‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz-1819-1863Chapitre 29 sur 88 · A M. FÉTIS, DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALE · texte numérisé non relu

A M. FÉTIS, DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALE

(16) mai 1828.

Monsieur le rédacteur,

Permettez-moi d'avoir recours à votre bienveillance et de réclamer l'assistance de votre journal pour me justifier aux yeux du public de plusieurs inculpations assez graves.

Le bruit s'est répandu dans le monde musical que j'allais donner un concert composé tout entier de ma musique et

1. La Revue musicale, dirigée par M. Fétis, n'avait pas encore opéré sa fusion avec la Gazette musicale de Schlésinger, fondée comme nous l'avons dit dans la notice, en 1834. ' '

déjà une rumeur de blâme s'élève contre mol ; on m'accuse do témérité, on me prête les intentions les plus ridicules.

A tout cela je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître, afin d'inspirer, si je le puis, quelque confiance aux auteurs et aux directeurs de nos théâtres lyriques. Ce désir est-il blâmable dans un jeune homme ? Je ne le crois pas. Or, si un pareil dessein n'a rien de répréhensible, en quoi les moyens que j'emploie pour l'accomplir peuventils l'être?

Parce qu'on a donné des concerts composés tout entiers des œuvres de Mozart et de Beethoven, s'ensuit-il de la qu'en faisant de même j'aie les prétentions absurdes qu'on me suppose? Je le répète, en agissant ainsi, je ne fais qu'employer le moyen le plus facile de faire connaître mes essais dans le genre dramatique.

Quant à la témérité qui me porte à m'exposer devant le public dans un concert, elle est toute naturelle, et voici mon excuse. Depuis quatre ans, je frappe à toutes les portes ; aucune ne s'est encore ouverte. Je ne puis obtenir aucun poëme d'opéra, ni faire représenter celui qui m'a été confié 1. J'ai essayé inutilement tous les moyens de me faire entendre; il ne m'en reste plus qu'im, je l'emploie, et je crois que je ne ferai pas mal de prendre pour devise ce vers de Yirgile :

Ulla salus victis nullam sperare salutem.

Agréez, etc.

1. Le ballet de Faust sur un livret de M. Bohain : voir la Notice.

d'hECTOR BERLIOZ. 67

A M. FERDINAND HILLER

Paris, 1829.

Mon cher Ferdinand,

11 faut que je vous écrive encore ce soir; cette lettre ne sera peut-être pas plus heureuse que les autres... mais n'importe. Pourriez-vous me dire ce que c'est que cette puissance d'émotion, cette faculté de souffrir qui me tue? Demandez à votre ange... à ce séraphin qui vous a ouvert la porte des cieux !... Ne gémissons pas !... mon feu s'éteint, attendez un instant... 0 mon ami, savez- vous?... J'ai brûlé, pour l'allumer, le manuscrit de mon élégie en jprose !... des larmes toujours, des larmes sympathiques; je vois Ophelia en verser, j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me consument. 0 mon ami, je suis bien malheureux; c'est inexprimable!

J'ai demeuré bien du temps à sécher l'eau qui tombe de mes yeux... — En attendant, je crois voir Beethoven qui me regarde sévèrement, Spontini guéri de mes maux, qui me considère d'un air de pitié plein d'indulgence, et Weber qui semble me parler à l'oreille comme un esprit familier habitant une région bienheureuse où il m'attend pour me consoler.

Tout ceci est fou... complètement fou, pour un joueur de dominos du café de la Régence ou un membre de l'In-

stitut... Non, je veux vivre... encore ..; la musique est un art céleste, l'ien n'est au-dessus, que le véritable amour; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre,

mais au moins, j'aurai vécu de souffrances, il est vrai,

de rage, de cris et de pleurs, mais j'aurai... rien... Mon cher Ferdinand!... j'ai trouvé en vous tous les symptômes de la véritable amitié, celle que j'ai pour vous est aussi très vraie ; mais je crains bien qu'elle ne vous donne jamais ce bonheur calme qu'on trouve loin des volcans... hors de moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable... il y a aujourd'hui un an que je la vis pour la dernière fois... Oh! malheureuse! que je t'aimais! J'écris en frémissant que je t'aime!... ■

S'il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous?.. Verrai-je jamais Shakespeare?

Pourra- 1- elle me connaître?...

Comprendra-t-elle la poésie de mon amour?

Oh ! Juliette, Ophelia, Belvidera, Jeanne Shore, noms

que l'enfer répète sans cesse. . -

Au fait !

Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde, un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un amour sans bornes qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris; oui! mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir!

