‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives--Chapitre 22 sur 51 · Monnaie de compte qui vaut, au pair, fr · texte numérisé non relu

Monnaie de compte qui vaut, au pair, fr

toujours cher, bien qu'une heure néfaste nous ait séparés pour toujours. Lors de notre entrevue à Hambourg, il a eu quelque chose de blessant pour moi, et tu sais combien alors j'étais irritable. N'estce pas que Frédérique Robert est belle ? Est-ce que je t'en avais trop dit? Elle réunit en jelle Jocaste et Juliette, tout ce qu'il y a de plus grec et de plus moderne.

Je travaille beaucoup, je deviens tout à fsiit savant; mais, pour des travaux poétiques, ma tête est trop faible et trop palpitant^ de douleurs. — Gomme tu es injuste quand tu me dis que je me moque de Marcusl Mon Dieu, je suis pourtant meilleur que tu ne crois. J'ai écrit aujourd'hui au pauvre petit homme une cordiale lettre que tu lui remettras, ou lui expédieras, franco^ s'il est parti. — J'ai vu l'annonce du livre de Gans. Foliel C'est le mot le plus indulgent. Le titre, spécial du livre est maladroit. Quant au livre même, j'en attends beaucoup, et je suis cordialement satisfait qu'on lui rende justice. Salue pour moi ce bon, ce cher Gans. Dis-lui que je suis encore très-malade, que chaque ligne me fait souffrir, et que c'est pourquoi je ne lui écris pas. Je suis un pale feu follet; mais Gans est une

lumière, une lumière de l'exil. Salue aussi le brave Zunz.

Parle-moi donc de la Société. Michel Béer a-t-il répondu? J'ai reçu une lettre de mon oncle de Geldern ; il m*ëcrit que, tout le long du Rhin, je suis maintenant aussi détesté qu'on m'y aimait naguère, parce qu'on dit que je m'intéresse aux juifs. Vraiment, j'ai ril Oh ! comme je méprise la canaille humaine, circoncis et incirconcis î Mon oncle me charge de demander pour lui trois exemplaires du second volume (Usez de la seconde livraison) de la ' Revue^ qui doit incessamment (? ?) paraître. Il en enverra le montant. — La réponse de J....n m'a fait rire aussi. Si j'étais à Berlin, je proposerais à Ja Société de nommer le docteur J....n président de la section d'agriculture. Vraiment, je veux me garder d'être jamais dans le cas de devoir réclamer pour moi-même les services de quelque riche Israélite.

Rien n'est changé dans mes plans pour l'avenir. Je m'en tiens à Gœttingue. Il est incertain que j'aille pour quelques jours à Berlin ; cela me coûterait trop d'argent, et je n'ai pas un denier à perdre, tu le sais. Et faire des dettes n'est pas mon habitude, tu le sais aussi!!?? »-? Adieu, aime-moi

130 (JEUVRÉa DE HENRI ilElNE

toujours, et sois sûr que je t'aime. — Au nom du ciel, est-ce sérieux de ta part, quand tu me dis qu'on va représenter Ratcliff? Quelle fortune pour moi si ma pièce allait réussir f

P.-S.— N'écris pas en Poméranie pour mon frère : ce serait un port de lettre perdu. Il a trouvé à gagner provisoirement sa vie dans le Holstein, avec un peu d'argent par-dessus le marché, — Informe-toi exactement de ce qui en est de Ratcliff, On ne lui a vraiment pas rendu justice. Si je n'étais pas si vexé et outré, j'écrirais quelque chose dans ce sens. Les journaux ne sont, il est vrai, que les vespasiennes de la littérature; mais c'est là précisément que toutes les annonces sont affichées. Il n'est donc plus question de moi nulle part? Bôhringer ! Bôhringer ! laisse-moi changer avec toi ! — Je crois que Diimmler n'a pas exécuté mon ordre d'envoyer des exemplaires aux principales rédactions de journaux. Demande-le-lui donc. N'oublie pas! — Si tu veux t' accorder un plaisir, lis la Corinne de madame de Staël ; cela te plaira. Fais donc que Gans tienne sa promesse et m'envoie le Droit de succession.

