A M. ERNEST REYER
Tienne^ il décembre [^866]. •
Mon cher Reyer,
Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit depuis hier; je n'en pouvais plus.
La Damnation de Faust a été exécutée hier dans la vaste salle de la Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire tous les rappels, les bis, les pleurs, les fleurs, les applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part.
J'avais 300 choristes et i 50 instrumentistes ; une' charmante Marguerite, mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris, et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer : tous les trois du grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite, supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus. Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et le Ciel ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs. Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien chantée par mademoiselle Bettleim.
Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs. Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes chœurs. Quelles voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par le directeur de la Société des amis de la musique, Herbeck, un chef d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter en entier mon ouvrage.
Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre, sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'Harold.
Que vous dirai-je ? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut me pardonner si je vous en parle si lon-^ guement. Il était venu des auditeurs de Munich et de Leipzig.
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Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh ! comme il a dit l'air dans la chambre de Marguerite et surtout la phrase: « Que j'aime ce silence! »
Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par cœur. Le Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors ! Qu'il se renferme dans son ancien répertoire !
Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré cette algarade.
Adieu ; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger Roméo et Juliette; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois.
A M. FERDINAND HILLER
Paris, 12 janvier i867.
Mon cher Hiller,
Vous serait-il possible, pour que je ne me présente pas au public de Cologne seulement avec de la musique instrumentale, de placer dans le programme du 26 février, un duo nocturne pour deux femmes (un soprano et un contralto). Ce petit morceau de Béatrice et Bénédict a fait partout un grand effet ; il n'est pas difficile ; il faudrait que les cantatrices fussent des oies, pour ne pas chanter cela convena-
blemént. Il est vrai que nous rencontrons souvent de pareils volatiles. Mais voyez s'il y aurait moyen de trouver dans votre cercle musical les deux chanteuses capables de cet effort. Je vous enverrais alors les exemplaires du duo, avec paroles allemandes, et je porterais ensuite moi-même les parties d'orchestre. Si vous trouvez la chose imprudente ou seulement difficile, qu'il n'en soit pas question. J'attends votre réponse.
Dîtes-moi aussi à quelle époque précise je devrai me trouver à Cologne, et combien vous me donnerez de répétitions pour la Symphonie. Le duo pourra aller avec une seule, si les chanteuse's savent bien leur affaire.
J'irai loger à l'hôtel Royal, où je suis déjà descendu plusieurs fois. Je serai ainsi bien plus libre de rester couché tant qu'il me plaira; car je suis un des hommes les plus couchés qui existent. Il est vrai que j'existe bien peu. Malgré les joies musicales du séjour, ce voyage à Vienne et les nombreuses répétitions que j'ai dû y faire m'ont exténué et à moitié tué. Les médecins homœopathes ou allopathes, pas plus que ceux qui soignent leurs patients par l'une ou l'autre méthode (à la volonté des personnes), les docteurs à double détente n'y peuvent rien. Je tâchera pourtant] d'être un peu mieux portant pour aller vous voir; sinon, je serai bien insupportable.
AU MÊME
Paris, 8 février 1867.
Mon cher Hiller,
Vous êtes le plus excellent camarade que l'on puisse trouver. Je ferai ce que vous me dites : je vais tâcher d'acquérir quelques forces, et, le 23 de ce mois, je partirai pour Cologne, où je serai à l'hôtel Royal le soir. Mais ne me retenez pas des chambres, comme vous dites, une petite chambre me suffira. Si j'étais incapable de me mettre en route, je vous enverrais les parties d'orchestre du duo, et vous en seriez quitte pour conduire le tout. Vous me parlez comme les médecins : « C'est une névralgie ». Ainsi, madame Sand ayant fait remarquer à son jardinier qu'un mur de son jardin s'était écroulé: « Oh! ce n'est rien, madame, lui répondit-il, c'est la gelée qui en est cause. — Oui, mais il faut le faire rebâtir. — Oh ! ce n'est rien, c'est la gelée. — Je ne dis pas non, mais il est à terre. — Ne vous tourmentez pas, madame, c'est la gelée. »
Tâchez que votre jeune soprano ne me fasse pas le stu-
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que les cantatrices pour avoir de pareilles idées, A bientôt; je ne puis plus écrire, je vais me recoucher.
CXLYI.
A MADAME DAMCKE, A MONTREUX (sUISSE).
Paris. Je ne sais pas le quantième.
[24 septembre 1867].
Chère madame Damcke,
Je vous eusse bien écrit depuis mon retour, mais je ne savais pas où adresser ma lettre. Je vous remercie donc doublement de la vôtre.
Voici ma réponse laconique : je suis toujours malade.
Arrivé à Néris, j'ai pris cinq bains; au cinquième, le médecin en m'entendant parler et me tâtant le pouls: « Sortez vite, s'est-il écrié, les eaux vous sont contraires ; vous allez avoir une laryngite; il faut vous en aller en un lieu où vous soignerez bien votre gorge; diable! ce n'est pas une chose légère! »
Je suis parti, le soir même. J'ai failli étouffer en chemin de fer dans une quinte de toux. Puis je suis arrivé à Vienne où mes nièces m'ont comblé de soins. J'étais presque toujours couché. Enfin, la voix naturelle m'est à peu près revenue, le mal de gorge a fui ; mais ma névralgie aussi est revenue, plus féroce que jamais.
