AU PROFESSEUR GUSTAVE HUGO
Demne^ vir excelse nec nonprudentissime/ Illustris ordinis viri prœclari^ doctissimi, honoraiissimiî
Audeo, quum summis in facultate juridica honoribus ornari cupiam, vos orare, ut mihi indicetis leges quas interpretatione illustrem, et ut me admittatis ad privatam de jure interrogationem.
Vitam meam, licet satis plenam turbationibus et eventis, adversis magis quam prosperioribus, paucis verbis enarraturus sum, illa tantum attingens, quap extrinsecus plurimum habuerunt auctoritatis ad animum meum literis artibusque excolendum,
Natus sum mense decembri anni 1779*, Dussel-
1 . Cette étrange erreur de date (1 7 7 9 au lieu dit 1 7 9 9) se trouve dans rorigiiial, aux Archives de Tuniversitë de Gœttingue.
Heine, pour passer son doctorat, n'a pas écrit une thèse, comme cela est de rigueur aujourd'hui, et comme cela n* avait lieu alors que ponr les candidats qui songeaient à entrer dans l'enseigne-
dorpii ad Rhenuiid, maximus natu inter très fratres, quorum aller rei rusticie, aller arli medendi operam dat. Paler meus Siegmund Heine, quondam miles, poslea mercalor, nunc aegrolus proculque vivens a negotiis, diebus la^tioribus in matrimonium duxe-
ment universitaire. — L'examen qu'il sollicite dans sa lettre latin^ eut lieu le 3 mai 1825. — Il faut remarquer, pour Tintelli* gence des premières lignes de cette lettre, qu*on donnait à chaque candidat deux textes de loi sur lesquels le récipiendaire lisait, au commeneenient de son examen, une courte exi)ositiou écrite. Ces textes, empruntés aux sources juridiques, sont indiqués comme suit, pour l'examen de Heine, dans les Actes de la Faculté : Cap. 28 Extra. De jurejurando 2, 24, et Lex 18 Digestorum. Depignoribus (20. 1). — L'intérêt particulier qui s'attache à cette période de la vie de Heine nous a engagé à conserver, comme cela a eu lieu dans l'édition allemande de ses lettres, son épitre latine au doyen tlugo (litera petitoria), et à en donner ici la traduction française. — Nous faisons grâce à nos lecteurs du luxe de» litres par lesquels elle s'ouvre, et qu'il faut chercher dans le texte latin :
c Comme je désire obtenir les honneurs suprêmes dans la Faculté de -droit, je vous adresse la prière de m*indiquor les textes de lois que j'aurai à expliquer, et de m' accorder un examen particulier par voie d'interrogation.
> Je raconterai ma vie en peu de mots, bien qu'elle ait été assez agitée, et remplie de circonstances malheureuses plutôt que prospères, et je ne toucherai qu'aux faits qui ont le (»lus contribué, extérieurement, à préparer mon esprit pour la science et l'art.
> Je suis né à Dusseldorf, sur le Rhin, dans le mois de décembre de l'an 1779, l'aîné de trois frères dont l'un se voue à l'économie rurat(% l'autre à l'art de guérir. Mon père, Siegmund Heine, d'abord soldat, puis nt^gociant, maintenant malade et vivant loin
rat Elisabetham de Geldern, matrem meam, nunc marîti aegrotàtionis generosam cultricem, curarum participém, senectiitissolatium.
In moriasterip Franciscanorum Dusseldorpii infantia mea primis elementis eruditionis atquè insti-
des affaires, avait épousé dans des jours meilleurs Elisabeth de Geldern, ma mère, qui, aujourd'hui, le soigne avec un noble dévouement dans sa maladie, partage ses soucis, et console sa vieillesse.
« Cest dans le cloître des Franciscains, à Dusseldorf, que mon enfance a reçi; les prenfîers éléments de l'instruction. Je garde un sentiment tout particulier de respect pour le très-véïiérable Schallmeyer^'mort maintenant, île son vivant eccicsiastique catholique et recteur du Gymnase de Dusseldorf, Thomme qui a formé le premier mon cœur et mon esprit. J'ai joui de son enseignement particulier quand je fus admis au nombre des élèves de son Gymnase, dont j'ai parcouru successivement toutes les classes, et je n'ai quitté cet asile des lettres que lorsque la seconde guerre contre les Français allait éclater, et que la classe supérieure du Gymnase fut désertée de tous ses élèves, dont le plus grand nombre (et j'étais parmi eux) offrirent leurs services à la patrie, qui n'usa guère de cette offre, la paix de Paris étant intervenue peu de temps après.
