I. Le roi dePçlogne
a. La reiue de Suède.
agO C0RRESPOrîDA.KCE IiNÉplTE
ditaires dans sa maison , et qui joint à la haute réputation dont elle jouit, le bonheur d'avoir établi une nouvelle race de héros iul» le trône de l'Europe le plus illustré par dé grands hommes. Je n'ai point vu, ô regret mortel ! cette glorieuse et auguste souveraine dont le nom retentit d'un botit de l'hémisphère à l'autre; qui gouverne soti empire avec la sagesse de Selon, et le défëàd avec le géttie et la fortune des Scipion. On l'a vue, malgré elle, se distraire du soin de perfectionner les lois, d'enfc6urâg'er lés arts et les sciences, d'en augmenter le lustre, et de lés faire fleurir de plus eU plus dans ses vastes Étatfe. C'est à regret qu'elle a ceint son front ihitnortfel dés lauriers que donne la victoire ; mafe dès èu'elle a été forcée de prendre les armes iDontre une nation féroce et barbate, on a Vu son génie déployer ses ailes; et l'Europe attentive commence à entrevoir un blân d'opérations militaires conçu avec tant de grandeur, dirigé, malgré son étendue, aVec tant de concert et de nerf , qu'on cherché en vain daiis les projets le^ plus hardis cotisâcfés pab Hiistoire, celui qui mérite dé lui être comparé.
Je n'ai donc rien vu, mes frères, puisque je n'ai pas vu la ^\o\^é de Catherine , et je sUi^ plus dighe de pitié que d'envie. Mais jugez quel siècle se prépare , lorsque • les destinées des nations sont confiées à tant de souverains instruits, éclairés, pleins de passion pour fa véritable gloire, celle qui fixera radmîratiôu de touslfeà siècles àû miKeii dè^ vicissitudes, dû flux et reflux defe préjugés et des tainès opitaiolÈis dés hdmïàes. Il n'existe, mes frères, dans l'histoire aucun période qui puisse être comparé à cet égard à celui-ci. Que votre confiance en
soit donc plus ferme ! Lorsque vous sek*ez importunes parles ténèbres dont le midi et l'occident nous envoient encore de temps en temps des bouffées, et que la superstition expirante voudrait épaissir autour de nous, ne craignez plus leur retour ; dites : Nous sommes dans le passage ; et portez vos yeux vers l'orient et le septentrion, au devant de cette heureuse révolution dont nous voyons de tous côtés poindre les boutures, mais dont les fruits sont réservés à la généî*dtion prochaine. Alors vous vous écrierez avec un saint transport : L'empire des ténèbres est détruit ! la nuit est passée ! l'aurore , la messagère du soleil, ne tardera pas à paraître !
Je m'attends bien, mes frères, après avoir quitté cette chaire et mes habits pontificaux, à me voir interpellé assez familièrement par quelques-uns de nos esprits forts, penchant vers le cynisme. Ils me demanderont en ricanant, si dans les pays de ma mission on a perdu le secret die faire des fauteset des sottises. Je serai las quand j'aurai fini, je serai pressé de boire un coup et de changer de chemise, je ne serai pas d'humeur de leur répondre , je lèverai les épaules , et ils se croiront des aigles. J'aime mieux rabattre leur caquet tout de suite que d'avoir une queue à écolrdier quand je serai aussi excédé de vous que vous Têtes de moi. Ah! mes chers frères, si jamais le secret de faire -des sottises se perdait sur la terre, on le retrouverait dans cette augutJte assemblée! Sans doute la sottise et les enfans d'Adam sont inséparables, et vous me le prouvez tous les jours : mais il y a cette éhorme différence que dans les pays dont je vous al parlé , on fait des sottises en montant ; et je meurs de peur que nous ne fassions les nôtres en descendant.
a^2 CORRESPONDANCE IMÉDITE
et tnêmeen dëgringolant, ce qui est la plus mauvaise manière d'en faire.
Dans quel abîme ne me trouvai-je pas descendu maimême, lorsque, au retour de ma glorieuse mission^ mes yeux faisant avidement la revue des chefs de cette sainte et illuslre métropole , n'y rencontrèrent plus ce charmant abbé^ charmant par excellence? Quoi ! mes frères, vous avez pu consentir à son départ? Vous n'avez pas songé à l'arrêter par vos prières, à le conjui'er par mes larmes ! Nos supérieurs, dont nous nous estimons les égaux, ont pu signer ces fatales lettres de récréance, désavouées par le cri de notre douleur! Je vous l'avais bien dit daus mon premier point : Sed gaudium in luctum convertit Dominas, Il est perdu pour la France ! O perte vraiment irréparable ! Eh ! que m'importent, mes frères , ces regrets dont vous cherchez à apaiser les miens? Il est inconsolable, dites- vous, de son départ? Eh vraiment tant pis! A quoi nous peut servir sa douleur, si ce n'est à mettre le comble à la nôtre? Pleurez, ô cite sainte 1 vous qui connaissez le prix des têtes neuves, pleurez ! car vous n'entendrez plus ses oracles. Celui qui avait mérité l'honneur d'avoir les Buffon et les Diderot pour audi leurs, a disparu. Gaudete, garrulil Les Diderot et les BufFon ne vous écouteront pas*, mais vous parlerez tout à votre aise , vous vous enchanterez vous-mêmes , vous vous croirez de grands Grecs, et cela vous suffira. Des coups de lumière aussi décisifs que rapides seront remplacés par d'ennuyeuses discussions, par d'interminables disputes. Avec des voix de gourdin , ou par des cris glapissans^ vous nous briserez le tympan sans miséricorde; la monotonie de votre bavardage donnera impunément
D-igitized
des vapeurs à notre aimable baronne ; celui qui vous faisait taire, notre charmant petit abbë nW plus.