AU MEME

Lnneboiirg, le 1*^ décembre 1823.

C'est impardonnable ! déjà deux lettres de moi sans une ligne de réponse. Et, depuis quinze jours, je me ridiculise au bureau de la poste en faisant demander quotidiennement s'il n'y a pas de lettres de Berlin. Tu n'as pas besoin de m'écrire d'amples lettres à l'allemande, des in-folio : quelques lignes suffisent. Dis-moi seulement que tu vis encore. Vois donc, aujourd'hui, par exemple, je ne puis pas jurer que tu ne sois pas mort; — ce qui, pour moi, accoutumé que je suis aux plus rudes coups de la destinée, ne serait pas une perte aussi grande que pour le reste de l'humanité. Écris-moi tout de suite si tu vis; — mais attends, je sais un moyen de te faire répondre immédiatement : il faut seulement te demander un service ; et je veux aujourd'hui te donner une commission des plus importantes pour moi, et des plus pressantes. Écoute-donc : je ne vais pas à Berlin, je dois ménager mon argent. Mai^ les

t3â okuVAES DE HENHI HElN'E

premiers jours de janvier, je partirai pour Gœttingue. Auparavant, il faut que je me fasse exmatriculer à Berlin, et que j'obtienne de l'Université un certificat d études. Aie la bonté de te procurer tout cela pour moi; Gans te dira ce qu'il y a à faire.

Je n'ai pas voulu demander d'attestation de présence pour tes pvblica * que j'ai suivis, et n'ai pu en obtenir pour les cours privés que je n'ai fréquentés qu'irrégulièrement : de la sorte, je n'ai à produire que trois certificats, à savoir, un de Hegel (II!), un dit de Hasse et une carte de Schms^ltz... Je joins ici ma matricule pour plus de sûreté, et te prie de me la renvoyer, avec les certificats de présence, aussitôt que possible. Le bedeau peut tout faire à ta place. Tu auras, je pense, un thaler à débourser. — Je me fie à toi. Sache bien qu'il m'est impossible de partir avant d'avoir reçu ces certificats, sans lesquels aucun étudiant ne peut paraître à Gœttingue. — Je t'écris dans la plus grande hâte et la tête rompue de douleurs. Adieu; aime toujours ton ami fidèle.

P.-S. — N'oublie pas de me répondre au sujet

1. Les cours ouverts gratuitement à tou^i, tandis que les otudiants n'ont accès aux autres que moyennant finance.

r.ORZVESPONDANCE INEDITE 133

des journaux wesiphaliens. Salue tout le monde, et Gans par-dessus le marché.

AU MEME

Encore de Lunebourg, le 9 ianvier 1824.

Cher Moser,

J'ai reçu tes lettres du 20 décembre et du 3 janvier. Quelque besoin que j'éprouve de t'écrire longuement aujourd'hui, je ne puis t'envoyer que quelques lignes bien rapides. Je suis trop abattu, et ma tête bourdonne. Je partirai d'aujourd'hui en huit pour Gœttingue, et j'espère que le voyage (que je ne compte pas fs^ire trop rapidement) me distraira, et qu'un genre de vie diiférent me fera du bien. Aujourd'hui, je veux seulement te remercier pour le certificat. Avec les livres ci-joints tu trouveras un louis et demi, dont tu garderas quatre thalers et vingt gros pour couvrir tes derniers déboursés; tu remettras le reste au caissier de la Société. Je ne sais réellement pas ce que je puis devoir ; un semestre au

