ai trouvé vieilli et affaibli, avec des douleurs qu'il appelle de la néphrétique. Ce dernier point m'a fait de la peine pour lui, parce qu'à son' âge ce genre de douleurs est rarement sans des suites fort tristes. Nous avons eu exactement à la Roche-Guyon des nouvelles de M"* Blondel, et celle de la chaise longue que vous avez empruntée nous a fait beaucoup de plaisir. M. Watelet est donc sauvé à très peu près ? J'en suis fort aise, quoiqu'il ne veuille pas que je sois de l'Académie française, ce que beaucoup de gens de lettres appellent être leur ennemi capital ; mais comme je suis fort tolérant, je prends les choses fort peu au tragique.
(1) Ministre èvangéiique à Genève, ami de Rousseau.
(2) Chez M. Necker, contrôleur général.
(3) Ed. Arago et O'Connor, i, page 273.
(j\) : - L*abbé Rochon, célèbre astronome de rAcadémie des Sciences, et quelques autres personnes donnaient à la Roche-Guyon, avec Pentourage domestique et le lien d*un grand seigneur, Taspect exact de la résidence d*un de nos pairs d'Angleterre. - (Arthur Young. Vqjragef en France, trad. Lesagc 1, p. 173.)
J'espère vous voir à la Roche-Guyon, où je resterai jusqu'au 6; je n'ai point d'éloges et je suis moins pressé. J'aurai pour Pâques, Joseph de Jussieu (x) et le chevalier d'Arcy (2). J'ai été fâché de sa mort ; il était au fond un assez bon homme, quoique fou et un peu brutal. Il avait fait dans notre Académie tout le mal qu'il pouvait faire, et de temps en temps il pouvait empêcher quelques turpitudes.
Adieu ; je vous embrasse bien tendrement. J'ai trouvé ici un chanoine à qui on peut parler raison à demi, c'est encore beaucoup. Sans cela je serais seul. Je n'ai trouvé de livres dans la maison que le Courrier de l'Europe y Fréron, et le livre de Villet de Saussures.
Ce lundi.
Vous êtes bien bon d'avoir songé à nous envoyer le livre sur la chaleur. L'ouvrage de Milord Mahon (3) m'a donné de l'ardeur pour la langue anglaise et j'ai lii depuis l'ouvrage de Coxe sur les découvertes des Russes. Je tâcherai de me faire une idée nette de ce que dit Craiwford sur la chaleur, car je n'y vois encore qu'un brouillard. J'ai lu le livre à'Ingen-houz (4).
(i) Frère d'Antoine et de Bernard de Jussieu, mort le 11 avril 1779.
(2) On trouvera une analyse très détaillée de tous les travaux de d'Arcy dans l'éloge qu'à fait de lui Gondorcet. Cet éloge fait honneur au caractère de l'auteur, qui avait reçu dé nombreux témoignages de la haine de son héros.
(3) Probablement les Principles of electricity London 1779 4*. Lord Mahon qui porta après la mort de son père le nom de Stanhope était né en 1753 : il est mort le i5 décembre 1816.
(4) Probablement son remarquable ouvrage : Experiments on végétatlesy discovering their grest power of purifying the common air in sunshine. 8» London 1779, né en 1780, Ingen-houz est mort le 7 septembre 1799.
302 CONDORCÈT A TURGOT I776
Le calcul que je vous avais donné sur sa méthode ne signifiait rien, je ne trouve rien à changer à la méthode du côté physique. Il y reste seulement quelques difficultés chimiques, telles que Tespèce de production d'air causée par la surabondance d'acide nitreux. Le calcul qu'il donne des erreurs que Ton peut conunettre est un peu ridicule, car il compte deux fois les mêmes causes, comme pour fiaire valoir l'adresse qu'il faut pour réussir dans ces expériences.
Je ne répondrai point à M. Garât, pour deux raisons : la première, parce que n'ayant aucune aversion pour l'abbé de Condillac et ses ouvrages pouvant être utiles, je ne veux point engager une querelle qui finirait par les réduire à leur juste valeur ; la seconde, qu'il me parait impossible de s'expliquer sans avoir la liberté de tout dire ; or la feuille de Paris est assujettie à une censure rigoureuse.