Mes frères, sed gaudium in luctum convertit Domi* nus; mais je vous ai assez prouvé que je ne me souciais pas de pleurer dans un jour consacré à la joie et à l'espérance. Il ne tenait qu'à moi de vous remplir le cœur d'amertume , de crainte et de tristesse , depuis le commencement de mon second point jusqu'à sa fin : c'était l'esprit de ma division, c'était sans doute mon devoir, personne n'était en droit de me faire taire; et je parlerais d'ici à demain matin, que, suivant le veniampe" timusque damusque vicissim du prince des apôtres, vous seriez obligés , sinon de m'écouter, du moins de rester en place. A Dieu ne plaise que j'exerce ici un ministère de rigueur ! J'ai mieux aimé promener vos regards dans ces contrées où l'accomplissement des magnifiques promesses qui ont été faites à l'église offre le coup d'œil le plus consolant et le plus agréable. Actuelment que j'ai vidé mon sac, et que vous vous réveillez l'un après l'autre, il n'est plus temps d'arrêter vosyeux sur les suites funestes que la perte du charmant petit abbé présage et qu'elle pourrait entraîner. On va servir le souper , et vos cœurs s'élancent déjà vers la salle à manger où vous passez trop de temps. Puissiez-vous du moins en y allant éprouver un frémissement salutaire à l'aspect des dangers qui nous menacent ! Quant à moi , j'en ai perdu l'appétit, et je ne me mettrai pas à table. Tandis que vous vous livrez à la joie insensée qu'in-* spirent le vin de Champagne et les liqueurs apportées de toutes les parties du monde pour agacer voluptueus€-\ ment le palais de quelques docteurs du genre humain^
294 GORRBSPONDANGB IMÉDITE
je lèverai seul mes mains au ciel dans un des coins de ce temple, et je lui dirai : Tu vois l'ëtat alarmant de ton église : son salut est fondé sur deux ou trois de tesélus; que tu les retires dans ta colère, et sa gloire sera passée. Ah j mes firères, prévenons les effets de la justice céleste par un prompt et sincère retour sur nous* mêmes ! Écoutez sa voix qui vous parle par ma bouche. Tai porté, dit-elle, mes regards dans le sanctuaire^ et je l'ai trouvé souillé. Les Uens de la tendresse fraternelle se sont relâchés, le respect dû au génie et à la vertu s'est affaibli; un fol orgueil a pris la place du mérite, parce que vous avez ouvert le sanctuaire à ceux qui n'y devaient pas entrer. Où sont les titres de ceux que je vois confondus avec vous, et que je ne connais pas même de visage? Ces intrus se sont-ils distingués du moins par leur modestie, leur discrétion, leur silence? Je vous ai confié les clefs de ma garderobe; vous y avez pris mes habits de livrée, et vous en avez fait don , sans me consulter , à tous les bavards qui ont eu la fantaisie de s'en affubler. Leur fatuité et leur empressement à dire des pauvretés, ont rendu mon église méprisable et ridicule. L'esprit de la bienveillance universelle s'est effacé , un esprit de clique et de cabale en a pris la place. Vous ne vous croyez plus obligés de dire des choses neuves, et vous pensez qu'il suffit pour être philosophe, de répétailler quelques termes parasites. Vous ne demandez plus ce qui e^t de votre devoir, mais ee qui est de votre intérêt. Vous ne vous souciez plus de rendre hommage par acclamation aux grandes et belles actions , de quelque part qu'elles viennent; mais vous demandez: Celui qui les a faites
esuil des nôtres ? Et c'est; la rçppnse qui règle vo^re suffrage. Vous veriez célébrer ici la méu^qire de m§s bienfaits; mais yqus n'osez vou^ detnapder à vousmêmes s'il ne s'est rien pa^é ^Si^^ le çoi\rs de l'année dernière qui vous en ait rendus indignes. N'est-ce pas un spi^disant des vôtres qui ^ publiqueipent prêt^ s^ pluma ^u projet dq^trqcteur conçu depiiis longtemps contre \s^ compagnie des Ind^ fj[*aAç^tse, çt consommé c^ettQ É^nqée, ^u grand scandale del'Çurpp^ epMère? Qn lui reproche d'avoir profapé (es n>o^ de Ifien pubfiç «t de liberté, pour établir et accréditer up sy^tèin^ d'pppression et de violence; et chargé de ripdîgn^tiou publique, iU Q^é rppar^îtrp d4^s^lp^ sanctuaire, cpipfn^ w de rien n'était. Qu'iJ ne soit coupable que d'imbécillité, je le veux bien ; mais s'il ^'çst attiré, par une légèreté et une arrogance condamnables le bonheur d'être soupçonné de pis , y connaisse^-vons quelque reipède? Ne pensez*vpus p^s quQ mon église vaut biflu la femme d6 César, et qu'elle pe doit pas. être soupçonnée? CVt pourquoi mft p^tienqe est h bput, pt je suis l^s de nrpua spulFnr* Et comme je vous ai ôié Je charmant petit abbé, je vpus pterai le peu de génie qui vous reste , et vous ne s^rez plus qu'une troupe de rabâcheurs, et votre
