‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives-- (volume 2)Chapitre 3 sur 52 · A SALOMON HEINE · texte numérisé non relu

A SALOMON HEINE

LucqdeB, le IH septembre 1828.

Je vous écris des collines de Lucques, dans les Apennins, où je prends les bains depuis quinze jours. Ici, la nature est belle et les hommes sont aima-

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bles. Dans l'air de montagne qu'on respire ici, on oublie ses petites inquiétudes et ses tristesses, et l'âme s'épanouit.

J'ai pensé si vivement à vous ces jours-ci, j'aurais si souvent voulu vous baiser la main, qu'il est bien naturel que je vous écrive. Si je renvoyais jusqu'au moment où je serai redescendu dans la plaine, et où l'amertume et les soucis rentreront dans mon cœur, j'écrirais une lettre pleine de soucis et d'amertume. Mais cela ne sera pas, je ne veux pas penser aux griefs que je puis avoir contre vous, et qui sont plus grands peut-être que vous ne pouvez l'imaginer. Je vous en prie, vous aussi, abandonnez quelque chose de ceux que vous avez contre moi, puisque, après tout, ils peuvent tous se réduire en argent, et qu'en en faisîï^it le compte à un fenin près, en marcs banco, on arrive à une somme dont un millionnaire peut faire bon marché, tandis que les miens sont incalculables, infmis, parce qu'ils sont de nature immatérielle, ayant leurs racines dans les impressions les plus profondément douloureuses. Si, par une seule parole, un seul regard, j'avais jamais offensé le respect pour vous et votre famille, — je ne l'ai que trop aimée I — alors, vous seriez en

droit de vous irriter. Mais maintenant, non. Tous vos griefs, additionnés ensemble, tiendraient dans une bourse qui ne serait pas même bien grande, et ils y entreraient facilement. J'accorde même que le sac fût trop petit pour contenir les griefs de Salomon Heine contre moi, et qu'il se déchirât, — croyez-vous, mon oncle, que ce soit la même chose que lorsqu'un cœur que Ton a abreuvé de chagrin vient à se briser ?

Mais assez : le soleil est splendide aujourd'hui, et^ quand je regarde à ma fenêtre, je ne vois rien que collines et pampres riants. Je ne veux pas me plaindre, je ne veux que vous aimer comme je l'ai toujours fait, je ne veux penser qu'à votre âme, et reconnaître qu'elle est encore plus belle que toutes les splendeurs de l'Italie.

Portez- vous bien, et saluez pour moi votre famille, Hermann, Charles et la mignonne Thérèse. Je me suis réjoui, mais conditionnellement, de son mariage. Après moi-même, je ne l'aurais souhaitée à personne plus volontiers qu'au docteur Halle. Tilly est maintenant autant chez moi que chez vous ; partout m'a suivi sa douce figure, surtout au bord de

la Méditerranée. Sa mort m'a tranquillisé. Je vou-

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drais seulement avoir quelque chose de son écriture. Quel dommage qu'aucun portrait ne nous ait con<^ âervé son doux visage^ tandis qu'il y a, accrochées aux murs, tant de figures dont on se passerait!

Saluez Haurice'Oppenheimer. Il est vrai que je ne l'aime guère, tandis qu'en ma qualité de chrétien, je devrais aimer jusqu'à mes ennemis ; mais je ne suis encore qu'un débutant dans l'amour chrétien. Maurice Oppenheimer, au contraire, est déjà un vieux chrétien, et il devrait m'aimer, et ne pas chercher par ses sourires à me nuire dans le monde ^.

1. Il y avait ici, dans le brouillon de cette lettre, à la place da passage ci-ilessus, les lignes qui suivent :

« Je sens plus profondément que les autres hommes; je vous Tai déjà une fois écrit de Gœttingue, et vous n'avez fait qu'en rire. — Depuis lors, plus d'un noble cœur, en Allemagne, s'est avisé que ce pourrait bien être le cas. J'aurais peut-être à vous raconter, sur ce que je ferai encore, des choses qui m'attireraient de nouvelles railleries; j'attendrai dotic que l'opinion publique vous les apprenne. Je salue madame Heine aussi froidement que possible; car je sais qu'elle ne sent rien pour moi de bien chaleureux. A la fin de mon séjour t Hambourg, j'ai entendu de sa bouche- un mot qui m'a montré d'où venait lèvent. Je suis trop grand pour pouvoir rien taire, et j'avoue loyalement que le vent soufflait, je crois, du nez de Maurice Oppenheimer. Depuis lors, je hais ce nez, bien que, comme chrétien, etc.

