A M. EDOUARD ALEXANDRE
Saint-Pétersbourg, is décembre 1867.
Chers amis,
Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse jusqu'au moindre musicien de l'orchestre.
On a su, je ne sais comment, que le 11 décembre était le jour de ma naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dCi assister à un dîner de 150 couverts, où, comme vous le pensez bien, les toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur extrême. Au se-
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cond concert, j'ai été rappelé six fois après la Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante et dont la quatrième partie avait été bissée.
Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi faut-il vous dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je me vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire.
Hier, nous avions à exécuter le second acte . d'Orphée, la symphonie en ut mineur et mon ouverture du Carnaval romain. Tout cela a été sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. Il y avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès. Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations faites par-ci par-là, par des gens incapables! ! ! Ah ! c'est pour moi une joie immense de leur révéler les chefs-d'œuvre de ce grand homme. Hier, on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le premier acte d'^ îceste. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéît en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use.
Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire Hamlet, J'ai parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de Saint-Yictor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va acheter Hommes et Dieux et l'admirer.
Ici, on aime ce qui est beau ; ici on vit de la vie musicale et littéraire j ici, on a dans la poitrine un foyer qui
fait oublier la neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué?
Adieu, tous; je vous serre la main; je vous embrasse.
A M. ET MADAME MASSART
Saint-Pétersbourg, 22/10 décembre 1867.
Chère madame Massart,
Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire.
Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au Conservatoire de Paris. Ils m'ont joué, avec la même perfection, l'autre jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions fait trois répétitions. On a redemandé à grands cris la Marche au supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le second acte d'Alceste, avec l'Offertoire de mon Requiem (le chœur sur deux notes). A l'autre (5^"® concert), ie donnerai les trois premières parties instrumentales de la Symphonie avec chœurs de Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie
vocale, les chanteurs dont je dispose ne m'inspirant pas assez de confiance... On est venu me chercher de Moscou, où j'irai après le 5"^® concert d'ici, madame la grandeduchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la capitale mezzo- asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplement leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée musicale où elle veut entendre mon duo de Béatrice et Bénédict, que l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils savent tout à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher.
Madame la grande-duchesse veut que je lui lise Hamlet un de ces soirs, mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner de cent cinquante couverts le jour de ma fête (il décembre), où toutes les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si exténué ; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors de mon lit à des heures aussi indues.
D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au café Anglais.
Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous, se donnent la main.
Adieu, adieu, adieu. Rememher me.
Vous savez toujours l'anglais?...
Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir.
Vous savez que vous êtes charmante ; mais pourquoi diable êtes-vou s si charmante?
Je ne le découvre pas.
Farewell. 1 am your,
CLU