splendeur siéra cejje dp temps p^m
Ah ! vengeance céleste, arrête, et n'achève pas c^tft terrible, malédiotion! Nos visages isont prosternés dap$^ la poussière. Si tu es. implacable , c?omment p^urraish^^ revenir au point d'où je suis parti, ^t m'écrjer /^ui^anlt mon texte : JVunc dimittis sert^um timm in pace? li faut que je m'en aille en paix. Laisse-moi m'en allier ^n paix. Jette des yeux de miséricorde sur cette aimable
agfi CORRESPONDANCE ÎIHÉDITE
baronne et sur ses enfans qui ont besoin d'elle et qui sont innocens : elle se plaint avec justice de n'entendre depuis nombre d'années rien de nouveau ; et s'il faut que nous lui rabâchions toujours sur le même ton, que les mots superstition^ fanatisme, despotisme^ et autres termes de réclame , ronflent toujours dans ses oreilles fatiguées, c'en est fait, et elle mourra de consomption. Regarde les mérites de ton patriarche de Ferney au pied du mont Jura ; souviens-toi de ton favori Galiani au pied du mont Vésuve, Ils étendent jour et nuit leurs bras vers toi pour le salut de leurs frères coupables. Que ceux qui te déplaisent ici s'en aillent en paix , et fassent fortune , s'ils peuvent! Inspire-nous la crainte salutaire de tes jugemens, etque, malgré nos iniquités, la gloire de ton Église soit impérissable ! Amen.
Après avoir entendu la parole de la vérité, il est de notre devoir de nous humilier devant le trône de la miséricorde divine , en nous conformant au rituel de Ferney reçu en cette église. Mais comme, afin de respecter les diverses opinions sur la nécessité et l'utilité de la prière, il est ordonné de n'assujettir qui que ce soit à une formule qui pourrait ne s'accorder pas avec ses idées ; en conséquence et en vertu de la tolérance universelle, nous nous bornons à recommander à ceux qui font cas de la prière quelques points principaux, par ordre de nos supérieurs dont nous nous estimons les égaux.
Nous leur recommandons de faire leur prière courte, afin que tout le monde ait le temps de se faire écouter; de demander peu, afin de ne croiser personne ; de re-
mercier de tout ce qui est arrivé et de tout ce qui arrivera, parce qu'il faut être poli, et qu'en tout cas il n'en serait ni plus ni moins.
Nous leur recommandons de prier pour la splendeur de l'église universelle, pour la propagation de la raison, pour l'établissement de la tolérance parfaite.
Nous leur recommandons de prier pour toutes les puissances de l'Europe, particulièrement pour les protecteurs de la raison et pour la conversion de ses persécuteurs.
Nous leur recommandons, abstraction faite de tout intérêt politique, de prier pour le succès delà glorieuse révolution qui doit délivrerl'Europe de la nation barbare des Turcs, et maintenir les droits sacrés de la tolérance.
\^l^ariante. — Nous leur recommandons de prier pour la continuation des glorieux succès des armes russes , et pour la glorieuse' révolution que ces armes doivent opérer en délivrant l'Europe du joug d'une nation barbare, et en maintenant les droits sacrés de la tolérance.]
Il leur est expressément recommandé de prier pour le rétablissement du siège patriarcal de Constantinople en faveur de notre grand et invincible patriarche de Ferney, sous la protection et par la grâce de Catherine, première impératrice de l'Orient, après la glorieuse expulsion des Turcs.
Il leur estexpressémentordonné de prierpour la conservation de notre illustre patriarche, ainsi que de tous les chefs de cette église de Paris , particulièrement de notre cher et vénérable frère Jean d'Alembert dont la
a98 GO&RB$PONi>ANCS INÉDITE
santé s'est affaiblie^ et de nos chers et vénérables frèr^ Claude Helvétius , et Paul baron d'Holbach | premiers maîtres d'hôtel de la philosophie, sans survivance , k l'effet de conserver à leur cuisine cet esprit de choix et de diacernemept qui reqd la chère exquise , et à leur cave la pureté de dogme 3ur les crûis^ et les années d'option*
Il leur est expressément ordonné de dem^n(]er pour cette église l'esprit de sagesse , de spbriété et de modes-» tie, le zèle et la ferveur pour les anciens , la discréliop et le silence pour les novices, ainsi que plusieurs ai^es vertus dont le besoin s'est manifesté en ces derniers temps, et dont il sera dressé une liste dans le premier synode.
