A JOSEPH KLEIN
Hambourg, Noël 4825.
Mon cher Jean Kreisler * I
Bien que nous nous soyons consciencieusement promis de nous écrire souvent, il s'est passé trois ou quatre ans sans qu'il soit venu à l'esprit de l'un' ou de Tautre de tenir parole. Je puis fort bien m'excuser, pour ma part, en te donnant l'assurance que je n*ai pas souvent songé à toi. Mais, -hier au soir, — le diable sait comment cela se fit! — j'ai pensé à toi, et bavardé de toi pendant toute une heure, et cela, avec le compositeur Albert Melhfessel, à qui j'en ai tant dit de toi, de ton génie musical, qu'il a été vexé comme il faut de ce que je n'ai pu lui procurer sur-le-champ ceux de mes Lieder que tu as si excellemment mis en musique. Je t'avoue que j'aurais moi-même grand plaisir à
1. Personnage bien connu d'un des Contes faniastiqties d'Hoffmann : le Chat Murr, avec une biographie fragmentaire du ma^re de chapelle Jean Kreisler,
i^i ŒUVRES DE HENRI HEINE
les entendre quelquefois; car aucun de ceux qui s'y sont essayés n'a réussi aussi joliment que toi S qui avais l'avantage spéciar d'avoir la d&rvelle aussi détraquée que l'auteur des textes lui-même. Il faut pourtant que je convienne que plusieurs de ces compositions me sont inconnues, ^insi les mélodies d'un certain Ries de Berlin qui doivent être trèsgentillesl Notre ami Fr... m'a fait tort. — J'ai promis à Methfessel de l'écrire immédiatement pour te demander les compositions ci-dessus. Si tu le désires, il te procurera tout de suite un bon éditeur. On le presse, en effet, de tous côtés de recommander de bonnes mélodies. Quant à lui, il se tourne tout à fait vers l'Opéra. Je ne doute pas qu'il n'y réussisse. Pour ce qui concerne un éditeur, je puis
aussi m'en charger. Et pour le succès, de même. Si
donc cela te plaît, envoie-moi par la poste les mé-
I. Il existe dans les œuvres musicales laissées par feu Joseph Klein, une fort belle mélodie, non publiée encore, pour le Lied de Heine intitulé les Deux Grenadiers, pendant longtemps la plus populaire de ses poésies, et qui fut écrite par lui à l'âge de seize ans (Poétnes et Légendes, page 167). Le Lied des Deux Grenadiers, chanté devant Heine sur cette mélodie, en 1854. par quolques-uns des membres de la Société chorale de Colo/ne, fut peut-être la dernière jouissance niu^icalo du poi'te, «fui s'en déclara ravi.
lûdies des Lieder^ aussi vite que possible; car je ne sais pas si je resterai ici plus de deux mois. Adresse : M. H. Heine, />** Juris^ chez M. Maurice d'Embden, boulevard neuf, 167, à Hambourg. Cette adresse est sûre.
Écris-moi aussi, Kreisler, comment tu vas. Ma santé est meilleure. J'ai quitté Gœttingue en juillet, et fait un voyage pour ma santé. A Norderney, une île de la mer du Nord où je prenais le» bains de mer, ^je me suis rencontré accidentellement avec
S n s'est marié, afin que cette chère et bonne
et candide race ne disparût pas. — Je compte retourner à Berlin au printempç. En attendant, je suis devenu très-célèbre. C'est justice, déjà par ce seul motif que j'écris peu !
J'écris peu... Ici, une association d'idées m'amène à Jean-Baptiste Rousseau : n'as-tu rien appris de lui? A la fin, ma franchise maladive lui a déplu, et à bon droit, et il m'a prévenu dans toutes les formes qu'il rompait avec moi. Au fond, pour moi il est trop bon. Je l'aime et je l'estime. Félicite-le de ne pas me comprendre entièrement; il n'en sera que plus heureux sa vie durant, et moins en danger d'être emporté par le diable. N'est-ce pas que le
gaillard, — je ne parle pas du diable, mais, au contraire, de Rousseau, — n'est-ce pas que c'est un bon enfant, une âme pleine d^ bonté d âme? J'espère, avant qu'il meure, le revoir, et lui démontrer en riant que tout n'est qu'une plaisanterie, mêm^ l'^imour, qui nous fait faire des grimaces si particulièrement sérieuses. Johannes, compose-moi donc un brillant morceau de musique, où une moitié des auditeur^ ne puisse se tenir de rire, et l'autrQ de pleurer. Jean, va souvent à l'église, compose beaucoup, écris-moi souvent, sois sage, salue pour moi Snniets, fais-lui dire une messe à mon intention, et adieu!
