GALANTERIE DE VOLTAIRE
Il a couru d'étranges bruits sur la conduite du seigneur patriarche pendant le mois dernier. On assurait qu'il avait eu plusieurs faiblesses à la suite des efFort& qu'il avait faits pour faire sa cour à une jolie demoiselle de Genève , qui venait lé .voir travailler dans son ca* binet; et que madame Denis avait jugé nécessaire de rompre ces tête-à-tête après le troisième évanouisse* ment survenu au seigneur patriarche. Voilà un bruit qui s'est généralement accrédité dans Paris, et voilà comme la calomnie poursuit toujours de sa dent venimeuse ie génie et la beauté. Le fait est que le patriarche a eu quelques faiblesses dans le courant de décem-
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bre ; que la nouvelle madame de Florian , Genevoise, a une parente, mademoiselle de Saussure , qui venait de temps en temps à Ferney. Cette mademoiselle de Saussure passe pour une petite personne fort éveillée ; elle amusait quelquefois M. de Voltaire dans son cabinet ; mais quelle apparence qu'elle ait voulu attenter à la chasteté d'un Joseph de quatre-vingts ans ? Cependant madame Denis , qui n'aime pas la nouvelle madame de Florian, a voulu rendre sa petite parente égrillarde responsable des faiblesses survenues au seigneur patriarche; il n'en a pas fallu davantage pour bâtir un conte , dans lequel on faisait le patriarche s'émanciper d'une étrange inanière avec une Messahne de Genève, de dix-huit ans. M. le maréchal de Richelieu a voulu tenir la vérité des faits du prétendu coupalble lui-même, en l'assurant que le roi voulait qu'il se ménageât davantage. Vous allez lire l'apologie de l'accusé faite par lui-même \
Madame Ménage, qui^ se trouve très-indirectement rappelée dans cette lettre, est une jeune femme de Paris , aussi sage qu'aimable, à ce que disent ceux qui la connaissent. Elle alla à Genève pour sa santé il y a plusieurs années , et s'y trouva dans le temps que M. le maréchal de Richelieu rendit visite à M. de Voltaire. Madame Ménage fut priée de passer quelques jours à Ferney , et d'être des fêtes que le seigneur patriarche avait préparées. En arrivant , madame Ménage trouve beaucoup de monde, et, ne se sentant pas assez forte pour
T. Voir la lettre de M. de Voltaire à M. le maréohal de Bichelieu, commençant par
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assister à un grand et bruyant repas , elle demande à dîner seule dans sa chambre. Le maréchal, ennuyé peut-être du grand nombre de convives républicains^ se dit aussi malade, et demande à dîner avec madame Ménage en retraite. Premier sujet à gloser. Après dîner, M. le maréchal croit qu'il est de son devoir de faire une déclaration à madame Ménage, le patriarche le surprend à peu près aux genoux de sa belle convive; et voilà une histoire scandaleuse dans les formes^ qui se répand bientôt parmi toute la compagnie. Il est pour^ tant à présumer que les femmes les moins scrupuleuses se soucient peu de donner des rendez-vous à des conquérans de soixante-dix à quatre-vingts ans , et que madame Ménage.ne.se proposait pas plus d être la conquête du vainqueur suranné deMinorque^ que mademoiselle de Saussure de tourner la tête grise du chantre de Henri IV. Cependant les voilà la fable de Paris pour quelques jours, et peut-être immortalisés de la manière du monde la plus déplaisante. Et puis souhaitez d'être dans les caquets d'un vieux maréchal de France et d'un vieux poète , quand vous êtes jeune et belle! Et nous, apprenons, en nous humiliaqt devant la fatalité, que le hasard et Jes circonstances décident de notre réputation comme de nos vertus, et soyons modérés et réservés dans nos jugemens.
