‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 13 sur 45 · CORR£SPOJVDANC£ INiIdiTE · texte numérisé non relu

CORR£SPOJVDANC£ INiIdiTE

pripcipeâ de la sagesse. Tout le reste n'est que vaine, et fausse philosophie. Les stoïciens, qui voulaient rendre rhpmme totalement insensible; les épicuréens , qui lui apprenaient à satisfaire tous ses dësirs, ont fait égale-^ ment des efforts inutiles pour notre bonheur. Ilfautnou^ voir tels que nous sommes: voilà la première opération de la ^age^se. Lia seconde est de tirer de notre manière d'être le meilleur parti possible. Si nous avions toujours suivi cette méthode , nous ne jouirions pas d'un bour heur parfait , parce que la perfection en tout genre est une chimère, et qu'il est de l'essence d'un être perfectible de n'êtrç jamais parfait. Mais notre vie n'en serait pas moins remplie de jouissances, d^agrémens, et de cette douce tranquillité qui nous resterait malgré la portion de maux dont nous sommes menacés. Ce qui fait le malheur des hommes n'est pas la loi de la nature, de sont nos opinions et nos préjugés que nous avons osé lui opposer. Il fallait n'écouter que le sentiment, et nous le sacrifions sans cesse à l'opinion. Victimes de nos préjugés, nous nous immolons sous leurs barbares lois, et nous nous rendons réciproquement malheureux , sans qu'il en résulte aucun bien ni pour les ims ni pour les autres. C'est la nature, c'est notre vocation qu'il fallait consulter dans Rétablissement de la société. Toutes nos opinions, tous nos réglemens , tous nos usages , il fallait les adapter à la loi naturelle. Le code de la république doit être l'interprète du code de la nature. L'amour est une source féconde de bonheur et de plaisir. La première et la principale vocation de l'homme est d'aimer. L'objet de sa passion devient pour lui l'univers entier; mais cette

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passion a des limites ,- un commenoement et une fin comme tout ce qui est en nous. Uhomme, dans sa sottise, a £Biit de Tamour un engagement éternel qui doit durer au-delà de la volonté d'aimer, et l'Église ^ pour nous achever,^ ^ ^^^^ du mariage un sacrement et un lien indissoluble ; c'est-à-dire que nous avons fiait du sentiment leplu$ délicieux de l'bommç l'ipstrument de son malheur. Bien pis , la société a soumis l'amour à l'intérêt et à Q^bition, ses deux puîssans ressorts. Elle ordonne à un enfant d'aimer, parce que cela convient à l'arrangement de sa famille. Quel désordre ! Il ne fallait pas tant que cela pour nous rendre malheureux sans ressource.

SUR l'ami des hommes.

omriAei dv conn o« wiaisad.

A Paris , ce i5 août 1757.

Une des punitions les plus pernicieuses dont nos législateurs ont imaginé un grand nombre, est sans contredit la peine du carcan. Il vaudrait mieux punir de mort le plus léger délit que d'accoutumer le crime à soutenir le spectacle de la honte publique, et à être exposé comme un objet d'ignominie pour le peuple. Ceux qui en ont ordonné ainsi ne savaient point quel redoutable lien de la société était celui de la honte , et combien il fallait se garder de le déchirer. Jjes magis-, trats qui ont le malheur de passer leur vie à juger et à. condamner des coupables, doivent avoir remarqué que