A CHARLES SIMROCK ^
M, Karl Simrock^ de Bonn^ référendaire au tribunal de la ville ^ à Berlin.
Hambourg, le 30 décembre 1835.
Cher Simrock,
Tu m'as écrit une fois que l'un de nos compatriotes, Ries, avait mis en musique quelques-uns
1. Poète et littérateur vivant encore. Une de ses poésies. Aux tvQif eoulfurê, lai fit perdre» sous Frédëric-Guillaume îll, la
CORBESPONDANCE INÉDITE 267
de mes Lîede^\ Pourrais-tu me procurer ces compositions? Tu me rendrais un grand service. Une aimable cantatrice m'a supplié hier au soir, pendant trois quarts d'heure, de lui faire avoir quelques-unes de mes poésies en musique. Tu vois, cher ami, que, lorsque j'ai besoin des gens, je leur écris. Mais tu aurais, bien mérité que je t'eusse écrit plus tôt; il y a du temps déjà que, XAlmanach des Muses m'étant tombé sous la main, j'ai vu par quelques rimes dont je t'ai tout de suite reconnu l'auteur, que tu penses encore à moi avec amitié, — à moi qui n'ai pas même répondu à ta chère lettre de l'hiver dernier! — Les excuses ne me manquent pas : — maladie, jurisprudence et paresse. J'ai été fort abattu par la première, mais cela va pourtant mieux. Depuis août, j'ai quitté Gœttingue; j'ai fait un voyage à l'îîe de Norderney, où j'ai pris avec succès les bains de mer; et maintenant, je veux passer l'hiver ici, et retourner à Berlin avec le^ premières , hirondelles. Là, j'espère te voir. Jp suis occupé aujourd'hui d'études historiques, et de préplace qu'il occupait dans la magistrature prussienne. Il est surtout oonnu par ses travaux sar l'ancienne littérature germanique, çt seç éditions deç IfibelungeUf du Livre det héros, etc.
parations à des œuvres futures. Je fais peu de poésie.
Le bon accueil fait à mes premières productions ne m*a pas encore endormi, comme cela arrive trop souvent, dans la douce croyance que j'étais une fois pour toutes un génie qui n'a plus qu'à laisser couler sa chère et limpide poésie, et se faire admirer de chacun. Personne ne' sent plus que moi combien il est pénible de donner en littérature quelque chose qui n'était pas là, et combien il est insuffisant pour tout esprit un peu profond d'écrire uniquement pour plaire à la foule. 11 le sera donc facile de comprendre que je ne puis répondre à bien des appels et à bien des espérances. C'est ainsi, par exemple, que mon ami Rousseau s'est irrité de ce que je ne l'aie pas vigoureusement soutenu dans ses entreprises poétiques, et même, il y a six mois, m'a formellement annoncé qu'il cessait d'être mon camarade, parce que je me suis exprimé sans détours avec lui sur tout ce qu'il y a de vide et de creux dans sa journalisterie.. Dis ce que tu voudras, il a réellement du talent, et mérite, ne fût-ce que pour son bon cœur, un meilleur sort dans la littérature. Mais que le diable emporte son activité sans but ! A
moi du moins, il me semble que, pour un esprit vigoureux, il est moins rebutant de faire quelque cbose de mauvais que quelque chose de nul.
