Lettre inédite
le demandait pour diriger la Damnation de Faust. Berlioz accéda aux désirs de M. Herbeek et n'eut pas à s'en repentir. D'autres propositions magnifiques l'attirèrent chez la grandeduchesse Hélène de Russie, qui le logea dans son propre palais, à Saint-Pétersbourg, et ne lui permit de partir que comblé de distinctions, de gloire et d'argent.
En revenant des bords de la Neva, Berlioz éprouvait une grande fatigue ; sa maladie nerveuse empirait. Il était allé trouver le célèbre docteur Nélaton, qui, après l'avoir ausculté, palpé, interrogé, lui avait dit : « Êtes-vous philosophe? — Oui, avait répondu le patient. — Eh bien, puisez du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez jamais i. » Assuré de mourir dans un assez bref délai et en proie à des tortures épouvantables, le vieux maître se décida à changer de lit de souffrances. — ce Je vais m'étendre sur les gradins de marbre de Monaco... Le soleil me réchauffera peut-être... Oh! la belle Méditerranée et les orangers aux doux parfums ! . . . » Telles étaient ses pensées — nous allions dire ses rêves — en prenant le chemin de fer. On l'accueille à l'hôtel des Étrangers de Nice comme une ancienne connaissance, on l'accable de témoignages de respect et de sympathie. Des bouffées de jeunesse lui remontent au cerveau; il se rappelle sans doute cette tour crevassée, pleine de rats et de cliats-huants, ouverte à tous les vents du ciel, dénudée, romantique, dont il avait fait autrefois son domicile légal. Il veut se promener encore dans ces jardins embaumés, sur ces falaises qui contrastent par leur immobile blancheur avec l'azur des vagues. Le voilà à Monaco, près des buissons de cactus, s'enivrant des senteurs d'une végétation presque orientale. Mais son regard se
1. Anecdote racontée par Berlioz lui-même à l'auteur de cette biographie.
trouble, son pied chancelle ; il tombe, on le relève, la face ensanglantée. Le lendemain, même accident. Deux Anglais qui passaient sur la terrasâe de Nice le ramènent à son appartement, où il reste huit jours soigné par les gens de l'hôtel. Dès qu'il peut prendre le train, il retourne à Paris où l'attendaient sa belle-mère, madame Récio, et sa fidèle servante, qui poussent des cris d'horreur en le revoyant défiguré.
Le séjour à Nice ne fut pas le dernier voyage de Berlioz. Quelque temps après sa chute dans les rochers, il fut invité à se rendre à un festival orphéonique qui se donnait dans sa province natale, à Grenoble. Ce dernier épisode rappelle vraiment le dénoùment des pièces de Shakespeare et l'homme qui avait le mieux compris le génie du poëte anglais devait avoir une fin assez semblable à celle du roi Lear, de Macbeth ou d'Othello. Pour bien peindre cette scène suprême, il faudrait que l'histoire empruntât les couleurs du drame. Qu'on se figure une salle resplendissante de lumières, ornée de tentures officielles, une table chargée de mets délicats, une réunion de joyeux convives attendant un des leurs qui tarde à venir. Tout à coup, une draperie s'entr'ouvre et un fantôme apparaît : le spectre de Banquo?non; mais Berlioz à l'état de squelette, le visage pâle et amaigri, les yeux vagues, le chef branlant, la lèvre contractée par un amer sourire. On s'empresse autour de lui, on l'acclame, on lui serre les mains, — ces mains tremblantes qui ont conduit à la victoire des armées de musiciens. Un assistant dépose une couronne sur les cheveux blancs du vieillard. Celui-ci contemple d'un œil étonné les amis, les compatriotes qui l'accablent d'hommages tardifs mais sincères. On le félicite, il ne paraît s'apercevoir de rien. Machinalement, il se lève pour répondre à des paroles qu'il n'a pas comprises; à ce moment, un vent furieux, venu
des Alpes, s'engouffre dans la salle, soulève les rideaux, éteint les bougies; des rafales soufflent au dehors et des éclairs déchirent la nue, illuminant d'un fauve reflet les assistants muets et terrifiés. Au milieu de la tempête, Berlioz est resté debout; il ressemble, environné de lueurs, au génie de la symphonie, auquel la puissante nature ferait une apothéose, dans un décor de montagnes et avec l'aide du tonnerre, musicien gigantesque.
Dès lors, tout fut fini.
Le lundi, 8 mars 1869, dans la matinée, Hector Berlioz, de retour à Paris, rendait le dernier soupir. Ses obsèques eurent lieu à l'église de la Trinité, le jeudi suivant; l'Institut avait envoyé une nombreuse députation, les cordons du poêle étaient tenus par MM. Camille Doucet, Guillaume, Ambroise Thomas, Gounod, Nogent Saint Laurens, Perrin, le baron Taylor ; la musique de la garde nationale précédait le cortège jouant des fragments de la Symphonie en l'honneur des victimes de Juillet. Sur le cercueil étaient (souvenir touchant) les couronnes données par la Société Sainte- Cécile, par la jeunesse hongroise, par la noblesse russe, et enfin les derniers lauriers de la ville de Grenoble.
Il était mort!... la réparation commençait...
11 dort maintenant sur cette haute colline qui vit couler le sang des martyrs; là- bas, au-dessus de nous, écoutant peut-être les bruits tumultueux de l'immense ville. Aux anniversaires, de pieuses mains viennent déposer sur son tombeau des bouquets de fleurs promptement fanées par l'intempérie des saisons ; j'y ai vu des roses blanches, aussi blanches que le lys, et des violettes répandues en pluie odoriférante, sur la pierre, sur le fer, et jusque dans la boue qu'avait produite le piétinement des passants. Il se
repose là des tracas de sa vie agitée, attendant l'heure de la justice, lente à venir. Aucune rue ne porte son nom, aucun théâtre ne possède sa sombre effigie, aucun ministère (et il y en a eu pourtant beaucoup !) n'a songé à lui, rendre des honneurs quelconques; de toutes les gloires musicales de la France, la France n'en oublie qu'une, celle dont elle peut le mieux se glorifier devant le monde entier. D'autres musiciens passeront; que dis-Je? ils ne sont déjà plus... Berlioz est resté et son souvenir grandit, comme ces ombres qui, à mesure que décroît le soleil et que le temps s'écoule, deviennent plus accusées, plus nettes, et s'allongent sur le sable d'or.
Daniel Bernard.
DE