go GORRBSPOlTDAIfGE IlfiDITE

celui f^ui est attaché au carcan n'en devient qu^ plus digne de la potence^ à laquelle il n'échappe jamais. Mais puisque les homines ont imaginé de donner en spectacle l'ignominiei d'un criminel sans le bannir de la surface de la terre par le supplice ^ ils auraient dft, ce me semble, en Êiire autant pour la vertu, et, en faisant violence à la modestie dont elle est inséparable, l'exposer sur un carcan aux hommage$ du peuple et à la vénération publique. Le bonhomme i^iérus, qui, pour l'amour d'une feqime ou d'un courtisan , tantôt ordonnait le massacre de toute une nation établi^ diez lui, et tantôt la comblait d'honneurs et de biens , ne laissait pas , au miUeu de ses vertiges, de faire quelquefois des actions de bon sens. Il profitait de ses insomnies pour apprendre ce qui se passait sous son règne, et ayant su, à cette occasion, une bonne action du Juif Mardochée, il le fit promener en spectacle par toutes les rues, et lui décerna ainsi les honneurs que Rome triomphante n'accordait qu'à des vertus plus brillantes et aux succès de ses héros. Ce serait donc une grande et belle loi que celle qui ferait exposer à la vue publique l'homme de bien comme pn y contraint aujourd'hui le méchant : ou puisqu'il est peut-»étre aussi dangereux de déchirer le voile de la modestie dont la vertu se plaît à se couvrir, que de ne point respecter la honte qui suit le crime , il conviendrait du moins de publier avec solemnité les bonnes actions avec les noms de ceux quihoqorent la république par l'exercice des vertus publiques et domestiques. Il est étonoaut que M. de Mirabeau ait vu la nécessité d'honorer les petits sans plus insister sur ce point , lui qui est si prolixe en tout. Il

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eàtptus étonnant encore qu'ayant si bien senti Tinipoiv tance des mœurs domestiques pour garantir un peuple de la corruption , il n'ait pas songé à établir les vertus civiles, par une sanction solennelle, sur des fondemens solides. Il a recours pour cela à la religion , et il répète à ce sujet tous les lieux communs qu'on a si souvent allégués en faveur de sa nécessité et de son importance. L'auteur se fait même un devoir dans tout le cours de son ouvrage d'être extrêmement religieux ; il soutient avec beaucoup d'emphase que c'est manquer à la sodété que d'attaquer la religion dans ses écrits. Ayons le courage d'examiner cette question, elle en vaut la peine , et voyons surtout si la religion est aussi nécessaire à la conservation de la société que notre auteur et beaucoup d'autres, moins éclairés que bien intentionnés, voudraient nous faire entendre. La morale de toutes les religions est à peu près la même ; l'histoire de tous les cultes est la même aussi. Les hommes , dans tous les temps , ont fait de la religion un instrument d'ambition et d'injustice. Si la morale de la religion chrétienne est plus épurée , il faut convenir aussi que son histoire est plus scandaleuse , et qu'il n'y a point de crime ni d'horreur dont la fureur barbare des chrétiens ne se soit rendue coupable pendant de longs siècles. Mais puisque , de l'aveu de M. de Mirabeau luimême, les chrétiens ont fait de leur religion un instrument de cruauté et de fureur, de cette religion dont la morale est si douce, si charitable , si contraire à tonte violence, comment peut-il la regarder comme un lien nécessaire à la société ? Il dit que sans la religion les assemblées d'hommes n'eussent jamais pris forme de

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société : il est vrai qu'on ne trouve guère de société sans une espèce de culte ; mais je ne vois nulle liaison entre l'abolition du culte et la dissolution de la société. Ceux qui pensent comme IVl. de Mirabeau confondent sans cesse la religion d'un peuple avec ses moeurs. Lorsque la corruption se inet dans les mœurs , un peuple s'avance à grands pas vers sa ruine, et la religion ne la saurait retarder, parce qu'elle n'a réellement nulle influence dans la révolution de^ mœurs. Le culte des chrétiens , adopté par G>nstantin, ne put rien pour le soutien de l'empire romain : il fut l'époque de sa décadence. Quel est donc le véritable lien de la société? Il faut aux hommes de grands objets, iljeur faut des cérémonies et des actes de solennité; il leur faut même de l'enthousiasme et peut-être de la superstition: mais il s'agit de poser tout cela sur des fondemens plus solides, plus dignes de leur nature. Les premiers législateurs étaient justes, doux, bienfaisans, mais simples, bornés, sans lumières. Les hommes sont d'ailleurs naturellement faibles , ils cherchent des objets d'attachement et d'appui; ils aiment le merveilleux; ils s'échauffent la tête Êicilement, ils se pénètrei^t aisément l'ame de mouvemens de terreur ou de tendresse. Voilà l'origine de tous les cultes. Mais si Socrate eût formé une société d'hommes , ou qu'il eût présidé à la législation d'un peiiple , il lui eût donné des ç^jets plus vrais pour lui faire éprouver tous ces différens sentimens. J'ose croire qu'il aurait fondé le bonheur et la durée de la société sur le respect de soi-même. Voilà le sentiment dont il faut qu'un peuple, et chaque citoyen en particulier, soit pénétré. Voilà la source d'où découlent toutes le§. vertus