» C'est une petitesse de ma part de me plaindre d'hommes petits, d'autant plus que j'ai un fouet qui peut atteindre du haut de l'Apennin jusqu'à l'embouchure de l'Elbe; mais, quand il s'agit de gens auxquels je ne ftAn auèun mal pour l'amour dd

CORAESPONDANGE INÉDITE 14

Je salue l'oncle Henri de tout mon coffur.

Et maintenant) adieu t II est bon que je ne puisse vous dire où votre réponse me trouverait; cela vous montrera d'autant mieux que cette lettre ne doit aucunement vous déranger. C'est seulement un soupir. Et ce soupir, je regrette de ne pouvoir l'affranchir, car il vous coûtera quelque chose; — nouveau grief ! Adieu, cher oncle, bon, grand, chiche, noble, infiniment aimé !

A EDOUARD DE SGHENK

Florence, le i'^ Of^tobre JSîft, Cher Schenk,

Ce matin, à sept heures, je suis arrivé à Florence, et mon premier soin a été de courir à la poste : pas de fettre de mon ami Schenk! Heureusement, la poste est ici sur la place du marché S et le marché de P'iorence est le lieu le plus splendide, le plus intéressant qu'on puisse voir. L'antiquité, les statues

Frédérique Heine, il faut a« moins que j*allége mon' cœur par des plaintes. »

1. La place da Palais-Vienx, ou place du Grand-Duc, qui a repris, depuis 1859, son ancien nom de pla64 d$ la Seigniuriê.

des maîtres, les hautes arcades, le grandiose; avec cela, partout empreinte la grâce des vieux temps de Florence, partout la fleur de Tépôque des. Médîcis, et puis, là-haut, dans le palais des Offices, les demeures des dieux de la Grèce ! Il faut Tavouer franchement, dans le boudoir de la Vénus de Médicis, j*ai oublié Schenk et sa lettre. Ce n'était pourtant pas Tantique déesse de la beauté, toute rapiécée, qui m'absorbait si puissamment, mais bien plutôt les yeux d'une Italienne qui la contemplait dévotement; je crois qu'en Italie les anciens dieux sont toujours adorés.

Âh! Schenk! mon âme est si pleine, si débordante^ que je ne saurais me tirer d'affaire autrement qu'en écrivant quelques volumes enthousiastes. Aux bains de Lucques, où j'ai fait un long et divin séjour, j'ai déjà écrit la moitié d'un livre, une espèce de voyage sentimental. C'est à vous et à Immermann que j'ai surtout pensé comme lecteurs; et, quand bientôt je ferai paraître, dans le Morgenblatt^ les premiers chapitres, vous verrez comment j'ai su rn acquitter avec Immermann. En écrivant ce mot, il faut que je rie tout haut, d'autant plus que vous n'y comprenez rien. Mais pourquoi vous cacher une chose qu'il

m est si agréable de vous dire dès maintenant? Oui, cher ami, il vous faudra donner pour ce livre votre nom respecté, — c'est-à-dire qu'il vous sera dédié sans miséricorde. Mais ne craignez rien: préalablement, on vous le laissera lire, et il sera surtout d'un caractère gai et pacifique. Il faut absolument que je vous donne un témoignage public de mes sentiments; vous avez bien mérité de moi : vous êtes du petit nombre de ceux qui ont songé à assurer ma position matérielle, et, aussi vrai que Dieu m'assiste, j'espère que le roi de Bavière lui-même vous en remerciera un jour. Je sens bien de la force en moi, et je serai heureux de l'appliquer au bien.

£t maintenant, je suis sûr qu'en me lisant, Sch^k a l'air mécontent, et mécontent de lui-même. Mais n'ayez crainte, j'ai l'imagination assez aimable pour découvrir cent raisons de votre silence. Et peut-être est-ce à moi qu'en est la faute: vous n'avez pu m'annoncer l'expédition du décret royal pour le moment où je vous ai écrit que je serais à Florence, et vous avez cru que maintenant je n'y serais plus. L'attente de votre lettre m'a décidé, en effet, à rester quelque temps ici. Ce n'est pas un malheur assuré-

