‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 36 sur 45 · I . Ces pcûiiées De sont point dans ,les œuvres de Diderot · texte numérisé non relu

I . Ces pcûiiées De sont point dans ,les œuvres de Diderot

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de la même faiblesse; source de la nécessité de la so ciétéy ou d'une lutte commune et concertée contre des dangers communs^ et naissant du sein de la nature même qui menace l'homme de cent côtés diflférens. Voilà l'origine des liens particuliers et des vertus domestiques; voilà l'origine des liens généraux et des vertus publiques; voilà la Source de la notion d'une utilité personnelle et publique ; voilà la source de tous les pactes individuels et de toutes leà loiâ; voilà la cause de la force de ces lois dans une nation pauvre et menacée; voilà la cause de leur faiblesse dans une nation tranquille et opulente ; voilà la* cause de leur presque nullité d'une nation à une autre.

11 semble que la nature ait posé une limite au bonheur et au malheur des espèces. On n'obtient rien que par l'industrie et par le travail, on n'a aucune jouissance douce qui n'ait été précédée par quelque peine; tout ce qui est au-delà des besoins physiques rigoureux ne mérite presque que le nom de fantaisie. Pour savoir si la condition de l'homme brut, abandonné au pur instinct animal dont la journée employée à chasser, à se nourrir^ à produire son semblable et à se reposer, est le modèle de toutes ses journée^ et de toute sa vie; pour savoir, dis-je , si cette condition est meilleure ou pire que celle de cet être merveilleux qui trie le duvet pour se coucher, file le cocon du ver à soie pour se vêtir, a changé la caverne, sa première demeure, en un palais, a su multiplier, varier ses commodités et ses besoins de mille manières différentes, il faudrait, à ce

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que je crois , trouver une mesure commune à ces deux conditions; et il y en a une: c'est la durée. Si les prétendus avantages de l'homme en société abrègent sa durée, si la misère apparente de l'homme des bois allonge la sienne, c'est que l'un est plus fatigué, plus épuisé , plus tôt détruit, consommé par ses commodités , que l'autre ne l'est par ses fatigues. C'est un principe généralement applicable à toutes les machines semblables entre elles. Or, je demande si notre vie moyenne est plus longue ou plus courte que la vie moyenne de l'homme des bois. N'y a*t-il pas parmi nous plus de maladies héréditaires et accidentelles , plus d'êtres viciés et contre&its? N'en serait-il pas des commodités de la vie comme de l'opulence ? Si le bonheur de l'individu dans la société est placé dans l'aisance, entre la richesse extrême et la misère , le bonheur de l'espèce n'aurait-il pas aussi spn terme d'heureuse médiocrité placé entre la masse énorme de nos superfluités et l'indigence étroite de l'homme brut ? Faut-il arracher à la nature tout ce qu'on eu peut obtenir, ou notre lutte contre elle ne devrait-elle pas se borner à rendre plus aisé le petit nombre de grandes fonctions auxquelles elles nous a destinés, se loger, se vêtir, se nourrir, se reproduire dans son semblable et se reposer en sûreté? Tout le reste neserait-il pas par hasard l'extravagance de l'espèce, comme tout ce qui excède l'ambition d'une certaine fortune est parmi nous l'extravagance de l'individu, c'est-àndire un moyen sûr de vivre misérable, en s'occupant trop d'être heureux? Si ces idées étaient vraies cependant, combien les hommes se seraient tourmentés en vain ! Ils auraient perdu de vue le but primitif, la

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lutte contre la nature. Lorsque la nature a été vaincue, le reste n'est qu'un étalage de triomphe qui nous coûte plus qu'il ne nous rend*.

1. Note de Grimm. Il parait que l'auteur sçrait tenté de prononcer contre l'homme civilisé ; mais en appliquant le principe établi dans ce fragment aux faits, il sera obligé de changer d'avis. A tout prendre , l'homme en société , l'homme policé TÎtplus nombreux et plus long-<temp8 que l'homme sauvage.

L'habitant de la Hollande placé sur une montagne , et découvrant au loin la mer s'élevant au-dessus du niveau des terres de dix-huit à vingt pieds, qui la voit s'avancer en mugissant contre les digues qu'il a élevées, rêve, et se dit secrètement en lui-même : Tôt ou tard cette bête féroce sera la plus forte. 11 prend en dédain un domicile aussi précaire ^et sa maison en bois ou en pierre à Amsterdam n'est plus sa maison; c'est son vaisseau qui est son asile et son vrai domicile, et peu à peu il prend une indifférence et des mœurs conformes à cette idée. L'eau est pour lui ce qu'est le voisinage des volcans pour d'autres p»iples« L'esprit patriotique doit être aussi fidble à^ La Haye qu'à N^les \

1 . Note de Grimm, Fait conséquent au ri^isonnement , m;^ contraire à l'expérience. C'est le bon ou le mauvais gouvernement qui décide de la force ou de la faiblesse de l'esprit pa-^ triotique.

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Quelqu'un disait : Telle est la sagesse du gouvernement chinois, que les vainqueurs se sont toujours spumis à la législation des vaincus, fjes Tartares ont dépouillé leurs mœurs pour prendre celles de leurs esclaves. Quelle folie, disait un i^utre, que d'attribuer un effet général et commun à uqe cause aussi extraordinaire! N'est -il pas dans la nature que les grandes nasses fassent la loi aux petites? £h bien , c'est p^ir une conséquence dç ce principe si ^imple^ que l'iiiivasion de la Chine n'a rien changé ni Ji ses lois^ ni à ses coutumes , ni à sea usages. Les Tart£(res répandus dans l'empire le plus peuplé de la, terre ^ s'y trouvaient dans un rapport moindre que celui d'un à soixante mille. Ainsi ^ pour qu'il en arrivât autrement qu'il n'en est arrivé^ il eût fallu qu'un Tartare prévalut sur soixante mille Chinois. .Concevez-vous que cela fût possible? Laissez donc là cette preuve de la prétendue sagesse .du gouvernement de la Chine. Ce gouvernement eût été plus extravagant que les nôtres, que la poignée des vainqueurs s'y seraient confoimés. Les mœurs de ce vaste empire auraient été moins encore altérées par les mœurs des Tartares que les eaux de la Seine ne le sont, après un violent orage, de toutes les ordures, que les ruisseaux de nos rues y conduisent. Et puis, ces Tartares n'avaient ni lois, ni mœurs , ni coutumes , ni usages fixes. Quelle merveille qu'ils aient adopté les institutions qu'ils trouvaient tout établies , bonnes ou^ mauvaises l

