A MM. GOUNET, GIRARD, HILLER, DESMAREST, RICHARD, SICHEL
Nizza, le 6 mai ^S3^.
Allons Gouneti, lisez-nous cela.
D'abord je vous embrasse tous ; je me réjouis de vous revoir encore, de me retrouver auprès d'amis dont l'affection m'est si chère, de parler ensemble musique, enthousiasme, génie^ poésie enfin. Je suis sauvé, je commence à m'apercevoir que je renais meilleur que je n'étaiSj je n'ai même plus de rage dans l'âme... Comme je ne vous ai pas écrit depuis mon départ de la France, il faut que je vous contre mon voyage.
Je me suis embarqué à Marseille sur un brick sarde^ faisant voile pour Livourne. Ce trajet se fait ordinairement en cinq jours avec un temps passable, et nous en avons mis onze. Pendant la première semaine, nous étions accablés de calmes plats qui duraient tous les jours jusqu'au coucher du soleil ; ce n'était que pendant la nuit que nous avancions un peu. Ne sachant comment nous désennuyer, nous avions imaginé de tirer au pistolet sur le pont. La cible était un biscuit
1. M. Gounet est le poète qui a traduit en vers français les paroles de Thomas Moore sur lesquelles Berlioz a écrit de la musique.
fiché au bout d'un bâton qu'on avait attaché à la poupe, et que l'oscillation du navire rendait très-difficile à atteindre. Tel était notre passe temps. Mes compagnons de voyage étaient des militaires italiens, accourant à Modène prendre part à la révolution qui venait d'y éclater. Arrivés dans la rivière de Gênes, un vent furieux des Alpes nous a assaillis tout à coup ; les vagues entraient par les écoutilles et couvraient le pont à tout instant. Bon ! disais-je, cela manquait, il serait bien dommage que je n'eusse pas aussi mon petit bout de tempête; ce sera charmant!... Mais le charme est devenu un peu fort, comme vous allez voir.
Le capitaine, voulant regagner le temps perdu, avait laissé toutes les voiles étendues, et le vaisseau, pris en ftanc par le vent, penchait horriblement sur le côté. Le soir, comme j'étais dans la chambre, à essayer de dormir, j'entends la voix d'un de nos passagers qui criait aux matelots : Coraggio, corpo di Dio ! sara niente. « Diable, dis-je. il paraît au contraire que c'est beaucoup. » Je m'enveloppe alors dans mon manteau, et je monte sur le pont, suivi de quatre officiers épouvantés de ce que nous venions d'entendre.
J'avoue qu'il est difficile de s'imaginer un pareil spectacle et que, malgré le peu de cas que je faisais alors de la vie, le cœur commença à me battre d'une terrible manière. Figurez-vous le vent rugissant avec une furie dont on ne peut avoir d'idée à terre, les vagues enlevées de la mer, lancées en l'aîr, d'où elles retombaient en poussière, le vaisseau tellement penché que son bord droit était en entier dans l'eau, et, avec cela, quatorze voiles immenses étendues, où le vent s'engouffrait de plein vol. Le passager que nous avions entendu crier tout à l'heure était un capitaine-cor-
saire vénitien, et même, ce qui est curieux, il avait été le capitaine de la corvette que lord Byron fit armer à ses frais pour parcourir l'Archipel ; c'est ce qu'on appelle un crâne.j Au bout de quelques minutes, le vent augmentant encore de rage, je l'entends qui dit en français : « Ce b....-là va noiis faire sombrer avec toutes les voiles. » Alors je vis qu'il fallait prendre son parti, et le cœur cessa de me battre plus vite qu'à l'ordinaire. Je regardai tout à coup avec la plus grande indiiférence ces vallées blanches ouvertes devant moi, où j'allais sans doute être bercé pour mon dernier sommeil ; le pont était tellement incliné, qu'il était impossible de s'y tenir debout ; j'étais cramponné à un morceau de fer de tribord et entortillé dans mon manteau, de manière à ne pouvoir remuer les membres; j'avais pensé m'épargner une longue agonie en m 'empêchant de nager, et j'espérais couler bas comme une pièce de canon.