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sociales et domestiques , et qui donne à un peuple dç la noblesse et de l'élévation , sans quoi il ne fera jamais rien de grand ni de mémorable. Le respect de soimême tournerait Torgueil qui nous est propre, vers le bien , vers la vertu , vers la grandeur véritable. Un peuple enivré de ce sentiment regarderait un forfiiit avec Tborreur qu'on a pour un monstre , et Tbonuoc qui .Faurait commis, comme un être dégradé. Il se trouverait à lui et à chaque homme en particulier, je ne sais quel caractère sacré qui ne pourrait être effacé que par le crime et par le vice. En un mot , le respect qu'on portait dans tout l'univers à un citoyen romain dans les siècles brillans de la république , un tel peuple l'aurait pour l'homme en- général, et son objet d'enthousiasme serait la nature humaine, comme celui des Romains était la patrie. Parmi un tel peuple, la moindre bassesse, le plus petit vice deviendraient un tel opprobre que celui qui aurait le malheur de s'en souiller, ne pouvant plus participer à la vénération publique , serait contraint de déserter la société; la vertu seule mènerait à la véritable gloire, et chaque homme de bien aurait droit aux honneurs publics , à proportion de sa considération personnelle. Je ne vois pas quelle pourrait être la fin de cette société, s'il n'était dit que toute institution humaine doit finir. Tous les actes publics, toutes les cérémonies, toutes les solennités, car il en faut au peuple, et rien n'est plus essentiel pour la conservation des mceurs^ consisteraient dans les homkmages rendus à la vertu, dans la démonstration de respect pour l'homme de bien, dans la joie pure et auguste sur la sainteté des mœurs publiques. La repré-

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sentatioa d'une traj^ie d(',viendrait ua acte religieux ; la musique ^ la peinture , la magie de tous les arts et de tous les spectacles ^ seraient employées à retracer à un tel peuple la noblesse de sa nature, la grandeur et l'élévation de ses idées* Je vous laisse à imaginer le ta^ bleau des vertus civiles et des mœurs domestiques d'un tel peuple. Quelle vén^ation pour la paternité , pour la magistrature , pour les services rendus à la patrie ! quels liens de tendresse et de douceur entre les familles, entre les proches, entre lesdiflTérens ordres de la république , entre tous les concitoyens ! Je ne vois pas de quelle nécessité serait à un tel peuple la religion quelle qu'elle fàt. Elle né pourrait que distraire son attention des objets qui méritent réellement l'admiration et l'attachement des hommes , pour la porter sur des objets friyoles, nuisibles et chimériques.

A Paris, ce ler noTembre 1757.

...Quandon s'est pénétré de cette vérité, on est étonné de lire dans t Ami des hommes ce qui suit ' : a J'avoue, « dit Tâuteur quelque part au second volume , que j'au- <c rais grande confiance dans l'assemblée générale d*une « nation pour conseiller le gouvernement sur le régime « inférieur ; mais que pour les affaires du dehors , il n'est

X. Nous rétablissons ici les passages qui avaient été supprimés lors de la publicatioii de cette lettre dans la première partie de la correspondance. L'esprit de con^itJbe et les vnesd^iwtéirététiiPéMbiâon ne pôOTiient être alors impunément sij^alés. Au reste » le gouvernement populaire et le gouverne* ment absolu , que nous avons successivement subis , ont prouvé d'une manière trop éclatante combien les principes politiques de Grimm sont dépouk*vus de justesse et de solidité.