Ne ris pas, cher Simrock, de cet accès de sérieux grondeur; toi aussi, tu y passeras un jour, quand tu seras las de maintes choses qui peut-être t'amusent encore aujourd'hui. J'ose croire que nous avons en commun bien des manières de voir, et c'est ainsi que je m'explique comment beaucoup de mes poésies peuvent te plaire, à toi, Simrock, et comment, moi aussi, j'ai reconnu une affinité d'esprit dans plusieurs des tiennes que j'ai rencontrées dans le Gesellschafter^ ou VAlmanach des Muses. Nous n'en sommes plus l'un et l'autre aux premières effusions des jeunes années et des jeunes amours, et, quand parfois pour nous la poésie lyrique reparaît encore, elle est pénétrée de part en part d'un élément plus spirituel, l'ironie, qui, chez toi, se montre encore à la Gœthe, riante et amicale, tandis que, chez moi, elle a passé d'un saut à une sombre amertume^ Je souhaite fort que ton ironie conserve ce coloris agréable, mais» je ne le crois pas, et je crains de rencontrer un jour dans tes poésies moins de parfums de roses, et plus de belladone.
Mais je voulais seulement Vécrire au sujet des compositions de Ries. J'en payerai volontiers le prix si elles sont publiées, ou les fr?iis de copie, au cgis où elles seraient encore mç^nuscrites. Seulement, envoie-ipoi tout cela sans retard par la poste.
Et, maintenant ^dieu, et garde un amical attachement à tgn ami et compatriote.
A M. UOSER
Hambourg, U 9 janvier 1996.
Cher Moser,
J'espàre que Cohn m'apporte une longue lettre de toi,
S'il n'est pas encore parti, renvoie^moi par lui, je te prie, les Tableaux de la mer. Il faut que je les revoie avant l'impression, ^ Quant à Diimmlcr, j'attends ta réponse. Dans l'intervalle, j'ai à peu près changé d'avis, et je pe suis plus décidé à faire réimprimer l'ancien Jntenmzzg^ tandis que je compte introduire les nouvelles petites poésie? dans le livre où se trouveront les Poèmes de la v\er^ et le
COBBESPONDANCfi: INÉDITE 871
Voyage du Hartz^ el n'en faire qu'un seul tout. Il ne s'agit donc plus que d'offrir à Diimraler un volume d'environ dix-huit à vingt feuilles. J'écrirai ces jours-ci au conseiller Hitzig, pour traiter avec détail cet objet.
Ce g de Gubitz, malgré sa promesse écrite,
n'a pas encore publié, dans le Gesellschafter^ le
Voyage du Bartz, Le g n'aura plus une ligne de
moi.
Ne ris pas de mes misères. Le monde, il est vrai, est occupé maintenant de plus grands intérêts. Il y a eu ici de grandes bourrasques dans le monde mercantile, et, malgré mon isolement, j'ai dû ressentir l'effet de ces tempêtes. — Je vis tout à fait seul, je lis Tite-Live, j^ fais la révision de mes vieilles idées, tout en raffinant quelques idées neuves, et je n'écris rien qui vaille.
Quant à mes circonstances extérieures, je ne puis et ne veux t*en parler que peu aujourd'hui. Je puis seulement te dire en confidence que cela va mieux pour moi que je ne le sais moi-même. — Celui qui s'entend le mieux à me tourmenter, c'est encore moi-même. — Au fond, je suis si agité, que je ne puis penser à rien en dehors de moi. Si seulement
^It OEUVRES DE HENRI HEINE
je retrouvais assez de calme pour écrire le Babbini
Mes seules relations ici sont les maisons de mes oncles, dcf ma sœur, du syndic Sieviking, et du candidat Wohlwill. — Mon oncle se montre très-gracieux, très- gracieux. — Pour ma santé, cela ne va
pas trop mal, mais je souffre pout'tant toujours.
L'effet des bains de mer, à Norderney, semble avoir été bon.
Mais que fais-tu toi-même, bon et cher Moser? Au milieu de te» travaux et de tes études multiples, t'est-il encore possible de m'aimer? Ici, je pense plus souvent à toi qu'à GœttiîJgue, parce que je vis îrès-isolé. Je me réjouis fort du retour de Cohn. II me montre beaucoup d'amitié, et m'a rendu de véritables secvices, chez mon oncle; ce qui est d'autant plus méritoire que ce dernier n'est entouré que de gens qui me sont hostiles. Je suis haï maintenant chez chrétiens et juifs. Je me repens beaucoup de m'être fait baptiser; je ne vois nullement que, dès lors, les choses aient mieux tourné pour moi : au contraire, je n'ai eu, depuis, que malheur'. — Mais trêve là-dessus; tu es trop éclairé pour ne pas rire de tout cela.