Enfin, le danger devenant de plus en plus imminent, notre, corsaire vénitien prend sur lui de commander la manœuvre : Tutti, tutti, al perrochetto, s'écria-t-il, prestissimo al perrochetto ; ecco la horresca. Les matelots lui obéissent; mais, pendant qu'ils se précipitent sur le grand mât pour carguer les voiles, un dernier effort du vent " nous couche presque entièrement sur le côté. Alors la scène est devenue sublime d'horreur ; tous les meubles qui garnissaient l'intérieur du navire, les armoires, les tables, les chaises, les ustensiles de cuisine s'écroulent avec un fracas épouvantable; sur le pont, les tonneaux roulent les uns sur Tes autres, l'eau entre par torrents, le vaisseau craque comme une vieille coquille de noix, le pilote tombe et lâche le gouvernail ; enfin nous sombrons.
Mais nos matelots intrépides n'en continuaient pas moins au haut de la vergue à plier précipitamment les voiles, et il s'est trouvé que la plus grande était carguée justement dans l'instant où le vaisseau revenait un peu sur luimême, ce qui a rendu la seconde oscillati,on moins basse ; le gouvernail lâché par le pilote a permis au vaisseau de tourner et de se présenter au vent dans sa longueur; ce court instant a suffi pour nous tirer d'affaire.
Alors il a fallu courir à la pompe, c'étaient des cris à devenir fou; ensuite, pour compléter la détresse, la lanterne de la chambre s'était cassée et, en tombant sur des ballots de laine, y avait mis le feu. En voyant la fumée sortir par l'escalier, on s'en est aperçu; l'enfer n'est pas pire qu'un pareil moment. Heureusement pour moi, je n'ai pas le mal de mer, mais il fallait voir ces pauvres passagers se vomissant les uns sur les autres, tombant dans l'escalier, sur le pont, saisis de vertiges affreux; cela faisait mal. Le navire une fois remis, nous avons cheminé avec une seule voile et sans la moindre inquiétude, malgré la force de l'orage et l'inclinaison du vaisseau. C'était alors un autre concert, le vent sifflant dans les cordages nus, dans les poulies et les haubans, ricanait, grinçait comme un orchestre de petites flûtes ; mais le matelot qui était à côté de moi disait : Oh! adesso, mi futto ciel vento! et, en effet, nous sommes arrivés le matin même à Livourne, sans accident. Oh ! quelle nuit! et la lune qui nous regardait en courant à travers les nuages, avec une physionomie toute décomposée! elle semblait pressée d'arriver quelque part et ennuyée de nous trouver sur son passage.
Arrivé à Rome, j'ai trouvé que les bruits qu'on avai
répandus à Florence sur les dangers que courait l'Académie étaient un peu exagérés, mais fondés. Les Transteverini^ supposant les Français partisans de la révolution et hostiles au pape, voulaient tout simplement mettre le feu à l'Académie et nous égorger tous. Ils étaient déjà venus plusieurs fois examiner les avenues du jardin, et ma^ dame Horace en avait rencontré un dans une allée, qui l'avait menacée d'un long couteau qu'il montrait sous son manteau. Aussi notre directeur avait-il armé tout le monde de fusils à deux coups, pistolets, etc. . . Pourtant il n'est rien résulté de tout cela qu'une tarentelle que les Transteverini ont composée sur la mort prochaine des Français, et qu'ils venaient chanter sous nos fenêtres. Tous les camarades qui m'attendaient'm'ont reçu avec la cordialité la plus franche; il m'a fallu quatre ou cinq jours pour retenir les noms de chacun, et, comme on se tutoie, j'étais obligé de dire à tout instant à quelqu'un : « Comment t'appellestu donc, toi? »
De M. Horace et de sa famille j'ai reçu un très-»bon accueil; mais, quand le vieux Carie Vernet a su que j'admirais Gluck, il n'a plus voulu me quitter* « C'est que, voyez-vous, me disait-il, M. Despréaux prétendait que tout cela était rococo, et que Gluck était perruque. »
J'ai trouvé ]\fendelssohn ; Monfort le connaissait déjà, nous avons été bien vite ensemble. C'est un garçon admirable, son talent d'exécution est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire. Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi ; je crois fermement que c'est une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. C'est lui qui a été mon cicérone; tous les matins, j'allais le trouver