» Plus tard, vers le milieu de l'an 1819, je me rendis à Bonn, pour suivre les cours de cette université récemment fondée; j'entendis les leçons de droit de Mackeldey et de Welcker, ainsi que celles d'histoire et d'esthétique des Schlegel, UuUmann, Arndti Radlof, etc., qui tous m'ont témoigné une bienveillance particulière. Au mois d'octobre 1820, je passai à l'université de ëœttingue, où je ne restai qu'un semestre, parce que, ayant violé les règlements qui interdisent le duel, je reçus l'avis de m'éloigner. Je suivais alors les cours de Sartorius et de Heneke, qui, l'un et l'autre, he premier surtout, m'honorèrent d'une faveur
COhRJîSPONDANCK INÉDITE t\o
tutionis imbuebatur. Virum reverendissiiTyim, nunc defunctum, Schsfllmeyerum, clerîcum <^um in yivi$ erat calholiçum (îymnasiique Dusseldorpiensis rectprem, ut primum cultorem cordis ipgeniique m^i veneror atque observe. Sipgulari hMJii5 yirî institu-
particulière. Je me rendis ensuite à Tuniversité de Berlin^QÙ je fus admis au nombre des étudiants, au mois d'avril 1821; j*étttdiai là jusqu'en décembre 1823» suivant, pendant cette période, les cours juridiques de Hasse et de Schmaitz, les cours philosophiques de Hegel, Wolf, Bopp, Raomer, etc. Puis je retournai à Gœttingue, où j'entendis vos leçons, très-noble doyen, et vous, illustres membres de la très-louable Faculté, pour lesquels je professe la plus grande affection et un profond respect.
» Bien que, pendant ces six années consacrées à l'étude, je n*aie jamais abandonné le droit proprement dit, mon intention' ne fut jamais non plus de faire, plus tard, de la jurisprudence, mou gagne- pain; j'ai cherché bien plutôt à acquérir cette érudition qui forme l'esprit et l'âme par Tétude savante des humanités. Néanmoins, je n'ai pas à me féliciter à ce point de vue d'un succès bien complet, ayant négligé plusieurs disciplines très-utiles, pour m'occuper avec trop de prédilection de la philosophie, de la littérature de l'Orient, de celle du moyen âge allemand et des peuples modernes. Â Gœttingue, il est vrai, je me suis exclusivement voué à l'étude du droit ; mais des maux de tdte opiniâtres qui me tourmentent depuis deux ans jusqu'à ce jour, ont nui à mes travaux d'une manière ^ui dépasse toute croyance, et sont cause que mes connaissances ne répondent pas à mon application et à mon zèle.
• J'espère donc beaucoup, très-noble doyen, etc., de votre indulgence, dont je promets à l'avenir, au prix des plus grands efforts, de ne pas me montrer indigne. Je suis, etc.
> Henri Hcink. »
5i6 (»: liNULS DE HE.NUI II El M: •
tione utebar, quum adscitiis essem in numerum discipulorum Gymnasii sui, cujus omnes deiiiceps classes percurrebam — tum demum hoc literarum asylum deserui, quum secundo illo bello contra Gallos instante suprema Gymnasii classis omnibus destitueretur discipulis, quorum maxima pars, et ego in horum numéro, munera sua patri» obtulit, quœ quidem, pace Parisiensi paulo post interveniente, parum usa est oblatis nostris.