moins n'a pas été payé (je n'ai jamais reçu de toi I 8

une réponse là-dessus). S'il manque une bagatelle, fais-moi le plaisir de m'en faire l'avance. Tu es vraiment le marquis de Posa et le créditeur de tes amis ! Mon découvert chez toi doit être considérable, je t'ai déjà interrogé à ce sujet et je ne sais rien, etfranchement je n'y veux pas songer; car, avec la quantité de dépenses que je dois fatalement faire aujourd'hui, le payement de cette dette m'embarrasserait; mais tu ne perdras rien pour attendre, bien qu'autrefois tu eusses coutume de dire ^vec une expression très-particulièrement comique: «Les étudiants ne rendent jamais rien. » Je ris encore de bon cœur quand je pense à l'accent de ces paroles. Et véritablement tu as raison. Je perds beaucoup de cette manière-là. Quand un étudiant veut me soutirer ainsi un thaler ^ je lui donne plutôt vingt-trois gros, et j'ai gagné un gros de profit net. Mais n'est-ce pas une sottise à moi de te dire ces choses, à toi, mon créancier?

J'ai été très-vexé de ce que tu aies commenté, en homme piqué et de mauvaise humeur, et d'une façon qui n'en est pas une, ma demande de recevoir de

i. Le thaler valait «ilors vingt-quatre gros.

toi de courtes lettres. Pour l'amour du ciel, un homme qui lit et comprend Hegel et Valmiki dans l'original , ne sait pas comprendre une de mes ellipses les plus ordinaires! Mon Dieu, comme les autres hommes doivent se méprendre sur moi, puisque Moser, un élève de Friedlânder et un contemporain de Gans, Moser, Mosès Moser, mon archiami, la portion philosophique de mon woe, l'édition de luxe revue et corrigée d*un homme véritable, a l'homme de la liberté et de la vertu, le secrétaire perpétuel de la Société, »• l'épilogue de Nathan le Sage, le critique de Bernays, la caisse de fer de Cohn, l'humaniste normal... — où m'arrêterai-je?— Je veux dire seulement : combien je suis à plaindre si Moser lui-même ne me comprend pas I Quoi I même les épithètes bon savant te déplaisent I Plût à Dieu que je pusse me les appliquer à moi-même dans un §ens aussi étendu ! Je t'aime de toute mon âme et je ne suis pas un homme de rien. — Si tu retiens bien cette formule dans ta tête, mes paroles ne te déplairont jamais, même celles ci-dessus. Je veux plutôt des lettres courtes que de longues mais rares let-* très. Je veux en recevoir souvent^ même quand tu n'as que peu de choses à mtî dire, bien que je pré-

fère assurément que tu m'écrives souvent et beaucoup.

Tu me parles peu de la Société. Penses-tu, par hasard, que la cause de nos frères ne me tienne plus au cœur? Tu te trompes alors-énormément. Bien que mes maux de tête m'accablent, je n'ai pourtant pas cessé d'agir. « Que ma droite se dessèche, si je t'oublie, Jeruscholayîm I » c'est à peu près les paroles du Psalmiste, et ce sont toujours les miennes. Je voudrais pouvoir causer une heure seulement avec toi de toutes les pensées qui me sont venues sur Israël, à propos surtout de ma propre situation et tu verrais — comment l'éducation des âmes fleurit toujours au Steinweg, et comment Heine est, et restera toujours Heine. Je suis curieux de lire ton article dans la quatrième livraison * ; envdie-lamoi à Goettingue dès qu'elle aura paru. Je t'écrirai d'abord après mon arrivée et t'enverrai mon adresse. Si cela m'est possible, je donnerai certainement un bon travail à la Revue. Tout au moins, pour peu que cela en vaille la peine, je ferai bientôt un extrait de l'article du Lexique de Gœttingue