f( gouveraemeiit si faible et si inappliqué qui ne les ence t^nde mieux que le peuple. y> Et dans les affaires du dehors, l'auteur comprend la guerre surtout maritime, là paix, les traités^ étc« Je ne conçois pas la raison d'une assertion aussi hardie et si peu soutenue. Pour moix, je ne connais pas de Bailleurs conseillers que le peuple et la voix publique dans les affaires extérieures comme dans l'intérieur^ et s'il fallait absolument opter entre les deux départemens, je croirais le peuple beaucoup plus propre à la conduite des affaires étrangères qu'à celle des affaires domestiques^ Dans celles-ci, l'intérêt particulier de plusieurs classes de citoyens, les plus puissantes, peut quelquefois l'emporter réellement siu* le bien public; dans les autres, les particuliers n'cmt presque jamais d'intérêt personnel , et leur jugement en doit être plus sain et plus conforme au bien général. Il est certain que la lenteur des délibérations populaires est très-contraire à la promptitude qu'exigent les affiiines de guerre et de politique , et que le salut d'une puis^ sancç dépend souvent de la célérité de ses mesures. Mais il ne &ut pas confondre l'exécution des projets avec les résolutions générales prises par la nation. Ce n^BBt point le peuple qui exécute ce qu'il a arrêté. Pour les opérations de la campagne, il envoie ses généraux; pour les négociations, il envoie ses plénipotentiaires. En un mot, il n'y a que l'esprit de conquête qui ne {misse pas s'accommoder d'un gouvernement populaire. Gomme U est fondé «ur l'injustice^ il lui faut du secret ^ de l'obscurité , et sa politique ne peut être^ubltque parce qu'elle est odieuse. Cependant Rome est devenue la maîtresse de la terre, et son gouvernement, tout-à-fait

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démocratique, est celui qui aie mieux ccmnu la conduite de ses affiûres du dehors. Je pense donc que, non-seidement dans les républiques , le peuple conduit ses afiaires extérieures à menrrâlle, et que personne ne connaît mieux ses intérêts que lui , mais encore que dans les monardiies , si .le gouvernement voulait écouter la voix publique et régler ses opérations sur ses décisions , il manquerait rarement de prendre le meilleur parti, de faire la guerre et la paix à propos et avec avantage, et de choisir enfin les sujets les plus capables pour Texécution de toute entreprije importante. On vient de foire un livre sur les grands événemens produits par de petites causes. Cette production , si je puis parler ainsi, ne peut guère avoir lieu que dans les monarchies, où l'humeur, le caprice, la vanité, la haine , l'imbécillité même, peuvent occasioner les plus grandes révolutions

.. JMbis elle ne s'accorde pas avec l'esprit de conquête, et la monarchie universelle ne peut se réaliser qu'en renonçant à toute yue d'intérêt et d'ambition et en gagnant la confiance des autres puissances par son désintéressement et par l'équité de ses principes

...Il en a coûté la vie à plusieurs milUers d'hommes cette année, et cette funeste querelle, sans être prête à finir , est au point qu'on ne sait pas même quelle espèce, de vœux il convient à un bon citoyen de former à l'égard de l'Europe

...Il serait peut-être difficile de prévoir ce que deviendra l'Allemagne, mais ce qu'il y a de sûr , c'est que rien n^est moins respecté dans ce moment-ci que ses lois et ses constitutions.

A Pari», ce i«r d^emlire 175^.

