‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 41 sur 45 · DÉBUT DÉ MADEMOISELLE RAUCOUR · texte numérisé non relu

DÉBUT DÉ MADEMOISELLE RAUCOUR

Un phénomène aussi singulier qu'iiftprévu vient de fixer et d'absorber toute l'attention de Patis. Mademoi* selle Raucour, jeune actrice de seize à dix-sept ans, grande , bien faite, de la figure la plus noble et la plus intéressante, débuta le ^3 décembre dernier, sur le théâtre de la Comédie Française ^ dans les gi^ands rôles tragiques. Elle a joué sans interruption depuis ce moment avec un succès et des applaudissemens , dont il est impossible de se faire une idée quand on n*a jamais vu l'ivresse et Tenthousiasme de Paris» Elle est fille d*un acteur de province, et on l'a vue, dans sa tendre enfance, jouer de petits rôles sur le théâtre de Cadix. Son père lui remarquant des dispositions heureuses, et

I. Il règne dans ce tableau de Tenâiousiasme du public pour mademoiselle Eaucour , une vivacité et une chaleur d'expression qui font de ce brillant début une vél*itable époque iiistorique sous le rapport des mœurs. Grimm lui-même se montre électrisé par Tapparition de ce phénomène , au point de partager le délire général. On a peine à reconnaître la gravité ordinaire de ses jugemens , et cela est d'autant plus remarquable , que , peu de mois après, le phcuomène n'était plus à ses veux qu'une actrice très-médiocre.

i>E GRIMM KT DIUEROT. 353

la voyant de jour en jour croître et embellir, la conduiisit à Paris, et la mit entre les mains de M« Brisart, acteur de la Goniiëdie Française. Brisart n'a pas un talent décidé, ni supérieur. Il est essentiellement froid, il a peu^ de nuances et de rariété dans son jeu; mais il a la plus belle figure du monde , une belle voix , l'air d'un honnête homme , avec des cheveux naturellement gris, qui lui ont donné à trente ans un air vénérable, et lui ont permis de se charger des rôles des vieillards dans les tragédies. D'Alembert disait de lui « qu'il était comme Samson , que toute sa force était dans ses cheveux. » Depuis, Brisart a prouvé ce que pouvaient l'étude et le travail opiniâtre , et il est parvenu à jouer, surtout les rôles de force et de véhémence , comme celui du vieil Horace , par exemple , avec le plus grand succès. Mais, s'il n'est pas lui-même toujours acteur sublime, je le crois très-capable de donner de bons conseils sur son art , et d'aider avec beaucoup de bon sens au développement des talens naissans. Celui de mademoiselle -Raucour lui fera vraisemblablement un honneur immortel dans les fastes du Théâtre Français. On prétend qu'il ne lui a jamais rien déclamé luimême, mais qu'il a borné ses soins à lui faire répéter ses rôles d'après les différentes observations qu'il lui faisait, à mesure que l'occasion s'en offrait, ne cessant de la faii'e répéter que lorsqu'il ne voyait plus rien à désirer dans son jeu. Je crois cette méthode bonne, et très-préférable à celle d'endoctriner par son exemple , qui ne me paraît guère propre qu'à former des perroquets, bien ou mal siffles. Voilà pourquoi il ne m'est pas démontré que lès plus grands acteurs soient les plus