Postea Bonam me contuli sub mediam partem anni 1819, uni versitatem literarum in bac urbe nuper constitutam frequentabam , lectionesque juridicas Mackeldeyi et Welckeri audiebam œque ac.lecfiones historicaset aîstheticas Schlegeli, HùUmanni, Arndtii, Radlofii, etc., qui omnes singularem mihi pra^stabant benevolentiam. Menseoctobri, anni 1820, in universitatem literarum Gœttingensem me contuli, ubi unum tantum semestre versabar, quia mihi accidit, ut ob interdicta de certamine singulari a me violata consilium abeundi subirem. Audiebam tum lectiones Sartorii et Benekeii, qui uterque, prapcipue ille, me gratia singulari dignabatur. Deinde in universitatem Berolinensem me contuli. ubi m numerum civium academicorum receptus sum mense
aprili anni 18^1, studiis operam meam navabam
usque ad mensem decembrem anni 1828, et in hoc
tempore lectiones juridicas frequentabam Hassii et
Schmalzii îeque ac lectiones philosophicas He^eii,
Woltii, Boppii, Raumeri, etc. Tum denuo Gœttin-
gam profectus sum, ubi vestras lectiones, decane
excelse et illustris ordinis viri prseclari, quos sum-
mo amore summaque reverentia amplector, au-
diebam.
Quamvis autem per sexennium illud, quo studiis
operam meam dabam, semper ordinem juridicum
professus essem, nunquam tamen mens mea hœc
erat, ut juris scientiam ad vitam aliquendo susten-
tandam tractarem, tali potius eruditioni compa-
randse studebam, qua ad humanitatem ingenium
animumque conformarem. Nihilominus hac in re
felicissimo quidem eventu non valde gavisus sum,
non paucaseasque utilissimas disciplinas negligens;
nimioque amore tractans philosophiam , literas
Orientis, mediî aevi quidem germanicas, bonasque
recentiorum populorum, Gœttingse vero jurispru-
dentiae tantum operam dabam^ sed pertinax capitis
morbus,. qui me duos annos usque ad hoc tempus
excruciat, incredibileni in modum me sempnr iin- I. 13
âli8 OiïUVHUS DB HENRI HElNB
pediebat, et effecit ut scientiœ non respondeant diligentiae studioque meo.
Multum digitur, decane excelse et illustris ordinis viri prœclari, spero de îndulgentia vestra, qua me postea summa aniiiii inteutione haud indignum praestaturum eSse, promilto.
Nominum vestrum cultor obedientissimus.
Gœttingse, die 16 aprilis 182$,
A FRÊDÉRIQUE ROBERT [satlS date)
Bonjour 1
Vous croyez que je suis un homme sur qui Ton ne peut pas compter, et pourtant cela n*est pas. Le manuscrit de mon Voyage du Hartz^ quatre-vingts pages du papier à lettre sur lequel je vous écris, est là prêt à être expédié à Garlsruhe; mais je voudrais beaucoup le garder ici trois semaines encore sous la lime, et pour quelques changements dont je ne puis m' occuper à cette heure, enfoncé que je suis dans mon bourbier juridique. Mais, s'il y a grand hâte pour l'impression, failes-moi dire deux mots, et vous reotivre/ mon manuscrit par le prochain
GORttbSPONDANt^E INÉDITE 219
courrier. — Seulement, ne vous fâchez pas de mes manières trop rudes et des ennuis que je vous cause; mais songez que le monde est ainsi fait, que Tun doit tourmenter Tautre et lui apprendre la patience. — Mais, aussitôt que je serai au clair avec mon fatras juridique, je vous dirai, avec beaucoup de belles et cordiales paroles, combien je suis de la plus aimable des femmes, le très-dévoué.
XLvn
A tA MÊMB
ôœttingae, le 13 moi i82B.