Au milieu de ses prétendues fredaines, le patriarche a reçu un superbe service de porcelaine de Berlin de la part du roi de Prusse. Il y avait sui* les différentes pièces de ce service des Arions portés par des dauphins ^ des Orphées , des Amphions , des lyres et tous les divers emblèmes de la poésie. Le patriarche a répondu au
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roi que Sa Majesté mettait ses armes partout. Le roi a réplique par une lettre charniante , où., en piu*lant de la fable des dauphins , il dit entre autres : crTant pis pour les dauphins qui n'aiment pas les grands hommes. » Le patriarche a pareillement reçu une lettre charmante de l'impératrice de Russie. Ce commerce soutenu qui s'é* taUit entre les souverains et les philosophes appartient à notre siècle eKclusivement, et fera une époque mémorable, ncm-seulemeot dans les lettres, mais encore par son influence dans l'esprit^ ublic des gouvernemens.
DES Lois de Minos.
Dans le temps que nous com|)tions voir la tragédie des Lois de Minos sur le théâtre de la Comédie Française, et qu'on disait tous les obstacles qui s'opposaient à sa représentation levés , elle vient de paraître imprimée. Le Sophocle de Ferney a une certaine dose de patience comme les enfans ; quand elle est à bout , il n'y a plus de digue qui retienne. Notre incomparable Le Kain avait été à Ferney l'automne dernier, et avait joué plusieurs fois dans la troupe qui joue aux portes de Genève. Le vieux Sophocle lui avait fait présent dès Lois de Minos ^ c'est-à-dire de ce (jue les représentations et l'impression pourraient produire à l'auteur. M. Le Kain , à son retour, a employé son crédit à mettre cette pièce au théâtre. Il a éprouvé beaucoup de difficultés , et peu de zèle de la part de ses cama* rades. Cela a duré plus de deux mois, l'impatience a enfin saisi le vieux Sophocle, et voilà la pièce imprimée à la fois à Genève et à Paris. Je crois que la perte que
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M. Le Kain essuie par cette publication imprévue est niëdiocre ; je doute du moins que , malgré ta magie de son jeu, cette pièce eût obtenu un grand nombre de représentations. Elle m'a paru encore bien plus faible à l'impression , que lorsque je la lus en manuscrit le printemps dernier. C^est un radotage qui , par des traits vacillans et à moitié effacés y rappelle les caractères et les beautés des anciennes tragédies de M. de Voltaire. On retrouve dans Datame Zamore, dans Azémon Narbas , mais crayonnés d'une main débile. Cette extrême faiblesse s'étend sur le style, sur les personnages, sur les incidens , sur toute la contexture de la fable. Mais pourquoi vouloir ôter au vieux Sophocle l'amusement de faire des tragédies? Pourquoi lui en savoir mauvais gré ? Cet amusement est nécessaire à la consolation de sa vieillesse, à la prolongation de sa vie. Tant de chefs-d'œuvre, tant de productions immoptelles ne lui auraient-ils pas acquis le droit d'amuser ses derniers jours comme bon lui semble ? et si nous étions susceptibles de la moindre reconnaissance envers ceux qui ont bien mérité du genre humain , ne le manifesterions*nous pas, en accordant un succès fort au-dessus de leur valeur aux productions faibles de la vieillesse d'un gi*and homme jusqu'à l'époque de sa mort ? Mais on dirait que le moment de l'affaiblissement d'un homme de génie sqit un sujet de triomphe pour son siècle , qui abandonne aux générations suivantes le soin tardif et vain d'encenser ses cendres inanimées. Oh ! que le genre humain est hideux quand on le regarde en masse et de près! Pour rendre la tragédie des Lois de Minos odieuse au public , on a dit
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qu'elle n'était faite que pour prêcher le despotisme. Oti peut la regarder, à la vérité, comme la satire de la constitution de Suède, abolie en dernier lieu , et de la con^ stitution de Pologne , bonne à abolir ; il n'y a pas jusqu'au liberum veto qu'on ne trouve dans les Lois Je MinoSy et l'auteur se déclare partout pour la puissance monarchique et absolue.