On m'a fait rester à Vienne un mois, parce que l'aînée de mes nièces se mariait et qu'elle me voulait pour témoin.
Elle a épousé un chef de bataillon, charmant sous tous les rapports; sans quoi je n'eusse pas témoigné. Après le
d'hector beblioz. 339
dîner de noces, ils sont partis pour un long voyage dans le sud de la France ; sans quoi encore je n'eusse pas témoigné.
Nous étions trente- deux gens de la noce, venus de tous les coins de la famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint- Geoire, etc., etc. ; nous nous sommes tous retrouvés là, moins ww, hélas ! . . .
C'est le plus vieux que j'ai eu le plus de plaisir à revoir ; mon oncle le colonel, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Nous avons bien pleuré en nous revoyant : il semblait honteux de vivre...; je le suis bien davantage.
Me voilà à Paris maintenant, presque toujours couché comme à Vienne. Et dernièrement, la grande-duchesse Hélène de Russie m'a fait entortiller pour aller à Saint- Pétersbourg ; elle a voulu me voir, et enfin j'ai consenti. Je partirai le 15 novembre pour aller diriger six concerts du Conservatoire, dont un de ma musique.
La princesse paye mon voyage, aller et retour, met une de ses voitures à ma disposition, me loge chez elle au palais Michel et me donne quinze mille francs. Au moins, si j'en meurs , je saurai que cela en valait la peine.
J'ai écrit à votre mari, l'autre jour, une lettre que je n'ai pas envoyée, faute d'adresse, pour lui demander si je ne lui ai pas prêté ma belle partition d'Orphée de Leipzig. Je ne puis plus la trouver; je suis allé chez Heller, je lui ai laissé ma carte; je n'ai point de ses nouvelles.
Adieu, madame; je vous serre la main en vou& envoyant à tous les deux mille amitiés.
340 CORRESPQNDANCE INÉDITE
A M. ET MADAME MASSART
Paris, 4 octobre 1867.
Eh bien, oui, je vais en Russie. La grande-duchesse Hélène était ici il y a quelques jours et m'a fait faire des propositions que, après un peu d'hésitation et de l'avis de tous mes amis, j'ai acceptées. Il s'agit d'aller, à la fin de novembre, diriger, à Saint-Pétersbourg, six concerts du Conservatoire, dont cinq formés des chefs-d'œuvre des grands maîtres et un composé exclusivement de mes partitions.
Elle me loge chez elle, au palais Michel, me fournit une de ses voitures, paye mon voyage, aller et retour, et me donne quinze mille francs. Je serai exténué -de fatigue, malade comme je suis; mais, si je meurs, nous le verrons bien. Venez donc aussi; je vous ferai jouer votre jovial concerto de clavecin en ré mineur de S. Bach et nous rirons d'une belle manière.
Adieu; mille amitiés pour tous les deux; j'irais bien chez vous dans les beaux jours que vous passez à Yillerville, mais je vous avoue que cela me paraît d'une indiscrétion révoltante.
Ma belle-mère vous remercie de votre souvenir. A vous.
P. 'S. — Vous êtes, décidément, une néréide ou une tritonne.
D'hECTOR BERLIOZ. 341
Vous saurez encore qu'un Américain dont j'avais refusé les ofifres, il y a un mois et demi, apprenaat que j'acceptais celles des Russes, est revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs, si je voulais aller à New-York l'année prochaine. Que dites-vous de cela? En attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle qu'il a fait bâtir là-bas; et je vais poser tous les jours. Si je n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir.
Avez- vous lu les comptes rendus du festival deMeiningen, en Allemagne? Cela aussi m'aurait fait plaisir, si je ne souffrais pas tant et 'si je n'étais pas si vieux. Oui, vous en avez lu quelqu'un; votre lettré me l'annonce. J'ai vu des gens qui y étaient. N'avez-vous pas konte d'aller encore massacrer des faisans? La belle chose que de tuer de la volaille dans une basse-cour!!!
Adieu; cela ne fait rien, j'ai toujours pour vous, quand même, une véritable et chaleureuse amitié; vous êtes, tous les deux, des cœurs excellents, que j'apprécie chaque jour davantage.
CXLYlll.
AUX MEMES
Paris, 2 novembre 1867.
Comment vous portez- vous, châtelain et châtelaine? Comment se porte votre château ?
Savez-vous encore le français?
Savez-vous encore la musique?
Savez- vous encore vivre ?
Savez-vous que vous ne savez rien?
Savez-vous qu'on vous a oubliés ?
Savez-vous qu'on se passe de vous?
Savez-vous que vous êtes passés
De mode?
Bonsoir!
2 novembre, jour des morts.
Et quand on est mort, c'est pour longtemps.
CXLJX.