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Ce qui constitue essentiellement un état démocratique, c'est le concert des volontés. De là l'impossibilité d'une grande démocratie, et l'atrocité des lois dans les petites aristocraties. Là, on rompt le concert des volontés qui se touchent, en les isolant par la terreur; on établit entre les citoyens une distance morale équivalente pour les effets à une distance physique ; et cette distance morale s'établit par un inquisite-^r civil qui rôde perpétuellement entre les individus, la hache levée sur le cou de quiconque osera dire ou du bien ou du mal de l'administration. Le grand crime dans ces pays est la satire ou l'éloge du gouvernement. Le sénateur de Venise, caché derrière une grille, dit à son sujet: « Qui es-tu, pour oser approuver notre conduite? » Un rideau se tire, le pauvre Vénitien tremblant voit un cadavre attaché à une potence, et entend une voix redoutable qui lut crie de derrière la grille : «c C*est ainsi que nous traitons notre apologiste ; retourne dans ta maison , et tais-toi. x> >

On a dit quelquefois que le gouvernement le plus heureux serait celui d'un despote juste et éclairé ; c*est une assertion très-téméraire. 11 pourrait aisément arriver que la volonté de ce maître absolu fût en contradiction avec la volonté de ses sujets. Alors, malgré toute sa justice et toutes ses lumières, il aurait tort de les dépouiller de leurs droits , même pour leur avantage. On peut abuser de son pouvoir pour faire le bien

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comme pour faire le mal ; et il n'est jamais permis à un homme y quel qu'il soit, de traiter ses commettans comme un troupeau de bêtes. On force celles-ci à quitter un mauvais pâturage pour passer dans un plus gras ; mais ce serait une tyrannie d'employer la même yio« lence avec une société d'hommes. S'ils disent : Nous sommes bien ici; s'ils disent , même d'accord rNous y sommes mal , mais nous y voulons rester, il faut tâcher de les éclairer, de les détromper, de les amener à des vues saines par la voie de la persuasion , mais jamais par celle de la force . Convenir avec un souverain qu'il est le maître absolu pour le bien , c'est convenir qu'il est le maître absolu pour le mal , tandis qu'il ne l'est ni pour l'un , ni pour l'autre. Il me semble que l'on a confondu les idées de père avec celles de roi. Peuples, ne permettez pas à vos prétendus maîtres de faire même le bien contre votre volonté générale *. Songez que la condition de celui qui vous gouverne n'est pas autre que celle de ce cacique , à qui l'on demandait s'il avait des esclaves, et qui répondait : oc Des

x.G*e8t encore la doctrine de cet inintelligible Contrat social^ dont la raison publique a fait justice. Cette volonté générale , dont J.-J. Rousseau fait la base de son système , sans pouvoir jamais la dé6nir, ni trouver les moyens de rexprimer, un roi législateur en a trouvé la seule expression possiUe dans cette admirable combinaison de la balance des trois pouvoirs, qui sert de base à la charte qui nous gouverne.

Ce paragraphe , ainsi que le suivant , sont tellement contraires aux principes de tout ordre social , que leur absurdité frappera les esprits les moins éclairés. Mais ce qui est inexplicable, c'est que douze souverains de l'Europe aient autorisé de pareilles doctrines. Leur aveuglement n'est pas u^oins pro* digieux que la témérité de leurs correspondans.

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esclaves ? je n'en connais qu'un dans toute ma contrée; et cet esclave, c'est moi ' ! »

I. NbtedeGrimm. Lorsquel'autenrauraàppris aux peuples comment on empêche un mauvais roi de faire le mal , ils ne lui demanderont pas peut-être comment on empêche les bons rois de faire le bien , quoique ce secret soit trouvé dans quelques

pays.

Il y a dans toute administration bien entendue deux pairtié^ très^istinctes à considérer, l'un relative à la ma^sé des individus qui composent une bociél», comme la sûreté générale et hi tranquillité intérieure , le soin des armées, l'entretien des forteresses, l'observation des' lois ; c'est une pure affaire de police. Sous ce point de vue , tout gouvernement a et doit aVoir la* forme et la rigidité monastiques ; le souverain ^ ou celui qui le représente', est un supérieur de couvent. Mais dans un mbtiastère tdut est à tout, rien n'est individnellemeat à personne , tous les biens forment une propriété commune; c'est un seul animal à vingt, trente, quarante, mille , dix mille têtes. Il n'en est pas ainsi d'une société civile ou politique : ici chacun a sa tête et sa prc^riété, une portion de la rièhesse générale dôôt il est thaîire et maître absolu, sur laquelle il est roi, et dont il peut user ou même abuser à discrétion. Il faut qu'un particuliter puisse laisser sa terre en friche, si cela lui ooië^ vient, sans que ni l'administration ni la policé s'en mêle. Si le maître se constitue juge de l'abus , il ne tar-

DE GRIMM tT DIDEROT SlQ

dera pas à se constituer juge de Tus , et toute véritable notion de propriété et de liberté sera détruite. S'il'peut exiger que j'emploie ma chose à sa fantaisie , s'il inflige des peines à la contravention ^ à la négligence , à la folie , et cela sous prétexte de l'utilité générale et publique , je ne suis plus maître absolu de ma chose, je n'en suis que l'administrateur au gré d'un autre. Il faut abandonner à l'homme en société la liberté d'être un mauvais citoyen en ce point, parce qu'il ne tardera pas à eii être sévèrement puni par la misère , et par le mépris plus cruel encore que la misère. Celui qui brûle sa denrée, ou qui jette son argent par la fenêtre , est uti stupide trop rare pour qu'on doive le lier par des lois prohibitives; et ces lois prohibitives seraient trop nuisibles par leur atteinte à la notion essentielle et sacrée de la propriété. La partie de police n'est déjà pour te maître qu'une occasion trop fréquente d'abuser du prétexte de l'utilité générale , sans lui donner un second pt*étexte d'abuser de cette Dotion par voie d'administration. Partout oîi vous verrez chez les nations l'autorité souveraine s'étendre au-delà dé la partie de police , dites qu'elles sont mal gouvernées. Partout où vous verrez cette partie de police exposer le citoyen à une surcharge d*impÔts , en soité qu'il n'y ait aucun reviseur national du Hvre dé recette et dé dépensé de l'intendant où souverain, dites que la nation est exposée à la déprédation. O redoutable notion de l'utilité pulilique! Parcourez les temps et les nations, et cette gfatide et belle idée d'utilité publique se présentek'a à votre imagination sous Pimage symbolique d'un Hercule