Enfin, bonne et belle dame, me voilà assez affranchi de mes tracas juridiques pour que je puisse vous écrire une longue et jolie lettre. Et pourtant cela ne se peut faire, car, à peine délivré d'un fléau, un autre tombe sur moi, et, pour écrire convenablement, il me faudrait d'abord attendre un bon moment, et le temps mè manque pour cela, car je ne puis retarder davantage Fenvoi de mon manuscrit. Puisse-t-il obtenir votre approbation ! Je l'ai façonné autant que possible pour les Fleurs du Rhin; j'ai dû effacer bien des passages, et, pour combler ces lacunes, surtout
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à la fin des grandes poésies, le loisir m'a manqué. Pourtant cela ne se remarque pas. Si le persiflage du ballet semble trop fort^ j'autorise volontiers la suppression de tout le paragraphe où il se trouve, et que j'ai marqué au crayon. Si, pour de semblables motifs politiques de haute nécessité^ il en faut faire autant dans d'autres endroits, je demande que le vide soit rempli avec les moins ( ) ordinaires. D'ailleurs, je prie la rédaction des Fleurs du Rhin de ne faire de son chef dans mon Voyage^ pour des raisons esthétiques, ni changement ni suppression d'aucune sorte. Comme il est écrit dans le style le plus subjectif, qu'il fait son entrée dans le monde sous mon nom et engage ainsi ma responsabilité d'homme et depoëte, je ne puis laisser passer aucun procédé de ce genre; ce qui serait bien différent s'il s'agissait de petites poésies anonymes dont on supprime la moitié. Toutefois, pouY laisser quelque chose à faire à votre amicale sollicitude, je remarque ici qu'il y a dans mon manuscrit quelques fautes d'orthographe faciles à corriger; c'est du moins ce que dit un ami qui l'a lu récemment, et je n'ai ni le temps ni l'envie de faire moi-même une nouvelle révision. Je vous envoie ci-joints six nouveaux pe-
tits Lieder dans Tancienne manière, qui ne sont signés que de mon chiffre (. . . . E), dont les trois premiers me plaisent assez, beaucoup moins les trois autres, qui peuvent très-bien être supprimés, et que j'ai peut-être écrits dans ce but. — Les vers qui se trouvent dans mon Voyage du Hartz sont d'une toute nouvelle espèce et admirablement beaux. Toutefois, on peut se tromper. Je regretterais beaucoup que mon manuscrit ne répondît pas à votre attente, non point à cause de moi, mais parce que je n'aurais pas de plus grand plaisir que de voir vos désirs accomplis. Si donc, dans l'intervalle, vous receviez quelque' autre manuscrit meilleur, ou que vous ne puissiez faire imprimer le mien à cause de mes exigences, je désire qu'il me soit renvoyé sans trop perdre de temps à Gœttingue, non affranchi, par le courrier. Je vous aurais volontiers envoyé une jolie Nouvelle, mais cela n'a pas été possible; veuillent les Muses m'être plus favorables l'année prochaine! —Et maintenant, encore une prière : au cas où mon Voyage aurait la bonne chance de prendre place dans les Fleurs du Rhin, je voudrais que l'on m'en envoyât quelques exemplaires tirés à part, ainsi que quatre exemplaires du volume entier des
Fleurs du Rhin^ sous l'adresse de H« Heine^ chez Hérold et Wahlstab, à Lunebourg, — aussi vite que possible, et en en portant la valeur à mon compte.
Et maintenant, chère madame, ne remarquez-vous point que les hommes qui semblent d'ailleurs faciles et sans prétentions, dans la vie de tous les jours, deviennent tout fait vaniteux et difficiles du moment qu'on les prend à partie comme poètes ? Mais, insensé que je suis, je dis cela à la femme d'un poète, poète elle-même t Que fait le premier? Tragédie ou comédie?.- Vraiment, ce doit être un travail pour le mari de madame Robert d'écrire une tragédie ! Pauvre bienheureux I A peine a-t-il contracté ses sourcils pour se monter au sérieux tragique, un doux sourire de sa charmante femme fait évanouir cette colère, et, de dépit, il saisit son tricotage, au lieu du poignard de Melpomène.
Ici, tout est silenciéul et triste; pas uû seul beau visage, et je vis enseveli dans l'étude. Le docteur Gan&, passant ici, a interrompu pour quelques jours mon travail. Il aura le bonheur de vous voir pendant son voyage. Il ni'a dit que notre Paria ^ fait
i. La tragédie de Michel Béer.
toujour couler bien des larmes. Les temps sont si mauvais, tout le monde se plaint, et c'est très-politique à nos gouvernants, de favoriser partout la représentation du Pari«, afin que nous voyions qu'il y a dans l'Inde des gens qui endurent plus encore que nous autres Allemands. — Le départ de la poste me force à écrire très-vite. — J*ai maintenant fait mon examen de droil ; le mois prochain, si je suis bien, je soutiendrai mes thèses, et, quand vous mëcrirez la prochaine fois, vous adresserez votre lettre au docteur Juris H. Heine de Dusseldorf, à Gœttingue. A la mi-août, je quitterai probablement cette ville, pour faire un court séjour à Lunebourg; puis j'irai à Berlin. J'y resterai longtemps, et j'étudierai Clauren. N'y reviendrez-vous pas bientôt, vous et Robert? Venez ; faites quelque chose pour la pauvre Marche de Brandebourg; autrement, nous nous dessécherons sans remède, et deviendrons poussière, même avant d'être morts. — Mais, avant tout, portez-vous bien; embrassez Robert et dites lui que je l'aime très-fort, ainsi que sa femme. ^
' Je suis, madame, votre tout dévoué.
