‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives--Chapitre 20 sur 51 · La principale rue da quartier juif à Hambourg · texte numérisé non relu

La principale rue da quartier juif à Hambourg

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buent tout le mal, il Ta bien mérité; pourquoi bavarde-t-il tant de ce qu'il veut faire? pourquoi faitil des promesses et autorise-t-il des espérances? Je pense véritablement à faire aussi quelque chose, peut-être fais-je déjà quelque chose par le seul fait de mon existence; mais dans la suite je prendrai des mesures pour me mettre à couvert de la publicité gansienne, car mes propres allures sont incompatibles avec les siennes. J'ai exprimé ici très-vertement mon opinion ; si je pouvais t'en dire davantage de bouche, tu ne manquerais pas de l'approuver, et maintenant je ne veux ajouter que ceci, c'est que cette opinion est un résultat de l'amour, oui, de l'amour pour notre bonne cause. J'aime toujours Gans comme autrefois, et tu verras dans la suite combien il est cher à mon cœur, combien j'apprécie la noblesse de son caractère, et combien je compte sur lui. Si je ne lui écris pas, c'est que d'abord les heures favorables me manquent pour cela ; ensuite, je crains qu'il ne communique confidentiellement à ses trop nombreux amis ce que j'écris dans l'innocence de mon cœur. Et à toi aussi, cher Moser, je ne t'écrirais pas aujourd'hui si je n'avais besoin de toi : éternels services d'amitié, éter-

nels tracas, inquiétudes, griefs, — crois-moi, renonce à m' avoir pour ami. Véritablement, je ne t'aurais écrit que plus tard si je ne devais me hâter dans mon propre intérêt. Je suis en ce moment comme anéanti; toute la nuit, j*ai été ballotté sur la mer du Nord; je voulais aller à Héligoland; mais, tout près de Fîle, le capitaine dut rebrousser chemin, parce que la tourmente était trop affreuse. Rien n*est plus juste que ce qu'on dit de la férocité de la mer. C'était bien un des ouragans les plus terribles qu'on pût voir; la mer était comme une région de montagnes mouvantes, des collines d'eau se brisaient les unes contre les autres, les vagues passaient sur le navire et le lançaient tour à tour vers le ciel ou dans l'abîme; musique de vomissements dans la cabine, cris des matelots, sourds hurlements des vents, mugissements, bourdonnements, sifflements, spectacle de mort, et la pluie tombant en cataractes comme si les armées célestes avaient épanché leurs pots de chambre, et moi étendu sur le pont et n'ayant rien moins que de pieuses pensées dans l'âme. Je te le dis, bien que je pusse entendre dans le vent les trompettes du jugement dernier, et voir tout grand ouvert dans les vagues le

sein d'Abraham, je me trouvais pourtant beaucoup mieux qne dans la société des israëlites mâles et femelles de Hambourg. Hambourg! 1 1 mon Elysée et mon Tartare en même temps ♦ lieu que je déteste et que j'aime le plus, où les sentiments les plus horribles me tQiirmentent et où pourtant je voudrais être, et où je me trouverai certainement bien souvent dans la suite, et...

Mon oncle Salomon Heine m'y a très-bien reçu, a paru enchanté de moi, et m'a donné de bonnes espérances. Je m'en suis félicité à cause du mauvais état de mes finances ; car il ne me donnait jusqu'ici que cent thalers par trimestre, somme qui ne m'a jamais suffi et qui est si chétive, que je n'ai jamais laissé voir à mes amis combien peu je recevais. Il m'avait fait dire, l'an dernier, en octobre, par Lipke, que ce dernier aurait à me compter, pour deux ans^ quatre cents thalers par année. J'ai fait encaisser d'ici par toi les prochains cent thalers qui seront échus le 1" octobre (car j'ai tpujours pris cent thalers par trimestre), et figure- toi ma surprise et mon dépit en recevant une lettre de Salomon Heine où il écrivait : « J'espère que tu es gai et bien portant; à mon grand ennui, MM. Lipke et O

ont tiré sur moi les cent derniers thalers qui, selon mon ordre, n^auraient dû être payés que le 1" janvier 1824; je ne sais aucun gré à M. Lipke d'avoir agi contre. mon ordre; toutefois, j'avais donné ma parole, dans le temps, de payer cinq cents thalers, et, en homme d'honneur, je Tai tenue. »