il me jouait une sonate de Beethoven, nous chantions Armide de Gluck, puis il me conduisait voir toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je l'avoue, très-peu. Mendelssohn est une de ces âmes candides comme on en voit si rarement ; il croit fermement à sa religion luthérienne, et je le scandalisais quelquefois beaucoup en riant de la Bible. 11 m'a procuré les seuls instants supportables dont j'aie joui pendant mon séjour à Rome. L'inquiétude me dévorait, je ne recevais point de lettre de ma fidèle fiancée^ et sans M. Horace, je serais parti au bout de trois jours, tant j'étais désespéré de n'avoir point trouvé de ses nouvelles à mon arrivée. A la fin du mois, n'en recevant pas davantage, je suis parti le vendredi saint, abandonnant ma pension pour aller savoir à Paris ce qui s'y passait. Mendelssohn ne voulait pas croire que je partisse réellement, il paria avec moi un dîner pour trois que je ne partirais pas, et nous le mangeâmes avec Monfort le mercredi saint, quand il vit que M. Horace m'avait payé mon voyage et que j'avais retenu ma voiture. A Florence, le mal de gorge m'a pris; je me suis arrêté; il m'a fallu attendre de pouvoir me remettre en route; alors j'ai écrit à Pixis pour qu'il me dise au plus vite ce qu'il y avait au faubourg Montmartre; il ne m'a pas répondu ; je lui mandais que j'attendais sa lettre à Florence, et effectivement je l'ai attendue jusqu'au jour où j'ai reçu l'admirable lettre de madame X... 11 m'est impossible de dépeindre ce que j'éprouvais dans mon isolement, de fureur, de rage, de haine et d'amour combinés. J'étais tout à fait rétabli; je passais des journées sur le bord de l'Arno, dans un bois délicieux à une lieue de Florence, à lire Shakspeare. C'est là que j'ai lu pour la première fois le Roi Lear
et que j'ai poussé des cris d'admiration devant cette œuvre de génie; j'ai cru crever d'enthousiasme, je me roulais (dans l'herbe à la vérité), mais je me roulais convulsivement pour satisfaire mes transports. L'ennui est revenu au bout de quelques jours; je me rongeais le cœur, et mes pensées qui ne se sont trouvées que trop justes, me poursuivaient impitoyablement. Un soir, la cathédrale étant ouverte, j'y suis entré; comme je rêvais assis dans un coin delà nef, je vis sortir de la sacristie une longue filé de pénitents blancs, de prêtres, d'enfants de chœur portant des flam beaux avec la croix. Je demandai à un homme ce que c'était; il me répondit : Una sposina morta el mezzo giorno. Je suivis le convoi, mon sang commençait à circuler, je pressentais des sensations. La jeune femme était morte dans une superbe maison voisine, appartenant à son mari, riche Florentin qui l'adorait. Une foule iinmense était assemblée devant la porte pour voir enlever le catafalque. On avait distribué un grand nombre de cierges qui répandaient dans les rues obscures la plus étrange clarté. Arrivés à l'église, les prêtres font leur office, et nous abandonnent ensuite le cadavre. Il faisait tout à fait nuit; les porteurs du catafalque l'ont découvert, et j'ai vu un enfant nouveau-né qu'ils tiraient d'une petite bière, et qu'ils mettaient dans la plus grande où était sa more. J'ai reconnu alors que la sposina était morte en couches et qu'on allait l'enterrer avec son enfant. J'ai voulu voir ce que cela deviendrait et la fantaisie m'a pris de suivre les porteurs au cimetière. Après un long trajet, durant lequel la foule des curieux s'était complètement éloignée, je suis arrivé près d'une porte éloignée de Florence; mais, au lieu d'aller au
cimetière, le convoi s'est arrêté à une espèce de morgue où on dépose les morts jusqu'à deux heures du matin, où un tombereau vient les chercher pour aller en terre. Un des chantres, s'approchant de moi, me dit en français : « Voulez-vous entrer?... — Oui. » Et, en effet, me plaçant à côté de lui, pour un paolo (12 sous), il parle à l'oreille du gardien de la morgue et on me laisse entrer. Ils ont tiré de la bière la pauvre sposina et l'ont déposée sur une des tables de bois qui garnissaient cette espèce de caveau. « Voyez, monsieur, me disait mon chantre avec une espèce dévoie, toutes ces tables, eh bien, il y a des jours où c'est tout plein, tout plein! et puis, à deux heures de nuit, la voiture vient et emporte tout! — Mais faites-moi donc voir cette dame ! » Il l'a découverte aussitôt. Oh! Dieu ! elle était charmante ! Vingt-deux ans, elle avait une belle robe de percale nouée au-dessous de ses pieds, ses cheveux n'étaient pas encore trop dérangés. Sans doute elle était morte d'un dépôt dans le cerveau, une eau jaunâtre lui coulait des narines et de la bouche; je lui ai fait essuyer la figure; puis ce brutal lui a laissé retomber la tête tout d'un coup, avec un bruit sourd qui a ému toutes les tables. Je lui ai pris la main, elle avait une main ravissante» blanche; je ne pouvais la quitter. Son enfant était laid, il me faisait mal au cœur. Pour un paolo j'ai touché la main de cette belle, pendant que son mari se désespérait; si j'avais été seul, je l'aurais embrassée; je pensais à Ophélia. Pour un paolo!... et, bien sûr, à deux heures, quand le voiturier vient chercher sa proie, le Caron florenthi fait payer aux morts leur passage : il ne lui aura pas laissé sa belle-robe; il l'aura dépouillée; je pensais cela pendant que je lui tenais la main pour un paolo!