CO AHESPONDANGE INEDITE 273
Salue mon frère; c'est un bon garçon, et j'espère qu'il deviendra un homme.
A propos, si Cohn n'est pas encore parti, je le prie d'acheter pour moi, à la librairie Maurer, un exemplaire de mes Poésies^ et de me l'apporter. Je lui rembourserai volontiers ce thaler. Je te dis ceci afin que tu n'en fasses pas l'avance. Mais Cohn se chargera-t-il du livre, lorsque dans la malle-poste on ne peut prendre que peu de chose avec soi? — Salue Lehmann, Zunz et sa femme. Mais ne dis pas à Zunz que j'ai mis le nom de Lehman avant le sien.
Les fonds n'auront pas manqué de t'inquiéter aussi. — Peut-on acheter à part, à Berlin, la dernière livraison des Anrîales de Ftenne^ J^ voudrais " l'avoir; mais je ne me soucie pas de payer, comme on le demande ici, l'année tout entière. Inforine-toi. Cherche aussi à savoir qui a écrit, dans les Annales^ l'article sur moi *. N'est-ce pas drôle? A peine suisje baptisé, on me vilipende comme juif. Je te le dis, rien que contrariétés dès lors. — Par exemple, on me filoute ma gloire de 1825.
Adieu; écris-moi beaucoup, particulièrement si
i. L'auteur de cet article ëtendu sur les Tragédies de Heine était W. Hâring.
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tu me veux encore du bien. Wohlwill est malade. Ton ami.
AU MÊME
Hambourg^ le 14 février 1826.
CherMoser,
Je t'écrirai incessamment une lettre en règle, tout à fait en règle, et gaie. Aujourd'hui, je suis trop pressé et mal disposé. Je ne veux te dire que deux mots.
Notre ami Cohn, par sottise ou abonne intention, m*a fait plus de mal que n'eût pu en machiner mon plus mortel ennemi. Pendant que je suis ici enfoncé jusqu'au cou dans le travail, et négligeant par cela même mes relations, mon propre beau-frère, qui me déteste, a répandu sur moi des bruits ignobles, (par exemple, que je jouais, etc*), et a mis en mouve* ment ton ami Cohn, qui, dans l'idée de m'étre utile, a été répétant partout que j'étais oisif,que je manquais d'argent, que mon oncle devait m'en fournir, etc. Quand cela m'est revenu, j'ai fait comprendre à ce manant que le peu dont j'ai besoin ne me manquait
pas, et l'ai prié de ne plus se mêler de mes affaires. J'ai mes motifs pour rester en bons termes avec lui jusqu'au mois d'août. Maintenant, quand tu lui écriras, ne dis pas un mot de moi, de mes affaires, ne glisse aucun conseil à mon adresse, etc. Le drôle abuse de tout, et je dois me précautionner contre lui. — Si tu agissais autrement,' moi qui ai déjà tant perdu dans la vie, je devrais me résoudre à renoncer aussi à toi et à ton amitié. Voilà mon dernier mot. Toi aussi, je te mets en garde . contre de semblables amis. Il vous compromettent sans le savoir.
Je resterai ici un peu plus longtemps que je ne comptais. J'ai beaucoup de choses à terminer. Il faut aussi que j'achève le Rabhin^ — malgré tes aver* tissements pusillanimes, — et il paraîtra dans la seconde partie de mes récits de voyages, dont la première sera publiée à Pâques, chez Hoffmann et Campe (j'ai vendu celle-ci pour cinquante louis). Le Voyage du Hartz^ outrageusement mutilé, doit y figurer, ainsi que les romances espagnoles que je t'ai envoyées, et les Poëmès de la mer^ que Gohn m'a dit avoir lus. — Tu me comprends. — Ne raconte à personne ce que je t'écris ici. Salue mon frère. Adieu.
AU MEME
Hambourg, le 24 février 1826.