Nous leur recommandons finalement de prier pour la prospérité de cç royaume , pour la gloire du nom français, pour la conservation du )H>i et de la famille royale, pour celle de monsieur le duc de Cboiseul, en-» vers qui cette église se reconnaît redevable de plusieurs bien&its insignes quoique indirects, et dont l'élévation de sentimens et la noblesse de procédés doivent être pour elle un sujet de j<He et de reconnaissance , quand même elle n'aurait pas Jta consolation de le compter au nombre de ses bie^faiteurs :. pareillement pour la coniservation de tous les ministres dont l'aile de bienfait sance couvre les poussins de cette église ^ et les garantit des butors, buses et autres volatiles malfaisans. Amen.
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DK OmMM SX DJ|)£ROT. 299
SUK l'art THEATRAL : RÉVE.
A Paris , ce i«r janvier 1772.
Un soir j'étais seule au coin de mon feu; je me mis à composer une pièce de clavecin. Je l'écrivis; je la crus superbe. Je la jouai ; elle me parut détestable. Je me dis : Voilà deux heui^s de temps perdu ; il faut le réparer. Je me remis dans mon fauteuil, et je m'endormis. £nd<H*mie , je r£vai. Je rêvai de la beauté , de la pro* fondeur, de la simplicité des arts; et quoique en rêvant , la difficulté d'y exceller ne m'échappa pas. Mais peu à peu le délire se mêla à la vérité, il me sembla que j'étais mademoiselle Clairon : malgré cette métamorphose j'étais pourtant aussi un peu moi^ et nous n'y perdions ni l'une ni l'autre. Je me promenais dans ma chambre d'un pas majestueux, je me regardais avec satisfaction dans toutes les glaces dont mon appartement était décoré. Me trouvant une démarche si imposante, je regrettais avec amertume d'avoir quitté le théâtre, et puis je m'avouais que je n'y avais réussi qu'à force d'art , et il me semblait que si j'avais à recommencer cette carrière je prendrais une autre route plus simple , plus sûre , qui demanderait peut-être autant d'étude , mais plus de génie et moins d'efforts
Tandis que j'étais livrée à une foule de réflexions assez contradictoires , on m'annonce deux jeunes gens qui demandent à me parler, l'un de la part de M. de Voltaire, l'autre de la part de Monnet, ancien directeur
I . Ce Révcy que Grimm croit faussement attribué à mademoiselle Clairon , ne se trouve peint dans ses Mémoires publiés en Tan vu.
3oO CORRESPONDANCE INJÉDITE
de rOpéra-Comique. Je les admis tous deux en ma présence. Le protégé de M. de Voltaire me remit une lettre de sa part, par laquelle il me suppliait, moi Clairon, d'aider de mes conseils Thommé du monde qui avait le plus de dispositions pour le théâtre ; car jamais, selon lui, on n'avait débité des vers avec plus de grâce, et peu d'acteurs savaient faire autant valoir le mérite d'un auteur. Il joignait à un bel organe l'avantage d'une belle figure. Je le priai de déclamer quelque scène; il en choisit une àiAlzire^ et je crus entendre Le Kain. Son jeu en était une copie fidèle^ mais son beau visage restait toujours le même, et toute son expression résidait dans ses gestes et dans son attitude. Je voulus lui faire quelques observations ; mais sa réponse fut tou-^ jours : « Mademoiselle, M. Le Kain fait ce geste... c'est son attitude à cet endroit. — Cela est vrai, Monsieur, lui dis-je, et vous avez sur lui l'avantage de la jeunesse et de la figure; vous êtes trop parfait pour avoir besoin de leçons. Je vais vous donner une lettre pour mes an-» ciens camarades , et je ne doute pas que vous ne soyez admis au début. »
Lorsque je me fus débarrassée de cette sublime merveille , je m'occupai de l'iautre jeune homme. Il était moins grand et moins régulièrement fait que le premier; il n'était pointbeau, mais il avait beaucoup de physionomie. «En quoi, lui dis-je. Monsieur, peut-on vous être utile? - — Madame , je me destine aussi au Théâtre-» Français. — Monsieur, appelez-moi mademoiselle; on ne m'appelle plus madame. Avez-vous déjà paru sur' quelque théâtre? — Non , Mademoiselle. Je comptais aller jouer en province; mais M. Monnet, qui m'a re-
DE GRIMBf ET DIDEROT. 3oi
