‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives--Chapitre 36 sur 51 · À LOUIS ROBERT · texte numérisé non relu

À LOUIS ROBERT

Gœttingue, le 4 mars 1815.

Cher Robert,

Comme je suis plongé dans des ennuis qui ne me laissent pas, précisément aujourd'hui, assez de liberté d'esprit pour écrire à votre chère femme, et que pourtant je voudrais lui faire savoir ce qui a trait à sa lettre du 18 février, c'est à vous que j'écris; avec vous, il suffira de quelques mots.

Veuillez donc dire à notre aimable Turque, premièrement que je vous aime et que je l'aime, ensuite que je ne la laisserai certainement pas dans l'inquiétude au sujet des Fleurs du Rhin. Vous n'avez pas d'idée combien c'est une rude tâche pour moi que de tenir ma promesse. Je ne veux pas parler de mon aversion pour la littérature d'Almanachs, non plus que des hésitations et des scrupules que je dois avoir maintenant à propos de chaque ligne que j'écris. Je veux seulement vous dire que, depuis une année, mes maux de tête (qui ne commencent que maintenant à disparaître peu à peu) ne m'ont per-

mis d'écrire que peu de chose qui ait une certaine valeur. Je n'ai guère travaillé qu'à une espèce de Fiction et Vérité *, qui ne pourra paraître que dans des temps très-éloignés, et à mon Rabbin^ qui n'est pas encore prêt à moitié, et n'est pas fait non plus pour être publié maintenant. La plus jolie chose que j'aie écrite dans l'intervalle, est le récit d'un voyage que j'ai fait dans le Hartz, l'automne passé, — lin mélange de descriptions de la nature, d'esprit, de poésie, et d'observation à la Washington Irwing. Une Nouvelle, que j'ai commencée pour les Fkurs du Rhin^ est là à moitié faite, et ne sera probablement pas terminée ; car je suis enfoncé plus que jamais dans ma jurisprudence, dont je suis décidé à être quitte le mois prochain^ de sorte que maintenant je ne puis avoir affaire qu'avec mon Corpus juris.

Aussi, comme je prévois que je ne puis venir à bout de la Nouvelle, je vous enverrai dans cinq se-* maines mon Voyage du Hartz^ qui peut avoir, à peu près, trois feuilles à trois feuilles et demie du format des Fleurs du Rhin^ et que vous lirezy j'en suis sûr,

i. C'est le titre bien connu des Mèmoirei de Gœthe.

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avec autant de plaisir que je vous l'envoie avec déplaisir. Car ce nouvel arrangement fait échouer maints projets importants pour moi, et me force à changer et à retrancher beaucoup de choses dans mon manuscrit. Je l'enverrais plus tôt, s'il ne fallait d'abord le faire revenir de chez les miens, où je l'ai envoyé comme lecture d'hiver. Il me semble aussi que c'est terriblement vite pour faire rentrer déjà les contributions des auteurs à TAlmanach de l'an prochain. — J'aurais pourtant répondu depuis plusieurs jours si je n'avais attendu pour cela une lettre d'Immermann, à qui j'ai écrit d'une manière pressante de me dire sans délai s'il voulait ou non donner quelque chose pour les Fleurs du Rhin, Je n'ai pas encore sa réponse, et je devrai ainsi vous écrire encore aussitôt que je l'aurai reçue. Je lui marque, du reste, que M. Braun lui donnera les mêmes honoraires qu'à tout autre rédacteur de son recueil. Pour ce qui me concerne moi-même à cet égard, je me souviens que vous m'avez offert à Berlin quatre carolins * par feuille d'impression, quand vous m'avez engagé, peu de temps avant mon

1. Monnaie d'or de Cologne, valant à peu près vingt-quatre francs.

C K R i: s 1» O .N ï) A N C. E I MÎ 1) 1 T E 50*)

premier départ de Berlin, à collaborer aux Fleurs du Rhin, Si donc mon voyage du Hartz est accepté, je compte sur cet honoraire, et je désirerais pouvoir en disposer trois mois après l'envoi de mon manuscrit. Dans des temps meilleurs, je ne mentionnerais pas même ces choses. — Et ces temps viendront.