1. Cotte quatrième livraison de la Revue scientifique du Ju* dàïsme n'a jamais paru.

relatif aux écrits publiés sur les Juifs. Salue beaucoup Zunz ; je me suis cordialement réjoui de sa promotion. Excuse-moi de ne lui avoir pas écrit encore; je le ferai bientôt, de Gœttingue. Dis-lui bien que ce n'est pas la paresse qui m'empêche d'écrire, mais que c'est ma pauvre tête. Je souffre même en écrivant ces lignes. Je suis contraint de négliger tous mes amis et toutes mes relations. C'est pourquoi je n'ai pas écrit au conseiller criminel Hitzig, comme je Tavais dès longtemps résolu. Gans a des motifs de gronder contre moi. A Hambourg, Wohlwill m'en veut réellement, et interprète mal mon silence. Tu ' as vu sans doute madame de Hobenhciusen : que dit-elle de moi? C'est honteux à moi dt< ii'av<»ir pas écrit quelques lignes à cette bonne personne, à propos 1 Comment le Paria a t-il été accueilli ? Bien, certainement, car il n'est pas plus mauvais que les tragédies de presque tous les autres poètes du jour, et l'axiome qu'une tragédie écrite par un juif doit être nécessairement mauvaise, cet axiome ne peut plus être mis sur le tapis, et Michel Béer ne saurait m'en être trop reconnaissant. Mais, si le pauvre Paria^ repoussé de tous, a été repoussé au si par

les bramines à lunettes et les schoutras à ép ulettes

du parterre, console-le en lui rappelant le destin de Ben-Abdullah *, et donne au pauvre rejeté le conseil d'oublier l'oppression de Tesprit de caste dans les bras d'une bayadère, au moyen du mariage gandorva (voir Gans, Droit de succession^ I).

...Je suis, grâce à Dieu, guéri d'une é^ullition maligne qu'avait provoquée la traduction du Coran, de Boyîsen. // m'a fallu croire à ce Mahomet... — Je suis assez bien avec Hambourg. — Adieu, et reste bon pour moi. Ne m'épargne jamais; de mon côté, j'en ferai autant.

XXYIII

AU MÊME

Hanotroi le 21 janvier 1824^

Que les dieux protègent ta tête !

Tu vois paf cette apostrophe que je crois encore aux dieux et ne suis pas aussi impie qu'on le dit, — et, par la date ci-dessus, que je suis maintenant dans cette ville où l'on n'a aboli que récemment la torture. Je suis arrivé Ww au &Pir. et «uls resté la jQU^

neé ici, car je me sentais trop épuisé par une nuit passée en voiture, avec un très-mauvais temps, et une société plus mauvaise encore. Je serai après demain à Gœttingue et saluerai le vénérable Carcer^^ les piteux lions de la Wenderthor, et le buisson de roses sur la tombe de la belle Cécile. Je ne trouverai peut-être pas une seule de mes anciennes connaissances à Gœttingue : c'est un peu mélancolique. Je crois que, dans lés premiers temps, je serai trèssombre; puis je m'habituerai à ma situation, je me réconcilierai peu à peu avec l'inévitable, et à la fin le lieu me deviendra suffisamment cher, et je souffrirai quand il faudra le quitter. Ainsi m'est-il toujours advenu, et même à peu près à Lunebourg : (( Lorsque mon départ de cette ville s'approchait, les hommes et les femmes et principalement les belles femmes s'empressaient de me plaire et de me faire regretter mon séjour de Lunebourg. Voilà la perfidie des hommes ; ils nous font des peines même quand ils semblent nous cajoler. ^. » Ma lumière va .s'éteindre, il est tard, et je sujîj

i. La priion de i'Universiié,

I, Ce pauAgt) entre guiUomeii, comme (]U9|(]tte» mm f\^i%

trop endormi pour écrire en allemand. A vrai dire, d'ailleurs, je ne suis point Allemand comme bien tu sais {Voyez Rùhs, Fries, passim)^ et, si je Tétais, je ne m'en ferais pas gloire. « Oh ! ce sont des barba-v res ! » Il n'y a que trois peuples civilisés : les Français, les Chinois et les Perâans. Et je suis fier d'être Persan I Si je fais des vers allemands, cela tient à une circonstance particulière. La belle Gulnare a appris, d'un grand benêt de savant, que ^allemand a des analogies aves sa langue maternelle, le persan ! et, aujourd'hui, l'aimable fille d'Ispahan étudie la langue allemande, et, pour s'exercer dans la grammaire, elle traduit dans sa langue suave et lumineuse (la langue de bulbul et des roses) des passages de mes poésies que j'ai su introduire en contrebande dans son harem. Ah! comme je languis après Ispahan I Ah ! pauvre que je suis, loin de ses minarets aimés et de ses jardins odorants! Ah! c'est un sort affreux pour un poêle persan d'être condamné à votre allemand abject et raboteux, d'être torturé jusqu'à la mort par vos voitures de poste aussi cahotantes que votre langue, par votre mauvais climat, vos sots visages de tabagie, et vos Pandectes, et votre jargon philosophi-