Mais c'était une bénédiction vraiment, car le lendemain j'ai assisté au service funèbre du jeune Napoléon Bonaparte, fils de la reine Hortense et neveu de Vautre Napoléon. Il venait de mourir à point nommé. Une condamnation capitale pesait sur lui comme révolutionnaire, elle allait l'atteindre, la mort a été plus prompte. Pendant ce temps, son frère et sa mère fuyaient en Amérique!... Pauvre Flortense! quelles vicissitudes! Il y a quarante ans, elle venait de Saint -Domingue avec sa mère Joséphine, qui n'était alors que madame Beauharnais; joyeuse créole, elle dansait la danse des nègres sur le vaisseau, et chantait aux matelots des chansons caraïbes; aujourd'hui, elle repasse l'Océan pour soustraire un de ses fils à la hache des réactions; elle laisse son mari à Florence, et voilà la fille adoptive du plus grand homme des temps modernes, fugitive de l'Europe, exilée de la France, dont elle s'était fait chérir, reine sans États ni couronne, mère désolée, orpheline, à peu près veuve, oubliée, abandonnée...
Toutes ces idées me saisissaient au cœur en entrant dans l'église. C'était bien, il me semble, un sujet d'inspiration pour l'organiste ; mais cet homme n'est pas un homme ! Il avait tiré le registre des petites flûtes et jouait de j^etits airs gais qui ressemblaient assez au gazouillement des roitelels dans les beaux jours d'hiver.
0 Italiens, misérables que vous êtes, singes, orangs-outangs, pantins toujours ricanants, qui faites des opéras comme dlux de Bellini, de Pacini, de Rossini, de Vaccaï, de Mercadante, qui jouez des airs gais aux funérailles du neveu du grand homme, et qui. pour un paolo...!
C'est deux jours après et dans une telle disposition d'es
prit que j'ai reçu la lettre de madame X..., la lettre oij elle m'annonçait que sa fille se mariait !... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence! Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment toute cette affaire avait commencé; et moi je sais que je suis parti de Paris, portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien; on m'appelait : « Mon gendre », etc., ... et, dans cette lettre étonnante, madame X... me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui ayais faite de la main de sa fille; elle m'engage beaucoup à ne pas me tuer^ la bonne âme!
Oh! si je m'étais trouvé seulement de cent cinquante lieues plus près! Mais, brisons là; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide et dégoû tante ignoblerie. J'}^ suis depuis onze jours, et j'y reste à cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve de correspondre rapidement avec ma famille. Mes sœurs m'écrivent tous les deux jours; leur indignation et celle de mes parents est au comble.
Me voilà rétabli, je mange comme à l'ordinaire; j'ai demeuré longtemps sans pouvoir avaler autre chose que des oranges. Enfin, je suis sauvé, ils sont sauvés ; je reviens à la vie avec délices, je me jette dans les bras de la musique et sens plus vivement que jamais le bonheur d'avoir des amis. Je vous prie tous, Richard, Gounet, ^ard, Desmarest, Hiller, écrivez-moi chacun isolément une lettre. Je ne passe pas la frontière; Vernet m'a rappelé hier qu'il était encore temps et que ma pension n'était pas perdue. Je lui
ai écrit que je m'engageais sur V honneur à ne pas sortir d'Ualie ; j'ai profité d'un bon moment pour me lier ainsi. J'avais de bonnes raisons pour le faire.
Gounet, mademoiselle Vernet a chanté vos mélodies, et a trouvé que la poésie en était pleine de grâce et de fraîcheur.