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qui assomme une partie du peuple aux cris de joie et aux acclamations de l'autre partie , qui ne sent pas qu'incessamment elle tombera écrasée sous la même massue aux cris de joie et aux acclamations des individus actuellement vexés. Les uns rient quand les autres pleurent; mais la véritable notion de la propriété entraînant le droit d'us et d'abus , jamais un homme ne peut être la propriété d'un souverain, un enfant la propriété d'un père 9 une femme la propriété d'un mari, un domestique la propriété d'un maître , un nègre la propriété d'un colon. Il ne peut donc y avoir d'esclave, pas même par le droit de conquête , encore moins par celui de vente et d'achat. Les Grecs ont donc été des bêtes féroces contre lesquels leurs esclaves ont pu en toute justice se révolter. Les Romains ont donc été des bêtes féroces dont leurs esclaves ont pu s'affranchir par toutes sortes de voies , sans qu'il y en ait eu aucune d'illégitime. Les seigneurs féodaux ont donc été des bêtes féroces dignes d'être assommées par leut*s vassaux. Voilà donc le vrai principe qui brise les portes de tout asile civil ou religieux où l'homme est réduit à la condition de la servitude; il n'y a ni pacte ni serment qui tiennent. Jamais un homme n'a pu permettre par un pacte ou par un serment à un autre homme j quel qu'il soit y d'user et d'abuser de lui. S'il a consenti ce pacte ou &it ce serment, c'est dans un accès d'ignorance ou de folie , et il en est relevé au moment où il se connaît, au revenir à sa raison. Comme toutes les vérités s'enchaînent! La nature de l'homme et la notion de la propriété concourent à l'affranchir, et la liberté conduit l'individu

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et la société au plus grand bonheur qu ils piiisient désirer. Je dis la liberté, qu'il ne faut non plus confondre avec h licence que la police d'un État avec son admioistratioa. I^a police obvie à la licence; Fadministratioa assure la liberté \

1 . Note de Gritnm, La plupart des raisonûemens politiques seraient d'une prodigieuse utilité s'il était reçu que le fort f'j conformera sans difficulté , du moment qu'il en aura compris l'enchaînement. Malheureusement cela. ne se passe pas toul-à- |àit ainsi. Le despote, s'il a de l'esprit, laisse bavarder le philosophe ; et s'il aime l'éloquence , il trouve son bavardage beau ; mais s'il est sot^ il vexe et châtie de mille manières le philosophe, qui s'est fait avocat des peuples sans son aveu* Mais quelque tournure que prenne le despote à l'égard de l'avocat , la loi étemelle s'exécute toujours , et elle veut que le faible soit la proie du fort. Or, la faiblesse est l'apanage des peuples par le défaut de concert dans les volontés et dans les mesures. L'homme résolu , entreprenant, ferme , actif, adroit, subjugue la multitude aussi sûrement , aussi nécessairement qu'un poids de cinquante livres entraîne un poids de cinquante onces. S'il ne réussit pas, c'est qu'il a rencontré dans le parti de l'opposition un homme de sa trempe, qui entraîne la multitude de son côté ; alors les résultats sont conformes à la complication des contre-poids qui agissent etréagissent les uns sur les autres; mais le calcul de ces résultats serait toujours rigoureux , si l'on en pouvait connaître les élémens. Les déclamations des philosophes contre l'esclavage, en portant notre vue sur l'étendue de notre globe ou dans \^ durée des siècles , confirment seulement les bons esprits dans la triste opinion que les trois quarts du genre humain sont nés avec le génie de la servitude. 11 y a des oiàeaux qui ne supportent pas la cage vingt-quatre heures; ils meurent. Ceux-là restent libres , parce qu'on n'en peut tirer aucun parti, ni d'agrément, ni d'utilité. Il n'existe pas d'autre

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frein contre l'esclavage. Qaand tous dites aux esclaves qu'ils peuvent se révolter en toute justice, vous ne leur apprenez rien, ni k leurs oppresseurs non plus. Les premiers, prêches on non par les philosophes , n'y manquent jamais quand ils le peuvent, et ils le peuvent toutes les fois que l'oppresseur manque de force, quelle qu'en soit la cause , pour les contenir, ou que l'oppression devient assez intolérable pour rendre les risques de la révolte égaux à l'état habituel de l'esclave. La cause du genre humain est donc désespérée et sans ressource ? Hélas, je le crains ! Le seul baume qui calme et adoucisse les maux de tant de plaies profondes, c'est que le sort accorde de temps en temps, par-ci par-là, à quelque peuple, un prince vertueux et éclairé , une de ces âmes privilégiées qui , enivrée de la plus belle et de la plus douce des passions , celle de faire le bien , se livre à ses transports sans réserve. Alors tout respire , tout prospère , le siècle d'or naît , et les malheureux oublient pour un moment leurs calamités et leurs misères passées.

Sur les cruautés exercées par les Espagnols en Amérique.

A. Paris, ce iSsepembre 1773.

Est-ce ia soif de l'or , le fanatisme, le mépris pour des mœurs simples ? ou est-ce la férocité naturelle de l'homme renaissant dans des contrées éloignées où elle n'était enchaînée ni par la frayeur des châtimens, ni par aucune sorte de honte , ni par la présence de témoins policés, qui dérobait aux yeux des Européens l'image d'une organisation semblable à la leur^ base primitive de la morale , et qui les portait sans remords à traiter leurs frères nouvellement découverts comme

DE GRIMM ET DIDEROT. 3a3

ils traitaient les bêtes sauvages de leur pays? Quelles étaient les fonctions habituelles de ces premiers vc^ageurs ? La cruauté de l'esprit militaire ne s'acdroit-elle pas en raison des périls qu'on a courus ^ de ceux que l'on court, et de ceux qui restent à courir? Le soldat n'est-il pas plus sanguinaire à, une grande distance que sur les frontières de sa patrie? Le sentiment de l'humanité ne s'affaiblit-il pas à mesure qu'on s'éloigne du lieu de son séjour ? Ces hommes qu'on prit dans le premier moment pour des dieux, ne craignirent-ils pas d'être démasqués et exterminés ? Malgré toutes \et démonstrations de bienveillance qu'on leur prodiguait^ ne s'en méfièrent-ils pas ? N'était-il pas naturel qu'ils s'en méfiassent ? Ces causes séparées ou réunies ne suffisent-elles pas à expliquer les fureurs des Espagnols dans le Nouveau-Monde ? Nous sommes bien éloignés du dessein de les excuser; mais n'ont-elles pas toutes été entraînées peut-être par la fatalité d'un premier moment? La première goutte de sang versée, la sécurité n'exigea-t-elle pas qu'on le répandît à flots? Il &udrait avoir été soi-même du nombre de cette poignée d'hommes enveloppée d'une multitude innombrable d'indigènes dont elle n'entendait pas la langue ^ et dont les mœurs et les usages lui étaient inconnus , pour en bien concevoir les alarmes et tout ce que des terreurs bien ou mal fondées pouvaient inspirer. Mais le phénomène incompréhensible , c'est la stupide bar-' barie du gouvernement qui approuvait tant d'horreurs et qui stipendiait des chiens exercés à poursuivre et à dévorer des hommes. Le ministère espagnol était-^il bien

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persuadé que ces hommes sentaient, pensaient, marchaient à deux pieds comme les Espagnols ' ?