Votre nouvelle comédie, qui doit être une Nuit de Walpur^gis * de Tesprit, ne m'est pas encore tombée sous les yeux ; mais je me suis d'autant plus délecté, cher Robert, de vos Xénies dans les Fteurs du Rhin, Encore aujourd'hui, elles me bourdonnent dans la tête. Vous êtes incomparable, et chacun vous admire avec enthousiasme. J'apprends avec plaisir de votre femme que vous travaillez diligemment. Vrai, si vous vous conduisez gentiment, vous pouvez finir encore par devenir célèbre. Même à 'Gœttingue, on commence à vous connaître, — et cela veut beaucoup dire. Nommément, mon ami le grand Sartorius, chez qui j'ai bien soupe ce soir, s'est informé avec beaucoup de chaleur de l'auteur des Épitrei à Tieck et de V Annivei'saire de Gœthe,

1. La nuit du rendez-vous annuel des habitants de l'enfer, que la lëgende a placé dans les montagnes dn Brocken. 1. 12

ï)e Berlin, je n'apprends presque rien, si ce n'est queWalter Scott doit y arriver pour y recueillir de nouvelles impressions des beautés de la nature, et faire la connaissîgice personnelle de Glauren *.

Faites mes salutations les plus cordiales à notre parfaite Turque. Dites-lui aussi que n'ai point reçu d'elle de lettre « au sujet de laquelle elle pourrait s'en faire accroire, » à moins qu'elle ne veuille dire par là une lettre d'affaire qu'elle m'a écrite de Berlin en mai dernier. Dites-lui encore ce que c'est que d'être sur le point de faire son doctorat de juriste, sous le décanat du chevalier Hugo ; et, si elle comprend cela, elle comprendra aussi comment il est humainement possible de ne pas répondre à la trèschère lettre de la plus belle femme d'Europe. — Mais il viendra des temps meilleurs.

Parmi les onze personnes que j'aime, se trouvent M. et madame Robert.

1. Ce romancier populaire était toat particulièrement en butte aux sarcasmes de Heine. En parlant de l'Album du Brocken, il a dit dans les Reisebilder : « Le livre entier exhale une odeur de fromage, de bière et de tabac; ou croit lire un roman dé M. Clauren. >

AU MÊME

GœttiDgue, le . . • mars 1825.

Ma lettre pour vous venait à peine de partir, cher Robert, que j'en ai reçu une d'Immermann qui commence ainsi... « Pour répondre d'abord à votre demande, je viens vous dire que je donnerai trèsvolontiers quelque chose, cette année, aux Fleurs du Rhin, et que vous pouvez l'annoncer à vos amis. Il faut toujours obéir aux appels et aux sommations des jolies femmes, — autrement le bonheur se retire de nous. J'ai entendu d'autres encore que vous vanter la beauté de madame Robert, et je serais heureux de rencontrer une fois cette charmante femme. »

Après vous avoir rapporté ainsi les propres paroles d'Immermann (à quoi j'ajoute que je lui avais écrit, antérieurement, d'envoyer bientôt ce qu'il destinait, à l'Almanach), je crois n'avoir plus rien à faire. C'est maintenant au rédacteur lui-même de demander directement à Immermann quand et combien il compte envoyer..

Je vous prie, cher, très-cher Robert, d'excuser la précipitation et la négligence de ma lettre; je suis, réellement, enfoncé jusqu'au cou dans les tribulations. Votre bonne Frédérique — car cet attribut lui appartient aussi de plein droit — me pardonne, j'en suis sûr.

A M. MOSER

Goettingue, le l**^ août 1825.