A M. M OSER
Gœttingue, le i*" juillet 1825.
Cher Moser,
J'ai reçu ta lettre du 11 juin, dont Taccent montre que tu es de bonne humeur;. ce qui m*a fait grand plaisir. Quant à moi, cela va passablement. Ma tête guérit peu à pen,et je n'épargne rien pour cela. J'ai pris un petit logement sur un jardin; le soir, je me promène parmi des rosiers^en fleurs, et, le matin, à cinq heures trois quarts, ce sont les rossignols qui rne réveillent. C'est pourtant mieux d'être réveillé par les rossignols que par un décrotteur qui heurte à votre porte. Puis je travaille aussi vigoureusement que possible, jurisprudence, histoire, k Rabbin^ etc. — Ce dernier n'avance que lentement : chaque ligne est emportée de haute lutte; mais quelque chose me pousse infatigablement en avant, parce que j'ai la conscience que^seulje puis écrire ce livre, et que l'écrire est une œuvre utile, agréable à Dieu. Mais je brise là-dessus, car ce thème m'en-
CORRESPONDAiNCE INÉDITE 225
traînerait bien vite à m'admirer complaisamment dans ma propre grandeur.
Zunz m'a fait, déjà savoir par toi où se trouvait, au XV* siècle, Técole la plus importante des juifs d'Espagne, c'est-à-dire à Tolède. Mais je voudrais savoir si cela doit s'entendre aussi de la fin de ce siècle. Il m'a nommé encore Séville et Grenade; mais je crois avoir lu dans Basnage que, déjà antérieurement, les juifs avaient été expulsés de cette dernière ville. Comme je te l'ai dit, je voudrais aussi savoir sur les Âbarbanel certaines choses que je ne puis trouver dans les sources chrétiennes. Wplf a cité toutes celles-ci dans sa Bibliothèque. Bagl est incomplet... Je n'ai pas encore lu Bartolocci. Quant aux historiens espagnols, ils n'ont que peu de chose, incroyablement peu, sur les juifs. Sur toute cette période en général régnent les ténèbres d'Egypte.
A la fin de l'année, je compte avoir fini le Rabbin. Ce sera un livre que les Zunz de tous les siècles appelleront une sowrc^ historique. — Je te répète encore que tu n'as pas besoin d'attendre impatiemment la lecture de pion Voyage du Hartz, Je l'ai écrit pour
des motifs pécuniaires, et autres semblables. Peul- I. 13
être le nëcrologe de Saûl Ascher t'amusera. Je vais écrire à Garlsruhe que Ton ait à envoyer, sous ton adresse, à Berlin, plusieurs exeniplaires des Fleurs du Rhin Où se trouve mon Voyage^ ainsi que les honoraires du manuscrit. Je suis dans le plus grand embarras d'argent, et, pour des motifs politiques très-compréhensibles, je ne puis rien demander à mon oncle avant de lui annoncer mon doctorat. Si tu voulais, cher Moser, me prêter dix louis, tu me rendrais le plus grand service d'ami. D'ici à deux ou trois mois, tu pourras te rembourser sur l'argent qui t'arf ivera de Oarlsfuhe, et qui monte presque au double. D'ailleurs, je mets ma parole d'honneur en gage pour ce soutirage d'argent, et j'en dirais davantage si je ne savais que je te blesse en me défiant de ta confiance. Je l'avoue toutefois, bien que je sache que tu te connais et me connais trop bien pour ne pas être sûr que tu n'as rien à craindre quand je lé soutire de l'al'gent, et bien que je sois persuadé que tu viens Volontiers à mon aide, je préférerais emprunter de tout autre si j'étais dans ce moment moins mal disposé^ moins seul, et moins tourmenté. Pour ce dernier motif, je te prierai de m'envoyer les dix louis aussi vite que poHi^ible, et
CORRESPONDANCE INEDITE ^îl
la meilleure voie me semble par la poste, en bons du trésor.