Ce sont les propres' mots dont il s'est servi, et le reste de cette lettre, qui semble le résultat d'un moment d'humeur et d'une insinuation perfide, montre que les paroles ci-dessus signifient ceci : je n'ai plus d'argent à attendre de lui. — N'est-ce pas, c'est superbe, incomparable ? Je ne lui ai rien répondu sur ce point, si ce n'est qu'il était dans l'erreur quant aux sommes que je recevais de Lipke, comme il pouvait s'en convaincre par la copie de ma lettre à ce dernier. Le reste de ma lettre à Salomon Heine était bien un chef-d'œuvre de dignité et de persiflage, et ne doit pas l'avoir mis d'une humeur de rose. Ceci, il est vrai, est une imprudence ; mais la faute en est à la domestique qui, pendant que j'écrivais ma lettre, ne m'a pas apporté un troisième verre d'eau. Je connais très-bien les sources baptisées et non. baptisées d'où provient

ce poison, et je sais que mon oncle, en d'autres I. 6

temps, est la générosité même; mais j'ai pris pourtant la résolution de mettre tout en oeuvre pour rti'arracher aussitôt que possible à sa bonté. Maintenant, sans doute, j'en ai encore besoin, et, quelque .mesquins que soient les secours qu'il m'accorde, je ne puis pas encore m'en passer. Je t'envoie la lettre à Lipke que tu liras,' cachetteras^ et remettra^. Comme tu le verras, je n'y ai rien dit de la promesse de mon oncle pour deux ans. Mais il m'est tout à fait nécessaire que Lipke, dans sa lettre à Salomon Heine, mentionne, en termes exprès, qu'il a pris cet engagement. Avise à régler tout cela. Lipke est avec mon oncle sur un pied qui lui permet de ne pas faire de façons, et de dire la vérité. Engage-le donc à s'intéresser tout particulièrement à moi dans cette fâcheuse histoire.

Les bains de mer, que je prends ici, me conviennent beaucoup : si seulement ces fatales secousses morales me faisaient quartier ) Mes nerfs sont bien raffermis, ot, si mes maux de tête diminuent un peu, je pourrai encore cette année écrire beaucoup et du bon. Ma tragédie est faite ^dans ma tête; je me mettrai à l'écrire aussitôt que possible, et quand j'aurai quelque repos. Elle sera très-profonde et

sombre. Mysticisme de la nature. Ne sais tu point où je trouverais quelque chose sur les enchanteraents amoureux, sur la magie eh général? J'ai à décrire une vieille Italienne qui fait de la magie. Je lis beaucoup sur Tltalie. Pense à moi si quelque chose te tombe sous la main qui concerne Venise, surtout le carnaval vénitien. — Où passerai-je cet hiver? Je Tig^hore : tu vois par ces lignes que je suis maintenant un homme qui ne sait pas aujourd'hui où il sera après-demain. — Je pars ces jours-ci, et j'attends à Hambourg, chez Gohn, des lettres de toi; écris beaucoup. Moi-même, je t'écrirai bientôt plus au long. Salue Marcus ; je lui écrirai aussitôt que possible. Salue aussi Lehmann, Gans et Zunz, cela va de soi. — Je lis ici la biographie d'Hoffmann par Hitzig; salue-le; peut-être lui écrirai-je. J'ai vu Varnhagen à Hambourg. Nous ne sommes plus liés ; aussi je ne pourrai rien écrire de défavorable sur lui. n ne lui était pas agréable que je fusse à Hambourg. Je t'écrirai incessaniment au sujet de ton article ; maintenant, ma tête est en branle. — Mon fragment sur Gœthe n'a pas été imprimé.

Varnhagen dit qu'il est arrivé trop tard; je crois simplement qu'il ne lui a pas plu. S'il est vraiment

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mauvais, la faute en est à tes idées que j'y ai introduites. En vérité, ce que j'écris sera toujours raauvais s'il y entre uiie idée raisonnable. — Je voudrais que tu fisses prendre chez Diimmler, en lui envoyant le billet ci-joint, six exemplaires en feuilles, de mes Tragédies^ que tu m'adresserais à Hambourg, aussitôt que possible^ sous le couvert de Wohlw^ill. Adieu I aime-moi, et reste mon ami, et fais une exception à la foule de ceux qui se sont déjà nom- t mes mes amis. Mais tu es en tant de choses une exception, et je t'aime.

