‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives-- (volume 2)Chapitre 2 sur 52 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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uSeSa inédite

SEPTêMBëR 1928 17696

A M. HOSER

Bagni di Lucca, le 6 septembre 1828.

Cher Moser,

Cette lettre t' arrive des bains de Lucques, 6ù je passe la saison des eaux, jasant avec de jolies femmes, grimpant les Apennins, et faisant mille folies. J'aurais utie foule de choses à t'écrire ; mais je m'aperçois avec effroi que mon papier boit. — Je resterai encore ici une quinzaine de jours, puis j'irai à Florence, Bologne, Venise; — et c'est à Venise que je compte trouver une lettre de toi, poste restante, — Je pense beaucoup à toi, et je trouve que tu as eu tort de ne me pas répondre à Munich. J'y ai mené une vie exquise, et j'y retournerai volontiers

pour y rester toujours. — Pendant les dernières seniaines de mon séjour à Munich, j'ai fait faire mon portrait *, par un des meilleurs peintres du lieu, et, comme je suis parti subitement, je lui ai laissé ton adressé et Tordre de te l'envoyer à Berlin; tu l'as probablement déjà reçu. Il est destiné à mes parents de Hambourg, et je l'ai fait passer par

i. Je connais trois portraits de Heine, correspondant à trois périodes très-distinctes de sa vie. Le premier (une simple lithographie, très-probablement faite d'après le dessin de Loul^ Grimm) le montre fort jeune encore ; si jeune, qu'on le croirait presque adolescent, avec une expression surprenante de douceur, j'allais dire de bonté. C'est le jeune poëte que viennent de rencontrer ces « premiers regards de la gloire plus doux que les feux de l'aurore; » — il n'y a pas trace de pose, un naturel parfait. La rare ressemblance de ce portrait naïf est attestée par les contemporains de Heine. — Un second portrait, publié en 1836 dans VAlrmnach des Mitsei, malgré le mauvais vouloir des poêles souabes, est de Tony Johanftot; il est empreint d'une certaine recherche, et c'est le moins remarquable des trois. — Le dernier fut dessiné par M. Gh. Gleyre, et gravé pour la Revue des Deux Mondes, assez peu de temps avant la mort de Heine. 11 a été reproduit en tète de l'édition française des Ikisebilder^ C'est le poëte malade, les yeux presque compIûti.>ment fermés par la cécité, mais dont le regard, tourné en dedans, est, on le devine, aussi lumineux que jamais; une figure d'un charme étrange et douloureux où se reirouvo, dans toute sa finesse orientale, le type de la race dont Heine était sorti ; un songeur qui poursuit ses rêves, un enchanteur purifié par la souffrance. — Ce beau portrait, vraiment digne du grand peintre dont il est l'ouvrage, et du poëte qui n'a jamais été mieux compris, est, en^outre, d'une ressemblance parlante, au dire, entre autres, de l'un des frères de Heine.

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Berlin p6ur que tu le voies, toi et les amis. Je te prie donc, quand tu l'auras suffisamment contemplé, de l'envoyer aux Varnhagen^et de leur dire ou faire dire que j'écrirai bientôt, et que, jusque-là, je les prie de garder la susdite image à ma disposition. Dis-moi, cher Moser, ce que le port t'a coûté, et, ce^uiest encore plus important pour moi, si les cinq louis destinés depuis si longtemps à mon ami Sethe, lui ont été enfin payés. Je te renverrai cette somme de Munich. Je dépense ici un argent fou, — un napoléon et demi par jour ! — et il serait honteux à moi de rester le débiteur de mes meilleurs amis. Tu ris, j'en suis sûr; mais j'ai maintenant pour principe de ne devoir quelque chose qu'à des gens à qui je pense peu. — Mon papier boit horriblement 1 — Je compte l'écrire bientôt, avant de quitter ritalie. £n attendant, porte-toi bien, et salue de ma part Gans, Zunz, ainsi que Lehmann et Lessmann. — As-tu lu, dans les Annales politiques^ ma critique du livre de Menzel ? J'y parle de Gœthe. — Gotta me touripente pour fonder un nouveau journal à la place des Annales, Je ne sais encore ce que je ferai. Je n'ai point d'amis sur la collaboration desquels je puisse compter ; je suis seul. — Pour le

moment, je veux encore m* amuser un peu çà et là en Italie. Je vis beaucoup, et j'écris peu. Je lis les plus beaux poèmes héroïques. — A Gênes, un sacripant avait juré par la madone de me poignarder; la police me fit avertir que ces gens-là tenaient scrupuleusement parole, et me conseilla de partir sans retard; — mais je suis resté six jours encore, et j'allais, comme d'ordinaire, me promener chaque nuit au bord de la mer. Je lis tous les soirs Plutarque, et un assassin moderne me ferait peur I