Du goût antiphjrsique des Américains^

Mais la faiblesse physique, loin d'entraîner à cette sorte de dépravation, en éloigne. Je crois qu'il en faut chercher la cause dans la chaleur du climat, dans le mépris pour un sexe faible , dans l'insipidité du plaisir entre les bras d'une femme harassée de fatigues, dans l'inconstance du goût , dans la bizarrerie qui pousse ^n tout à des jouissances moins communes , dans une recherche de volupté plus facile à concevoir qu'honnête à expliquer, peut-être dans une conformation d'organes qui établissait plus de proportion entre un homme et un homme américains, qu'entre un homme américain et une femme américaine; disproportion qui développerait également et le dégoût des Américains pour leurs femmes et le goût des Américaines pour les Européens. D'ailleurs ces chasses, qui séparaient quelquefois pendant des mois entiers l'homme de la femme , ne tendaient-elles pas à rapprocher l'homme de l'homiiie? \a reste n'est plus que la suite d'une passion générale et violente qui foule aux pieds, même dans les contrées policées , l'honneur, la vertu , la décence, la probité, les lois du sang, le sentiment patriotique, parce que la nature, qui a tout ordonné pour la conservation

I. Oa sait que les dogues dressés et exercés i déchirer les Américaios étaient enrôlés , qu'ils a? aient leurs noms de guerre , et qu^ils recevaient une solde de la cour d*Espagne. \Note de l'auteur,^

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de l'espèce 9 a peu veillé à celle des individus; sans compter qu'il est des actions auxquelles les peuples policés ont avec raison attaché des idées de moralité toutà-fait étrangères à des sauvages*,

De V Anthropophagie.

L'anthropophagie est aussi le penchant ou la maladie dont quelques individus bizarres sont attaqués, même parmi les sauvages les plus doux. Ces espèces d'assassins ou de maniaques , comme il vous plaira de les nommer, se retirent de leur horde, se cantonnent seuls dans un coin de forêt, attendent le passant, comme le chasseur ou le sauvage même attendrait une bête à la rentrée ouii Taffut, le tirent , le tuent, se jettent sur le cadavre et le dévorent.

Lorsque ce n'est pas une maladie, je crois que l'essai de 1^ chair humaine dans les sacrifices des prisonniers, et la paresse , peuvent être comptés parmi les causes de cette anthropophagie particulière. L'homme policé vit de son travail, l'homme sauvage vit de sa chasse. Voler parmi nous est la manière la plus courte et la moins pénible d'acquérir; tuer son semblable et le manger, quand ou le trouve bon, est la chasse la moins pénible d'un sauvage : on a bien plus tôt tué un homme qu'un animal. Un paresseux veut avoir parmi nous de l'argent sans prendre la fatigue de le gagner , chez les sau«* vagesun paresseux veut manger sans se donner la peine de chasser; et le même vice conduit l'un et l'autre à un même crime ; car partout la paresse est une anthropophagie. Et sous ce point de vue, l'anthropophagie est

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encore plus commune dans la société qu'au fond des forêts du Canada. S'il est jamais possible d'examiner ceux d'entre les sauvages qui se livrent à l'anthropophagie, je ne doute point qu'on ne les trouve faibles, lâches , paresseux , dominés des vices de nos assassins et de nos mendians.

Nous savons que si l'opulence est la mère des vices , la misère est la mère des crimes, et ce principe n'est pas moins vrai dans les bois que dans les cités. Quelle est l'opulence du sauvage ? L'abondance de gibier au* tour de sa retraite. Quelle est sa misère ? La disette du gibier. Quels sont les crimes inspirés par la disette ? Le vol et l'assassinat. L'homme policé vole et tue pour vivre, le sauvage tue pour manger.

Lorsque c'est une maladie, interrogez le médecin, il vous dira qu'un sauvage peut être attaqué d'une faim canine, ainsi qu'un honmie policé. Si ce sauvage est &ible, et si ses forces ne peuvent suffire à la fatigue que son besoin de manger continu exigerait , que ferat-il ? Il tuera et mangera son semblable. Il ne peut chasser qu'un instant, et il veut toujours manger.

U est une infinité de maladies et de vices dé conformation naturelle qui n'ont aucune suite fâcheuse, ou qui ont des suites toutes différentes dans l'état de société , et qui ne peuvent conduire le sauvage qu'à l'anthropophagie , parce que la vie est le seul bien du sauvage.

Tous les vices moraux qui conduisent l'homme por lioé au vol doivent conduire le sauvage au même résultat, le vol : or, le seul vol qu'un sauvage soit tenté de $siire,c'est la vie d'un homme qu'il trouve bon à manger.

OJB GBIMM £T DIDEROT. 3^7

Court essai sur le caractère de Vhomme sauvage.

L'homme sauvage doit être jaloux de sa liberté. JJoiseau pris au filet se casse la tête contre les barreaux de sa cage. On n'a point encore vu un sauvage quitter le fond des forêts pour nos cités , et il n'est pas rare que des hommes policés les aient quittées pour embrasser la vie sauvage.

L'homme sauvage doit garder un ressentiment profond de l'injure. C'est à son cœur et à sa force qu'il en appelle. Le ressentimient supplée à la loi qui ne le venge pas.

L'homme sauvage ne doit avoir aucu^e idée de la pudeur qui rougit de l'ouvrage de la nature.

L'homme sauvage connaît peu la générosité et les autres vertus produites à la longue , chez les naticms policées y par le raffinement de la morale.

L'homme sauvage , dont la vie est ou fatigante ou insipide, et les idées très-bornées, doit faire peu de cas de la vie, et moins encore de la mort.

L'homme sauvage ignorant et peureux doit avoir sa superstition.

L'homme sauvage qui reçoit un bien&it de son égal qui ne lui doit rien , doit en être très-reconnaissant.

Le baron de Dieskau fait emporter un sauvage qui était resté blessé sur le champ de bataille; il le fait soigner. Le sauvage guérit. « Tu peux à présent , lui dit son bienÊiiteur, aller retrouva' les tiens. — Je te dois la vie, lui répond le sauvage; je ne te quitte plus. » Ce sauvage le suivit ; il couchait à la porte de sa tente ; il y mourul;.

3â8 CORRE&PONDAirC^ INliDiTE

L'homme sauvage doit se soumettre sans peine à la raison, parce qu'il n'est entêté d'aucun préjuge , d'aucun devoir factice.