Le théâtre allemand est-il ouvert? et Paganini ?... et Euryanthe ?... Ce misérable Castil-Blaze a encore mutilé cette partition en, lui ajoutant des membres étrangers. Et la Symphonie avec chœurs de Beethoven, parlez-moi donc de tout cela.
Girard, allez- vous monter IjMgénie en Aulide?... Oh! à propos, je vous prie de me pardonner, j'ai perdu votre lettre pour une dame romaine; j'espère qu'elle n'était pas importante. Desmarest, que fait-on à l'Opéra ?. . . Hiller, votre concert ne s'est donc pas donné?... Et toi, Richard, comment se fait-il que j'aie vu dans les journaux Loëve-Weimar cité comme traducteur de la Symphonie de Beethoven?... Cela me confond. Dites-moi, Gounet, Auguste le nouveau marié est-il heureux en ménage?... Mon cher Sichel, les malades donnent-ils?...
J'ai un appartement délicieux dont les fenêtres donnent sur la mer. Je suis tout accoutumé au continuel râlement des vagues; le matin, quand j'ouyre ma fenêtre, c'est superbe de voir ces crêtes accourir comme la crinière ondoyante d'une troupe de chevaux blancs. Je m'endors au bruit de l'artillerie des ondes, battant en brèche le rocher sur lequel est bâtie ma maison.
Nice, par sa position, est une petite ville vraiment charmante; fraîches et rosées sont la mer et les montagnes. Je fais quelquefois, au risque de me rompre les membres, des
excursions dans les rochers ; j'ai découvert l'autre jour les ruines d'une tour bâtie sur le bord du précipice; il y a une petite place devant, je m'y étends au soleil et je vois arriver au large de lointains vaisseaux, je compte les barques de pêcheurs et j'admire ces petits sentiers rayonnants et dorés ^ qui (à ce que dit M. Moore) doivent conduire à quelque île « heureuse et paisible ». C'est, parbleu ! en nature le sujet de la lithographie de nos mélodies ; Gounet, c'est tout à fait cela. A propos de lithographie, ils ont fait mon portrait à Rome; il ne vaut rien; mais un sculpteur a fait ma médaille, et ort ressemblante, en plâtre de demi-grandeur.
Allons, en voilà assez, je pense. J'attends vos lettres au plus tôt. Je demeure : H. B., chez madame veuve Pical, maison Cherici, consul de Naples, aux Ponchettes, Nice-Maritime.
Adieu tous ! adieu mille fois !
Votre affectionné et sincère ami.
P.- S. — Mille choses à Pixis, à Sina, à Schlesinger, à Séghers, à M. Habeneck, à Turbri, à Urhan.
J'ai presque terminé l'ouverture du Roi Lear; je n'ai plus que l'instrumentation à achever. Je vais beaucoup travailler.
A FERDINAND HILLER
Rome, M septembre 1831 Mon cher ami.
J'ai reçu votre lettre dans les montagnes de Subiaco, longtemps après qu'elle était arrivée à Rome ; encore l'aiu
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rais-je attendue bien davantage, si un sculpteur de l'Académie ne l'eut apportée. Je ne pouvais concevoir votre silence, je ne vous croyais pas paresseux. Bon, bon, assez ! Étesvous toujours dans votre ermitage du bois de Boulogne ? Je vais retourner dans le mien à Subiaco ; rien ne me plaît tant que cette vie vagabonde dans les bois et les rochers, avec ces paysans pleins de bonhomie, dormant le jour au bord du torrent, et le soir dansant la saltarelle avec les hommes et les femmes habitués de notre cabaret. Je fais leur bonheur par ma guitare; ils ne dansaient avant moi qu'au son du tambour de basque, ils sont ravis de ce mélodieux instrument. J'y retourne pour échappera l'ennui qui me tue ici. Pendant quelques jours, je suis venu à bout de le surmonter en allant à la chasse; je partais de Rome à minuit pour me trouver sur les lieux au point du jour; je m'éreintais, je mourais de soif et de faim, mais je ne m'ennuyais plus. La dernière fois, j'ai tué seize cailles, sept oiseaux aquatiques, un grand serpent et un porc-épic.