Cher Moser,
Bien que fatigué de la tête, il faut que je t'écrive .quelques lignes. — Je vois que tu en as fini avec le marquis de Posa, jet que tu voudrais jouer maintenant l'Antonio. Crois-moi, je ne suis ni le Tasse, ni fou, et, si j'ai exprimé si formidablement ma colère, c'est que j'avais mes motifs. Peu m'importe ce que l'on pense et ce que Ton dit de moi; mais il en est tout autrement lorsqu'on m'insinue à moi-même ce qu'on a dit ou pensé. C'est mon honneur qui est en jeu. Je me suis battu deux fois à l'Université parce qu'on m'avait regardé de travers, et une fois même au pistolet pour un mot blessant. Ce sont des attaques à la personnalité mêm^ et, ma personnalité une fois entamée, je ne pourrais plus vivre. — Maintenant, je vais tout te dire. Le mari de ma sœur,
irrité du juste mépris que je lui témoignais, a voulu se venger en calomniant partout ma personne et ma manière de vivre, et, entre autres vilenies, il a engagé Cohn, dans mon intérêt, à parler chez mon oncle de ma mauvaise conduite, afin que celui-ci m'éloignât de Hambourg. Cohn, alors, doit avoir dit dans la maison de mon oncle que j'étais joueur, oisif, sans caractère, mal entouré, bref, pis encore, soit qu'il ait voulu faire l'important, ou que, par sottise, il ait cru ainsi m'être utile. Gomme de tels hommes, en se donnant des airs de protecteurs des âmes, sont plus nuisibles et dangereux que des ennemis déclarés, j'ai dû te prier, quelles que fussent Hes bonnes intentions, de ne pas leur dire un mot de moi. Ces gens-là sont charmés de pouvoir appuyer leurs bavardages en déclarant que les amis les plus intimes de l'individu en question les ont pressés « de faire quelque chose pour lui. » Ah î ces mots seuls suffisent à me rendre fou. — Moser, je sais que tu m'aimes, il n'y a pae dans mon âme la moindre mauvaise humeur contre toi; — mais avoue-le sans détour : qu'est-ce que ce commérage que tu as été sollicité par Cohn, et que le conseiller Hitzig l'a été par toi, de chercher pour moi un gagne-pain à
378 oiiuvaKti PK Mur^Hi hi^ink
Berlin ? Je suis hors de moi. Mon honneur est blessé jusqu'au fond; mais ce qui me mortifie le plus, c'est que la faute en est à moi, à mon abandon puéril, à ma franchise avec mes amis, ou les amis de nies amis. — Cela n'arrivera plus; je saurai au ^
besoin prendre un air aussi sérieux que vous autres. Si je ne romps pas formellement avec Cohn, et ne i
lui dis pas avant le 1*' août toute ma pensée, c'est que je rie puis faire autrement. C'est lui qui a embourbé le char, à lui de le désembourber. Si tu as encore quelque attachement pour un ancien ami, affermis Cohn dans sa résolution qu'il a du moins exprimée de réparer sa sottise, et songe que tu as contribué aussi, quoique indirectement, à me faire un chagrin "^inexprimable. J'en suis devenu tout à fait malade. Je ne peux presque pas écrire...
Écris-moi de nouveau, car dans ta lettre il n'y a réellement rien. — Salue nos amis. J'ai lu l'article de Gans dsiusle Morgenblaiï^Qi n'ep ai malheureusement pas compris la première moitié. La postérité comprendra d'autant mieux l'allemand de Gans. — Mon petit volume est en pleine impression ; dès qu'il sera prêt, je te l'enverrai. Ce livre m'est tout à fait indifférent; en général, il n'y a presque plus rien qui
me fasse plaisir. — J'ai perdu ces jours-ci ma sœur ^ Adieu, écris-moi bientôt.
AU MÊME
Hambourg, le 88 da mois de Gam (ayril) 1826.
Cette nuit, j'ai pensé plusieurs heures à toi, et j'ai fait, entre autres, cette remarque perspicace que tu as plus de perspicacité que n^oi. — Si tu es de # mon avis, tu avoueras que je possède moi-mênie quelque perspicacité; et, si tu penses le contraire, tu conviendras eo ipso que je n'en suis pas absolument dépourvu.
Que dois-je faire? Tout ce que j'ai dans l'âme, tous les sentiments de mon coeur ne valent plus rien auprès de toi, et, si je veux me remettre en crédit à tes yeux, il faut que je revendique une certaine dose de pauvre bon sens, puisque tu as coutume dç donner quelque chose en échange de cette valeur.
