‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 7 sur 45 · LITTÉRAIRE, INÉDITE · texte numérisé non relu

LITTÉRAIRE, INÉDITE

StR LE fESTAMÈÏïT POLITIQUE DU CARDINAL ALBERONI.

A Paris , ce i5 octobre 1754.

Vtx Suisse qui demeure à Lausanne, qui, à ce qu'il nous apprend, est dans son septième lustre, et qui (ce qu'il ne dît pas) a eu autrefois des aveotures en Saxe pour plusieurs plaisanteries hasardées sans beaucoup de retenue sur M. le comte de Bruhl; ce Suisse, inconnu jusqu'alors dans la république des lettres, nous donna, il y a plus d'un an , le Testament politique du cardinal Alberoni , qui eut beaucoup de succès , malgré l'obscurité de l'éditeur, et malgré la prévention qu'on a naturellement contre ces sortes de titres, si souvent mal employés, et contre l'autbenticité de ces sortes d'ouvrages. La question, si ce Testament contenait réellement les idées et le système du cardinal Alberoni, devint ici iiiutile. Les uns , qui avaient un peu étudié les vues de ce grand politique, n'en doutaient point; les autres étaient peu inquiets du nom de l'auteur : il leur suffit de trouver dans cet ouvrage beaucoup d'esprit, beaucoup de vues profondes, et ils pardonnaient volontiers au génie de l'auteur celte étonnante facilité avec

laquelle il élevait et renversait des forêts de systèmes..*. Notre Suisse vient de donner un nouvel ouvrage intitulé Histoire politique du siècle, oîi se voit développée la conduite de toutes les cours d'un traité à l'autre, depuis la paix de Westphalie jusqu'à la dernière paix d'Aix-la-Chapelle, en deux parties in-12. Cet ouvrage peut avoir le mérite de la clarté, de la précision et de la justesse, et tous les avantages d'un livre commode pour instruire et pour former le jugement, sans soutenir pour cela le parallèle avec le Testament du cardinal Albe^ roni. Nous allons examiner un peu le portrait de Louis XrV", qui se trouve à la fin du premier volume, et qui en fait le morceau le plus important... Mais avant que d'entrer en discussion avec notre Suisse, disons un mot de sa préface dans laquelle il répond aux critiques du Testar^ent politique du cardinal Alberoni.

On sait que M^ de Voltaire ne croit point à ces dernières volontés des hommes d'état. Il avait autrefois attaqué vivement le Testament politique du cardinal de Richelieu ; en y relevant un grand nombre d'absurdités , il s'était flatté de prouver que ce ministre n'y pouvait pas avoir de part, et il s'était tiré de cette querelle avec beaucoup d'avantages, malgré une foule de brochures qui sont heureusement oubliées depuis longtemps, et malgré la dissertation tant vantée de M. de Foncemagne , et qui n'avait d'autre mérite que d'avoir combattu les opinions d'un grand homme avec la modération et les égards convenables. Le Testament du cardinal Alberoni n'a pas échappé aux traits de M. de Voltaire. Il en a fait l'examen dans une brochure qui , pour l'honneur de l'humanité et de la Uttérature, n'au-

rait jamais dû voir le jour. Je parle du Supplément au Siècle de Louis XI F. Cet examen est fait avec trop de précipitation et de légèreté , la plupart des coups ne porteilt pas, et sont par là même peu redoutables; mais on y trouve les grâces et les agrémens qui caractérisent tout ce qui sort de la plume de cet écrivain inimitable. Notre Suisse avait donc une belle défense à faire , si , en soutenant la bonté de sa cause par la force de ses raisons , il avait su imiter la sagesse de M. de Foncemagne. Mais l'amour^propre blessé l'a emporté sur la raison , et la préface ressemble à tant d'autres écrits de cette nature qu'une vanité aveugle fait publier contre les adversaires, et qui ne font tort qu'à leurs auteurs. Tout ce qu'on peut dire en faveur de notre Suisse , c'est que le ton dur qui règne dans sa préface est peutêtre moins l'effet de sa mauvaise humeur, ou d'une impolitesse naturelle, qui, quoi qu'en disent nos cyniques, est un vice dju cœur , que l'ouvrage de l'ignorance des usages du monde et du ton de la bonne compagnie. La seule bonne plaisanterie que j'aie trouvée dans ce morceau , est la comparaison de M. de Voltaire avec le cardinal de Retz. Aussi souvent que de nouveaux intérêts obligeaient ce prélat à changer de langage , ou qu'il avait à se justifier du mauvais succès de quelque manœuvre , il avait quelque apophthegme ancien tout prêt à être accommodé à ses vues, et débité d'un ton sententieux. « L'histoire, dit M. de Voltaire, doit imiter les jugemens de l'Egypte , qui ne décidaient du mérite des citoyens que lorsqu'ils n'étaient plus. » a Voilà bien , dit notre auteur , le cardinal de Retz qui donne une maxime de l'antiquité à vérifier aux conseillers des

