SUR LES' ESSAIS PHILOSOPHIQUES DE HUAIE
A Paris, ce i5 janvier 1759.
David Hume est aujourd'hui un des meilleurs esprits d'Angleterre ; et comme les philosophes appartiennent moins à leur patrie qu'à l'univers qu'ils éclairent, on peut compter celui que je viens de nommer dans le petit nombre de ceux qui par leurs lumières et par leurs travaux ont bien mérité du genre humain \ La philosophie, la politique, la morale et l'histoire, ont été l'objet des recherches de M. Hume : partout il a porté la clarté et la raison; partout il a combattu l'erreur jet les préjugés avec d'autant plus de succès qu'il est philosophe sans faste, sans appareil, sans morgue, sans orgueil. Simple et sans art, il a l'air plutôt de s'instruire que de vouloir éclairer les autres. Le principal mérite de ses ouvrages consiste dans la clarté et dans la justesse. 11 a des idées; il sait envisager les objets les
I. On sait que David Hume était athée, et le correspondant des souverains du Nord«6t intarissable en éloges des partisans de ce déplorable système.
I)E GRIMM I.T DIDEROT. Ii5
plus codnus d'une manière neuve; son défaut est d'être diffus. Il n'a pas le coloris , ni peut«^re la profondeur de génie de M. Diderot. Le philosophe français a l'air d'^un hon^me inspiré : agité par le dénlon de la lumière et de la vérité, il obéit , il écrit comme malgré lui, il élève la voix , il perce dans les abîmes immenses où sont cachés les ressorts de l'univers et de ses êtres ; il pr^id le caractère de tontes les vérités qu'il annonce; et lorsqu'elles s'élèvent et se dérobait à notre entendement, il devient subhme et quelquefois obscur comme elles ; doué d'une imagination vive et brillante, il communique son enthousiasme, il embrase tout ce qui l'approche. Le philosophe anglais est un sage paisible et aimable qui a l'air de s'occuper de la vérité pour son amusement. On le voit, ce semble, étendu négligemment dans son cabinet à écrire sans soin et san^ effort ce qu'une méditation tranquille et une raison pure et dégagée d'erreurs lui laisse entrevoir de vteàk M« Hume est comparable à un ruisseau clair et limpide qui coule toujours également et paisiblement , et M. Diderot à un torrent dont l'effort impétueux et rapide renverse tout ce qu'on voudrait opposer à son passage^ M. l'abbé Le Blanc a traduit , il y a quelques années^ les Discours politiques de M. Hume : on vient de traduire en Hollande ses Essais philosophiques tmr l'entendement humain ; et un de mes amis a traduit ses Essais de morale , ou Recherches sur les principes de la morale avec X Histoire naturelle de la reli^ gion. Je compte publier ce dernier ouvrage à Genève. Parlons aujourd'hui des Essais philosophiques qui vietinent de paraître , et dont la traduction est faite avec
Tt6 CORRESPOJri>A.NCE IKI^DITE
soin. Vous serez médiocreinent conteat des huit premiers Essais qui composent le premier volume. M. Hume y est diffus; il retourne la même idée dans tous les sens imaginables. Cela peut avoir ses avantages pour de certains esprits faibles ; encore ne sais^je pas ^i cette méthode leur aplanit le chemin vers une science qui ne paraît pas faite pour eux. Ce qu'il y a de sûr,' c'est que ceux qui sont accoutumés à penser, s'offensent d'une prolixité sans mesure. Ils ne veulent pas être traités en enfans; ils exigent qu'un philosophe ait assez bonne opinion d'eux pour croire qu'ils peuvent l'entendre sans des efforts trop laborieux; ils souffrent impatiemment qu'on leur inculque avec tant de soin des choses qu'ils conçoivent sans peine : or, c'est pour des lecteurs de cette espèce qu'il feut écrire; les autres ne valent pas les soins d'un philosophe lumineux et profond. Il faut les livrer à des maîtres vulgaires dont leur médiocrité puisse s'accommoder. Mais lorsque vous serez arrivé au second volume de ces Essais, vous serez trèssatisfait. Outre les Quatre Philosophes qui terminent l'ouvrage, vous y trouvez un Essai sur les miracles ^ un aulresurlaProi^idence particulière et sur l'état avenir^ un troisième sur la philosophie académique ou scep^ tique ; autant de morceaux que vous lirez avec un extrême plaisir. Dans celui sur la Propidence particulière, la harangue d'un philosophe épicurien me paraît un chef-d'œuvre. Dans l'Essai sur les miracles vous trouverez une raison au-dessus de toutes les extravagances de l'erreur et de ses sophismes. Arrêtons-nous un mo« ment à ce dernier Essai. M. Hume dit qu'il n^y a point de témoignage assez fort pour établir un miracle, à
