‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz-1819-1863Chapitre 52 sur 88 · Dans la scène intitulée : Tristesse de Roméo · texte numérisé non relu

Dans la scène intitulée : Tristesse de Roméo

Veux-tu me rendre encore un service ?

Va chez Amyot, libraire, rue de la Paix, et chez Charpentier, rue de Lille, demander s'il leur conviendrait à l'un on à l'autre de publier un fort volume in 8° de 450 à oOO pages, de moi, très drôle, très mordant, très varié, intitulé les Contes de V orchestre. Ce sont des nouvelles, historiettes, contes, romans, coups de fouet, critiques et discussions, où la musique ne prend part qu'épisodiquement et non théoriquement, des biographies, des dialogues soutenus, lus, racontés, par les musiciens d'un orchestre anonyme, jjendant la représentation des mauvais opéras. Ils ne s'occupent sérieusement de leur partie que lorsqu'on joue un chefd'œuvre. L'ouvrage est ainsi divisé en soii^ées ; la plupart de ces soirées sont littéraires et commencent par ces mots : On joue un opéra français ou italien ou allemand très plat; les tambours et la grosse caisse s'occupent de leur affaire, le reste de l'orchestre écoute tel ou tel lecteur ou orateur, etc.

Lorsqu'une soirée commence par ces mots : On joue Don Juan, ou Lphigénie en Tauride, ou le Barbier, ou la Vestale, ou Fidelio, l'orchestre plein de zèle fait son devoir et personne ne lit ni ne parle. La soirée ne contient rien que quelques mots sur l'exécution du chef-d'œuvre.

Tu conçois que ces soirées sont rares et que les autres donnent lieu à mille sanglantes ironies, facéties ; sans compter les nouvelles d'un intérêt purement romanesque. Je termine ce livre; vois si tu peux lui trouver un éditeur. Adieu, mille amitiés.

LVIl. •

AU MEME

Londres, 22 mai 1852.

Mon cher d'Ortigue,

Je te prie d'excuser mon relard à te répondre. J'ai été tout à fait absorbé ces jours-ci par la terminaison de mon livre. 11 est fini et je le lime, frotte et regratte en ce moment.

Je n'ai rien écrit à M. Bertin; tu ne m'as ^ms demandé de lettre pour lui; au contraire, ta recommandation expresse était de ne lui point parler de l'affaire d'argent. Je ne doutais pas qu'elle ne se terminât comme nous l'espérions tous les deux.

Tu me parles des frais de nos concerts ici; ils sont énormes, en effet, et les entrepreneurs perdent comme tous ceux de toutes les institutions musicales de Londres, cette année. Mais ils savaient d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère, que, dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public (cependant n'en dis rien aux Français) de la dépense occasionnée par les répétitions de la symphonie avec chœurs de Beethoven, dépense qui a absorbé plus d'un tiers de la souscription (abonnement).

Néanmoins, il considère ces frais comme des frais de pre-

mier établissement et son intention est toujours de continuer l'an prochain, en se débarrassant toutefois d'un individu intéressé dans l'entreprise et qui nous gêne. Je te dirai cela en détail à mon retour.

La symphonie avec chœurs qui n'avait jamais pu bien marcher ici, a produit un effet miraculeux, et j'ai eu un succès de conducteur très grand. On m'a rappelé après la première partie du concert. C'était un tel événement que bien des gens doutaient que nous vinssions à bout à notre honneur de cette œuvre terrible et merveilleuse. Dans la même soirée, mademoiselle Clauss a joué le concerto en sol mineur de Mendelssohn avec une pureté de style, une expression et un fini admirables. Cette enfant est maintenant considérée à Londres comme la première inaniste musicienne de l'époque, en dépit des intrigues de... Ne manque pas de parler de mademoiselle Clauss et de la symphonie de Beethoven dans ton prochain feuilleton.

Je te remercie mille fois de tes démarches auprès des libraires. Si tu en as le temps, essaye encore auprès de quelque autre. Et, en "passant, revois Amyot pour lui dire que je lui répondrai à mon retour et lui demander s'il consentirait à faire des illustrations pour mon livre. Il y a une foule de sujets de dessins, vignettes, etc., qui donneraient à l'œuvre beaucoup de piquant. Sache aussi de lui combien d'exemplaires il me donnerait et à combien il tirerait la première édition si je me voyais obligé de la lui céder pour rien.