connu des dispositions, m'a conseillé de chercher plutôt auprès de vous quelque recommandation assez puissante pour vous engager, Mademoiselle, à me donner des avis : comme je n'en ai point trouvé, j'ai hasardé de me présenter seul, et je me suis fait annoncer de la part de M. Monnet. — Ce n'est donc pas lui qui vous envoie? — Non, Mademoiselle. Je vous avoue que j'ai pris son nom sans sa permission, le croyant plus recommandableque le mien qui vous est tout -à- fait inconnu. — Ah ! le sien me l'est presque autant : mais n'importe, votre physionomie m'intéresse. Asseyez-vous, Monsieur, et causons... Ah! allez me chercher mon sac à ouvrage que voilà sur cette console au bout de cet appartement; que je vous voie marcher, s'il vous plaît... Là, près de ce nécessaire du Japon... Monsieur , je vous rends grâce. Cela est bien, vos mou vemens sont aisés; vous n'avez point d'apprêt, point de disgrâces; mais vous n'avez point de noblesse. Avez-vous jamais eu occasion devoir des gens de qualité dans la société? — Non, Mademoiselle. — Je le vois bien. — Je sens, Mademoiselle, que j'ai mal pris mon moment; le monsieur que je viens d'entendre... - — On ae dit point le monsieur, mon ami, cela est de piauvais ton... Eh bien! par exemple, que pensez-vous de ce jeune homme? —Vous avez prononcé sur son talent , Mademoiselle ; je ne puis qu'applaudir à ce que vous lui avez dit. — Cela est honnête; mais encore?. — Mademoiselle, il m'avait séduit, je l'avoue; mais les réflexions qqe vous lui avez fait faire m'ont paru si justes que je ne comprends pas comment il ne les ia pas saisies avec transport. — Vous avez de l'esprit et du tact... Dites-moi, qui vous a montré à déclamer?
302 COKRCSPOITDANOfi INÉDITE
— Personne, Mademoiselle : je suis ne avec la passk>n du spectacle, j'y aï beaucoup ëté; mais depuis un an que je me destine au théâtre, M. Monnet m'a empe» ché d'y aller; il m*a prêté des livres, et a voulu que je bornasse mon élude à lire et à dédamer devant une glace. — ^Et quels livres vous a-t-il prêtés, ce Monnet? Est-ce qu'il sait lire?— Mademoiselle, M. Monnet est un homme d'esprit et de goût ; il est obligeant et servîable ; il a rendu à toute ma famille des services que des gens plus opulens et plus en crédit que lui nous avaient refusés. — Je suis contente de vos sentimens et de votre esprit , et cela n'est ni indifférent, ni étranger à la pratique des arts. Mais encore, quels livres Monnet vous a-t-il prêtés? Des opéras comiques sans doute? —M. Monnet m'a prêté. Mademoiselle, les théâtres de Corneille , de Racine, deGrébillon et de Voltaire. »
Il me semble que j'etis une longue conversation avec lui sur ces diflférens auteurs; mais elle est restée dans les ténèbres de mon rêve.
Ayant reconnu à mon tôlier un esprit naturel, mais sans culture, de ta chaleur, de la docilité , je lui dis : ce Quels sont , Monsieur , les rôles que vous croyez posséder le mieux , et que vous vous proposez de me faire entendre?— «Mademoiselle, celui de Néron dans Britannicus. — Seulement ! Mais, Monsieur, avant d« vous entendre , failes-moi la grâce de me dire qui était Néron. ■^— Mademoiselle , c'était un empereur qui vivait à ÎRome. — Qui vivait à Borne est bon. Mais était-il empereur romain , ou demeurait-il à Rome pour son plaisir ? Comment était-il parvenu à l'empire ? Quels étaient ses droits, sa naissance, ses parens, son édu-
D£ GRIMM KT DIDEROT. 3o3
cation, son caractère^ ses penckans^ ses vertus, ses vices?* — ^^Mademoiselle, le rôle de Nëron répond à une pai'tie de vos questions , mais pas à toutes. — Monsieur , il faut non-seulement répondre à ces questions, mais à toutes celles que je vous ferai encore. Et comment pouri'ez-vôus rendre le rôle de Néron ou tel autre qu'il vous plaira, si Vous ne connaissez pas la vie du personnage que vous voulez représenter, comme la vôtre même ?— J'ai cru, Mademoiselle, qu'il suffisait de bien connaître la pièce pour saisir le sens de son rôle. — Et vous avez mal cru. Monsieur, vous allez en convenir j écmitèz-moi.- Avez-vous quelque teinture de l'histoire? -*-Non, Mademoiselle, pas beaucoup. — Mais enfin, vous avez peut-être bien ouï parler de Henri IV, par exemple? ^— Ah, j'en sais jusque-là. — Vous savez d6nc tout te que là couronne de France lui a coûté à conquérir?-*— A peu près; je ne suis cependant pas très-fort sur les détails de sa vie; je ne la connais, je vous l'avoue, que par la Henriade. -^Cela me suffit. Vous savez peut-être aussi que le trône ne fut pas disputé à LoiiisXIV comme à lui P — Mais... je le présume parce que je n'ai jamais ouï dire le contraire, — Eh bien , si vous aviez à jouer le rôle de ces deux princes, croyëz-vous que vous n'auriez pas à changer totalement votre maintien , votre contenance, votre démarche , Votre expression , vos accens, et jusqu'à la plus petite nuance de votre rôle ? Ce sont cependant ideux monarques français : à l'un et à l'autre on a décerné le surnom de Grand, ils ont régné dans le même siècle. D'où vient donc cette difïéf eiice ? Cette différence , Monsieur, ne vient pas seulëitient de celle de leur ca-
3o4 CORRESPONDANCE INEDITE
