‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz-1819-1863Chapitre 23 sur 88 · Gazette musicale, année 1856, p · texte numérisé non relu

Gazette musicale, année 1856, p

Roméo et Juliette ; voilà tout, ou à peu près tout. Ah ! j'oubliais!... Il surveille les répétitions d'Alceste ; quoique inspirant peu de confiance à l'administration de l'Opéra, on le juge capable de remplir cette besogne d'obscur manœuvre.

Pendant ce temps, un nouveau théâtre lyrique s'élevait sur les rives de la Seine, et les faiseurs de partitions, si délaissés d'ordinaire, commençaient à espérer qu'on allait enfin s'occuper d'eux. Le livret des Troyens, lu dans divers salons, y avait rencontré une approbation unanime ; même l'empereur Napoléon III, ayant entendu parler de la chose, invita Berlioz à dîner ; mais on causa de la pluie et du beau temps : « Je me suis splendidement ennuyé ! » écrivit le lendemain le convive de Sa Majesté Impériale. — A un autre dîner mensuel oii se réunissaient MM. Fiorentino, Nogent- Saint-Laurens, Edouard Alexandre, Paul de Saint-Yictor, Carvalho, on s'inquiéta plus sérieusement de Didon et d'Énée; M. Carvalho, le directeur du Théâtre-Lyrique, n'avait pas besoin d'encouragement; il connaissait l'œuvre, il l'admirait et il comptait bien la révéler aux masses, comme il avait révélé Faust.

La première représentation des Troyens fut assez calme ; les spectateurs qui se souvenaient de Benvenuto Cellini s'attendaient à des péripéties; le divertissement de la Chasse causa seul quelques rires, dus plutôt à l'interprétation de ce ballet qu'aux modulations hardies de l'orchestre. En revanche, l'air de Didon au premier acte, le fameux septuor et le duo :Nuit d'ivresse et d'extase... allèrent aux nues, aUesteUe. Certains opéras modernes contiennent des morceaux plus soutenus, plus amples, que le septuor des Troyms, mais aucun de ces morceaux ne peut soutenir la comparaison avec lui au point de vue du sentiment pittoresque et de l'originalité poétique. C'est un diamant qui brille d'un éclat inouï;

cela ne ressemble ni à la Bénédiction des poignards, ni à la Sérénade de Don Juan, ni au trio de Guillaume Tell^ ni à la pastorale du Prophète; cela tient de la symphonie et du drame, del'odepindariqueet delà méditation lamartinienne, cela bruit comme un souffle et frissonne comme une caresse; cela palpite, rêve, soupire, émeut... Les battements du cœur s'apaisent avec l'écroulement des vagues delà mer africaine, le parfum des orangers s'exhale de cette musique divine, et l'esprit s'endort bercé dans un palais des Mille et une Nuits.

Rien n'était fait pour déplaire davantage aux Parisiens de 1863; l'homme de génie qui avait écrit les Troijens eut contre lui à peu près toute la presse, sérieuse ou légère. Cham, dans le Charivari, fit une caricature : le Tannhaûser (en bébé) demandant à voir son peùit frère. Au théâtre Déjazet, on joua une parodie où des acteurs, coiffés de casques ridicules, exécutaient un horrible vacarme, avec des casseroles, des gongs chinois, des scies ébréchées, des paires de pincettes ; nous nous rappelons cette ignoble parade, plus digne de divertir les sauvages qui mangèrent le capitaine Cookque d'amuser les Athéniens delà décadence.

Il faut rendre justice à M. Carvalho; le chapitre que Berlioz lui a consacré dans les Mémoires est inexact; l'amertume de la défaite a envenimé la plume de l'auteur. Nous disons défaite, car les Troijens n'obtinrent qu'une trentaine de représentations, suivies, il est vrai, par l'élite du monde musical; Meyerbeer n'en manqua pas une, et je le vois encore au fauteuil de balcon qu'il occupait, très-attentif, donnant fréquemment des marques de vive satisfaction. M. Carvalho avait consacré une partie de ses bénéfices antérieurs à la mise en scène des Troijens ; accordons, qu'il se soit trompé sur certains détails, c'est possible; qu'il ait essayé de ramener au goùl mesquin du public une œuvre conçue selon les larges traditions de l'antiquité.

c'est probable; il n'en a pas moins risqué sa fortune et son avenir.

M. Alexandre, le plus intime ami de Berlioz, aujourd'hui son exécuteur testamentaire, me disait l'autre jour : « Le monde musical doit beaucoup à Garvalho ; il ne m'appartient pas d'énumérer tout ce que l'art lui doit de reconnaissance; je n'ai aucune autorité pour le faire; mais ce que j'ai le devoir de vous prier de consigner dans cette notice, pour laquelle vous me demandez des renseignements, c'est le cœur, le dévouement, le désintéressement de Garvalho pour monter les Troyens, autant que faire se pouvait, d'une façon digne du maître que personne, plus que lui, ne respectait ni n'admirait.

» Garvalho, oubliant tout pour une aussi grande question artistique, fit des sacrifices tels, qu'ils pesèrent sur sa vie entière. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. »

Ge n'est pas à nous à le lui reprocher et personne n'oserait le faire.

Les Troyens avaient été la suprême espérance de Berlioz ; leur chute causa sa longue agonie de six ans. A partir de ce moment, ses idées devinrent de plus en plus sombres; les souffrances physiques ne lui laissèrent plus aucun repos. Il avait tant compté sur son opéra! Au sortir de la répétition générale, il était allé chez madame d'Ortigue, la digne femme d'un de ses plus vieux amis. Il lui avait fait l'eff'et d'un spectre, tant il était pâle, maigre, décharné : (c Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle 'effrayée? Est-ce que la répétition aurait mal tourné, par hasard?... — Au contraire, dit l'autre en se laissant tomber sur une chaise. G'est beau, c'est sublime!... » — Et il se mit à pleurer i.

11 était déjà affaibli et malade; dans sa jeunesse, il

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