354 COKREAVONDANCE INÉDITE

capables àe Jhrmer de grands acteurs. Brisart ^ pour^^ tant désiré que son iustructiop fût saupoudrée de quelques leçons ^e mademoiselle Clairon , et c'est avec ce saufconduit qu il nous présenta sa jeunq et charmante élève dans le rôle de Didon^.le 23 décembre. Il vint luimême haranguer le parterre avant la tragédie , lui demander son indulgence pour un talent naissant ^ et l'assurer que son élève , formée par les leçons du public , serait un jour $on ouvrage. Le parterre, qui aime à Ift folie qu'on lui parle , et surtout qu'on lui dise qu'il est l'arbitre du goût et des talens , applaudit avec chaleur la harangue d'Achate Brisart. Mais lorsqu'on vit la plus belle créature du monde et la plus noble s'avancer en Didon sur le bord du théâtre ; lorsqu'on entendit la voix la plus belle, la plus flexible, la plus harmonieuse^ la plus imposante; lorsqu'on remarqua un jeu plein de uobksse, d'intelligence et de nuances les plus variées et les plus précieuses, l'enthousiasme du pubUc ne connut plus de bornes. On poussa des cris d'admiration et d'acclamation ; on s'embrassa sans se connaître,; on fut parfaitement ivre. Après la comédie, ce même enthousiasme se répandit dans les maisons. Ceux qui avaient vu Didon ^e dispersèi^ent dans les <lifTérens quartiers, arrivèrent comme des fous, parlèrent avec transport de la débutante, communiquèrent leur enthousiasme i ceux qui ne l'avaient pas vue , et tous les soupers de Paris ne retentirent que du nom de Raucour. Il y a près d'un mois que ces transports se soutiennent dans tout leur feu ; c'est un des plus jforts et surtout des plus longs accès d'enthousiasme que j'aie vus à Paris. Les jours que mademoiselle Raucour jouait , les portes de

la Comédie étaient assiégées dès dix heurs du matin. On s'y étouffait ; les domestiques qu'on envoyait retenir des places couraient risque de la vie. On en emportait à chaque fois plasieiirs saos connaissance , et l'on pré* tend qu'il en est mort des suites de leur intrépidité. Les billets de parterre se aégociaient dans la cour des Tuileries jusqu'à six et neuf francs , par ceux qui les avaient pu attraper au biiureiau pour vingt-qqatre sous, au risque de leur vie* J'entendis ^ un de ces jours redoutables , en traversant le foyer de la Comédie , le propos d'une des matrones de ce spectacle , qui pouvait être la mère de quelque danseuse. Elle vit par la fenêtre l'horrible bagarre^ pour s'arracher les billets , forcer ensuite les portas et disputer une place au parterre. On venait d'emporter quatre des plus braves champions échevelés et sans connaissance; trois ou quatre cents aiqâraiis entassés, pressés, se poussant les uns sur les autres, iialetanteit manquant de respiration en plein air, retrajçaient le tableau de ces âmes en purgatoire, dont chacune exprime un tourment particulier. «N'ayez pas peur, dit la vieille matrone en regardant cet horrible spectacle, que s'il était question du salut de leur patrie ils s'exposassent ainsi. » Ce propos me frappa , et me £t faire quelques r^lexions. La veille, mademoi* «elle Af noud , témoin des pt*odigieux applaudissemens avec lesquels mi reçut mademoiselle Raucour, s'était écriée : <c Que de mains ! et pas un bras ! » Ces deux oracles de deux citoyennes me firent réfléchir sur le cas qu'on doit faire d'un peuple qui se passionne à cet excès ffHir un acteur, pour une actrice , pour des talens, si vous voulez, agréables et rares, mais qui n'ont peut«

être aucune liaison avec la prospérité publique^ Mais ces réflexions nôUs mèneraient trop loin de ^mademoiselle Rancour, et fourniraient au besoin la matière d'un long et profond traité de politique et de morale. Un corollaire immédiat qui en découle, c'est qu'une actrice telle que mademoiselle Raucour n'est pas un instrument indifférent entre les mains du gouvernement, et un ministre habile qui voudrait distraire l'attention du public d'une opération délicate et essentielle, chercherait inutilement, en ce pays, une ressource plus eflScace que celle d'un début de ce fracas^ ou de quelque autre événement de cette importance.