Je n'ai pas compris ta phrase : « Gounod, imr déférence pour son futur beau-père, a cru devoir parer les coups portés à l'école romantique ». En quoi"cette école concerne-

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t-elle Zimmermann? et comment Gounod a-t-il besoin de considérations étrangères pour la défendre?...

Écris-moi dès que tu le pourras. Je vais commencer les répétitions de notre cinquième concert où je n'aurai qu'une ouverture. Au sixième, on jouera les deux premiers actes de Faust.

Mille amitiés.

AU MEME

. ~ Londres, samedi ^2 juin LI832].

Mon cher ami, je ne t'écris que trois lignes pour te dire que notre dernier concert a eu lieu mercredi dernier avec un succès extravagant, une foule immense et une grosse recette. J'ai été rappelé quatre ou cinq fois. Deux morceaux de Faust ont été bissés avec des cris et des trépignements; les journaux anglais déclarent qu'on n'a pas d'exemple à Londres d'un succès musical de cette violence. Enfin, c'est mirobolant. Après le chœur des Sylphes, on m'a jeté une couronne; il y a donc à ce succès lauriers, comme disent les guerriers, chênes et toutes les herbes de la Saint-Jean. Je voulais partir hier et ensuite demain. Et je reste encore quelques jours pourtant, à moins que je ne me débarrasse plus tôt que je ne l'espère des dernières affaires, visites, dîners, lettres de remerciements, etc., etc.^ Pourtant ce séjour prolongé m'inquiète sous le rapport

iiiiancier. J'ai tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s'y trouve maintenant, etc., que le luxe d'habiter Londres quand je n'y ai plus rien à faire m'écraserait. A vrai dire, ce n'est pas tout à fait du luxe ; car il m'est, au fond, désavantageux de quitter l'Angleterre au moment où j'aurais, tant de choses à y voir venir.

Un amateur naïf de Birmingham qui regrettait dernièrement de n'avoir pas pu m'engager cette année pour diriger le festival de sa province, disait :

— C'est bien malheureux pour nous, car il paraît que M. Berlioz est encore supérieur à M. Costa.

Je vais bien regretter mon magnifique orchestre, et le chœur. Quelles belles voix de femmes! J'aurais voulu que tu entendisses la symphonie avec chœurs de Beethoven que nous avons donnée pour la seconde fois mercredi dernier !... Vraiment, l'ensemble de tout cela dans cette salle immense d'Exeter Hall était grandiose et imposant.

Je vais maintenant bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit laissée à remplir dans notre cher pays.

Je vais, je crois, terminer ici demain un arrangement pour la publication en anglais de mon livre. C'est Mitchell qui s'en chargera.:.

Madame Moulin m'annonce une commission pour toi ; je m'en chargerai. C'est d'un paletot qu'il s'agit et je l'endosserai pour que la douane n'ait rien à y voir.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, 19 décembre 1852.

Mon cher Morel,

Vous auriez le droit de m'adresser de vifs reproches sur la longue interruption de notre correspondance et pourtant vous me les épargnez !... Je reconnais bien là votre bonté ordinaire. Si quelque chose peut atténuer mes torts, c'est la certitude que j'ai, moi, de l'intention où j'étais de vous écrire après-demain. Eh bien je vous écris ce soir en rentrant d'un concert de la nouvelle Société symphonique organisée par Aristide Farrenc, concert dans lequel on a eu l'heureuse et audacieuse idée de nous faire entendre une symphonie de Haydn.

Vous voyez maintenant combien le besoin de cette société devait être vif et impérieux chez les amateurs parisiens!... Oui, j'ai grande envie de dormir et pourtant je vous écris tout de suite, pour vous assurer que j'ai ressenti une grande joie en apprenant votre tardive nomination.

Je m'étais depuis un an fait le flatteur de Balton pour l'exciter à sévir contre vos obstacles ; car il avait vu et il n'avait pas encore vaincu. Heureusement, il était presque aussi indigné que moi, et je n'ai pas eu besoin de descendre à des flatteries excessives. Enfin, vous voilà à peu près tranquille sinon bien portant!... Je vous cherche bien souvent au café Cardinal, et je ne conçois pas pourquoi on

y déjeune sans vous. Mais vous me faites espérer votre visite et un deuxième quatuor. J'aurais de longues pages à barbouiller pour vous donner tous les détails des affaires de Weimar et de Londres et de Paris.