AU MÊME

Lunebourg, le 27 septembre 1823.

Cher Moser,

Me voici de nouveau à Lunebourg, la résidence de l'ennui. Mon état de santé est singulier : nerfs raffermis, maux de tête persistants et qui me désespèrent parce que je me suis remis à ma juristerie. J'ai tant de choses à t'écrire, que je ne sais vraiment par -où commencer. Si je n'étais pas sûr de ton amitié, je t'aurais écrit plus tôt; notre ami Cohn ne manquera pas, pour affermir ton amitié pour moi.

de te dire sur mon compte beaucoup de belles et bonnes choses. Ne crois pas que je sois plein d'amertume contre lui, quelle que soit la sienne à mon égard. Tu auras certainement ri en apprenant que je m'étais brouillé avec lui à l'occasion du Temple. A mon premier séjour à Hambourg, je lui avais dit loyalement mon opinion là-dessus, mais avec des expressions fort mitigées. La dernière fois, il m'accusa (et à tort, sur Thonneurt) de m'être exprimé, chez Salomon Heine, sur le compte de K. et de B....S, autrement qu'avec lui. Gela fit que, le rencontrant chez mon oncle, je répétai mes paroles aussi crûment que possible. Je fus obligé d'aller le voir une fois encore pour toucher quelques louis qu'il avait à moi; plus tard, je l'ai rencontré par hasard à la Bourse, et, depuis, je ne l'ai pas revu. — Cette histoire a eu pour moi bien dqs suites désagréables dont je te parlerai un jour; j'ai été de bien des manières irrité et blessé," et il me reste passablement d'aigreur contre ces fades compagnons qui gagnent richement leur vie aux dépens d'une cause pour laquelle j'ai fait les plus grands sacrifices, et dont mon cœur saignera, ma vie durait.

Moi! c'est moi que l'on blesse! Et juste dans j

temps où je me suis préparé à laisser se briser contre moi les flots de la haine pour les juifs. Vraiment, ce ne sont pas les Kleys et les Auerbach que Ton hait dans la chère Allemagne. De toutes parts j'éprouve les effets de cette haine, qui, pourtant, n'est presque encore qu'en germe. Des amis avec qui j'ai passé la plus grande partie de ma vie s'éloignent de moi. Des admirateurs tournent au mépris; ceux que j'aime le plus me haïissent le mieux, et tous cherchent à me nuire. Tu me demandes souvent dans tes lettres si Rousseau m'a écrit; je trouve cette question bien superflue. De bien autres amis m'ont renié et se sont tournés contre moi. Quant à la grande et aimable cohue qui ne me connaît pas personnellement, je n'en parle pas.

Cependant, mes circonstances de famille et d'argent sont déplorables. Tu trouves ma manière d'agir avec mon oncle imprudente. Tu es injuste; je ne sais pas pourquoi ce serait précisément avec lui que je devrais abdiquer cette dignité que je garde avec tout autre homme. Tù sais que je ne suis pas précisément un jeune homme délicat et tendre, rougissant lorsqu'il doit emprunter de l'argent, bégayant quand il demande aide à son mail-

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leur ami. Je crois avoir, en cas semblable (et je n'ai pas besoin de te Taffirmer par serment, tu Tas vu de tes yeux), Fépiderme assez calleux; mais j'ai pourtant cette singularité de ne vouloir, par aucune intercession amicale ou protectrice, tirer de l'argent de mon oncle, qui possède, il est vrai, beaucoup de millions, mais ne se sépare pas volontiers d'un gros sou. Il m'a été déjà assez douloureux de réclamer la pension promise pour 1824, et je suis vexé de dévoir revenir sur cette histoire. Je te remercie de ton amicale intervention. Je suis tombé d'accord avec mon oncle pour ne recevoir de lui, de janvier 1824 à 1825, que la somme, de cent louis pour mes études, parce que j'avais compté sur cette somme et qu'il peut, d'ailleurs, être assuré que je ne lui serai jamais à charge en matière d'argent. Tant de modération a eu sa récompense : mon oncle m'a témoigné à Hambourg, où j'ai passé bien des journées à sa maison de campagne, beaucoup d'estime, de distinction et de faveur. Et, en définitive, je suis bien l'homme auquel il est impossible d'agir autrement et qu'aucune considération d'argent ne porterait jamais à sacrifier quelque chose de sa dignité intérieure. Aussi tu peux te