Vous jugez qu'on a fait mille récits plus intéressans les uns que les autres sur un objet qui a occupé le public avec tant de chaleur. On dit que cette charmante créature, si imposante au théâtre, est très-simple hors de la scène; qu'elle a toute la candeur et toute l'innocence de son âge; que, tout le temps qu'elle ne consacre pas à l'étude de son art , elle s'occupe encore des jeux de son enfance ; que son père est si décidé de lui conserver ses mœurs et sa sagesse , qu'il porte toujours deux pistolets chargés dans sa poche, pour brûler la cervelle au premier qui osera attenter à la vertu de sa fille. On a fait des dissertations à perte de vue, pour découvrir métaphysiquement par quel prestige une fille si neuve et si innocente pouvait jouer au théâtre les transports et les fureurs de l'amour avec tant de passion. Son succès n'a pas été moins grand à la cour qu'à Paris. Le roi , qui n'aime pas la trag édie a été fort occupé de mademoiselle de Raucour. Sa Ma?jesté lui a fait donner une gratification de cinquante

louis. Elle lui a aussi fait présent d'un habit de théâtre. Madame la comtesse du Bfirry lui a laissé le choix ou d'un superbe habit de théâtre ou de trois belles robes de ville; la sage Raucour a choisi le premier, disant qu'elle ne sortait pas assez pour avoir de belles robes en ville. Ce n'est pas, par parenthèse, un petit contraste que de rencontrer la belle reine de Carthage qui vous en a tant imposé au théâtre, en petite robe modestement vêtue, la contenance timide et embarrassée, dans le coin d'un appartement de quelque grande dame de la cour. Madame la princesse de Beauvau , madame la princesse de Guémené , madame la duchesse de Villeroi, lui ont aussi fait présent de superbes habits. La plupart de ceux que les dames de la cour ont faits à l'occasion du mariage de M. le Dauphin iront enrichir la garde-robe théâtrale de mademoiselle de Raucour, qui se trouvera bientôt considérable.

Elle a joué successivement le rdle de Didon dans la tragédie de M. Le Franc de Pompignan , celui d'Emilie dans Cinna , celui de Monime dans Mitliridate , celui d'Idamé daps VOrpheUn de la Chine ^ celui d'Hermione dans Andromaque , et enfin celui de Pulchérie dans Héraciius, Dans tous ces raies , elle a montré les plus heureuses dispositions et annoncé les plus grands talens. Ceux qui ont pu préserver leur jugement de la contagion du fanastisme public, ce qui est bien plus difficile qu'on ne pense, diront que^cette jeune actrice^ avec tous les avantages de la figure et les idons extérieurs, n'a point le jeu formé; comment Taurait-elle à son âge? qu'elle a joué inégalement tous ses rôles ^ pais qu'il n'y en a aucun où elle p'ait eu les instars

358 GORRBSl^OIfDANCB INEDITS

les plas heureux et du plus rare talent ; que même dans les endroits qu'elle a manques, ce n'est jamais faute d'intelligence^ mais quelquefois par l'envie de vouloir trop bien frapper son coup , quelquefois pour n'avoir su régler son jeu avec assez dejustesse; qu'elle est restée en-deçà^ ou qu'elle a été emportée au-delà du but qu'elle s'était proposé. Deviendra-t-elle avec le t«mps une actrice parfaite , un prodige de l'art? Qui oserait ré* pondre à cette question ? Les progrès et la perfection d'un talent , surtout dans une jeune actrice ^ dépendent de tant de hasards, d'un concours de tant de circonstances essentielles et frivoles , qu'il faut abandonner ses succès à venir à l'inévitable fatalité qui règle tout. Elle a un écueîL bien dangereux à redouter, c'est de mettre trop d*apprêt dans son jeu ; elle y a de la disposition , et cette disposition peut dégénérer en manière. Il y a des personnes qui craignent qu'elle ne manque d'ame et d'entrailles. Je ne suis pas de leur avis; mais je crois que les rôles de tendresse ne lui seront pas favorables; la beauté de ses larmes né répond pas à la sublimité de ses transports dans la passion. Toutefois , qui oserait prononcer qu'il y ait une qualité qu'une telle magicienne tie puisse acquérir? Ce qui fait concevoir les plus grandes espérances^ c'est son jeu muet. Il est étonnant pour la justesse et la perfection. Tout ce que les discours de ceux avec qui elle est en scène doivent lui faire éprouver se peint sur son visage de la manière la plus énergique et la plus touchante. Aussi , a c'est lorsqu'elle ne parle pas qu'il faut l'écouter,» disait madame la princesse de Beauvau; et une autre femme prétendait n'a voir jamab écouté aucun des récits