Des sauvages poursuivis par leurs ennemis , empor^ taient un vieillard sur leurs épaules. Ce fardeau ralentissait leur fuite. I^ vieillard leur dit : « Mes eîifans j vous ne me sauverez pas, et je serai ia cause de votre perte; mettez-moi à terre. —Tu as raison ,» lui répondirent-ils, et ils le mirent â terre.

Le fils de Saint-Pierre, gouverneur de Québec , suit une femme sauvage dont il était amoureux. Il en a des enfans. Il passe' vingt aqsavec elle. Le souvenir de son père et de sa famille lui est rappelé, ou lui revient. Il s'attriste. Sa femme s'en aperçoit , et lui dit: « Qu'as-tu? — Mon père, ma mère, lui répond Saint -Pierre en soupirant. — Eh bien! mon ami, lui dit sa femme, va-t*en , si tu t'ennuies. »

Cette femme avait un frère qu'elle aimait tendrement; un jour il disparut de la cabane. Le premier jour , sa sœur s'attrista ; le second, elle se mit à pleurer; le troisième, elle refusa de manger. Saint-Pierre, impatienté, prit ses armes, et sortit pour tâcher de découvrir le frère de sa femme. II rencontra sur son chemin une horde de sauvages qui lui demandèrent où il allait, a Je vais chercher mon frère. — Et ton frère, comment est-il ? p Saint-Pierre donne le signalement de son frère. Les sauvages lui dirent : a Retourne sur tes pas ; ton frère mange les hommes. Tiens , il habite ce coin de forôt que tu vois là-bas. Il a un chien qui l'avertit des passans, et il les tue. Retourne sur tes pas, car il te tuera. « Saint-Pierre continue son chemin , arrive ^

l'endroit où son frère était embusqué. Ija voix du chien se fait entendre. Il regarde. Il aperçoit la tête et le fusil de sou frère. Il crie : « Cest moi, c'est ton frère, ne tire pas. «L'anthropophage tire. Saint-Pierre le poursuit. Désespérant de l'atteindre , il lui lâche son coup de fusil et le tue. Cela fait , il revient à lu cabane. Sa femme, en l'apercevant , lui crie : « Et mon frère? — Ton frère, lui dit Saint-Pierre, était anthropophage. Il m'a tiré, il m'a manqué. Je l'ai poursuivi , je l'ai tiré ; je l'ai tué.» Sa femme lui répondit: «Donne-mol à manger.»

Un prisonnier sauvage est adopté dans une cabane. On s'aperçoit qu'il est estropié d'une main. On lui dit : a Tu vois bien que tu nous es inutile ; tu ne peux nous servir ni nous défendre. —Il est vrai. —Il faut que tu sois mangé. — f II est vrai. — Mais nous t'avons adopté, et nous espérons que tu mourras bravement. —Vous pouvez y compter. »

Cet enthousiasme qui aliène l'homme de lui-même, et qui le rend impassible, rare parmi nou^^ est commun chez le sauvage.

L'homme sauvage est-il plus ou moins heureux que l'homme policé? Peut-être n'est-il pas donné à l'homme d'étendre ou de restreindre la sphère de son bonheur ou de son malheur. Quoi qu'il en soit , si l'on considère l'homme comme une machine que la peine et le plaisir détruisent alternativement, il est un terme de comparaison entre l'homme sauvage et l'homme policé, c'est la durée. La vie moyenne de l'homme sauvage est-elle plus ou moins longue que celle de l'homme policé ? La vie la plus fatiguée est la plus misérable et la plus courte, quelles que soient les causes qui l'abrègent. Or,

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je crois que la vie moyenqe de rhorame police est plus longue que celle de Thomine sauvage.

RIÊYERIES A l'oCCASION DE LA REVOLUTION DE SUÈDE ETf 1772*.

Une nation pauvre est presque nécessairement belliqueuse. Sa pauvreté, dont le fardeau Timportune sans cesse, lui inspire tôt ou tard le désir de s'en délivrer; et ce désir devient avec le temps l'esprit général de la nation et le ressort du gouvernement. La Suède est un pays pauvre.

de caractère belliqueux se fortifie , ou s'affaiblit par la position géographique. Il s'affaiblit, si la nation peut s'étayer de la protection , de l'alliance et des secours des puissances voisines. Il se fortifie , si cette ressource hii manque, si, continuellement pressée par des voisins ennemis , son existence et sa sécurité sont précaires. Alors elle est contrainte d'avoir toujours les armes à la main. La Suède est menacée depuis des siècles par le Danemarck et la Russie , et la menace des Russes est devenue, depuis le czar Pierre V^y de plus en plus redoutable.

Pour que le gouvernement d'un pays, tel que celui que je peins , passe rapidement de Fétat d'une monar-

I. Ce morceau si remarquable offrait des applications trop frappaDtes pour ne pasêtre supprimé en 1 8 1 3. Le nom de Tauleur n'est pas indiqué, et la note, un peu sévère , de Grimm prouve suffisamment que ces Rêveries ne sonl point de son ami Diderot. Mais, de quelque part qu'elles loi soient rennes, ou ne pourra s'«Bipêcher d'y reconnaître un penseur profond et jjudic^ux.

DE GRIMM ET DID£ROT. 33 i

chie tempérée h l'état du despotisme le plus illimité, il ne lui faut que quelques souverains de suite heureux à la guerre^ Le maître, fier de ses triomphes, se croit tout permis , ne connaît plus de loi que sa volonté ; et ses soldats qu'il a conduits tant de fois à la victoire , prêts à le servir envers et contre tous, deviennent par leur dévouement la terreur de leurs concitoyens et les vrais fabricateurs des chaînes de leur pays. Les peuples, de leur côté, n'osent refuser leurs bras à ces chaînes , qui leur sont présentées par celui qui joint à Tautorité de son rang celle qu'il tient de la reconnaissance et de l'admiration dues à ses succès. C'est l'histoire de la Suède que je fais.

Le joug imposé par le monarque guerrier et victorieux pèse sans doute, mais on n'ose le secouer. Il s'appesantit sous des successeurs qui n'ont pas le même droit Q la patience de leurs sujets. Il ne faut alors qu'im grand revers pour abandonner le despote à la merci de $on peuple. Alors ce peuple, indigné de sa longue souf* france ^ ne manque guère de profiter du moment de disgrâce de la fortune pour rentrer dans ses droits. Mais, comme il n'a ni vues , ni projets, il passe en un clin d'oeil de l'esclavage à l'anarchie. Au milieu de ce tumulte général on n'entend qu'un cri , c'est liberté ! Mais comment s'assurer ce bien précieux? On l'ignore ; at voilà la nation divisée en diverses factions mues par differciis intérêts. Tel a été le sort de la Suède.