figurer qu'en dépit de mes maux de tête, je poursuis avec persévérance ma juristerie, qui doit dans la suite me donner du pain. Comme tu peux le penser, la question du baptême est posée. Personne dans ma famille n'y est opposé, sauf moi. Et ce moi est de nature fort tenace. Tu dois bien comprendre que, avec ma manière de penser, le baptême est pour *moi un acte indifférent; que, même au point de vue symbolique, j'y attache peu de valeur, et que, dans les circonstances et la manière en lesquelles il serait accompli, il n'aurait même pour d'autres aucune importance. Pour moi, il aurait peut-être ce résultat que je. me consacrerais davantage ^à la revendication des droits de mes malheureux compatriotes. Et pourtant je trouve au-dessus de ma dignité et flétrissant pour mon honneur de me faire baptiser afin d'obtenir un emploi en Prusse. Dans la chère Prusse I ! I Je ne sais réellement pas comment me tirer d'affaire dans ma fâcheuse position. Je finirai de dépit par me faire catholique, puis je me pendrai. Mais je coupe court à ce thème odieux, et, comme dans quelques mois je pourrai te parler en personne, je renvoie jusque-là à le traiter à fond. Nous vivons dans un triste temps; les co-

quins sont mis au rang des meilleurs, et il faiit que' les meilleurs deviennent des coquins. Je comprends, très-bien les paroles du Psalmiste : << Seigneur, donne-moi mon pain quotidien afin que je ne^blas-phème p^s ton nom !» — Je pease aller au nouvel : an à Gœttingue, et y rester une année; il faut que j'étudie mon Jus avec plus d'application que per-; sonne, car je pressens que je ne serai placé nulle part, et qu'il faudra me faire avocat. Avant de partir . pour Gœttingue, je songe à te faire une visite d'un jour à Berlin. A peine peux-tu croire combien je m'en réjouis! J'ai tant de choses, et si pénibles, sur le cœur! '

Le 30 septembre.

J'irais te voir plus vite encore, si je n'étais complètement à sec. Les six semaines de Guxhaven m'ont coûté trente louis (mon oncle m'en avait donné dix avant mon départ pour les bains). Ici, je vis chez mes parents et ne dépense rien. Chose fatale que chez moi l'homme tout entier soit gouverné par le budget! La disette ou l'abondance n'ont pas la moindre influence sur mes principes, mais d'autant plus sur mes actions. Oui, grand Mo.ser, Henri Hçine

est très-petit. Vraiment, le petit Marcus est plus grand que moi I Ceci n'est pas une plaisanterie, c'est mon sérieux le plus sérieux et le plus terrible. Je ne puis assez te le redire, afin que tu ne me mesures pas à la* propre mesure de ta grande âme. La mienne est de gomme élastique; elle s'étend parfois jusqu'à l'infiniment grand, et puis se ratatine jusqu'à rïnfiniment petit. Et pourtant j'ai une âme. J am positive^ i hâve a soul^ aussi bien que Sterne. Que cela te suffise. Aime-moi pour l'amour de cette espèce bizarre de sentiment qui s'exprime chez moi en folie et en sagesse, en bien et en mal. Aimemoi parce qu'il te plait de m'aimer, et non parce que tu me crois digne que l'on m'aime. — Et moi aussi, je ne t'aime pas parce que tu es un magasin de vertus, parce que tu comprends l'adelungois \ l'espagnol, le syriaque, l'hégélien, l'anglais, l'arabe et le calcutais, et parce que tu m'as prêté ton manteau, et de l'argent, et que tu t'es creusé la tête pour moi, et autres choses semblables, etc. — Je t'aime seulement peut-être à cause de certaines mines drolatiques que j'ai sur-

i. Adelang, savant lingaisle et lexicographe allemand du siècle

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prises sur ton visage, de certaines expressions falotes qui t'échappent parfois et qui sont restées collées à ma mémoire, et reviennent doucement m'épanouir quand je suis de bonne humeur, que ma bourse est bien garnie, ou que je tourne au sentimental. — J'avais pour ami un Polonais ; je me serais bien grisé à mort, ou plutôt je me serais fait tuer pour lui, et le ferais encore, et le drôle ne valait pas deuxliards. était..., et avait des principes détestables ; mais il avait un gosier merveilleux, et disait d'une façon si singulière le mot quoi? qu'il me faut encore aujourd'hui pleurer et rire quand j'y pense.