enquêtes du palais. » L'éditeur du Testament du cardinal Alberoni n'est pas partout heureux dans la défense de son héros. Suivant le cardinal , l'empereur Charles VII , sans États et sans armée , aurait dû mettre au ban de l'Empire la reine de Hongrie et ses adhérens. M. de Voltaire dit à cela , dans son style , que quand on rend un pareil arrêt il faut avoir cent mille huissiers aguerris pour le signifier. Tout ce que notre auteur réplique, à cela est mal raisonné et faux pour les faits. L'empereur Joseph , par exemple , si j'ai la mémoire fidèle, ne proscrivit l'électeur de Bavière et son frère , qu'après la bataille de Hochstet... a Si Charles VU eût hasardé un pareil arrêt , dit M. de Voltaire , il se serait rendu ridicule;» et moi je dis, «Il aurait achevé de se rendre odieux dans l'Empire , et se serait expos<^ peut-être à des chagrins plus humilians que celui d'avoir perdu ses États ; car, sans faire souvenir notre auteur que depuis l'exemple de l'empereur Joseph qu'il cite , l'Empire a pris de nouveaux arrangemens pour empé** cher son chef de frapper de ces coups d'autorité si dangereux pour la liberté du corps germanique, tout le monde sait que la reine de Hongrie avait tous les cœurs et tous les vœux pour elle. La situation touchante d'une femme opprimée de tous cotés, tenant dans ses bras son enfant , et le montrant à ses peuples , avait fait oublier en un clin d'œil tous les ancfens torts de la maison d'Autriche , sa hauteur, et son penchant au despotime. Le public de Paris même s'intéressait au sort de cette princesse, et faisait des vœux- pour la prospérité de ses armes. Tel est l'empire du malheur et de la commisération , ce sentiment primitif que la na-

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ture ainspiré à Thomme et à qui tous les autres cèdent. Bien loin donc de parler de ban et de proscriptions, si j'avais eu à faire les déclarations de la maison de Bavière y je les aurais remplies d'éloges pour la personne et. pour les vertus de cette auguste princesse , que des cii'constances malheureuses m'obligeaient à combattre, et j'aurais appuyé sur les seuls droits et les titres, pour le moins très-spécieux de la maison de Bavière , la fatale nécessité des mesures qu'on avait prises pour les faire valoir. Toutes ces excursions sur l'inflexibilité et l'obstination de la reine, étaient misérables et puériles ; car la déclamation est encore plus ridicule entre les souverain^; que parmi les philosophes; et le moyen le plus sur de se concilier les esprits , est de rendre justice à tout le monde et d'avoir l'air de générosité avec ses ennemis...... En vain notre auteur oppose à M. de Voltaire la maxime : qu'on doit recourir à l'autorité quand la force manque; cet.te maxime, surtout énoncée de cette manière^ est fausse et absurde. C'est-à-dire qu'on a vu quelquefois des hommes d'un grand génie, pressés de tous cotés, et à deux doigts de leur perte, frapper de ces coups d'autorité et d'éclat que la grandeur de leurs idées leur inspirait , et que le courage et la fermeté de leur ame leur apprenaient à soutenir. Or érigez en maxime ce que le génie fait faire à ceux qu'il éclaire^e son flambeau céleste , et bientôt vous verrez devenir petit et misérable dans les hommes ordinaires, ce que vous admiriez comme grand et beau dans les enfans privilégiés de la nature. S'il était question de faire des maximes, je dirais bien plus simplement aux princes qui doivent occuper le public et fixer son atten-

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