DE GRIMM BT DIDEROT. SoQ

tragiques qu'on faisait à mademoiselle de Raucour, mais de les avoir lus mot poor mot sur son visagei

Ce début brillant, qu'on ne pouvait prévoir, a susp^endu toutes les pièces nouvelles à ce théâtre , et entre autres les Lois de Minos. Mademoiselle de Raucour sait vingt-deux rôles, qu'elle est en élat de jouer ; mais elle a joué dix-huit fois de suite en un mois de temps , et elle a besoin de repos. Ses succès, les plus éclatans qu'on ait jamais vus, ont fait tort à la Comédie Ita^ lienne , qui a été fort négligée depuis la retraite ie Caillot et le début de mademoiselle de Raucour. Madame Vestris aura aussi à en souffrir. Cette actrice a fait pendant quelques années Tunique ressource de ce théâtre. A force de travail et d'étude, elle était parvenue à soigner son jeu beaucoup ; la disette des sujets forçait le public d'encourager la seule actrice qui fit des progrès sensibles dans son art. Mais la voilà écartée en un moment par une en£sint de dix-sept ans , et c'est une de ces aventures d'autant plus cruelles, qu'on n'en peut accuser que le sort.

Les hommages en vers et en prose n'ont pas manqué à mademoiselle de Raufcour, et Messieurs du Mercure et de T^i^anû-Coureuren régaleront sans doute Je public,^ Je n'ai encore rien vu de joli ni de digne d'elle.

36o CORRESPONDANCE IJfEDITE

LES JÉSUrraS, LE PAPE, ET LE ROI DE PRUSSR

A Potsdam ^ le i3 septembre 1773.

Abbé Colombini ,

Vous direz à qui voudra l'entendre, pourtant san& air d'ostentation ni d'affectation , et même vous chercherez l'occasion de le dire au Pape, ou à son premier ministre, que, touchant TafEaire des Jésuites, ma résolution est prise de les conserver daxi^ mes Etats , tels qu'ils ont été jusqu'ici. J'ai garanti au traité de Breslaw in statu quo la religion catholique, et je n'ai jamais trouvé de meilleurs prêtres \ tous égards. Vous ajouterez que, puisque j'appartiens à, la classe des hérétiques, le Saint-Père ne peut pas me dispenser de tenir ma parole, ni du devoir d'ua honn^ête homme et d'un roi. Sur ce, abbé Colombini , je prie Dieu qu'il vous ait eil sa sainte garde. Signé FRioiÉRiG.

On a vu dans quelques gazettes un fragment d'une lettre du roi de Prusse à M, d'Alembert , concernant les Jésuites. Cette lettre que j'ai vue est du 8 décembre. Sa Majesté , après avoir dit un mot des affaires du Nord , continue ainsi|:

ce Pendant ces diverses agitations, j'apprends que le ce Pape se dispose à détruire les Jésuites; mais ce qui « vous étonnera, c'est que le général des Ignaciens m'a ce député un ambassadeur pour me demander ma pro- « tection en faveur de sa société. Je lui ai répondu que ce lorsque Louis XV a réformé le régiment de Fitz-

« James, je n'ai pas cru avoir le droit d'intercéder pour c( ce corps , et qu'il me semblait que le Pape était le « maître de faire dans ses États ce qu'il jugeait à propos, m sans que les hérétiques s'en mêlassent. »

M. d'Alembert a communiqué ce fragment au ministre d'Espagne et à l'ambassadeur de Naples pour l'instruction de leurs cours. Ce dernier l'a envoyé immédiatement à Borne à son oncle, le cardinal Carraccioli. Le Nonce ici j ne pouvant donner un démenti au roi de Prusse sur le fait de l'ambassade, n'a pas du n^oins voulu accorder que le Saint -Père eût le dessein de détruire les Ignaciens. La situation critique de la compagnie de Jésus a donné lieu à la plaisanterie suivante 4

LA. PASSION DES jisUITES,

DIAIiOGUS EITTRE LE PAPE ET LES PRIIIGES DE L* EUROPE.

Page 1