HJe ne veux plus dire : « Tu ne m'as pourtant pas compris, et c'est bien ; » je crois que tu ne te passes pas volontiers du pathos en amitié. — Pour te faire plaisir, je veux parfois me draper du manteau de Gaton, et bâiller : Delenda est Carthagol

Au nom de Dieu, ne va pas croire que je manque d'affection pour le bon Gans, ou que je méconnaisse ce qu'il vaut. Il est vrai, lui aussi, je ne l'aime pas à cause des gros livres qu'il écrit, et de sa noble façon d'agir, mais seulement pour sa manière bouffonne de me turlupiner quand il racontait quelque

histoire^ et aussi pour son air bonhomme et enfantin quand il lui arrive quelque chose d'hostile ou de fâcheux. La seule chose que j'aie contre lui, c'est que, par son bavardage, il m'a causé maint ennui, et surtout que, malgré me3 justes prières, il a parlé sur mon compte avec ce gueux de docteur G... Ce gueux, qui est juif, et qui cherchait, enm'attaquant, à se faire bien venir de quelques misérables incirconcis, n'est pas, il est vrai, le seul de son espèce, et plus d'une fois déjà j'ai eu de semblables occasions de souffrir et de hausser les épaules. Mais j'en veux à ceux de mes amis qui, malgré mes prières, se commettent avec de semblables drôles. Celui-ci est l'ami intime d'un certain K., qui, par envie de poète, s'est montré pour moi de la manière la plus hostile. Dernièrement, en lisant la Gazette du monde élégant^ j'ai vu que ce K., vivait aujourd'hui à Brunswick car j'ai reconnu la plume de cet individu dans les articles sur le théâtre brunswicliois. Je suis convaincu que ce misérable a été l'organisateur ou tout au moins l'instigateur des sifflets qui ont accueilli Almansor à Brunswick. Je sais comment se font de semblables choses, je connais la bassesse des hommes, et maintenant tu Saisiras l'im-

portance des mesures que j'ai dû prendre en publiant ma tragédie. J'apprends qu elle a été sifflée à cœur joie : ne sais-tu rien de particulier? Des juifs de la foire de Brunswick ont répandu celte nouvelle dans tout Israël, et, à Hambourg, on a rempli consciencieusement envers moi les devoirs de condoléance. L'histoire est très- fatale pour moi, elle a une influence fâcheuse sur ma position, et je ne sais comment réparer cet échec. Le monde, avec les imbéciles qui en font partie, ne m'est pas aussi indifférent que tu le crois, — Je ne puis avoir ici le Monde élégant^ et je te prie, quand tu y trouveras quelque chose ^\xv Almarisor^ de le copier et de me l'envoyer. — N'oublie pas !

Je te dis que c'est un art véritable d'écrire de petites lettres. Aujourd'hui, je ne voulais t'envoyer que deux pages, et en voilà trois de remplies sans que j'aie touché la chose essentielle. Il s'agit de ta recension que j'ai reçue à Hambourg. Il me faudrait quelques feuilles si je voulais en parler à fond. Qu'il me suffise de dire qu'elle m'a prodigieusement plu, que la seconde moitié est excellente, même comme style, et que personne ne m'a jamais aussi profondément compris que l'auteur de ce morceau. Je remercie du

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fond du cœur cet écrivain bien-aimé. J'ai un nouveau motif de désirer qu'il demeure inconnu. Personne TiSL appris, n'est-ce pas, que tu es ce cher auteur ? — Immermann ne me semble pasbien disposé pour moi. J'ai lu son Périandre. Ce livre est souverainement remarquable. Je ne saurais le juger; qu'il s'y trouve des choses d'une beauté ravissante, je le vois bien; mais l'ensemble est-il une fusion harmonieuse de l'antique et du moderne, ou un pétrissage malheureux de Sophocle et de Shakspeare? -^ C'est ce que je ne sais pas! Il y a des formes purement antiques et purement modernes qui sont simplement juxtaposées; l'esprit vraiment antique apparaît parfois ; — mais je veux d'abord entendre ce que d'autres diront. — Je ne fais rien maintenant en fait de poésie; j'ai hâte pourtant d'écrire ma tragédie. Tout dépend de ma tête. Au moins, je sais que je ne ferai rien imprimer de sitôt. — Pense aux notes sur les enchantements amoureux. J'ai reçu les six exemplaires des Tragédies,