ractère, ne vous y trompez pas; c'est qu'il y en a une immense dans l'esprit, dans le ton, dans les .mœurs, dans les opiuionsd'un homme qui a conquis son royaume à la pointe de son épée y et dans l'esprit , le ton , les mœurs, les opinions d'un homme ne sur un trône affermi. Ce n'est pas tout: indépendamment de cette connaissance qu'on ne peut acquérir que par une étude réfléchie de l'histoire, il est encpre nécessaire de la lire pour savoir ce qu'étaient au rôle principal les personnages accessoires que l'auteur a introduits dans sa pièce ; comment il était, comment il vivait avec eux. Cette connaissance bien acquise donne , à l'acteur qui sait voir et sentir, toute la clef de son rôle. Son effort ensuite doit être de s'identifier avec le héros qu'il a à représenter. S'il a bien vu , s'il a senti juste , le reste est une affaire de mémoire et d'habitude qui va toute seule. —Ah! Mademoiselle, vous me idésespérez ! — r Et d'où vient ? — C'est que je suis frappé de la vérité de tout ce que vous venez de dire. J'ai vingt- deux ans; je suis d'une ignorance profonde; il me faudrait dix ans pour acquérir les connaissances qui me manquent , dix ans pour apprendre à les employer , et quand je pourrais me montrer, je ne serais plus bon qu'à l'emploi des tyrans, qui sont communément les plus sottes gens du monde.— 'Ah! que pardonnez-moi. Je conviens bien que les tyrans sont ordinairement les plus sottes gens du monde, mais je ne vous condamnerai point à ce fastidieux emploi. Je conviens bien encore qu'une grande connaissance de l'histoire et des mœurs des anciens vous abrégerait beaucoup de temps et de peines, mais on peut y suppléer. Ne désespérez de rien ; je me charge
DE GBlMdi ET DIDEROT. 3o5
de VOUS , et je vous dirai mon secret. Je commencerai par vous prêter quelques livres, où vous trouverez tout ce qui concerne la vie de Néron; puisque vous en savez le rôle , appliquez-vous à bien saisir son caractère. Il fut cruel , cherchez-en les causes; voyez si vous les trouverez dans la trempe de son ame, dans la corruption de sa cour ou de son siècle, dans l'enchaînement des circonstances, qui souvent nous forcent à être tout autres que la nature nous fit : un grand acteur sait faire sentir toutes ces nuances. Ensuite , Monsieur , vous aurez la bonté de me faire l'extrait de la pièce de Racine , et d'y remarquer les différences qui peuvent se trouver entre l'histoire et la tragédie. Je vous accorderai un mois pour faire cet essai. Je ne vous demande pas un discours académique : vous ne parlez pas mal , Monsieur; écrivez comme vous parlez, et cela me suffit.... A présent , voyons ce que vous savez faire. Dites-moi quelques scènes du rôle de Néron... Par exemple, sa première scène avec Narcisse, et la scène du troisième acte aVec Burrhus.... Eh bien, tout cela ne vaut rien. Vos traits m'annoncent un mouvement violent dans votre ame, et votre corps est immobile, cela n'est pas possible ; vous jouez l'amour , la fureur , mais vous n'êtes ni amoureux, ni furieux. Vous avez cependant plus de talent que le protégé de M. de Voltaire; mais lorsque vous aurez fait l'étude que je vous prescris , vous sentirez que moi , ignorant spectateur du parterre, après vous avoir vu jouer comme vous venez de faire , je m'en irai sans savoir ce que c'était que Néron , sans entrevoir la différence qu'il mettait entre Narcisse et Burrhus. Est-ce qu'il ne doit pas avoir avec Narcisse
3o6 CORRESPONDANCE INÉDUE
un ton de supériorité , ressentir cette aisance et ce soulagement que la lâcheté sait procurer au vice ? îTéprouvera-t-il pas, au contraire, avec Burrlius une sorte de contrainte et de malaise ^ suite nécessaire de ce respect involontaire que la vertu arrache même aux cœurs corrompus, et de l'habitude que Néron a d'obéir à celui qui a pris soin de su jeunesse? Il aura encore une autre contenance avec sa mère. Partout il doit être empereur, mais son ame ne peut être un instant dans la même assiette. Vous vous êtes, à la vérité, occupé du jeu de votre visage, mais il faut que toute votre personne soit d'accord ; il faut de l'expression, et non pas des grimaces. Voilà , Monsieur , les leçons qu'on peut donner à un acteur; celui que la nature n'a pas destiné à en profiter, ne sera jamais qu'un acteur médiocre. -— Mademoiselle , oserais-je vous faire une objection ?-— Dites , Monsieur. — De cette manière, il est impossible de former un acteur comique; car où trouve-t-on écrite la vie des personnages comiques?— Elle est. Monsieur, écrite bien plus sûrement, pour qui sait la lire, dans le grand livre du monde ; mais le malheur de notre profession est que les pages les plus intéressantes de ce livre nous sont souvent fermées. C'est à nous, Mon« sieur, à obtenir, par notre mérite personnel, qu'on nous y laisse lire , et à achever de détruire un préjugé aussi barbare que nuisible aux progrès de l'art ; cette tâche , au reste, vous est plus aisée qu'à nous. —Mais, comme je me destine au tragique, croyez- vous , Mademoiselle, qu'au moyen de l'étude que vous voulez bien diriger, je serai en état de rendre un rôle? — Non assurément. Monsieur ; je vous ai déjà dit qu'il faudra ensuite ap-