Uno avulso non déficit al ter, etc. Je suis bien dégoûté de tout ce qui se dit et de tout ce qui se fait, excepté en physique. Je crois que vous avez deviné la véritable raison de la ténadité des opinions populaires dans les sciences morales, et qu'elle tient réellement à ce que chacun croyant les entendre, veut être juge. Mais cette raison ne suffit point à ce que je crois, pour expliquer les préjugés des gens d'esprit. Je crois plutôt qu'ils viennent de ce que la méthode d'étudier les sciences morales n'est pas aussi bien connue que celle d'étudier les sciences physiques.
Adieu, Monsieur, je ne sais pas encore précisément quel jour j'aurai le plaisir de vous embrasser : ce sera sûrement dans le courant de la stmaxaQ précédente.
M»« la duchesse d'Anville se porte assez bien; cependant son estomac n'est pas encore parfaitement rétabli. La machine de l'abbé Rochon me paraissait déjà bien parfaite et je n'eqpénis pas qu'elle pût recevoir d'autres perfectionnements que ceux qui se découvrent par le long usage.
3o3 . CONDORCET A TURGOT I776
Ce jeudi.
Vous avez eu assez beau temps ; mais il aurait été encore plus beau le lendemain. Ainsi je regrette beaucoup de ne vous avoir pas vu un jour de plus. J'ai achevé Milord Mahon avant de partir. Je suis enchanté de son ouvrage : si toute la physique était traitée de cette manière, les géomètres se réconcilieraient avec elle. Mais il y a un trop grand nombre de physiciens dont les ouvrages ressemblent à une tragédie et de qui on peut dire : qu'est-ce que cela prouve ? Si Touvrage que Milord Mahon promet sur la bouteille de Leyde, où il parlera sans doute des électrophores, est aussi bon dans son genre, il aura l'honneur d'avoir fait une véritable science de cette partie de la physique. Cela serait peut-être plus utile que sa présence au Parlement, où il ne fera guère qu'aider sans le savoir les intrigues de ceux qui veulent être en place contre ceux qui veulent y rester.
J'ai trouvé mon oncle avec toute sa famille. Nous sommes huit ou neuf neveux, nièces, petits et arrière-petits neveux.
Adieu, Monsieur, je vous embrasse bien tendrement. J'espère recevoir de bonnes nouvelles de votre voyage. .
Mardi.
J'espère avoir mardi le plaisir de vous embrasser et arriver dimanche à Paris. Je ne sais si j'y trouverai quelque nouveau ministre. Il me semble que le mot sur M. Amelot, on ne dira pas du moins que celui-ci a trop d'esprit, pourrait avoir encore son application et j'ai peur que ce ne soit pour quelque temps la devise de notre ministère. L'état des Américains me paraît devenir inquiétant et j'ai peur que les provinces du midi ne finissent par se séparer.
Je vous renvoie Ingen-houz, vous devez avoir reçu Touvrag sur la chaleur ; je crois que pour avoir un avis sur ce dernier, il faut encore attendre ; il me parait aussi qu'il faudrait analyser un peu davantage ce qu'on entend par degré de chaleur ; car ce n'est pas dans les expériences qu'une dilatation ou condensation du mercure, proportionnelle à son volume, en regardant encore le volume comme l'unité pour une certaine température que Ton a choisie au hasard parce qu'il était plus aisé de la retrouver exactement que la plupart des autres.
L*expérience de M. de Luc ne me paraît pas absolument complète. Il aurait fallu, au lieu de la faire avec des quantités égales, la faire avec des quantités prises suivant une suite de rapports et avec des températures différentes. Je ne suis pas même sûr qu'alors on fût à un résultat bien satisfaisant. Il faudra que je revoie M. de Luc et que je tâche de mettre ce problème en équations.
Adieu, Monsieur, je vous embrasse bien tendrement.
L'estomac de M"* la duchesse d'Anville est un peu mieux depuis qu'elle a suspendu ses bains^ et ses reins n'en sont pas plus mal.