Nous avons VU, dans une des feuilles précédentes, que la religion n'était pas un lien nécessaire à la conservation de la société , et que s'il y a eu des États fondés sur elle, ce n'a été que l'effet du fanatisme et de la fourberie, ou bien de la implicite peu éclairée, mêlée d'enthousiasme, de droiture et de bienfaisance, des premiers instituteurs. Encore une fois , il ne faut point confondre la morale d'une religion avec les mœurs d'un peuple. Celle-là n'a aucune influence réelle sur celles-ci j et tout ce qu'elle peut , c'est de donner des modifica* tions légères aux vertus et aux vices d'un siècle ^ mais sans en arrêter le cours et les révolutions. M. de Mirabeau dit que la foi du serment n'est autre cbose que le respect pour la religion ; mais le serment fondé sur le respect que l'homme se doit à lui-même , n'est-il pas plus pur, plus élevé, plus sacré encore ? et le serment de Socrate condamné pour impiété, c'est-à-dire pour n'avoir pas respecté la superstition de ses concitoyens, ne vaudrait-il pas celui d'un vil mortel qui n'a d'autre sanction que la crainte d'un Dieu vengeur? M. de Mirabeau dit qu'il n'y a que les indépendans et les ennemis de l'ordre public et de toute subordination , qui écrivent contrela'religion. S'il en est qui écriven l dans cet esprit-là, il faut convenir aussi que ce ne sont pas là ceux qui portent des coups bien terribles à la religion d'un pays; leurs armes sont trop odieuses pour frapper avec succès. Les ennemis vraiment redoutables d'un culte sont les hommes les plus respectables par leurs principes et par leurs mœurs , les personnages les plus graves de l'Etat,

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par l'énergie de leur ame , par la sagesse de leur conduite. Les écrits , dit M. de Mirabeau , peignent les mœurs ; plus encore ils les font: et de là il tire des raisons pour veiller particulièrement sur les écrivains. Sans doute qu'il faut que les moeiu's soient respectées : mais craindrions-nous la corruption parmi les écrivains d'une nation , lorsqu'elle n'est point cArompue ? Ne voyez-vous pas que tous les hommes travaillent dans la vue de plaire, et qu'un écrit licencieux, avec quelque art qu'il fôt fait, ne serait, pour son auteur, qu'un opprobre, dans un pays où les mœurs auraient conservé leur pudeur et leur ancienne simplicité? Le pinceau de Crébillon ne peut se trouver que dans un siècle oîi le goût de la vertu et celui du vrai beau sont également sur le penchant pour tomber , et alors il est trop tard de veiller sur les écrivains ; tous les remèdes violens qu'on y apporte ne font ordinairement que hâter le progrès du mal. Ce n'est pas l'affaire d'une feuille que de tracer le tableau des avantages d'une société d'hommes, fondée sur le respect de soi-même, et, s'il est permis de parler ainsi, sur le culte superstitieux de la nature humaine ; ce serait le sujet d'un grand et bel ouvrage : mais s^l y avait quelque chose dans ce monde à qui un effort de sagesse pût garantir une durée perpétuelle, ce serait une telle société. M. de Mirabeau répète souvent qu'il ne faut pas vouloir guérir l'homme de sa cupidité , parce que c'est une chose impossible; mais qu'il faut travailler à la tourner sur des objets nobles et louables. Voilà ce qui serait précisément effectué dans la société que nous imaginons. L'homme pénétré ainsi , dès sa tendre enfance, de respect pour son être et pour delui

