Chef d'orchestre et compositeur de talent
d'hECTOR BERLIOZ. 351
Assurez-moi que vous m'avez rappelé au souvenir de votre charmante belle-sœur, de votre gracieuse fille et de votre frère. Je les vois tous les trois comme s'ils étaient là.
La musique... Ah! j'allais vous dire quelque chose sur la musique, mais j'y renonce.
Adieu, écrivez-moi vite, votre lettre me fera renaître et aussi le SOLEIL... Pauvre malheureux! vous habitez la neige!...
AU MÊME
Paris, avril 1868- Mon cher Stassofif,
Vous m'avez appelé monsieur Berlioz dans votre dernière lettre et Cui aussi; je vous pardonne à tous les deux.
Figurez-vous que vos deux lettres sont à refaire. Vous ne savez pas que j'ai failli mourir. Je suis allé à Monaco pour chercher le soleil,et,trois jours après mon arrivée,j'ai voulu parcourir des rochers qui descendent à la mer et ma témérité a été cruellement punie ; je suis tombé dans ces rochers la tête la première, sur la figure, et j'ai versé beaucoup de sang;; tellement que je suis resté seul à terre et n'ai- pu revenir à l'hôtel que longtemps après et tout sanglant. J'avais retenu ma place à l'omnibus de Nice; j'ai voulu néanmoins revenir le lendemain. Je suis revenu, et, à peine arrivé, j'ai voulu revoir la terrasse qui est sur le bord de la mer et dont j'avais conservé un très vif souvenir. J'y vais, je ne
vois pas bien la mer, je veux changer de banc pour mieux voir, je me lève et, au bout de trois pas, je tombe de nouveau sur la figure et je verse mon sang comme un malheureux. Deux jeunes gens qui passaient me relèvent à grandpeine et me reconduisent à l'hôtel des Etrangers, tout près de là, où je demeurais. On me déshabille, on me couche et je reste sans voir ni médecin ni personne que les domestiques pendant huit jours. Ah! ma foi, je ne puis plus écrire. A demain... je n'ai plus la force. Bonsoir.
...Après huit jours de cette claustration, je me sens un peu mieux, et, la figure toute décomposée, je prends le chemin de fer et reviens à Paris. Ma belle-mère et ma domestique poussent des cris en me voyant. Cette fois, je fais venir un médecin et il m'a soigné si bien, que, après un mois et quelques jours, je puis à peu près marcher en me tenant aux meubles. Yoilà où j'en suis. Mon nez est presque guéri à l'extérieur.
Voulez vous être assez bon pour me dire pourquoi on ne m'a pas renvoyé ma partition des Troyens? Je suppose qu'elle est copiée et qu'on n'en a plus besoin.
Je ne puis plus écrire;... si j'attends que je me trouve bien, ce sera peut-être long... Écrivez-moi vous-même. Ce sera une charité.
d'hECTOR BERLIOZ. 353
A M. AUGUSTE MOREL
Paris, 26 mai 1868.
Mon cher Morel,
Je viens d'apprendre par Lecourt que vous m'aviez écrit à Monaco et qu'on vous avait renvoyé votre lettre, Merci de cette. attention. J'ai été bien éprouvé et j'ai encore, en ce moment, bien de la peine à écrire. Ne soyez pas étonné si je ne vous ai rien dit; mes deux chutes, l'une à Monaco, l'autre à Nice, m'avaient ôté toutes mes forces. A présent, les suites directes de ces deux chutes sont à peu près effacées; mais ma maladie est revenue et je souffre plus que jamais. Je n'ai que des choses cruelles à vous écrire. Je suis allé en Russie pour me distraire un peu et j'ai assez bien supporté le double voyage à Moscou et à Saint-Pétersbourg ; ils m'ont fêté de toutes les manières. La grande-duchesse m'a comblé de soins et d'attentions. J'ai dirigé six concerts du Conservatoire de Pétersbourg et deux de Moscou. Maintenant je ne pense à rien; je vous vois désenchanté comme moi, Lecourt tout comme vous; j'aurais eu un grand plaisir à volts voir tous les deux, quand j'étais dans les environs de Marseille, et j'y serais allé en revenant de Nice, si je n'avais pas été en si mauvais état. Mais le moyen? et puis je serais bien plus brisé par votre société que par toute autre. Peu de mes amis ont aimé Louis comme vous l'aimiez. Et je ne puis oublier. Pardonnez-moi tous les deux.