que, et toutes vos autres misères, Firdusi! ô Ischami ! ô Saadi ! que votre frère est malheureux f Ah I comme je soupire après les roses de Schiras ! L'Allemagne peut avoir du bon, je ne veux pas en médire davantage. Elle a aussi ses poëtes : Karl Miichler, Glauren, Gubitz, Michel Béer, Auifenberg, Théodore Hell, Laun, Gehe, Houw^ald, Rûckert, Mûller, Immermann, Uhland, Gœthe. Mais qu'estce que toute leur gloire au prix d'Hafis et de Nisami I Et pourtan^^ bien que je sois un Persan, je confesse que le plus grand des poëtes est encore toi, ô grand prophète de la Mecque, et ton Coran, bien que je ne le connaisse que par la traduction de Boyisen, ne me sortira pas de sitôt de la bouche.

Que le Paria de Michel Béer ait si fort réussi à Berlin, c'est ce que j'ai appris hier matin à Celle, et, ce qui est assez singulier, d'un vieux juif chez lequel je changeais quelques ducats. Celui-ci tenait le fait d'un pédicure qui venait directement de Berlin, et avait pu s'y convaincre que le Paria était au pair avec les œuvres de Schiller et de Gœthe. Je suis à demi curieux, cher Moser, de connaître ton jugement sur cette pièce, à laquelle tu as eu certai-

nement une grande part, puisque Michel Béer est, aussi bien que Frânkeî, de tes représentants. Pour moi, je le connais depuis longtemps, car l'auteur lui-même me Ta lue. Elle m'avait plu et m'aurait plu davantage encore si déjà je n'avais connu de trop près l'Inde et Tçsprit hindou. L'idée principale du poëme, c'est-à-dire que le Paria est un juif déguisé, m'a souverainement choqué. Il ne viendra â l'esprit de personne que ce dernier ressemble au Paria hindou, et c'est sottise de s'extasier sur cette ressemblance. Mais la chose la plus sotte, la plus dommageable et la plus digne du bâton, c'est l'idée saugrenue du Paria qui présume que ses ancêtres par quelque méfait sanglant ont mérité leur triste condition. Cette allusion à Christ doit bien plaire à certaines gens, surtout venant d'un juif, d'un poète aquatique. (Tu n'oses pas mal interpréter cette expression^ : un juif, un poëte aquatique, ihat Will not say a jew wko is a wateopoet^ but a jew who is not y et baptised^ a waierproof-jew !) Je voudrais que Michel Béer fût baptisé, et s'exprimât aussi vertement qii'Almâhsor, sur le christianisme

â. En français, dans Toriginal.

au lieu d'en parler avec des ménagements timides, et même, comme on vient de le voir, de lui faire les yeux doux*

J*ai plus parlé de Thomme et de son poème que cela ne me sied, mais c'est surtout à cause de Tal-* lusion ci-dessus, laquelle constitue un fait qui ne peut nous être indifférent. — J'attends bientôt de tes lettres à. Gœttingue. Écris-moi sous l'adresse qui suit : t H. H. de D., $tudio8tt8 juris ; s'informer chezv le bedeau de l'Uiûversité. » Adieu, écriB-moi beaucoup^ et aime-moi toujours. Salue Zunz, Gan9« Lehmann et autres.