La campagne des environs de Rome est si sévère et si majestueuse, le soir surtout ! Toutes les ruines de palais, de temples éclairés par le soleil couchant, sur un sol nu comme la main, sans arbres, creusé de profonds ravins, forment le tableau le plus pittoresque eL le plus sombre. Le njatin, j'ai déjeuné sur une vieille citerne ou tombeau étrusque ; j'ai dormi à midi dans le temple de Bacchus, mais je n'avais que de l'eau pour lui faire des libations; j'espère que le vainqueur du Gange me pardonnera celte offrande indigne de lui !
Eh bien, vous avez donc eu la complaisance de vous nantir de ma médaille et de quelques brimborions d'or?
Ainsi, comme tout cela vaut près de deux cents francs, si je meurs du choléra avant de retourner en France, ma petite dette d'argent sera payée. En a-t-on bien peur à Paris de ce fameux choléra?...
Mendelssohn est-il arrivé?... C'est un talent énorme, extraordinaire, superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de camaraderie en en parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma musique. Dites-lui mille choses de ma part ; il a un caractère tout virginal, il a encore des croyances ; il est un peu froid dans ses relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup.
AU MEME
Rome, 8 décembre -1831.
Mon cher Hiller,
Quoique vous soyez un paresseux, un drôle, un vilain, comment n'avez-vous pas honte de me laisser sans signe de vie de voire part, sans réponse à ma dernière lettre? (Ma foi, j'ai oublié la conclusion de mon quoique!)
Enfin, n'importe, j'arrive de Naples il y a un mois ; j'ai fait le voyage à pied à travers les montagnes, les bois, les rochers, sans guide, excepté le dernier jour pour arriver à Subiaco', mon village chéri. Il serait trop long de vous parler des torrents de sensations magiques que m'ont fait
D'hECTOR BERLIOZ. 89
éprouver Naples, le Vésuve, Pompéi, la mer, les îles, nous parlerons de tout cela. Ce qui vaut beaucoup mieux, c'est que je serai à Paris peut-être plus tôt que vous ne pensez, mais certainement plus tôt que notre directeur ne pense.
Allons donc, voilà un succès! Robert le Diable a fait merveilles. Allez, je vous prie, de ma part, chez M. Meyerbeer lui faire mon sincère compliment, ou du moins l'assurer de la joie vive que m'a fait éprouver la réussite brillante de son grand ouvrage. J'en ai passé une nuit blanche après la lecture des journaux. Le sang me bout dans les veines. Cinq cent mille malédictions! faut-il que je sois ici claquemuré, dans ce pays morne et antimusical, pendant qu'à Paris on joue la Symphonie avec chœurs^ Euryanthe et Robert^ et pendant que les ouvriers de Lyon s'amusent comme des diables! Je me serais peut-être trouvé à Lyon aussi, et j'en aurais pris ma part. Cependant il paraît que les Anglais de Bristol se sont encore mieux amusés; du moins leur ouvrage a fait bien plus d'impression: cela avait plus de caractère.
Seriez-vous capable de marcher contre ces pauvres diables, dont le tour de jouir de la vie vient seulement d'arriver? Ce serait bien mal à vous, de toutes manières. Parlons d'affaires. Veuillez aller trouver M. Réty au Conservatoire et lui demander de prendre dans ma musique la Cantate de la Mort d'Orphée. Je la lui avais demandée, mais Prévost, qui devait l'apporter, paraît ne pas devoir venir. Vous la prendrez donc et vous me ferez copier sur papier à lettre la dernière page de la partition, Vadagio con tremulandi, qui succède à la Bacchanale; puis vous le mettrez sous enveloppe à la poste. J'en ai besoin absolument.
Adieu! si vous me faites attendre une réponse, je vous voue à la Providence.
AU MEME
Rome, i«r janvier 1832.
Ah I vous ne m'aviez pas écrit parce que vous vous êtes mis dans vos meubles! voilà une exquise raison! 11 valait mieux me dire : k parce que je suis à Paris, et qu'à Paris on oublie le reste du monde ». — Enfin, n'en parlons plus ; je pense que vous aurez reçu la petite lettre que j'ai envoyée pour vous à Schlesinger, ne sachant pas votre adresse, et que vous ne me ferez pas attendre le petit morceau que je vous prie de me faire parvenir. J'avais vu un compte rendu dans le Globe, qui vous a fait un assez bon article, mezzo philanthropico-mystique, et qui prétend que vous sortez du Conservatoire de Paris. Je n'ai rien vu dans les autres journaux ; M... était sans doute trop occupé à décrire quelque nouvelle roulade ou trille de madame Malibran, ou à expliquer l'accord d'un second et d'un troisième cor dans Robert le Diable, pour s'amuser à une vétille comme votre concert...