ment, et Florence, d*ici là, m'offrira assez d'amusements. Cher ami, je sais que vous êtes aussi peu que moi de nature épistolière ; mais, tant que je n'aurai pas la sûméde la sûreté, comme dit M. de Savigny, tant que je ne tiendrai pas le décret, je serai dans une certaine inquiétude fort incommode. Ainsi, par exemple, je n'ai point encore écrit à Gotta; c'est seulement quand j'aurai reçu votre lettre que je lui annoncerai ma décision au sujet d'une nouvelle iîôt?Me à lancer sous mon nom en janvier, à la place des Annales; il faudrait alors que je fusse de retour à Munich en janvier, etc. Vous voyez que ce n'est pas vanité enfantine, mais nécessité qui fait que je vous presse de m'écrire sans retard. Écrivez-moi p9ste restante à Florence. Je sais que vous êtes trèsoccupé, et je ne vous demande que deux lignes. Vos tragédies ont sûrement quitté la presse, et, comme je veux les avoir de vous-même, et ne pas écrire pour cela à la librairie cancanière, il faut que vous me les envoyiez par la poste. — Je vous écrirais davantage si je n'étais épuisé par une nuit de voyage, et par les impressions nouvelles de Florence. Adieu ; restez bon pour votre tout dévoué.

eOHIlBSPONDANCE INÉDITE 15

A FEODOR IVANOVITCH TJUTSCHEP *

Cher Tjutschef ,

Je suis arrivé ce matin à Florence. J*ai déjà vu les dieux et déesses des Offices; j'ai déjà fait la connaissance de quelques divinités tout aussi belles et moins froides que celles-là ; je viens d'écrire une longue lettre à M. Schenk : vous comprenez que j*ai le droit d'être fatigué.

Malgré cela, il faut que je vous écrive; peut-être pourrez-vous m'être utile ; en tout cas, vous me répondrez tout de suite ; écoutez.

Vous connaissez mon affaire au sujet de ma nomination de professeur. Il a été entendu, avec M.* Schenk, qu'aussitôt arrivé en Italie, je lui enverrais mon adresse, afin qu'il pût me donner connaissance du décret royal. Je lui ai écrit, il y a près d'un mois, de m'envoyer cette nouvelle, ;>os*^ restante à Florence. Arrivé ce matin, je cours à la poste et

i. Attac^ à la légation russe à Manichj — et, de plus, poëte. Ses Chants lyriques ont été traduits en allemand, en 1861. 11 était né en 1808. —Heine a écrit eeite lettre en français.

n*y trouve rien. Je viens donc d'écrire une seconde fois à Schent, et je l'avise que je resterai ici pour attendre sa lettre. Il peut y avoir mille raisons à son silence ; mais, comme il est poëte, je présume que c'est la paresse, cette paresse d'esprit qui nous tient si fâcheusement quand il faut écrire à nos amis. Cette remarque vous, concerne aussi; — pour moi, soyez bien persuadé que je n'écrirais ni à Schenk ni à vous, si je ne devais recevoir aussi vite que possible les nouvelles qui me décideront soit à rester en Italie, soit à retourner à Munich; ce que je ferai, aussitôt nommé. Ci-inclus, ma lettre à Schenk, que vous voudrez bien lui envoyer tout de suite. Allez lui faire visite quelques jours après, — il sait combien vous êtes mon ami, — dites-lui que je vous ai appris la circonstance qui déciderait mon retour en Allemagne, et, comme vous êtes difilomate, il vous sera facile de voir où en est mon affaire, sans que Schenk devine que je vous ai prié de m'en instruire, et se croie délié de l'obligation de m'écrire lui-même. Vous savez combien j'aime Schenk, combien je crois à son bon vouloir pour moi ; c'est plus encore une grande âme qw'un grand poëte ; il connaît ses devoirs envers ses pairs, il sait

que nos après-venants le jugeront en conséquence, — et pourtant, avec tout cela, c'est un homme d'État.

Écrivez-moi donc, cher Tjutschef, aussitôt que possible, poste restante à Florence; j'y resterai jusqu'à ce que j'aie reçu votre réponse et celle de Scfaenk. Mes compliments à l'excellente madame Tjutschef. Je l'aime beaucoup, et suffit ! Si je n'étais pas si fatigué, je trouverais bien une phrase moins triviale. Saluez M. Lindner de ma part quand vous le verrez ; dites-lui que je lui écrirai bientôt. Saluez aussi votre tout aimable sœur, votre tante, et aussi, si vous vpulez, madame la déckargeuse cTaffaires,

Amélie de Krudener. Je pense à elle, parce que je viens de voir madame de Médicis, autrefois madame Vulcain, née Jupiter. Je suis votre ami.

P.-S.— Encore un mot. Dites au premier commis de l'Institut artistique et littéraire de la librairie Cotta à Munich (son nom est Wittmeyer), que je le prie, au cas où il aurait reçu des lettres pour moi, de me les envoyer poste restante à Florence.

Fiorenee, le i" octobre 1828.

1S OBVVABS DB HBNRI BBINB

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