Quand j'écrirai à mon oncle, je lui demanderai de l'argent pour une saison de bains, et, s'il accueille ma requête, j'irai plus tôt à Berlin que je ne pensais» — Tu n'as rien perdu au silence que j'ai gardé sur Gœthe, sur mon entrevue avec lui à Weimar, son amabilité et sa condescendance. Ce n'est plus que le temple vide où resplendissaient autrefois tant de magnificences, et c'est là seulement ce qui m'intéressait à lui. Il a éveillé en moi un sentiment douloureux, et m'est devenu plus cher depuis que je le plains. Mais, au fond, Gœthe et moi sommes deux natures hétérogènes et, par conséquent, répulsives. Gœthe est, par essence, un homme de ce monde, pour qui la jouissance facile de la vie a été la chose souveraine, qui parfois a senti la vie dans l'idée et a su l'exprimer dans la poésie, mais qui ne l'a jamais profondément saisie, et moins encore vécue. Moi, tout au contraire, je suis de nature un fanatique, c'est-à-dire que je me passionne pour l'idée jusqu'au sacrifice, et que quelque chose me pousse invinciblement à m'abîmer en elle. D'autre part, j'ai compris la jouissance de la vie, et j'y ai pris plaisir.
et f est pivciséiiient là qu'est en moi la grande lutte entre ma raison clairaet saine, qui approuve la jouissance et repousse comme folie tout enthousiasme désintéressé, et mon penchant fanatique, qui m'entraîne avec lui dans son éternel empire, ou plutôt m'y fait monter ; car c'est encore une grande question de savoir si le fanatique qui abandonne sa vie pour l'idée, n'est pas plus heureux et ne vit pas davantage en un instant que M. de Gœthe dans^a longue vie égoïste et facile de soixante-seize ans.
Une autre fois, je t'en dirai davantage là-dessus ; aujourd'hui, j'ai la tête épuisée par d'indicibles efforts. Tu retrouveras aussi ce thème dans le Rabbin,
Le Saphir * dont tu parles n'est guère encore ni taillé ni poli. J'ai lu dernièrement de lui une bagatelle dans le Gesellschafter, Un trait d'esprit, isolé, est sans valeur. Une saillie n'est supportable que
i. Saphir, ce faiseur dans Thuinour, avec son esprit tout en mots, sa raillerie sans profondeur, acquit pour un temps une .réputation bruyante. Jl avait établi à Vienne, dans un journal et des livres ad hoc, un immense débit de poin«es, do bons mots et de gaieté à heure fixe. Cet homme d'esprit abusait, dit-on, de la permission d'iHre laid, et Hoino y fait allusion dans ce passage. Il est mort en 1858.
quand elle sort d'un fond sérieux. C'est pour cela que la saillie chez Boerne, chez Jean-Paul, et celle du fou dans Lear nous frappe si puissamment. Les bons mots ordinaires ne sont autre chose qu'un éternuement de l'esprit, un chien de chasse qui court après son ombre, un singe en jaquette rouge qui se regarde bêtement entré deux miroirs, un bâtard engendré. au passage, dans la rue, par le bon sens et la folie; — oui ! je m'exprimerais plus dureP ment encore si je ne me souvenais pas que nous descendons quelquefois, toi et moi, jusqu'à commettre un calembour. — Ci-joint, une des poésies tirées de mon Voyage dans le Hartz. Je te prie de ne la montrera aucun de nos amis, pas même à mon frère. J'ai de bonnes raisons pour cela.
En tout cas, j'attends incessamment de tes lettres. Voici mon adresse : H. H. Stud, juris, de D. demeure sur le jardin de madame la recteur Seiffert, près de la pointe d'Albani.
â30 CEVVRES DE HENRI HEINE
AU MEME
Gœttingue, le n juillet 1825«
Cher Moser,
Il y a longtemps que j'aurais répondu à ta lettre du 5 courant^ si mon doctorat, traînant d'un jour à l'autre, et qui n'a eu lieu qu*avant-hier, ne m'en avait empêché. Aujourd'hui, je ne puis que t' accuser réception des dix louis, et, comme je viens de le dire, t' annoncer ma promotion. J'ai disputé comme un cheval de fiacre sur la quatrième et la cinquième thèse, serment^ et confarreatio K Tout a fort bien
i. Voici Ids thèses do la promotion de Heine :