Que faut-il faire? Dois-je m'exposer au soupçon
1 . On comprend ce que signifient ces mots : il s*agit d'une brouillerie qui ne fut que passagère. ^«Madame d'E. vit encore.
de h' avoir du bon sens que pour regagner ton amitié? Quoi ! je devrais mettre en gage chez un juif les sabots d'or de mon Pégase pour emprunter un peu de bon sens I donner de l'or pour des gros sous ! — Mais assez de non-sens à propos de bon sens. Je voulais seulement me donner Tair de penser réellement à quelque chose en écrivant tout cela.
Ah! c'était le bon temps lorsque RatcUff et Almansor paraissaient chez Dûmmler^ quand tu admirais, cher Moser, les beaux passages de ces pièces, et, drapé dans ton manteau, déclamais pathétique- * ment comme le marquis de Posa, tandis que nous... C'était l'hiver alors, et le thermomètre était tombé jusqu'à Auerbach, et Dithmar grelottait malgré ses pantalons de nankin; et pourtant il me semble qu'il faisait alors plus chaud qu'aujourd'hui 23 avril, que les Hambourgeois courent déjà la ville et les promenades avec des sentiments printaniers et des bouquets de violettes, etc. etc. Oui, il faisait alors beaucoup plus chaud. Si je ne me trompe, Gans n'était point encore baptisé; il écrivait de longs discours pour la Société^ et avait pour devise : Vir-^ trix causa Dits placuii^ sed vicia Caioni.
Je me souviens que le psaume a Nous étions
assis près des fleuves de Babel » éj^it alors ton triomphe, et que tu le récitais d'une manière si belle; si splendide, si touchante, que j'en pleurerais encore aujourd'hui, et pas seulement sur le psaume.
Tu avais aussi alors quelques pensées excellentes sur le judaïsme, la bassesse du prosélytisme chrétien, la bassesse des juifs qui, en se faisant baptiser, ne veulent pas seulement se tirer de quelque embarras, mais encore obtenir ou escamoter quelque chose, et autres bonnes idées que tu devrais écrire une fois. Tu es assez indépendant pour ne pas craindre de le faire à cause de Gans, et, pour ce qui est de moi, je t'assure que tu n'as nullement à te gêner.
Solon disait qu'on ne peut estimerspersonne heureux avant sa mort; on peut dire aussi que personne, avant sa mort, ne peut être nommé un honnête homme. — Je suis charmé que Friedlànder l'aîné et Bendavid soient vieux et doivent bientôt mourir ; ceux-là, du moins, nous les tiendrons, et l'on ne pourra pas reprocher à nos temps de n'avoir pas un seul juste à exhiber.
Pardonne ma mauvaise humeur, c'est surtout de moi-même que je suis mécontent. Je me lève souvent la nuit et me mets devant mon miroir, et je me
28^ ORlIVilES DB HiSNRI HEINE
dis des injuj^s. Peut-être que je prends maintenant rftme démon ami pour un semblable miroir; msiîs il me parait qu'il n'est plus aussi clair qu'autrefois.
Ne sois pas gropdeur parce que je le suis. Je veux te donner raison en tout. Dis que je suis injuste, je dirai que tu es juste. Qui, ce qui est encore pire qu'injuste, je suis même subjectif. Et, avec cette subjectivité injuste^ je peste contre lé beau temps, contre Oans« — Maintenant, si je donna au mois d'avril son surnom ordinaire S tu ne m'en voudras pourtant pas. Mais^ ô inconstant avril, le plus inconséquent de tous les mois, pardonne-moi si je te fais tort en accolant ton nom à celui de Gans. Tu ne méritais pas cela (je parle du mois); car tu es un mois viril, conséquent, un mois comme il faut, etc., etc.
Salue notre extraordinaire ami, et dis-lui que je l'aime. Et ceci est le plus profond sérieux de mon âmd< Oans est toujours pour moi une figure que j'aime, bien que ce ne soit pat une figure de saint, et beaucoup moins encore une vénérable figupe de
i. Le nom de Ùantmonai (le mois de Oans). Ginnt veut dire
thaumaturge. Je pense souvent à lui paii*ce que je ne veux pas.. penser à moi. Ainsi je me disais cette nuit : (( Quelle figure ferait Gans en paraissant devant Moïse, si celui-ci tout à coup revenait sur la terre? » Et Moïse est pourtant le plus grand juriste qui ait jamais été, car sa législation dure encore aujourd'hui.