Cher Moser,

C'est beau à toi de ne pas complètement m'oublier. Je ne donne guère à mes amis l'occasion de songer à moi, et, dans ma disposition morose, ou, pour mieux dire, dans ma situation actuelle, il n'y aurait rien de bien étrange s'ils se détournaient'de moi peu à peu. — N'attache point d'importance à ce début; car, de par Dieu, je ne suis pas en état, dans ce moment, de penser à autre chose qu'à mes douleurs physiques. J'en ai été tourmenté, ces quinze derniers jours, presque autant que je tourmente mes amis en les entretenant constamment de mes souffrances. — Le but essentiel de cette lettre

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est de te recommander mon frère^ qui est sur le poiiU de partir pour Berlin, où il va étudier la médecine. Ce que tu peux faire de mieux pour lui, c'est de le mettre en relation avec un habile médecin qui lui indique les cours universitaires à suivre, et avec un bon économe qui lui apprenne comment on peut vivre le plus économiquement à Berlin. Fais-lui faire aussi la connaissance de Zunz et de Gans, et, si cela te plaît, du vieux Friedlânder. Il est assez jeune encore pour s'éprendre de lui. — Mon frère est un homme rangé, de bonne volonté, d'un extérieur assez peu attrayant; au dedans, farci des auteurs grecs et romains, et qu'il faut surtout mettre en garde contre l'esthétique, la v , et autres maladies contagieuses. Et, puisque j'en suis aux recommandations, je prends aussi la liberté de me recommander à toi. Conserve-moi, car tu ne trouveras jamais un ami pour qui tu puisses mieux metti^e en œuvre toute la patience et toute la sollicitude de l'amitié. Oui, vraiment, cher et bon marquis!

Ma situation extérieure n'a guère changé. J'ai travaillé tout l'hiver à la jurisprudence; j'ai eu bien des jours de santé, et, si dans ce moment je n'avais

pas un si rude retour de mes maux, je me ferais

annoncer pour lé doctorat. Mais, dans l'état où je suis, je n'y peux penser; ce qui est d'autant plus triste qu'après ma promotion, je conâptais beaucoup écrire, et surtout finir le Rabbin^ qiii pèse lourdement sur mon ânie. Cette œuvre, là plus désintéressée de toutes, sera aussi la plus parfaite. — J'ai bon espoir de guérir réellement cet été ; mon médecin se donne beaucoup de pelnfe pour cela, et moi aussi : force dépenses et ingurgitations de désagréables drogues.

Mon oncle, à Hambourg, a mis encore un semestre à ma disposition. Mais tout ce qu'il fait arrive d'une façon peu agréable. A cette heure, je ne lui ai pas encore répondu ; car il me répugne de lui démontrer cbnibieh sottement et misérablement on m'a calomnié à ses yeux. C'est aussi par dégoût que je ne m'arrête pas sur ce sujet nauséabond. Quand je serai bien portant, je me sens assez fort pour changer toul cela; jusque-là, il faut que je patiente.

J'ai écrit aùxkbbert, à Carlsruhe. Je veux publier ntori Voyage du Hàrtz dans les i'ieurs du Rhin, Je l'ai redemandé à mon oncle rienri tteîne, à qui je l'avais envoyé, et, aussitôt reçu, je l'adresserai à Carl.^ruhe. J'étais résolu d'abord à le publier dans

CORRESPONDANCE INEDITE %M

le Morgei\blatty et c'est pour cela que je voulais écrire à Cotta. C'est contre mon gré que je le donne dans les Fleurs du Rhin^ car la littérature d'Almanachs m'est antipathique au plus haut point. Mais je n'ai pas le talent de refuser quelque chose à de belles personnes. .Au fond, toute la littérature actuelle m'est antipathique, et c'est pourquoi je suis plus occupé de l'idée d'écrire pour l'avenir que pour le présent : ainsi, par exemple, un Faust commencé, mes Mémoires ef autres choses semblables. Le présent me dégoûte avec ses louanges, et plus encore avec son blâme.

Je ne puis mieux te dire ce que. pense Immermann, et où il en est aujourd'hui^ qu'en te communiquant sa dernière lettre. Mais, je t'en prie, 1 e la montre pas à un tiers, surtout à cause de son jugement sur Robert. Je n'ai pas lu encore son Oiseau de paradis ; — mais je connais le Chat hotte de Tieck, avec lequel le premier semble avoir plus d'analogie qu'il n'est besoin.

Si ce qu'un certain Péters a écrit sur moi dans le Gesellschafter^ t'a plu le moins du^monde, j'en suis très-fâché, et, à vrai dire, pour toi. C'est le plus insipide et le plus ridicule compagnon du monde...

Adieu; je finis parce que mon papier est à sa fin Salue à Toccasion pour moi le conseiller Hitzig.

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