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praidre à être de la tète aux pieds le personnage que vous Youdrer rendre : il faudra apprendre à être vrai , Monsieur. Ydus ayez à Paris un modèle unique que vous irez voir, rareinent, s'il vous plaît; car ce sont les grands modèles qui perdent les ëlèves.-^£t ce grand modèle? — C'est M. Caillot : exatninez-le bien , ne le copiez pas; mais tâchez de deviner les ressoits qui le font mouvoir; ils sont tous dans son ame. Voyez-le dans Sihniin y dans le Déserteur ^ dans Lucile^ dans VAmoU'reux de quinze ans; voyez-»le père, amant, mari, gai, triste, enjoué , pensif, absoti)é, il est toujours juste et vrai.' Plus vous l'étudierez , plus vous découvrirez de nuances fines et sublimes dans son jeu. Si vous vous surprenez à vouloir l'imita, ne le voyez plus; vous profiterez plus peut-être à voir jouer les mauvais acteurs, pourvu que vous sentiez qu'ils sont mauvais, qu'à suivre pas à pas les acteurs sublimes. Lorsque vous comtnencerez à être un peu formé , je vous permettrai d'aller admirer le jeu de M. Le Kain, qui a aussi un mérite rare; et il le serait bien plus encore s'il n'était capttVé par W entraves qu'une poésie épique et trop périodiquement cadencée donne aux acteurs ainsi qu'aux auteurs;' Mais; je vous l'ai dit, vous n'êtes pas encore en état <lc profiter de ce grand modèle, vous tomberiez dans recueil de tous ses jeunes admirateurs, vous en* deviditiidrieï -froid copiée; il faut que vous vous soy^z feit tin'jeuà vous avant de le suivre. -^Mademoiselle; permettez-moi encore une question. De ce qUe vous venez dire, ne m'est-il pi» permis de conclure que vous préférez M. CaîHot à M. Le Kain ? — Je ne répondrai point à cela, Monsieur; je vous dirai seule-
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ment qu'il faut toujours étudier là nature de préférence à l'art , et que mes succès ont perdu un grand nombre de débutantes qui n'étaient pas peut-âtiit) sans talent. Maisnecroyez]pas que vos recherches soient bornées à ce que je viens de vous dire. Un cours de tableaux et de statues vous sera, avec le temps, fort utile. Peut-être le feraije avec vous, pour vous apprendre àl)ién voir et à faire un bon usage de ce que vous aurez vu. Je n'aurai garde de diriger votre coup d'œil sur telle ou telle attitude. Si le statuaire ou le peintre a bien rempli sa tâche , vous apercevrez dans l'instant le sentiment, la passion qu'il a voulu rendre. Nous examinerons cette passion et ses effets , nous verrons si 1-attitude et l'expression que l'artiste leur a données sont vraies; et à force d'observations, votre ame, accoutumée peu à peu à recevoir subitement toutes ces diverses impressions, pliera insensiblement toute votre personne à suivre ses mouvemens, et vous finirez par savoir jouer là comédie. Adieu, Monsieur. Laissez-moi votre nom et votre adresse; demain je vous enverrai des livres. -—Mademoiselle, puisque vous voulez bien me prêter quelques livres d'histoire , aurez-vous la complaisance d'y joindre ceux qui pourront m'instruire sur l'histoire de Phèdre, de Bajazet, et des autres héros de Racine ? — Non , Monsieur, et par une bonne raison , c'est que je n'en donnais pas. '—Il n'en existe donc pas?— Non. Nous étudierons la pièce ensemble, et nous nous ferons un modèle. — Et comment se fait-on un modèle? — Comment, Monsieur? comme un peintre se représente la physionomie de ses perisonnages ; avec du génie : le génie devine tout. — Et si je n'en ai pas? — Vous re-
DE GAIMM £T DIDEROT. dog
noncerez à jouer la comédie, Monsieur, ou vous renoncerez du moins à la réputation de grand acteur; vous gesticulerez, vous crierez , vous prendrez des attitudes, vous vous mettrez en scène avec le parterre et les loges; et lorsque vous passerez dans de certains quartiers de Paris , vous aurez la consolation de vous entendre préférer à Caillot et à Le Kain , et vous vous peri^uaderez à la fin que vous les surpassez , tant le public est connaisseur et l'amour-propre crédule.^ Le mien n'est pas, je me flatte, si aisé à contenter; ce genre de succès ne me suffirait pas. — En ce cas. Monsieur, je vous en promets d'autres. »
Tout mpn regret, à présent que je suis bien éveillée, est que mademoiselle Clairon ne se souviendra jamais d'avoir dit un mot de toiit cela, et que ce sera autant de perdu pour le premier écolier qui viendra la trouver. Ce qui m'afflige encore, c'est de ne point revoir mon élève. Depuis ce temps je ne manque paç d'aller à tous les débuts annoncés, dans l'espérance de le retrouver; mais je ne vois jusqu'à présent que des protégés de M. de Voltaire.