Que devient le pauvre Marcus? Cohn a-t-il fait quelque chose pour lui? 11 me l'avait promis, et je le lui ai instamment recommandé. A mon premier séjour à Hambourg, il m'avait très-généreusement

pressé de m'ouvrir à lui, si j étais dans quelque embarras d'argent ; il s'offrait en ce cas à venir à mon aide, et, en vrai négociant qui précise tout, il me laissa voir que j'avais chez lui un crédit ouvert de cent cinquante thalers. Je le remerciai en lui disant que, parfois, je pouvais avoir besoin de quelques louis tout au plus, et qu'alors c'était toujours à toi que' je m'adressais. Mais ce procédé de Cohn me plut, et je saisis cette occasion pour causer avec lui de Marcus, et j'avais bon espoir. Je suis des plus contrariés d'être maintenant trop pauvre moi-même pour venir en aide à ce brave homme. Je veux chercher à devenir aussi riche que les escrocs, ânos, porcs-épics et autres galants hommes de Hambourg. — J'ai rarement rencontré Wohlwill à Hambourg. « C'est un gros homme, par conséquent un bon homme, » dit Cervantes. Il est très-triste, sentimental comme un barbet. Je lui suis cordialement attaché. Il a beaucoup de sentiment; seulement, c'est dommage que, dans son sentiment, il n'y ait pas d'os. ««- Je t'en prie, écris donc à C* de ne pas déblatérer contre moi chez mon oncle. — Je te prie aussi de t'informer chez Dùmmier comment va la vente des Tragédies ; il est vrai qu'on peut prévoir

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]a réponse, les éditeurs se plaignent toujours. Fais en sorte que Gans ne se fâche pas contre moi, je lui écrirai bientôt. Son Droit de succession a-t-il paru ? Salue aussi très-cordialement Zunz, ainsi que Lehmann. Ne crois pas que j'aie si parfaitement oublié la société; c'est moins possible que jamais dans ce moment. Informe-toi chez le caissier, quand et combien j'ai à payer. — As-tu besoin de Basnage pour son article de la Bévue? Ton exemplaire est maintenant à ton service : faut-il te l'envoyer ?

Une dernière demande. Mon frère *, qui a étudié pratiquement, plusieurs années, l'économie rurale, et qui peut occuper un poste d'inspecteur^ est aujourd'hui sans place. La faute est, d'un côté, dit-it, à ce qu'il est circoncis, de l'autre, à ce que tous les propriétaires sont maintenant dans l'embarras et congédient leur monde. Je sais de Berlin, que J...n a des propriétés dans le Mecklembourg, et je crois que mon frère (ses prétentions sont des plus modestes) pourrait y être occupé d'une manière quelconque, si l'on s'employait pour lui auprès de J...n lui-même. Avise, cher Moser, à ce que cela

1. Gustave Heine, aujourd'hui propriétaire et éditeur de la Gazette des étrangers, à Vienne.

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se fasse par toi ou quelque autre, et écris-m'en aussitôt que possible. En général, si tu savais un autre expédient pour mon frère, dis-moi un mot. Le pauvre garçon est réellement dans l'embarras, et c'est un si bon jeune homme, que je m'emploierais pour lui, même s'il n'était pas mon frère. Le plus jeune de mes frères* étudie assidûment les' anciens, et veut devenir médecin. Je crois qu'il réussira comme savant et comme homme. Salue mille fois Lipke. Ne manque pas de lui dire que je le remercie cordialement. Je sui? redevable à cet homme. — Adieu, bon Moser; garde-moi ton affection, écrismoi bientôt, il n'est pas nécessaire que ce soit longuement, et tu n'as pas besoin, comnie dans ta dernière lettre, de construire philosophiquement et prolixement ma personnalité. — Quant à ma santé, cela va beaucoup mieux depuis trois jours; trois jours sans maux de tête!... peut-être est-ce l'effet tardif des bains. Je commence de nouveau à ressentir la force de la vie et l'espoir. N'es-tu pas content dé la conclusion de ma lettre ?

i. Maxirailien Heine, conseiller médical à Saint-Pétersbourg.

XXIÎI AU MEME

Lunebourg, le 5 ou 6 novembre 1823.