Entre ces factions , s'il en est une qui désespère de prévaloir, elle se détache , elle oublie le bien général ; et, plus jalouse de nuire aux factions opposées que de servir la patrie , elle se ran^ autour du souverain* A

332 CORRE&POIfDANGE mJÉDITE

l'instant il n'y a plus que deux partis dans l'État, distingues par deux noms qui, quels qu'ils soient, ne signifient jamais que royalistes et anti-royalistes. C'est alors le moment des grandes secousses; c'est le moment des complots; c'est le moment ou du triomphe, ou de la ruine entière de l'autorité souveraine. Ces principes sont généraux ; mais l'application en est facile à la Suède.

Quel est alors le rôle des puissances voisines? Tel qu'il a toujours été dans tous les temps et (kns toutes les contrées. C'est de semer des ombrages entre les sujets et le maître ; c'est de soutenir les peuples , troupeau toujours désuni, dout elles n'ont rien à redouter tant qu'il n'aura point de chef; c'est d'irriter les antiiH>yalistes; c'est de leur suggérer tous les moyens d'abaisser , d'avilir , d'anéantir la souveraineté , c'est de corrompre ceux meniez qui se sont rangés autour du trône; c'est de faire adopter quelque forme d'administration également nuisible et à tout le corps national qu'elle perd sous prétexte de travailler à sa liberté , et au souverain dont elle réduit les prérogatives à rien. Le roi de Suède n'avait pas seulement le choix des personnes de son service, û n'avait pas même le pouvoir de renvoyer un officier subalterne de sa maison.

Alors le monarque trouve autant d'autorités opposées à la sienne qu'il y a d'ordres différens dans l'État. Alors sa volonté n'est rien sans le concours de ces différentes volontés. Alors il faut qu'il assemble, qu'il propose, qu'on délibère sur k chose de la moindre importance. Alors on lui donne des tuteurs , comme à un pupille imbécile; et ces tuteurs sont toujours des hommes sur la malveillance desquels il peut compter.

DE GRIMM ET niDEROT. 333

Un roi de Suède ne pouvait rien sans la participation du sénat.

Quel est alors l'ëtat de la nation ? Qu'a produit l'influence des puissances étrangères ? Elle a tout confondu, tout bouleversé , tout séduit par son argent et par ses menées. A l'origine des divisions ^ le sang des bons et des mauvais citoyens avait été également versé, parce que c était un moyen d'exercer toutes sortes de haines particulières ; dans la suite j il feut n'être rien , ou se vendre à l'étranger. On se vend donc. Il n'y a plus qu'un parti ; c'est le parti de l'étranger. Il n'y a plus que des factieux hypocrites. Le royalisme est une hypocrisie, l'anti-royalisme en est une autre; ce sont deux marques diverses de l'ambition et de la cupidité. La nation n'est plus qu'un amas d'ames dégradées et vé«nales. Presque sûr de toutes les voix, il n'y a point de projets, si extravagans qu'ils soient, que l'étranger n'ose proposer, et qu'il ne puisse se promettre de faire adopter. On a dit aux Suédois , démolissez vos fortifications, et ils ont été sur le point de le faire«

Alors cette noblesse, qui avait su conserver dans une chaumière et sous ses haillons une fierté qu'elle avait tètée avec le lait , tombe dans le dernier degré d'avilissement ; elle ne sent plus. Les ordres inférieurs partagent cette corruption. Si un député à la diète se présente à la table d'un ambassadeur étranger, et qu'il n'y ait plus de place pour lui , on le tire dans une embrasure de fenêtre, on lui met un petit écu dans la main , et il va chercher son dîner à la taverne. On dit que cela s'est vu quelquefois à Stockholm.

Le sort d'une nation réduite à cette efttrémité de

honte et de déshonnear n'est pas difficile à deviner. Il faut que les puissances étrangères et ennemies qui l'ont corrompue soient trompées dans leurs espérances. Elles ne se sont pas aperçues qu'elles en faisaient trop , que peut-être même elles faisaient tout le contraire de ce qu'une politique plus profonde leur aurait dicté; qu'elles coupaient le nerf national , tandis que tous leurs efforts ne faisaient que tenir courbé le nerf de la souveraineté ; et que ce nerf venant un jour à se redresser avec toute l'impétuosité de son ressort , il ne rencontrerait aucun obstacle capable de l'arrêter; qu'il ne fallait qu'un homme et un instant pour pro-^ duire cet effet inattendu , mais inévitable.

Il est venu cet instant , il s'est montré cet homme ; et tous ces lâches de la création des puissances étran-^ gères se sont prosternés devant lui. Il a dit à ces hommes qui se croyaient tout : Vous n'êtes rien; et ils ont répondu : Nous ne sommes rien. Il leur a dit : Je suis le maître ; et ils ont répondu unanimement : Vous êtes le maître. Il leur a dit : Yoilà les conditions sous lesquelles je veux vous soumettre; et ils ont répondu : Nous les acceptons. A peine s'est*il élevé une voix qui ait réclamé.

Quelles seront les suites de cette révolution? Je l'ignore. Si le maître veut profiter de la circonstance , jamais la Suède n'aura été gouvernée par un despote plus absolu. S'il est sage j s'il conçoit que la souveraineté illimitée ne peut avoir de sujets, parce qu'elle ne peut avoir de propriétaires; qu'on ne commande qu'à ceux qui ont quelque chose ; et que l'autorité n'a point de piîse sur ceux qui ne possèdent rien , la nation

reprendra peut-être son premier esprit. Quels que soient son caractère et ses projets, la Suède ne sera jamais plus malheureuse qu'elle Tétait \

1 . Note de Grimm. Je n'aime pas trop ces ébauches de théories politiques à priori , quoique l'autorité du président de Montesquieu^ qui les affectionnait particulièrement, soit en leur faveur. Il me semble toujours que si l'auteur qui procède par cette méthode n'avait pas connaissance des événemens historié ques à posteriori ^ les principes dont il prétend les déduire ne lui eu feraient pas deviner un seul ; preuve évidente que ces principes sont faits à la main et après coup , qu'ils sont plus ingénieux que solides , et qu'ils ne sont pas les véritabies ressorts du jeu qu'on leur attribue. Ne serait'-il pas plus sage et plus instructif de conter les grands événemens tout simplement comme ils sont arrivés, d'en indiquer les causes particulières^ parce qu'elles sont presque toujours évidentes , et de laisser là les principes généraux dont Tinânence n'est jamais certaine, puisque la plus petite cause particulière qu'elle rencontre peut l'arrêter et même l'empêeher entièrement? En fait de politique, rien n'arrive deux fois de la même manière , et un principe qui n'est vrai qu'une fois n'est pas un principe.

SUR l'ouvrage de j.-j. ROUSSEAU, intitulé : Considérations sur le Goupemement de Pologne.

Janvier 1773.