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de ses semblables ^ porterait eti lui le gerrae d'une élévation qui ennoblirait jusqu'aux moindres de ses actions. Cette ivresse qui s'emparerait des tempéramens les plus paresseux 9 les por^erait tous à la véritable gloire avec la même force que nous avons vu les cœurs les plus faibles poussés au crime par le fanatis(me. Les vertus héroïques d'un tel peuple seraient encore relevées par Téclat de la justice qui en serait inséparable, et on n'aurait pas le chagrin de refuser si souvent aux actions les plus brillantes l'éloge d'une bonne action , d'une action juste et sensée. Les différentes classes des citoyens ne servant qu'à maintenir l'ordre , et non à établir une inégalité qui tend à rendre les uns méprisables aux autres , la distinction d'une classe ne serait point préjudiciable à l'autre : l'honneur serait leur partage commue, et la considération s'accorderait , non au rang que tient un homme dans la société , mais au mérite personnel. Il est difficile d'imaginer que jamais cette douce et consolante chimère puisse se réaliser sur la terre ; cela n'arrivera du moins jamais dans un grand État, dans une vaste monarchie; tout y tend à la corruption, tout doit y être rempli d'abus. Les premiers ordres de l'État parviennent à tyranniser les autres , surtout celui du peuple. Alors le véritable honneur disparaît ; l'orgueil, la vanité, l'envie, la cupidité, l'ambition, prennent sa place , et la religion devient un instrument dangereux et terrible entre les mains de l'ambition sourde qui ose prendre le masque de l'hypocrisie. Cet honneur donc, que M. de Montesquieu a tant prisé et qui doit nous tenir lieu de vertu , n'est pas celui qui peut donner de l'élévation à un peuple ; il fait qu'une

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seule profession parmi nous s'arroge la considération qui appartient à tous les ordres de citoyens, et en particulier aux gens de mérite. Par un reste de barbarie gothique , le militaire seul croit suivre ces prétendues lois de l'honneur, et il refuse la considération à toutes les autres professions. Si dans ces derniers temps les lettres et les arts ont été en honneur, si ceux qui s'y sont distingués ont acquis une véritable gloire , c'est que nous sommes devenus plus polis ^ mais les professions utiles sont restées parmi nous sans aucune considération. Je ne parle point du cultivateur , qui vit dans l'oppression et dans la misère , je parle de cet ordre nombreux et utile de commerçans, de fabricans, de manufacturiers, d'artisans , etc. , qui , quoique favorisés du gouvernement , n'oût encore pu s'approprier une parcelle de cette considération qui tire les hommes de l'obscurité^ et, les exposant aux regards de la nation, les oblige pour ainsi dire à une grande droiture et à une probité intacte dans leur conduite. Ceux qui savent observer, doivent remarquer une grande différence entre les mœurs des commerçans et des artisans d'une république, d'un Etat libre, ou bien d'une monarchie, et surtout de la capitale. Indépendamment de l'honnêteté , de la décence, de la pudeur publiques, qui se conservent beaucoup mieux dans les petites villes que dans les grandes, on remarque dans les habitans des premières une certaine fierté que n'ont point les autres. Un marchand vous recevra très-bien chez lui , il vous montrera avec politesse ses marchandises ^ il tâchera de vous satisfaire; mais il n'oubliera pas que s'il est bien aise de vendre , vous êtes bien aise d'acheter, et qu'à cet égard la

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partie est égale. A Paris les mœurs sont un peu difFérenles : les plus gros comnierçans , les artisans les plus aisés ont pour vous des prévenances si basses , que vous avez de la peine à les distinguer de vos valets; ils souffrent vos hauteurs , vos dédains , votre mauvaise humeur; ils flattent vos goûts , votre amour-propre, de la manière la plus grossière : il est vrai qu'ils mettent tout cela en compte , et qu'ils sont fripons à proportion qu'ils sont bas. A Lyon , oii l'esprit de commerce rend les habitans un peu républicains et fiers , j'ai souvent eu occasion de remarquer la différence énonne entre un marchand lyonnais et un parisien. Celui-ci vous porterait chez vous tout son fonds, dans l'espérance du pi'ofit le plus modique; celui-là vous attend dans son magasin ; il croit que vous ne regretterez point les pas que vous ferez pour vous procurer ce qui vous convient. Voilà des remarques qui, au premier abord, paraissent futiles ; quand ou les approfondit , on sent toute leur importance. Les révolutions des mœurs dépendent de ces petites choses , et elles produisent insensiblement celles des empires. On Vante sans cesse parmi les avantages des grandes villes , celui de n'être point éclairé , examiné, suivi dans sa conduite par son voisin, et l'on ne voit point que quand un peuple est parvenu à ce point d'incurie et d'indifférence de citoyen à citoyen , il faut qu'il soit déjà bien corrompu.

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