AU MÊME

De Gœttingae, hélas! le t février iSîL

Cher Moser,

Me voici à Gœttingue depuis neuf jours, c*ost-àdire que je suis déjà rongé d-ennui« Mais je l'sii voulu, et c'est bien ; silence I je ne veux plus me plaindre. Je lisais hier au soir les lettres de Rous*> seau, et je remarquais combien c'est chose fasti-

144 OEUVRES DE IlKNRl HEINE

dieuse de se plaindre perpétuellement. Mais je ne me plains qu'à cause de ma santé, et tu me rendras cette justice que les gredins qui, par leurs machinations cherchent à empoisonner ma vie, m'ont rarement arraché une plainte. Je me sens assez grand pour cela. Je vis maintenant tout entier dans ma jurisprudence. Si tu crois que je ne deviendrai pas un bon juriste, tu es dans Terreur. Tu peux, à ton aise, me récuser comme avocat; mais tu ne dois en souffler mot à personne, autrement je n'aurais plus qu'à mourir de faim. Il faut que mon dîner me soit servi sur un des plateaux de la balance de Thémis ; je ne veux plus vivre des miettes de la table de mon oncle. Les incidents de l'été dernier ont fait sur moi une impression diabolique. Je ne suis pas assez grand pour supporter l'huniiliation. En fin de compte, il y a peut-être en moi plus de mal que de bien; en tout cas, l'un et l'autre en proportions co-

lossales. J'aime cependant le bien, et, à cause de

cela, je' t'aime aussi, bon Moser.

Écris-moi beaucoup. Autour de moi, il ne se passe

rien, tout est silencieux, et essentiellement différent de chez vous. Dans tout le monde, comme tu sais, les hommes passent leur vie à s'occuper les uns des

CORRESPONDANCE INÉDITE 1 4p

auU'es, à observer, traverser^ ou favoriser (dans leur propre intérêt, cela va sans dire) ce que les autres font ou ne font pas, leurs projets et leurs actions, ce qu'ils veulent et ce qu'ils peuvent. A Berlin, on se préoccupe plus des vivants ; ici, à Gœttingue, davantage des morts. Pour parler avec mon ami Rousseau : « A Berlin, on est plus curieux des sottises qui se font dans ce monde ; ici, on est plus curieux de celles qu'on imprime dans les livres. * Je cite Jean-Jacques, et non pas mon ami Jean- Baptiste de Cologne, qui, vraisemblablement, n*est ,plus mon ami. Depuis onze mois, je ne sais rien de lui. Il doit être rédacteur d'un journal à Cologne. Jusqu'ici, il ne m'est pas tombé sous les yeux un seul journal du Rhin ou de Westphalie. J'ai eu l'occasion de fureter dans quelques autres journaux surtout littéraires, du reste de l'Allemagne, et, à mon grand dépit, je me suis convaincu que ce maudit Diimmler n'avait pas fait annoncer mes Tragédies dans un seul, sauf la Gazette de Berlin, Mais ne sois pas cause qu'il commette une sottise plus sotte encore, c'est-à-dire qu'il fasse réimprimer Une seconde fois l'ancienne annonce. Tâche seulement d'obtenir qu'il s'occupe à répandre un peu mieux le volume.

446 ŒUVRES DE HËNAi U£1IS'£

Donne-lui aussi mon adresse pour le cas où il aurait quelque article à m'envoyer. Ci-joint un louis avec lequel tu m'achèteras chez Èûmmler cinq ou six exemplaires de mes Tragédies^ que tu m'enverras par le premier courrier..

Que dois-je faire? J'ai promis à quelques belles "femmes (non pas ici) les Tragédies^ et il faut que je m'exécute, car ma galanterie est toujours plus grande que ma pauvreté. Ici, quelques amis ont aussi cherché inutilement le livre chez les libraires; j'ai promis de lé faire venir, et ce trafic me coûtera mon argent/ En échange, je trouve^ les publications de Brockhaus dans tous les cabinets de lecture. — Donne-moi une définition des boutiques d'épiciers. — A Lunebourg, on me lit et on m'exalte avec frénésie* — Adieu; salue Oans, Zunz, etc.

xsx

Air àààÉ

GœttiDgue, le 25 février 1824.