J'ai eu l'occasion de lire l'ouvrage que Jean-Jacques fiousseau a composé sur la Pologne, et qu'il a intitulé : Considérations sur le Gom^ememeni de Pologne et sur la Réformaiion projetée. Il a été écrit en avril

338 CORBESPONDANCE INl^DITE

177a, à la sollicitatioû de M. le comte de Wielhorski, qui a long-temps ménagé auprès de la cour de France les intérêts de la confédération, .Comme cet ouvrage ne verra vraisemblablement pas si tôt le jour , et qu'il ne peut manquer de piquer la curiosité dans les circonstances actuelles^ je pense que vous ne serez pas fôché d'en trouver ici une idée.

Il est divisé en quinze chapitres, dont le premier porte le titre : État de la Question.

M. Rousseau commence par remercier M. le comte de Wielhorski du tableau du gouvernement de Pologne qu'il a tracé, et des réflexions qu'il y a jointes pour le mettre en état de faire son ouvrage. Il ajoute , par forme de compliment, que personne ne serait plus capable que ce seigneur lui-même de former un plan régulîer pour la refonte du gouvernement polonais; une bonne institution pour la Pologne ne peut être que l'ouvrage d'un Polonais : mais enfin j M. Rousseau se rend aux instances de M. le comte de Wielhorski , et au zèle qu'il sent pour la nation polonaise , qui lui paraît concentrée tout entière dans les confédérés dont la vertu et le patriotisme le transportent d'admiration.

En entrant en matière et en se rappelant l'histoire de Pologne, l'auteur est surpris qu'un Etat si bizarrement constitué ait pu subsister si longtemps. Une nation à la merci de quiconque veut l'entamer, qui tombe en paralysie cinq ou six fois chaque siècle, et qui, malgré tout cela, vit et se conserve en vigueur, lui paraît un prodige unique. Il voit tous les États de l'Europe courir à leur ruine, et menacés d'une mort prochaine, et c'est avoir une vue d'aigle ; la Pologne seule dépeu-

k>E GRIMM ET DIDEROT. 337

plëe^ dévastée, opprimée, au fort de ses malheurs «t de son anarchie, lui parait montrer encore tout le feu dé far jeunesse. Elle ose demander un gouvernement et des lois, comme si elle ne faisait que naître! Elle est dans les fers et discuté les moyens dé se conserver libre! C'est ,^ suivant M. Rousseau, Rome assiégée , qui afferme' tranquillement les terres sur lesquelles l'ennemi venait d'asseoir son camp. Il est vrai qtie ce iliagnifîque tableau perd un peu de son éclat quand on le regarde sans les lunettes de M. Rousseau. Nous autres corrompus de Paris , par exemple , nous ne pouvons en être séduits à un certain point. Nous voyons la république de Pologne nulle par ses divisions et à la merci de ses voisins, comme elle l'a presque toujours été, tandis qu'un de ses sénateurs, après avoir manœuvré avec plus ou moins de succès à Varsovie, à Pétersbourg et à Versailles, monte de son autorité privée dans un quatrième de la rue Plâtrière pour commander une nouvelle constitution de la Pologne à un ex-Lycurguè de Genève , sans autre pouvoir que celui dont il s'est revêtu lui-même, sans autre avantage que celui de partager la lecture de la nouvelle législation avec quelques oisifs de Parîs qui n'influeront pas plus sur le sort de la Pologne que l'assemblée de Landshut. Tout homme peut avoir la fantaisie de se faire tracer un gouvernement et des lois dans la rue Plâtrière, et de discuter avec M. Rousseau les moyens de se conserver libre, après avoir joué du violon , sans qu'il en résulte le moindre pro6t pour le salut de sa patrie. Lorsque Paoli s'adressa à cet écrivain célèbre et voulut avoir un code pour la Corse , c'était du moins le chef de la

nation qui demandait des lois, qu'il pouvait proposer aux siens et faire revêtir de la sanction nécessaire. Toutefois, si Lycurgue se fût adressé à un beau par* leur d'Athènes pour se faire^ dicter une législation, je doute que le couvent de Sparte eût été bien fondé; et •depuis qUe j'ai vu Paoli en Angleterre, bavard, flagorneur , léger , souple et frivole comme un homme' de bonne compagnie , j'ai quelque soupçon que l'honnetHr de fonder le couvent de Corse n'était pas de son resr sort. Quant à M. Rousseau , on m'a assuré qu'il était dans la persuasion intime que M. le duc de Choiseul n'a entrepris la guerre de Corse que pour l'empêcher de faire son code.

Pour revenir de la Corse en Pologne^ M. Rousseau conseille, très-sagement à mon avis, de procéder avec beaucoup de circonspection dans la refonte 4u gouvernement polonais. Il ne veut pas que les choses restent dans l'état où elles sont, mais il croit qu'il faut corriger et réparer sans abattre et renverser. Prévoir et calculer tous les abus à venir, est chose impossible. Faire des lois dout les passions des hommes n^busent pas , est chose chimérique. Potir rendre une con3titution bonne et solide, il faut faire ep sorte que la loi règne sur les cœurs des citoyens. Mais comment-arriver aux cœurs ? Non par la force , non par les châtimens , non par les récompenses, non par la justice qui n'inspire point d'enthousiasme, et dout, comme de la santé , on ne sent le prix qu'après l'avoir perdue ^ mais par des jeux d'enfans , par des institutions oiseuses aux yeux des hommes superficiels, mais formant des habitudes chéries et des attachemens invincibles. Voilà le plan sur

lequel M. Rousseau va établir sa réforme de la constitution polonaise.

Avant de le suivre dans l'exécution de ce plan , il faut que je dise mon sentiment sur l'état de la question.

Les hommes en général ne sont pas plus faits pour la liberté que pour la vérité, quoiqu'ils aient ces deux mots sans cesse dans la bouche. L'un et l'autref deces biens inestimables appartiennent à l'élite du genre humain^ sous la condition expresse d'en jouir sans trop s'en vanter. Le reste est né pour la servitude e): pour l'erreur; son génie l'y porte et l'y tient invinciblement enchaîné. Lisez l'histoire , et vous en demeurerez convaincu.

Un gouvernement libre est un pur résultat de géographie, tant physique que politique. La liberté se nichera dans les montagnes, parce qu'elles sont inaccessibles; elle se conservera dans les îles, parce qu'elles sont circonscrites; elle subsistera dans un petit État^ si le hasard l'a placée entre deux ou trois grandes puissances jalouses de leur agrandissement respectif; leur jalousie réciproque fera son salut. Aplanissez les montagnes de la Suisse^ qu'elle ne. soit plus adossée aux Alpes, et vous verrez combien il faudra de temps aux maisons de Bourbon, d'Autriche et de Savoie, pour se la partager. Joignez la Grande-Bretagne au continent par une chaussée de deux lieues de largeur , et vous aurez rendu le roi de cette île heureuse aussi absolu que les autres monarques de l'Europe. Transportez Genève au milieu du Poitou , et vous en aurez^ fait une ville aussi hbre et aussi florissante que Poitiers et Châtellerault. La liberté politique en plaine est une chimère.

