DE LA LETT^ DE ROUSSEAU SUR LES SPECTACLES
A Paris > ce i5 avril 1759.
U faut convenir qu'il y a des choses bien peu philosophiques dans la Lettre de M. Rousseau à M. tïAlemheH. Un de ses secrets dont il use le plus volontiers , c'est d'à* dopter une opinion triviale qu'on n'entendait plus guère que dans la bouche des gens de la populace, et de lui donner un air de noblesse sous le vêtement de la philosophie, et à la faveur d'un style qu'il sait manier avec une singulière adresse. Mais tout cela ne remplace pas la vérité; et, quelque soit l'art de l'homme à déguiser^ à dérober , à faire valoir de certaines parties aux dépens des autres, à représenter sous de nouvelles faces ^ à donner des couleurs non employées, quand il manque de vérité on est bientôt dégoûté de l'artiste et de l'ouvrage. M. Rousseau attaque la profession de comédien; il répète les déclamations les plus mauvaises et les plus plates qu'on a entendues tant de fois et avec tant de dégoût : il les répète , il est vrai , avec un style noble et mâle que les pauvres faiseurs de capucinades ne sauraient atteindre; mais il n'y a pas plus de vérité pour cela dans l'opinion qu'il soutient M. Diderot a écrit ^ dans sa Poétique qui est à la suite du Phre de famille , une page qui renverse en trois mots tout cet édifice élevé si laborieusement par le citoyen de Genève
contre lôs spectacles et contre les comédiens. Relevons un peu les raisonnemens de M. Rousseau , quoiqu'on ait tant écrit contre son dernier ouvrage, que le public doit en être las. Il prétend qu'un comédien , en exposant sa personne en public, fait une chose déshonorante et infâme. Je conçois qu'il peut exister tel peuple policé chez lequelcet acte serait réellement réputé infâme : il y a dans nos usages mille bizarreries de cette espèce, et en général il n'y a guère de peuple civilisé qui n'ait souvent attadié l'honneur et l'infamie à des choses beaucoup plus indifférentes et plus ari)itraire8. Mais cette action n'étant pas contraire aux préjugésnationaux , il ne faut pas vouloir en faire une chose générale fondée dans la nature de lliomme, et il n'est pas permis à un philosophe d'établir de pareilles maximes. Le prédicateur qui monte en chaire n'expose-t-il pas sa personne en public ? M. Rousseau ne manque pas de se faire cette objection : ce oui, répond-il, mais le prédicateur dit ses pensées, débite ses maximes, etc. , au lieu que le comédien nous dit des choses qu'il ne pense pas, et feint des sentimens qu'il n'éprouve pas. » Soit. Le comédien ne se dé&onore donc pas parce qu'il s'expose en public, mais parce qu'il y dit des pensées , qu'il y montre des sentimens qui ne sont pas les siens. Ce défaut de logique, pour le dire en passant , se trouve à tout moment dans les ouvrages de M. Rousseau , et plus dans celui sur l'Inégalité des conditions et celui contre les spectacles que dans les autres. Or, si le comédien se déshonore parce qu'il feint des sentiihens qu'il h'a point , le poète qui les lui dicte est bien plus en chemin de se déshonorer. Les crimes de Cléopàtre , dans Rodogune ,
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ne sont assurémentpas ceux 4u grand Corneille; cependant c'est lui qui les a inventés. Les artifices de Nar* cisse ne sont pas ceux de Racine ; cest lui cependant qui en est l'auteur, l^es maximes de Polipbonte ne sont pas celles de Voltaire ^ et Voltaire les a cependant écrites. Le poète, le musicien, le peintre se déshono*rent donc, suivant M. Rousseau, à prop<»rtion qu'ils approchent de la vérité dans leurs imitations ; et ce qui leur assure l'immortalité, le génie qui les inspire suivant les caractères qu'ils ont à repnés^iter, leur imp^imer^t donc je ne sais qu^le taehe d'infamie ? En vérité, on rougit d'écrire sérieusement contre de pareilles assertions, <
Il n'y a pas plus de raison et dé vérité dans les dé* clamatioijis coptre les femmes. Dire que le génie des femmes est essentiellement différent de celui des hommes, conformément à la différence deTorganisatioifiy c'est dire ce qui est vrai ; dire qu'en général les femmes n'aiment rien , ne se connaissent en rien , n'ont ni ame ni cha^leur , et surtout ignorent ce que c'est que l'amour, c'est dire une chose absolument contraire au bon* sens et à la raison. Peut-être pourrait-on faire une partie de ces reproches aux femmes de Paris en général ; mais alors on voit aisément que ee déËiut de chaleiir et d'ame ne vient pas d'un vice particulier à leur sexe , mais de la corruption générîde des înœurs , de k dissipation , suite de notre goût pour la société et cause nécessaire de notre frivolité, qui étouffe toutes les affections fortes de l'ame et détruit toute énergie. A cet égard les deux sexes ont également souffert de la révolution des mœurs ; et les hommes ne sont assurément pas en
a rrière du coté de la décadence. Mais un philosophe ne doit pas regarder comme un caractère attaché à toute la plus belle moitié du genre bumaiq ^ ce qui est yiie suite de nos petites mœurs ^ de nos modes et de nos petites manières; il doit élever ses idées au'-dessus de cette sphère étroite et bizarre de nos petits^-maitres et de nos petites-maîtresses. M* Rouaseai? parierait que les Lettres Portugaises ne sont point d'ane femme; mais cela n'empêche pas pourtant qu'elles ne soient réellement d'une femme* Il accorde du génie à la seule Sapho et à une autre. On lui a très^bien répondu que si chacun en connaissait une à excepter de la condam* nation générale^ cela en faisait un grand n<mibre. £t cette Corinne qui arracha à Pindare le prix eC la couronne aux jeux olympiques , huit fois de suite*, manquait-elle de génie et ne méritfiit-eUe pas d'être placée à coté de Sapho ?