Cher M oser,

36 ne sais comment m'expliquer ton silence. Plus j'y songe, plus je me sens inquiet. Est-ce l'ami qui

CORRESPONDANCE INÉDITE lit

est mort, ou l'amitié? Je lie sais, des de»K, ce qui m'affligerait le ^Itts. Mort, tu né Tes certainement paë ; tu es trop désigné et trop patient pour t'être laissé mourir. Mai? ton amitié pour lûoî? Ohf ce serait trop tôt si elle devait déjà être morte t Toutes mes autres amtitiés ont vécu plus longtemps, et, si TuRé n'avait pas été frappée d'apoplexie, l'autre enïpoisoiinée par la calomnie, consumée par le- ma* rasme de la tiédeur, ou raflée ^ar quelque autre causé, elles seraient encore toutes en vie.

Ils sont si nonïbreux, ceux que je puii appeler feii mes amis^ que j'ai bien le droit dé psffleff des délices de Tamitié ^ — Comment tè portes- tu?

Toutefois, je ne veux faire toh ni à moi ni à d'autres. Je me suis coiaVaincu — eft avec chagrin — ^ qaé tous les séntîmefïts qui ont une fois grandi daiis mon èœnr y demeureront entiers et îndestructibleS) aussi longtemps que te coeur lui^mémè^ et tout ce qui s'y meut^ demeurera dans son intégrité 4 Et, pour ce qur concerne les autres, il est possible

k. • Uh kahn mit Récht vdn dër SéKgk'eh iét Frémidschaft spr^ehen^(^enn so manche âelife Frenpdscbaft istmir gâAiében. > <» Il y a là un jeu de mots intraduisible^ et que je n'ai pu qU'affâiblir par un équivalent.

que leurs sentiments ne soient pas d'une étoffe aussi indestructible que les miens; pourtant je remarque que je fais souvent tort à ces gens-là, en croyant que leurs sentiments sont faits d'une substance trop légère 5 comme peut être du papier de poste, delà charpie, de la gelée aux framboises, etc. Oh! j'ai rencontré tant d'hommes dont lessentimenls étaient solides comme du bois et indéchirables comme du cuir! Et pourtant ces sentiments de bois et de cuir ont « dû céder à la loi du temps. » Il n'y a pas jusqu*au pauvre Rousseau à qui je n'aie fait tort; j'ai reçu de lui, ces jours-ci, une touchante lettre où il se plaint que je l'oublie complètement, lui qui m'est resté si attaché.

Je lui ai répondu que c'était moi qui étais resté longtemps sans lettres de lui, moi qui me sentais blessé par ses reproches, etc. Je lui ai laissé voir que je ne le croyais pas franc de toute duplicité; toutefois, je lui ai annoncé la seconde édition de mon amitié.

Je vis très-retiré. Le Corpus juris est mon oreiller. Je m'occupe pourtant de mainte autre chose : par exemple, la lecture des Chroniques, et la consommation de la bière. La Bibliothèque, et la cave du

Rathhaus me ruiuent. L'amour me tourmente aussi. Ce n'est plus, comme autrefois, l'amour exclusif pour une seule : je ne suis plus monothéiste en amour; mais, de même que je penche vers la bière double, je penche aussi vers un double amour. J'aime la Vénus de Médicis, qui est ici, à la Bibliothèque, et la belle cuisinière du conseiller aulîqùe Bauer. Hélas! et toutes deux sans espoir t.. .

Très-heureusement, on me dérange en ce moment. N'est-ce pas que j'ai dessein de te révolter, et d'éteindre par un afflux de bile la dernière étincelle d'amitié qui pourrait encore briller faiblement pour moi dans ton âme? Mais véritablement <( je suis très-enrhumé % » ou, pour parler allemand, j'ai un très -fort catharre. Et, en outre, je suis de trèsmauvaise humeur, et, plus encore qu^ je ne suis de mauvaise humeur, je suis ton ami.

P^-i, — Ne salue personne, pas même Gans. Il ne m'a pas envoyé son Jh^ok de succession. Mais,, s'il se ravise, je lui dirai en confidence ce qu'en pense Hugo*. —Combien de temps les Robert resteront-ils

i. En français, dans l'original.

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