Oh! sublimes! sublimes! exterminez-moi! appelez-moi sur vos nuages dorés, que je sois délivré!

La Raison.

« Sois tranquille, imbécile, dans peu d'années, il ne sera

d'HECTOR BERLIOZ. 69

pas plus question de tes souffrances que de ce que tu appelles le génie de Beethoven, la sensibilité passionnée ae Spontini, l'imagination rêveuse de Weber, la puissance colossale de Shakspeare ! . . .

Va, va, Henriette Smithson

et Hector Berlioz

seront réunis dans l'oubli de la tombe, ce qui n'empêchera

pas d'autres malheureux de souffrir et de mourir ! »

AU MEME

La côte-Saint-André, 9 janvier 1831.

Mon cher ami.

Je suis depuis huit jours chez mon père, environné de soins affectueux et tendres par mes parents et mes amis, accablé de félicitations, de compliments de toute espèce; mais mon cœur a tant de peine à battre, je suis si oppressé, que je ne dis pas dix paroles en une heure. Mes parents conçoivent ma tristesse et me la pardonnent. Je partirai pour Grenoble dans six jours ; si vous me répondez, adressez néanmoins votre lettre à la Côte-Saint- André (Isère), et mettez mon nom Hector pour que la lettre ne parvienne pas à mon père.

Je vous écris dans le salon de Rocher, qui me charge de le rappeler à votre souvenir.

Que faites-vous?... 11 n'y a toujours point de musique, n'est-ce pas, dans ce bruyant Paris?... Avez-vous fini vos trios?... Feydeau est-il enfin fermé?... l'opéra de Meyerbeer est-il en répétition i?... Saluez-le, je vous prie, de ma part, quand vous le verrez (Meyerbeer! ma phrase est si mal tournée, que vous pourriez croire que c'est son opéra que je veux dire).

Nous allons avoir la guerre!... On va tout saccager; des hommes qui se croient libres vont se ruer contre d'autres hommes qui sont certainement esclaves; peut-être les hommes libres seront-ils exterminés, les esclaves seront-ils maîtres ; puisse toute l'Europe s'épuiser en cris de* rage, tous ses enfants s'entr'égorger, le fer et le feu triompher, ]a peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler, pourvu que j'y sois et que, la tenant dans mes bras, nous nous tordions ensemble dans les flammes !

Yoilà mes vœux sincères et le bien que je souhaite à l'espèce humaine. Quand je serai heureux, ce sera tout différent; je laisserai l'espèce humaine tranquille, et elle ne s'en tourmentera pas moins.

Assez grincé des dents. Voulez-vous, je vous prie, aller chez Desmarest, rue Monsigny, n° 1, près del'Opéra-Comique, lui dire mille amitiés de ma part, le charger de cinq cents autres pour Girard, et lui demander s'il n'a point eu de lettre à mon adresse; il s'était engagé à les prendre chez mon portier.

Blasphémez un peu à mon intention, je vous prie, j'en

i. Robert le Diable, dont la première représentation eut lieu le 21 novembre de la même année.

d'hECTOR BERLIOZ. 71

éprouverai du soulagement, et je vous rendrai la pareille quand vous voudrez.

Adieu! les cœurs de lave ne sont durs que quand ils sont froids, le mien est rouge fondant. Je suis toujours votre ami dévoué.

Mettez, je vous prie, celte petite lettre à la poste.

AU MÊME

La Côte-Saînt-André, 53 janvier 1831.

Je viens de faire à Grenoble un insipide voyage, passant la moitié de mon temps malade au lit, l'autre moitié à faire des visites plus assommantes les unes que les autres; j'arrive hier après avoir passé une dévorante journée sans dire un mot. Mon père, qui venait d'apprendre mon état par ma mère, m'embrasse en souriant et me dit qu'il y avait une lettre de Paris pour moi; j'ai compris à son air que c'était de madame... ; effectivement, c'était une lettre double; je suis redevenu calmé; j'étais aussi ravi que je puisse l'être dans un si exécrable exil. Ne faut-il pas que votre lettre arrive aujourd'hui pour troubler ma tranquillité ? que le diable vous emporte ! Qu'aviez- vous besoin de venir me dire que je me plais dans un désespoir dont personne ne me sait gré, « personne moins que les gens pour qui je me désespère » .