Le rêve que vous venez de lire est d'une femme, et je n'ai pas besoin d'ajouter d'une femme de beaucoup d'esprit. Ceux qui connaissent mademoiselle Clairon y reconnaîtront son ton , c'est à s'y tromper ; quant à ses principes sur l'art dramatique , ce n'e^t pas tout^àfait la même chose , et l'auteur a raison de craindre qu'elle ne se souvienne jamais d'un seul mot de son entretien avec le protégé de M. Monnet. Vraisemblablement elle se trouverait offensée de la justice qu'elle
3lO COJElR£îiPOrïDANCE INÉDITE
rend ici au charmant Caillot, à qui je la crois fort éloignée d'accorder le rang qu'il mérite, et qu'il prendra bien tout seul. Quant à Le Kain, ce nom sinistre n'a jamais souillé sa bouche; ou, pour parler un langage moins partial, M. Le Kain et madenu»selle Clairon se sont ilhistrés par une inimitié si franche , si sincère , si invétérée, qu'il est impossible qu'ils se i*et)dent jamais justice. Mademoiselle Clairon ayant vu jouer Caillot à Lycm^ avant qu'il vint à Paris, voulut l'engager à débuter: à la Comédie-Française dansles rôles de troisième emploi,, c'est-à-dire dans les tyrans, les amoureux dédaignés, etc. Caillot lui dit : « Je vous avoue, Mademoiselle, que si je me destinais au Théâtre-Français , jaùrais Tambitiou d'essayer le^ premiers rôles. » Mademoiselle Clairon le regarde d'un air majestueux, et lui dit: « Le projet en est beau; mais, mon ami , vous avez le nez trop court. » ,Caillot.nous a prouvé depuis, qu'il savait s'allonger le nez et le proportionner à l'importance d'un rôle: cependant la remarque de mademoiselle Clairon, quoiqu'elle fasse d'abprd rire, est d'une personne d'esprit et de goût. Une remarque plus importante que vous, tirerez de la lecture de ce Rêve, c'est que l'éducation la plus libérale et l'instruction la plus soignée sont de première nécessité pour former un grand acteur, et qu'aussi long-temps que cette profession restera, avilie .par nos préjugés gothiques , l'art théâtral ne sera j^iHf^is pprté au degré, de perfection dmit il est ^^ceptible.
DE GRIMM El DIDEROT. 3 1 I
PEirSIÉES PHILOSOPHIQUES BT POLITIQUES '.
PRAGMBlfS SGHAPPlb DU PORTBPBUIIXB D*UH PHILOSOPHB.
A Paris, ce i5auguste 1772.
Vous dites qu'il y a une morale universelle , et je veux bien en convenir; mais cette morale universelle ne peut être TefFet d'une cause locale et particulière. Elle a été la même dans tous les temps passés^ elle sera la même dans tous les siècles à venir ; elle ne peut donc avoir pour base les opinions religieuses ^ qui^ depuis l'origine du monde, et d'un pôle à l'autre, ont toujours varié. Les Grecs ont eu des dieux méchans, les Romains ont eu des dieux méchans; nous avons un dieu bon ou méchant, selon la tête de celui qui y croit; l'adorateur stupide du fétiche , adore plutôt un diable qu'un dieu ; cependant ils ont tous eu les mêmes idées de la justice, de la bonté, de la commisération , de l'amitié » delà fidélité, de la reconnaissance, de l'ingratitude, de tous les vices, de toutes les vertus. Qù chercheronsnous l'origine, de cette unanimité de jugement si constante et si générale au miUeu d'opinions contradictoires et passagères ?Oîi nous la chercherons? Dans une cause physique , constante et éternelle. Et où est cette cause? Elle est dans l'homme même, dans la similitude d'organisation d'un homme à un autre , similitude d'orga-^ nisation qui entraîne celle des mêmes besoins, des mêmes plaisirs^ des mêmes peines, de la même force,