‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 12 sur 45 · SUR LA LOI NATURELLE ET LE CODE DE LA NATURE · texte numérisé non relu

SUR LA LOI NATURELLE ET LE CODE DE LA NATURE

A Paris , ce i5 juillet 1756.

On ferait un beau traité de l'obéissance que nous devons à la nature. Ce traité contiendrait nos vrais devoirs , et l'unique moyen de parvenir à la jouissance du bonheur dont l'homme est suceptibU. Plus on médî4e ce sujet , plus on est frappé de sa beauté. C'est

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pour avoir mécoonu notre vocation que nous nous sommes rendus malheureux. Tantôt, attachant à Tîdëe de notre espèce une importance extravagante, nous avons vu toute la nature asservie à nos fantaisies et créée pour nos besoins chin^ériques. Tantôt , oubliant notre manière d'être qui consiste dans le sentiment et dans la pensée , nous n'avons pas voulu distinguer Thomme d'un bloc de marbre , ni accorder à la créature animée d'autres lois que celles qui règlent l'existence des êtres inanimés. Cette philosophie, si différente en apparence des autres, est comme elles l'ouvrage de l'orgueil et de la vanité. Nous voyons toujours de la subordination là où ta nature n'a mis que de l'ordre. Chaque classe d'êtres est circonscrite dans ses bornes. Elles sont toutes assujetties à des lois générales ; mais aucune n'est jdépendanie de 1 autre. Tftit se trouve dans cet univers à côté l'un de l'autre. Rien n'est au-dessus , ni au-dessous. Chaque espèce d'êtres, ou chaque portion de matière modifiée d'une façon quelconque qui la distingue , subsiste dans la nature par la vertu de sa manière d'être, et périt par ce qui lui est contraire. Si les espèces sont en sûreté , les individus courent continuellement les plus grands risques; et après avoir conservé leur modification, ils subissent l'inévitable arrêt de leur destruction. Cependant , quoiqu'il n'y ait point de subordination parmi les êtres , leur enchaînement est si merveilleux , que tout ce qui est à côté d'un être contribue nécessah^ement ou à sa conservation, ou à sa destruction; Chacun peut dire avec Jésus-Christ : «Tout ce: qui n'est pas pour moi est contre moi. DËt voilà où commencent les lois de la fatalité et du hasard , qui est

une nécessité inévitable. Suivant ces lois, tel individu se trouve placé dans la nature à côté de ce qui peut le conserver^ ou bien de ce qui doit opérer son dépérissement. L'homme infecté par l'air mortel de la peste et l'arbre qui pourrit dans l'eau , finissent par le même hasard. Il serait temps de nous ranger enfin à coté de tous les autres êtres , de ne nous plus voir au-dessus ni au-dessous de rien dans la nature. Le seul moyen de nous préserver de systèmes également contraires à la vérité et à notre bonheur, est de voir les faits tels qu'ils sont. C'est le «seul moyen de deviner notre vocation. Si le génie que l'homme a reçu le met à portée d'entrevoir les vérités les plus sublimes, il faut convenir qu'il lui en coûte cher pour jouir de ces avantages. Il est le seul de tous les êtres qui puisse résister à la volonté de la nature à son égard, qui puisse la méconnaître, et devenir ainsi l'instrument de son propre malheur* L'animal qui sent ne se trompe jamais , et est toujours en sûreté. L'animal qui raisonne court risque de s'égarer sans cesse. La vérité n'est qu'une. Il n'y a qu'un seul moyen de la connaître. Tout ce qui n'est pas elle est. erreur et mensonge, et il y a cent mille manières de se tromper. Yoilà l'inconvénient attaché à la faculté de connaître , et de généraliser ses idées. L'animal qui. en est privé ne s'occupe ni du mécanisme de l'univers , ni des lois qui règlent sa destinée ; mais aussi il ne craint pas de contrarier les décrets étemels de la nature par des actions raisonnées. Il obéit ;&ans le savoir. Toutes ses actions sont autant de jouissances de son existence. Tout ce qu'il fait assure son bien-être, soit en lui procurant un bien , soit en l'éloignaiit d'un

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mai* Uniquement borne à l£^ sensation présente y sans s'inquiéter de l'ayenir dont il n'a point d'idée, ni du passé qu'il a oublié^ à moins qu'il ne lui soit retracé par la même situation ^ si tous les hasards des ciroonstances extérieures conspirent à sa perte, il périt sans rédouter sa ruine, ou il se tire du danger sans le connaître, sans en conserver l'effrayant et funeste souvenir* En pesant bien tous les avantages ^t tous les inconvé*niens attachés k la nature hymaine , on trouverait sans doute que l'homme est de tous les âtres qui existent le plus imps^rfait. On dirait qu'il existe en dépit de la na* ture et de ses lois. Elle exerce son empire paisiblement sur tous les êtres animés et inanimés. L'hc^mne seul veut être tyrannisé par elle , sans quoi son esprit , enclin à la révolte , porterait le désordre jusque dans l'économie générale, et, peu content de se nuire, désolerait encore tout ce qui est autour de lui. Quels sont surtout les avantages de ]a réflexion qi|i puissent contre -balancer tous les malheurs compagnons de ce présent terrible ? La gloire qu'elle nous procure de ooncevojir des vérités peu certaines , et encore moins intéressantes pour nous , pourrait-elle nous tenir lieu de quelque chose , en comparaison des obstacles qu'elle met à notre tranquillité ? Le sentiment, qui devrait seul décider du bonheur et du malheur d'une créature sensible , est sans cesse altéré par elle. Elle ne peut rien oontre nos chagrins. Elle empoisonne presque toujours nos plaisirs, Ëllç nous distrait continuellement de Pexistence actuelle, le seul bien qui soit réellement à nous, pour nous partager entre le passé et l'avenir, et croit YK^us guérir des maux passés par de longs et inutiles

regrets , et prëveair les n^aux fulur$ par les agitations d'utte vaine inquiétude. C est elle enfin qui nous a &it connaître la mort , de toutes les connaissances la plus contraire à la créature j dont chaque individu assure la conservation de l'espèce par son amour immodéré pour la vie, et par une aversion si oxcessive pour la destruction, que la frayeur qu'elle inspire en devient souvent la cause. Cette connaissance de la mort si heureusement dérobée à tous les animaux périssables, et que la réflexion procure à l'homme seul , est si terrible qu'elle opérerait sans demie , par se^ funestes impres* sions , Tanéantissement total de l'espèce humaine, si la nature , par un instinct aussi irrésistible que déraisen-r nable^ n'en écartait sans cesse ^l'idée de notre faible cerveau. A mesure que nous approchons du terme £ital, notre imagination nous en éloigne. Ceux qui ont le plus médité sur U niort ne peuvent en fixer l'idée, et je ne sais par quçl sentiment intime et aveugle, égalemisat opposé à l'expérience et à la raison , il n^y a point «l'homme qui ne se croie imnuMftel , et qui ne s'excepte , sans se l'avouer, de la loi générale.

Vous vc^CB, qu'avec un peu de noir dans l'esprit il ne serait pas difficile de se persuader que l'homme est de toutes les créatures la plus misérable, toujours en opposition avec lui-même , toujours en proie à des désirs immodérés, toujours tourmenté par la raison et ses ennuis. Mais il m s'agit pas de consumer nos jours en vains gémissemens sur notre sort, il s'agit de le voir tel quHl est, de nous soumettre à la volonté de la nature, et de trouver dans notre soumission la portion de bonheur dont nous sommes susceptibl«ti. Voilà les vrais

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