D'abord, je ne me désespère pas pour des gens; ensuite, je vous dirai que, si vous avez vos raisons pour juger sévèrement la personne pour laquelle je tne désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que je connais aujourd'hui son caractère mieux que 'personne. Je sais très bien qu'elle ne se désespère pas, elle; la preuve de cela, c'est que je suis ici et que, si elle avait persisté à me supplier de ne pas partir, comme elle l'a fait plusieurs fois, je serais resté. De quoi se désespèrerait-elle? elle sait très bien à quoi s'en tenir sur mon compte, elle connaît aujourd'hui tout ce que mon cœur enferme de dévouement pour elle (pas tout cependant : il y a encore un sacrifice, le plus grand de tous, qu'elle ne connaît pas, et que je lui ferai). Yous ne savez pas ce qui me tourmente, personne au monde qu'elle ne le sait; encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elle l'ignorait.

Ne me donnez pas de vos conseils épicuriens, ils ne me vont pas le moins du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur, et je n'en veux point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement. Ainsi, ne venez pas me parler de femme superbe, de taille gigantesque, et de la part que prennent ou ne prennent pas h mes chagrins les êtres qui me sont chers ; car vous n'en savez rien, qui vous Ta dit?... Vous ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que vous l'aurez vue dans un concert, gaie et contente, que vous pourrez en tirer une induction fatale pour moi. Si cela était, que devriez-vous donc induire de ma conduite à Grenoble, si vous m'aviez vu un jour dans un grand dîner de famille, ayant à droite et à gauche mes deux charmantes cousines de dix-sept à dix-

d'hECTOR BERLIOZ. 73

huit ans, avec lesquelles je folâtrais et riais de la façon la plus inaccoutumée?. . .

Ma lettre est brusque, mon ami, mais vous m'avez froissé horriblement. Je resterai encore ici neuf jours au moins; Ferrand viendra demain. Si vous vouliez m'écrire courrier par courrier une seconde lettre, vous me feriez bien plaisir et elle arriverait à temps.

Adieu, mille choses à Sina et à Girard; si vous avez entendu parler de mon mariage dans le monde, dites-le^ moi, et ce qu'on en dit.

Voulez- vous, je vous prie^ passer chez Gounet, rue Saint- Anne, 34 ou 36, et lui dire mille choses de ma part ? Je lui écrirai dès que Ferrand sera arrivé.

AU MEME

La côte Saint-André, 31 janvier 183L

Quoique mon agitation dévorante n'ait pas cessé un instant depuis mon arrivée ici, je puis cependant aujourd'hui vous écrire avec plus de calme. Puisque vous avez déjà à votre âge rencontré un filon d'or dans cette pauvre mine où nous fouillons tous, tâchez de le suivre jusqu'au boul, mais songez bien que vous êtes sous une voûte que vous creusez en avançant, et qui peut s'écrouler derrière vous. La bévue que vous avez faite, en demandant à Chérubini^ la salle du Conservatoire avant que la Société de concerts ait fini, est impardonnable. Vous deviez bien savoir

que jamais ces messieurs n'y consentiraient, et il est fort désagréable de se voir contre-carré par une volonté contre laquelle la sienne propre est impuissante. Je dois vous dire que vous faites quelquefois les choses trop précipitamment. Il faut, je crois, réfléchir beaucoup à ce qu'on projette, et quand les mesures sont prises, frapper un tel coup que tous les obstacles soient brisés. La prudence et la force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir. Je crains qu'on ne me laisse pas partir avant samedi ou même lundi prochain. Je suis toujours malade, je ne me lève pas tous les jours, et il fait un froid terrible. Et tout ce temps se perd et j'ai tant de mois encore à dévorer !. . . ^

Oui, mon cher ami, je dois vous faire un mystère d'un chagrin affreux que j'éprouverai peut-être longtemps encore 5 il tient à des circonstances de ma vie qui sont complètement ignorées de tout le monde (G excepté); j'ai au

moins la consolation de le lui avoir appris sans que. .... (assez).

Quoique je sois forcé d'être mystérieuse avec vous sur ce point, je ne crois pas que vous ayez de raison de l'être avec moi sur d'autres. Je vous supplie donc de me dire ce que vous entendez par cette phrase de votre dernière lettre : Cl Vous voulez faire un sacrifice ; il y a longtemps que j'en trains un que, malheureusement, j'ai bien des raisons à croire que vous ferez un jour .» Quel est celui dont vous voulez parler? Je vous en conjure, dans vos lettres, ne parlez jamais à mots couverts, surtout quand il s'agit d'elle. Gela me torture. N'oubliez pas de me donner franchement cette explication*

Écrivez-moi poste restante, à Rome, en ayant soin d'af-

franchir jusqu'à la frontière, sans quoi la lettre ne me parviendrait pas.

VTII.

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