moins que ce témoignage De soit de telle nature , que sa fausseté serait plus miraculeuse que n'est le £edt qu'il doit établir. Et même dans ce cas il se fait entre les argumens une destruction réciproque. Celui qui l'em-» porte reste toujours afïaibli à proportion du degré de probabilité de celui qu'il détruit. Notre philosophe établit ici une supposition sans danger pour ses principes. Il remarque bientôt après qu'il n'y a point de témoignage au monde dont la fausseté pourrait paraître plus miraculeuse que ne l'est un fait contraire aux lois de la nature. Yoyonscependant dans l'exemple qu'il ajoute, si réellement il n'accordepas trop à la possibilité des mirades, quoiqu'il ne soit pas à craindre que les partisans des faits miraculeux puissent jamais soumettre ceux qu'ils professent aux preuves que M. Hume exige , et sans lesquelles il n'est pas libr(e à l'homme raisonnable de les admettre, a Quelqu'un, dit-il, prétend avoir vu un mort ressuscité : je considère immédiatement lequel des deux est le plus probable-, ou que le fait soit arrivé comme on le rapporte, ou bien que celui qui le rapporte se soit trompé ou veuille tromper les autres : je pèse ici un miracle contre l'autre, je décide de leur grandeur, et je ne manque jamais de rejeter le plus grand. Cest uniquement lorsque la fausseté du témoignage serait plus miraculeuse que le fait raconté; ce n'est , dis-je , qu'alors que le miracle a droit de captiver ma croyance, d'entraîner mon opinion. » Quoique ce cas, suivant M. Hume et tous les gens sensés, ne puisse jamais exister, ajoutons une réflexion que notre philosophe ne devait pas négliger. Il n'y a point de témoignage au monde qui puisse avoir plusd'autoritépourmoi
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que celui de mes propres yeux. Or, si j'étais moi-même témoin d'un miracle, quelque dégagé que je fusse d'ailleurs de préjugés, de quelque poids que soijt auprès de moi mon propre témoignage, il ^t certain que aa fausseté serait cependant bien moins miraouieuise qu'un fait vraiment miraculeux : car il estbiefi plùp vraisem^* blable d'imaginer que mes yeux ont été éblouis ^ que la tête m'a tourné, que les 6bres de mcai cer^reau se sont dérangées, que de caH>ire que les lois de la nature ont été violées ou que son cours a «dian^é. Il n'y a au« cune extrémité qui soit aussi absurde que celle-là. Après beaucoup de réflexions de cette ^pèce, M. Hume ue manque pas d'observer fort plaisamment , qu'il n'y a que le témoignage ()'un livre inspiré qui puisse nous convaincre de la certitude d'un miracle. En effet, il n'y a rifen de si simple que de prouver uu miracle par-'Un mi^racle, c'est-à-dire une absurdité par une autre; et c'est le moyen de confoudre les philosophes* Dans le^c^ix, la guérison subite d'uu paralytique, et même la résurrection d'un mort, sont , ce me semble, moins absurdes que l'inspiration d un livre infaillible. La première idée est du moins claire, quoique contraire à toutes les lots connues de la nature : la seconde n^a pas seulement un sens que je puisse couoevoir distinctement. M. Htune passe ea revue les miracles modernes, ^t nous allers lui fournir une auecdote qu on débite ici depuis quelques jours, et qui va très^bien à ta suite de son Essai. Saint Vincent dePaule est un saintde nouvelle date; chef et instituteur de Tordre des Lazaristes ; il est mort en odeur de sainteté ? il y a environ cent ans. Ce saint a fait de sou vivant plusieurs miracles déclarés cl recon-
nus pour tels par l'Église infaillible. U passait pour zélé moliniste, et la haine qu'on portait aux jansénistes n'avait pas peu contribué à lui faire obtemr les honneurs de la canonisation. Lorsque les frères Lazaristes la sollicitèrent pour leur patron , qui n'était encore que béatifié , auprès du cardinal deFleury ^ ce ministre, qui devait pour cela interposer ses bons ofBces auprès du pape , demanda si leur Vincent avait fait des miracles ? Ils dirent qu'oui. De quelle espèce? s'il avait, par exemple, ressuscité Un mort? Ils répondirent qu'ils ne pouvaient ni ne voulaient en imposer à Son £minence ; maïs qu'il n'en avait jamais r^suscité qu'un seul. La canonisation fut obtenue. Or, voici ce qui vient d'arriver; c'est du moins le bruit public. Il y avait, dansia famille d'Argenson, un paquet cacheté, en iGSg, paV un des ancêtres de cette maison, et transmis à sa postérité avec ordre de ne l'ouvrir que cent ans après. Ce terme étant échu, M. dé Paulmy vient d'ouvrir son paquet en présence du roi et de madame de Pompadour. On y a trouvé, dit-^on , une déclaration de saint Vincent, avec lequel ce M. d'Argenson avait été intimement lié, par laquelle il assure qu'il a toujours vécu' et qu'il estmort dans les opinions du socinianisme; et persuadé, comme il Pest , que cette doctrine , la seule véritablement divine , sera universellement répandue cent ans après sa mort et aura détruit toutes les autres opinions erronées, il veut que sa déclaration de foi reste ignorée jusqu'à ce terme où la vérité aura triomphé de tous les mensonges.. Il en est arrivé autrement , et le socinianisme n'a pas fait ces progrès; mais on sent qu'aujourdliui l'Église ïie doit pas se trouver peu em-
laO CORBESPONBAKCE IN^BITE
barrassëe des miracles d'im $aint héritique j miracles dont elle a reconnu l'authenticité, et en vertu desquels Vincent avait obtenu lès honneurs de la canonisation.