L'homme de la plaine ne saurait avoir le courage, le

34o COttllKSPONDANCE INÉDITE

nerf, la force d'esprit et de corps de rhomme de là montagne , la sauvagerie et la fierté de l'insulaire. H aura de l'industrie, de l'activité, mais il n'aura pas ce cou roidé et inflexible qui ne peut recevoir le joug.

En cohsultant la position physique et politique de la Pologne d'après ces principeis clairs , éternels et immuables, on. trouve qu'elle n'a jamais pU être libre. Tant que ^es voisins ont vécu dans l'anarchie comme elle, elle a dû jouir dé son indépendance; mais dès que les gouvérnemens voisins se sont formés sans qu'elle ait pu régler le sien, la. Pologne a commencé à dépendre de l'influence des étrangers. Elle a eu ses momens de gloire et même ses accès de patriotisme , lorsque des vois piastes^ ont eu assez de crédit et d'autorité pour étouffer les haines et jalousies intestines, assez d'habileté et de fortune pour se faire un appui de la défiance réciproque des puissances voisines; mais toujours à la merci des étrangers , elle n'a conservé l'intégrité de ses possessions si long-temps, que parce qu'il fallait une conjoncture unique pour que ses voisins convinssent entre eux d'un partage à l'amiable. Mais la liberté polonaise n'a jamais été qu'anarchie féodale, de même que la liberté suédoise était naguère l'oligarchie d'un parti ambitieux , soutenue par des vois^ins intéressés au néant de ce peuple , et a été changée depuis peu en vraie liberté*, c'est-à-dire en soumission pure et simple aul pouvoir monarchique. Si les mots pouvaient changer l'essence des choses , le mensonge aurait pris de-

1. Expression, particulière à la Pologne, pour désigner les anciennnes maisons, parmi lesquelles on pouvait élire un roi. Piorfo est, comme le mot français indigène , opposé à étranger,

2, Aveu remarquable et digne de la méditation des sages.

DE GRIMM £T OlDEHOT. 34 <

puis long-temps la place de la vérité. Mais les mots feront éternellement des dupes, et c'est le sort des hommes de s'en laisser imposer, depuis le philosophe le plus convaincu de sa supériorité jusqu'à l'imbécile le plus crédule. Le chapitre de l'abus des mots est long en philosophie , en morale et en politique y et sera toujours inutile.

La Pologne ouverte de tous cotés, sans aucune défense naturelle ^ entourée de voisins qui devaient empêcher de toutes leurs forces qu'un si puissant royaun^e ne parvînt à connaître la sienne, soumise à la forme élective qui, admettant des candidats étrangers, ouvre la porte à des brigues perpétuelles , et met un obstacle peut-être invincible à la fin de l'anarchie ; la Pologne, ainsi située et ainsi constituée, n'a jamais pu avoir les mœurs et le caractère de la liberté. Une ns^tion partagée en grands et en serfs, dont les uns ne connaissent que l'orgueil de leur naissance , de leur rang, de leurs richesses, et dont les autres ne peuvent regarder leur sort qu'en gémissant, et leur patrie qu'avec indifférence; une telle nation peut avoir des qualités brillantes et aimables, un luxe effréné, de. la superstition, de la bravoure, de la souplesse, mais n'aura jamais , des qualités républicaines, que ce qu'il faut d'éloquence pour faire de vaines harangues.

Il est donc un peu ridicule et honnêtement chimérique de donner un code et un esprit républicains à un peuple qui ne peut avoir que l'esprit féodal et des lois sans force. Il est encore plus ridicule de faire le Solon pour une nation qui ne vous demande pas votre avis 9 et qui , fussiez-vous aussi avisé que M. Thibaut

34^ CORRESPONDAirCB INIÎDITE

dois, ne saurait en profiter. Mais il est du dernier ridicule de voir la nation dans ce ramas de toutes sortes d'aventuriers , d'intrigans et de brigands qui , encouragés par le fanatisme des moines et l'imbëcillité du peuple, soutenus par l'ambition ouverte on secrète de plusieurs magnats , se sont qualifies de confédérés ; qui , sans plan , sans talent , sans autre projet que de .piller, se sont fait battre trois ans de suite partout où ils se sont montrés; qui n'auraient jamais eu un seul fait d'armes pour eux, s'ils n'avaient eu, dans les derniers temps, des officiers étrangers pour commandans, et qui, encore aujourd'hui, ne sont point lavés du soupçon d'avoir voulu faire assassiner leur roi de la manière là plus lâche. Certes, les d^ensèurs immortels de la liberté suisse avaient des âmes d'une autre trempe, et ce n'est pas ainsi que se conduisirent les généreux fondateurs de la liberté et de l'union des sept Provinces. Aussi voilà le premier exemple de citoyens combattant , à ce qu'ils disaient , pour la religion et la liberté, sans intéresser, sans s'attirer les vœux secrets et la faveur publique , sans se faire estimer au moins par leurs défaites , et en sacrifiant généreusement leur- vie pour la cause qu'ils croyaient devoir défendre. Dispersés, détruits, sans avoir acquis aucune sorte de gloire, ils restent aujourd'hui spectateurs oisifs et éloignés du sort de leur patrie. Voilà les citoyens auxquels M. Rousseau, qui se pique de singularité , comme vous savez, a voué son respect et son admiration , et sur lesquels , aidés de ses lumières et dé son génie, il fonde le salut de la Pologne.

Mon chapitre sur l'état de la question étant si diflfé-

fépent de celui de M. Rousseau , je ne fuis regarder son ouvrage sur la constitution polonaise que comme l'amusement d'un philosophe oisif qui emploie son loisir à esquisser des lois et une forme de gouvernement pour quelque utopie. En l'envisageant ainsi, on pourra le lire avec plaisir, et même avec fruit. On y trouvera beaucoup de vues sages à côté de beaucoup d'idées creuses. Le tout écrit avec cette éloquence nerveuse qui caractérise les productions de cet écrivain, quoiqu'il assure, dès le commencement, qu'il n'a plus de tête, et qu'il Ivti reste à peine la faculté de lier deux idées.

PX.ÀlSAlfT£RI£ DE M. DE LA. GGNDJLMINE.

M. de La Condamihe n'a pas commencé sou année trop heureusement, comme vous allez voir par son conte qui n'en n'est pas un. Sa mésaventure prouve qU^il est toujours également étourdi. Son conte nous est garant qu'il n'a rîen per(^u de sa gaieté.

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