De retour en Allemagne, je publierai le troisième volume des Reisebilder. — Parce que je vis dans le foyer même de la noblesse, que j'aime les plus aimables patriciennes et que j'en suis aimé, on croit à Munich que je ne tirerai plus à boulets rouges sur Taristocratie. On se trompe. Mon amour pour l'égalité, ma haine de la hiérarchie, n'ont jamais été plus vifs qu'aujourd'hui, et peu s'en faut que je ne tourne à l'exclusivisme. Mais, pour agir, c'est précisément ce qu'il faut. Le peuple allemand et Mosès Moser n'en viendront jamais à Tacti^n, précisément parce qu'ils voient. les choses sous toutes Jeurs faces.

Salue Gans encore une fois. N'oublie pas les Robert.

A EDOUARD DE SGHENKl

Je VOUS écris seulement aujourd'hui, parce que ce n'est qu'aujourd'hui que je reviens à moi pour quelques instants, et que je , puis vous indiquer le lieu où me trouvera votre lettre (cette lettre qui m'apportera une bonne nouvelle si longtemps attendue). Adressez au D' H. H., poste restante^ à Florence. Dans deux ou trois semaines, je foulerai le sol qu'ont foulé Dante, Machiavel, Léonard de Vinci, Michel-Ange. Là, je lirai vos lignes. Je sais que vous êtes enfoncé jusqu'au cou dans le travail, et c'est pourquoi je parle de lignes. Au fait, il n'est pas besoin que des gens de notre sorte s'écrivent beaucoup. Nos livres sont de grandes lettres adressées avant tout à ceux qui nous ressemblent.

Vous lirez tôt ou tard en lettres moulées ce que je pense sur l'Italie. Mon ignorance de l'italien me

1. Poëte bavarois, un des chantres patriotiques des guerres de l'indépendance; il a en un succès plus brillant que durable, auquel n'avait pas nui une position aristocratique et officielle. Il est mort en i841.

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tourmente beaucoup. Je vois l'Italie, mais je ne l'entends pas. Pourtant, je trouve souvent avec qui m'entretenir. Ici, les pierres parlent, et je comprends leur muet langage. Elles aussi semblent profondément sentir ce que je pense. Telle colonne brisée de l'époque romaine, telle tour lombarde écroulée, tel débris de pilier gothique tout usé par le temps, savent fort bien me comprendre. Ne suis-je pas une ruine moi-même» cheminant parmi des ruines?... Entre égaux, on s'entend. Parfois, il est vrai, les vieux palais voudraient me chuchoter quelque chose de mystérieux, et je ne puis les entendre à cause du sourd fracas du jour; mais, la nuit, je reviens, et la lune est un bon truchement qui comprend le style lapidaire, et sait le traduire dans le dialecte de mon cœur. Oui, la nuit, je puis parfaitement comprendre l'Italie; alors, le peuple moderne, avec sa moderne langue d'opéra, est endormi, et les anciens sortent de leur couche glacée, et s'entretiennent avec moi dans le plus beau lat,jn. Il y a quelque chose de fantastique à se trouver ainsi dans un pays dont on n'entend point la langue vivante et le peuple vivant, tandis qu'on connaît exactement la langue qui florissait là il y a mill6 ans, et qui^

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dès longtemiTS éteinte, n'est plus parlée que par les esprits de minuit, une langue morte.

Toutefois, il y a une langue dans laquelle, de la Laponie au Japon, on peut se faire entendre de la moitié du genre humain. Et cette moitié est la plus belle, celle qu'on nomme par excellence le beau sexe. Cette langue-là fleurit tout particulièrement en Italie. A quoi bon des paroles quand de tels yeux éloquents dardent leurs rayons jusqu'au fond du cœur d'un pauvre Tedeseo^ des yeux qui parlent mieux que Démosthènes et Gicéron, des yeux — je ne mens pas — qui sont aussi grands que des étoiles ?

<ï Quand on parle du loup, il est derrière nous... » — Adieu^ poëte de Bélisairet Je pense souvent à vous quand je vois des lauriers, et plus* je pense à vous, plus je vous aime.

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