J'ai rêvé aussi que Gans et Mardochée Noah ^ se rencontraient à Strahlau, et que Gang, ô prodige ! était muet comme un poisson. Zunz, avec son sourire sarcastique, était là, et disait à sa femme : € Vois -tu, petite souris? » Je crois que Lehmann prononça d'une voix retentissante un long discours, farci des mots de lumi&r9$^ changement des conditions sociales^ progrés de V esprit humain^ un long discours auquel je ne m'endorniis pas, car, au contraire, je m'éveillai. Et, ne dormant, plus je fis, comme je Tai dit, la remarque sagace que tu avais plus de sagacité que moi : ^^ quod erat demonsirandum,
i. Voir la note de la lettre à Moses Moser, sans date (commencement de novembre 1825)^ page 948.
A VARNHAGEN
Hambourg, le 14 mai 1826.
Et maintenant, après avoir si longtemps retardé, il faut que je vous écrive tout à coup, et très en hâte. Pourtant ceci n'est aucunement une lettre, c'est simplement la demande de remettre en mon nom le volume ci-joint à notre chère, bonne, noble Frédérique \ et de lui dire à cette occasion beaucoup de belles choses. La lettre proprement dite que j'ai à vous écrire suivra bientôt, et je vous y raconterai au long comment je me trouve, quelle est ma vie actuelle, ce que j'écris et ce que je n'écris pas. Aujourd'hui, deux mots seulement: ma santé s'améliore toujours, et l'air d*ici me convient tout particulièrement. Ma situation extérieure est la même; je n'ai pas encore réussi à faire mon nid quelque part, et ce talent que les insectes et quelques doctores juris de Hambourg possèdent à un
1. Il s'agit de Frédérique Varnhagen (Rahel), et non pas de Frédi^rique Robtrt, sa belle-sœur. •
haut degré, me manque absolument. C'est pourquoi j'ai dû renoncer à mon plan de me faire avocat ici. Ne croyez pourtant pas que je parte si vite de Hambourg; je m'y trouve exceptionnellement bien ; c'est ici la terre classique de mon aràour, tout m'y apparaît comme dans un enchantement^ une longue vie endormie se réveille dans mon sein, le printemps refleurit dans mon cœur; et, si mes maux de tête invétérés me quittent entièrement^ vous pourrez encore attendre de moi beaucoup de bons ouvrages. — Si mes circonstances extérieures sont pénibles, la gloire me protège pourtant contre toute attaque. Malheureusement, et je me l'avoue à moi-même, cette gloire ne gagnera que peu de chese à la publication du premier volume des Reisebilder. Mais comment faire? Il fallait absolument publier quelque chose, et je me dis alors que, si ce livre ne pouvait exciter un intérêt universel, et n'était point une œuvre considérable, il ne renfermait en tout cas rien qu'on pût dire mauvais. Ensuite^ le Voyage du Hartz^ tel que l'a publié le Gesellschafter^ me déplaisait si fort, que j'avais hâte dé le refondre, et de le faire paraître sous une forme plus séante. Je l'ai complètement retravaillé. — Donnez-moi, je
VOUS pria, l'adresse des Robert h Paris, afin que je les sollicite avec instance de faire quelque chose pour mou livre. J*ai perdu, tantôt par ma faute, tantôt innocemment, quantité d'amis secourables, et j'ai gagné en échange énormément d'ennemis. Et, d'ailleurs, je l'ai dit, je n'ai point relativement à ce livre une bonne conscience, et pourtant j'ai plus besoin de gloire qu'autrefois^. La semaine prochaine, quand le livre sera publié ici (je vous prie de ne laisser voir à personne, ayant ce moment-là, le volume cirjoint), je vous en enverrai quelques exemplaires, afin que vous en disposiez pour le mieux dans l'intérêt de l'ouvrage, comme vous l'avez fait des Tragédies, Je ne suis pas sans inquiétude pour celui-ci, non pas tant à cause du misérable état de notre littérature où l'on est si fatalement débordé dans le jugement public par des productions insignifiantes, que par suite de la résolution que j'ai prise de parler sans ménagements de toutes ces misères dans le second volume des Reisebilder^ et d'agiter mon fouet de façon à me brouiller pour toujours avec les chefs de file de la publicité. Une exécution de ce genre est nécessaire; peu d'hommes ont le courage de lout dire ; je n'ai plus rien à ris-
ciORHESPONDANliE INÉDITE Î8T
. quer, et vous verrez merveillesi Les Annales de Vienne^ à ce point de vue, m'ont rendu service.