Nous aurions été bien flattés de voir le jugement que ce gigot fondant aurait laissé tomber du haut de sa succulence sur vos nouvelles productions. 11 comprend si bien la poésie de l'art, ce Falstafif!... Patience, je lui ai taillé des croupières
(comme on dit en Daiiphiné) dans un certain ouvrage dont je vous prie de ne pas parler et dans lequel j'ai lâché l'écluse à quelques-uns des torrents d'amertume que mon cœur contenait à grande peine. Cela fera, au jour de l'exé' cution, l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique. Je ne vous en avais rien dit, parce que vous savez que je n'aime pas à vous parler de ce que je fais, jusqu'au moment de la mise au monde de l'ouvrage. Ce n'est pas, comme vous me faites l'amitié de le supposer, parce que j'ai peur que vous ne me fassiez un vol intellectuel (gros scélérat ! !), mais bien parce que je veux suivre tout droit le chemin de mon caprice, de ma fantaisie, dût-il me conduire dans quelque bourbier obscur, et que l'impression bonne ou mauvaise, produite sur vous par des épreuves anticipées de l'ouvrage, se reflétant sur moi;, me distrairait en mal de ma première direction, ou ralentirait l'élan de ma course. Voila!
Vous voulez savoir ce que j'ai fait depuis mon arrivée en Italie; 1^ ouverture du Roi Lear (à Nice) ; 2» ouverture de7îo&- Roij, Mac Gregàr (esquissée à Nice, et que j'ai eu la bêtise de montrer à Mendelssohn, à mon corps défendant, avant qu'il y en eût la dixième partie de fixée). Je l'ai finie et instrumentée aux montagnes de Subiaco ; 3'^ Mélologue en six parties^ paroles et musique; composé par monts et par vaux en revenant de Nice, et achevé à Rome. Puis, quelques morceaux vocaux, détachés, avec et sans accompagnement : i° un chœur d'anges pour les fêtes de Noël ; 2« un chœur de toutes les voix, improvisé (comme on improvise) au milieu des brouillards, en allant à Naples, sur quatre vers que je fis pour prier le soleil de se montrer ; 3<^ un autre chœur sur quelques mots de Moore avec
accompagnement de sept instruments à vent; composé à Rome, un jour que je mourais du spleen, et intitulé : ce Psalmodie pour ceux qui ont beaucoup souffert et dont Vâme est triste jusqu'à la mort, »
Voila tout.
A présent, je ne fais que copier des parties et écrire un grand article sur l'état actuel de la musique en Italie, qui m'a été demandé de Paris pour la Revue européenne ; si vous le lisez, vous le verrez sans doute d'ici à deux mois; le journal n'étant que mensuel, cela ne paraîtra pas plus tôt... Eh bien, oui, je suis allé à Naples, c'est superbe; j'en suis revenu à pied, ce que vous savez déjà, en traversant jusqu'à Subiaco les montagnes des frontières, couchant dans des repaires ou capitales de bandits, dévoré de puces, et mangeant des raisins volés ou achetés le long de la route pendant le jour, et, le soir, des œufs, du pain et des raisins ; après deux jours de repos à Subiaco, où j'ai trouvé un de mes camarades de l'Académie qui m'a prêté une chemise dont j'avais grand besoin, je suis parti, toujours à pied, pour Tivoli, et de là à Rome.
Voila encore.
Mille choses à Mendelssohn, dont nous parlons bien souvent chez M. Horace. Madame Fould m'a fait entendre dernièrement, chez elle, la symphonie qu'il fit exécuter à Londres, et qu'il a dérangée pour violon, basse et piano à quatre mains. Le premier morceau est superbe, l'adagio ne m'est pas resté bien net dans la tête, l'intermezzo est frais et piquant ; le final, entremêlé de fugue, je l'abomine. Je ne puis pas comprendre qu'un pareil talent puisse se faire tisserand de notes dans certains cas comme il l'a fait, mais
lui le comprend. C'est toujours la même histoire; il n'y a pas de beau absolu, et je trouve que vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec Mendelssohn.