Cher Moser,

Je n'ai rien à l'écrire, si ce n*est que je désire avoir três-prochaînement de tes lettres. Ici, il n'y a pas le moindre sujet à Communications, là d'autant plus; c'est donc toi qui auras à faire les frais de la Correspondance. Ici encore se montre mon ëgoïsme. Tout demander, ne rien donner. Véritabiement je suis un égoïste qui met constamment ses amis à contribution, inutile à tout le monde, n'apportant aucune offrande sur Tautel du bien et prêt, au contraire, â sacrifier â un caprice l'autel et lé bien lui-même. Un caprice? « Ah ! c'est cela I » disait le prince Hamletius. Et nous-mêmes, que som-» mes-nous en fin de compte autre chose qu'un caprice du Créateur? Et, quant à l'égoïsme, peut-on appeler un avare celui qui épargne sou â sou, qui lésine, et liarde sordidement, et fait tort peut-être à la bourse des pauvres, — tout cela pour bâtir un

cloître, OU si tu veux une synagogue? Ne juge jamais les caprices des autres I c'est la réponse à la question pourquoi je veux « à tout prix » une position solide et lucrative; c*est pour cela que je vise au barreau, et ne veux pas me traîner plus longtemps dans la pauvreté et la détr-esse...

J'ai été révolté de voir par ta lettre que Ton dit et écrit, de Hambourg, du mal de moi. Dans une lettre d'Anselmi, j'ai aussi trouvé une allusion qui n'annonçait rien de bon. J'attends de toi que tu me dises tout, à cœur ouvert. Il est pour moi d'une importance infinie de savoir comment on me juge à Hambourg. Vraiment, la, à Hambourg, je n'ai point agi comme un égoïste. Malgré toutes les considérations de prudence secondaire, je n*ai pu me résoudre à encenser la médiocrité odieuse, et à médire de la supériorité. Je veux parler ici de mes jugements, si fort taxés d'hérésie, sut K. et B...S. Tu me connais assez pour savoir que le premier, avec tout son étalage de lumières et de raison éclairée, devait fort répugner à ma nature intime, tandis que le vigoureux B...S, bien que les vertus négatives du Temple lui manquent, a dû me paraître très-digne d'estime. Ma prédilection pour le rabbinisme conséquent et

rigoureux est en moi, depuis bien des années, le résultat de recherches historiques, et non pas une idée à pinori^ ou un calcul du moment à la G. G. et Cohn. Si je n'étais pas un grand homme, je me donnerais le plaisir, comme un étudiant sortant de sa taverne, de jeter des pierres dans « les fenêtres du Seigneur. » Mais précisément parce que je suis un grand homme, ou tout au moins un homme, ou. si tu ne me l'accordes pas, un être tout à fait humain, je ne pouvais pas plaire aux Hambourgeois. Je l'ai remarqué bien vite, et me suis tenu loin de la canaille juive. Et pourtant cette canaille veut parler de moi ! Des hommes dont j'ignore l'existence ont raconté à mon frère que j'avais causé avec eux, et Dieu sait ce que j'avais dit! Voilà les dégoûts, les mortifications juives, ou, pour mieux dire, possibles seulement en Israël, dont je suis abreuvé. — Toutefois je veux absolument que tu m'apprennes ce qui a été dit. Peut-être quelque fait controuvé nuirait-il à mon honneur. Mais je ne veux absolument pas que tu prennes mon parti contre des amis tels que G...

Je n'écris presque rien; les maux de tête et la jurisprudence m'occupent exclusivement. J'ai là une'

corresponda:tce inédite M7

quantité de petits Lieder terminés, mais qui ne seront pas imprimés de sitôt. — Tu parles des « lignes ci-jointes de Varnhagen; » mais dans ta lettre' il n'y avait rien : qu est-ce que p a * ? Le Pana 2, de Michel Béer, est un chef-d'œuvre, je le reconnais volontiers puisque lui-m^me me tient pour un grand poète. Salue-le. Je salue très-cordialement le docteur Gans. Dans la romance que je t'ai envoyée 3, il faut que tu changes le second vers de la cinquième strophe et que tu écrives : « Gomme il chantait ces paroles d'amour. » Il y a un Abraham de Saragosse, mais j'ai trouvé Israël plus caractéristique. L'ensemble de la romance est une scène de ma propre vie; seulement, le Parc de Berlin est devenu le jardin de Talcade, la baronne une senora, et moimême un Saint-Georges ou même Apollon I Ce n'est que la première pièce d'une trilogie, dont la se-

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