Je vous dirai seulement que cette petite excursion en Allemagne a été la plus charmante que j'aie jamais faite dans ce pays-là. Ils m'ont comblé, gâté, embrassé, grisé (dans le sens moral). Tout cet orchestre, tous ces chanteurs, acteurs, comédiens, tragédiens, directeurs, intendants réunis au dîner de l'hôtel de ville la nuit de mon départ, représentaient un ordre d'idées et de sentiments qu'on ne soupçonne pas en France. J'ai fini par pleurer comme deux douzaines de veaux, en songeant à ce que ce même Benvenuto m'a valu de chagrins à Paris. Cet excellent Liszt a été adorable de bonté, d'abnégation, de zèle, de dévouement. La famille ducale m'a comblé de toutes façons. Les jeunes princesses de Prusse ont été d'une grâce ravissante, elles ont eu des mots... surtout sur Roméo et Juliette, que nous avons exécuté en entier avec un chœur superbe de cent vingt voix. Puis le bouillant Griepenkerl, qui était venu de Brunswick et qui a oublié le peu de français qu'il savait, m'a dit, après la première représentation de Benvenuto, en m'embrassant avec fureur : E pur si muove, mon cher ! e pur si miiovs ! J'ai retouché quelques petites choses dans la partition, et arrangé le livret de manière à ce qu'il marche bien maintenant. On s'occupe de le traduire en italien.

Mais tout cela- ne doit pas me faire oublier nos grandes solennités de Londres!... 11 fallait voir cet immense public d'Exeter Hall , lancé après les morceaux de Roméo

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et de Faust!... et ces hourras de notre grand orchestre î... ah! je vous ai bien souvent cherché, le soir, en rentrant, quand nous soupions avec ces Anglais, enthousiastes réels, aa rhum, au vin de Champagne glacés. Quel singulier, mais quel grand peuple! il comprend tout ! ou du moins on y trouve des gens pour tout comprendre.

Eh bien, Beale, après m'avoir prévenu, il y a un mois, que j'allais recevoir mon engagement pour la saison prochaine, m'écrit il y a huit jours, qu'il vient de donner sa démission du Comité, parce ^que l'un de mes chefs d'orchestre a trouvé le moyen d'obtenir qu'on ne m'engageât pas, 11 a été tellement berné l'an dernier par les artistes, par le public et par la presse, qu'il veut l'an prochain, dit-il, prendre sa revanche en se choisissant un partenaire moins incommode. Il veut faire engager le vieux Spohr. Je ne pouvais pourtant pas, pour être agréable à ce monsieur, conduire en dépit du bon sens, c'est-à-dire comme il conduisait lui-même. Il ne veut qu'un borgne ou un aveugle pour associé et je ne portais pas même de lunettes.

Ceci est fatal;... mais ni moi ni nos amis de Londres, nous n'y pouvons rien. On m e^ parle maintenant d'autres projets, toujours pour l'Angleterre; ce sera bientôt décidé. Ici rien, toujours rien. Le Te Deum est en l'air, on en parle^; mais l'empereur ne veut pas dire un mot. Il renvoie sa décision à trois ou quatre mois. 11 e:st même question pour moi de sa chapelle. Je laisse faire et dire, et je ne crois à rien. Je connais trop mon pa^'S et mon monde. Mon livre des Soirées de Vorchestre réussit; on en parle beaucoup. Je vais vous l'envoyer.

Mille amitiés à Lecourt. Oh ! comme il aurait ri, bu et

blagué à Weimar, s'il y fût venu!... Nous avions du monde de tous les environs, de Leipzig, de léna, de Brunswick, de Hanovre, d'Erfurth, d'Eisenach, de Dresde même, et jusqu'à Chorley qui élait venu de Londres. Celui-là aime Benvenuto et ne comprend rien à Bornéo ! qu'y faire? Certes non, le pauvre M*** n'a pas pu vous remplacer au Bequiem !. . . Adieu, mon cher Morel; il est une heure du matin et ma bougie est finie.

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