Youlez-vous prouver à quelqu'un qu'il a tort d'être impressionné de telle manière plutôt que de telle autre? . . . Il n'y a pas plus de tort réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu : tout n'est que relation ou convention. Je suis sot de vous dire cela, je pense bien que vous n'en êtes plus à avoir encore les idées contraires : ce sont de vieux lambeaux de langes que vous devez avoir secoués à présent pour jamais.
Vous avez (toujours suivant moi) bien fait de conserver votre adagio et de le mettre en ut; ce morceau-là est plein de délicatesse. 11 paraît que vous n'avez pas écrit de menuet, j'en suis charmé; il n'en faut plus, on a usé cela.
Je relis votre lettre: Comment! si j'irai en Allemagne? — Êtes-vous fou ? Certainement ; je passerai à Wesserling voir Th. Schlôsser, puis à Francfort si vous y êtes, puis enfin à Berlin. Mais auparavant je passerai à Paris lâcher deux ou trois bordées musicales à la fin de l'année. Je partirai de Rome dans trois mois et m'arrangerai de manière à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera un peu d'argent. Mais je ne dis pas cela à M. Horace, auquel je serai obligé de faire un conte, un mensonge bien serré pour pouvoir m'évader.
Dieu vous soit en aide!
Mes amitiés à Gounet, mais sans impiétés, parce que cela l'oppresse, ce qui est contre ma volonté bien nette. Je lui souhaite, pour son nouvel an, une augmentation d'ap-
94 CORRESPONDANGE INÉDITE
pointements, de grade, d'argent, d'honneurs, et une indifférence radicale pour la politique. — Pour tous les autres, comme ils ne m'ont pas donné signe de vie, je leur souhaite une plume bien taillée et un peu moins de paresse à s'en servir.
XH.
AU MEME
Rome, 16 mars -1832.
Éhl oui, damnation, il y a de quoi être en colère!
Qui diable vous empêche de mettre la main à la plume? Yous voilà bien avancé ! Par un retard inouï de la poste, je reçois à l'instant votre lettre datée du 17 février; elle a mis un mois pour m'arriver. Je suis malade, toujours du gracieux mal de gorge qui me tuera si je lui en laisse le temps; je me précipite hors de mon lit, après avoir lu votre lettre, pour y répondre. Je ne sais si ma réponse sera assez tôt à Paris ; dans tous les cas, je vous adresse un mot chez votre père, à Francfort*
En fait d'argent, je puis, je le croîs, vous payer cet été, à moins que M. Horace ne s'oppose à ce que je touche ma pension en bloc en quittant Rome; mais voilà qui vaut mieux : vous avez le paquet qu'on vous a adressé, ouvrez- le, je vous y autorise. Seul et discret, prenez ma médaille qui doit y être et vendez-la chez le changeur du passage des Panoramas ; elle vaut deux cents francs, peut-être plus. Dépê-
d'HECTOR BERLIOZ. 95
chez-vous et écrivez-moi tout de suite à Florence , poste restante ; je pars le 1^^ mai de Rome.
Vous quittez donc Paris ! Mendelssohn aussi ! Quand j'arriverai, je n'y trouverai personne ; je m'étais accoutumé à l'idée de cette réunion; j'y retomberai dans une solitude musicale que mes autres amis ne pourront combler ! Quand je dis mes autres^ je devrais dire mon autre; car, excepté le bon Gounet, il n'y a rien. Cela me fait mal dans le cœur; notre fleur s'effeuille, je suis disposé plus que jamais aux affections tristes, et j'ai la bêtise d'en pleurer* Où voulez-vous que je vous retrouve!... je n'entrerai en Alle-^ magne qu'en 1833. Je ne peux pas me mettre à votre poursuite^ car ce serait une raison pour ne pas vous atteindre. Et puisque votre plume est si lourde pour vous, je ne dois guère compter sur des nouvelles de vos voyages. Eh bien, allez, ce n'est qu'une continuation de la même charge; voyons comment nous la supporterons!
Je remercie Mendelssohn de son souvenir et de ses quelques lignes; les sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus en moi aujourd'hui pour que je l'essaie. Je reviens encore des montagnes oii j'ai passé dix jours de vagabondage dans la neige et la glace, mon fusil à la main. Sans ma damnée gorge, j'y serais déjà retourné. J'en ai rapporté entre autres choses une petite orientale de Hugo i, pour une voix et piano. Ce petit morceau a un succès incroyable; on en prend des copies partout, chez M. Horace, chez madame Fould, chez l'ambassadeur, chez des Français de leur connaissance, etc.;