C'est avec un plafeir infini^ monsieur de Varnhagen, que j*ai vu, dans le Gêsellschafter^ combien vous apprécier le Cardenio dlmmermann, et je souscris volontiers à votre jugement qu'Immermann dépasse de loin tous ses émules dramatiques. Cette pièce est maintenant ma lecture favorite. C'est pour moi comme si je l'avais iaite moi-même.
Je voulais vous adresser seulement deux lignes ; mais il est écrit que, madame de Varnhagen et moi, nous ne pourrons jamais écrire de petites lettres; — cette chère amie saura ainsi pourquoi je ne lui écris pas du tout. — Je songeais d'abord à faire imprimer, en tête du volume des Reisebilder^ une lettre de dédicace à son adresse; mais cette lettre se trouva trop chaleureuse et trop longue, une seconde trop courte et trop froide, et ce n*est qu'après un triple remaniement que paraît enfin le présent chef-d'œuvre d'éloquence dédicatoire. Cijointes les feuilles non-réussies et réprouvées.
Une autre et bien plus grande inquiétude était la pensée angoissante que le livre était, au fond, trop mauvais pour être dédié à la plus spirituelle des
femmes. — Mais je me rassure en pensant que madame de Varnhagen, quoique je puisse écrire, bon ou mauvais, ne se méprendra pas sur moi. Quant à vous, Varnhagen, c'est un peu différent. Pour VOUS, il ne suffit pas que je montre combien j'ai de tons sur ma lyre; vous voulez encore que tous ces
tons s'harmonisent en un grand concert, — et ce sera le Faust que j'écris pour vous. Car qui aurait de plus grands droits sur mes productions poétiques que celui qui a réglé toutes mes opérations et toutes mes inspirations de poëte, et les a dirigées pour le mieux! — Parfois, dans ces derniers temps, e me suis -brouillé avec vous, surtout il y a six mois ; vous ne vous en êtes pas aperçu, parce que je ne vous ai pas écrit. Mais le dernier nuage s'est dissipé pour toujours dans mon âme en apprenant, il y a trois semaines, par la mère de mademoiselle Bauer, l'actrice, que vous avez été si malade cet hiver. C'est dans ces occasions que nous sentons combien les gens nous sont réellement chers. Et, chaque fois que j'étais brouillé avec vous, je l'étais aussi avec moi-même. Lichtenberg dit avec beaucoup de justesse que nous pouvons non-seulement nous aimer, mais encore nous haïr nous-mêmes
dans les autres. C'est ainsi que je me suis brouillé dernièrement avec notre ami Gans. Si vous le voyez, racontez-le-lui, et saluez-le pour moi très-amicalement. Je l'aime beaucoup, et je pensais à lui lorsque j'écrivis, dans les Reisebilder^ le commencement gœttinguien du Voyage du Hartz, — Saluez aussi Ghamisso. Quand il est passé à Gœttingue, nous n'avons pu nous rencontrer, par suite sans doute du même schlemihlisme S commun à tous deux; j'appris
1. Allusion au héros du conte auquel Gliamisso a dû surtout sa gloire littéraire, et qui a été publié en français par Ghamisso lui-même (Paris, 1822). Il était, en effet, d'origine française, étant né en Champagne, au château de Boncourt, quelques années ayant la Révolution. 'L'émigration Tamena très-jeune en Prusse, où il entra dans Tarmée. Il fut un des membres de celte pléiade de poètes, l'Étoile du Nord, branche distincte du romantisme allemand, pendant les années de l'Empire (les deux autres sont l'école rhénane, — Brentano, Arnim, Bettina, — et l'école souabe, — Uhland, etc.), et dont Varnhagen et la Motte-Fouqué, tous deux amis intimes de Ghamisso, sont restés avec lui les membres les plus connus. Les poésies de sa jeunesse sont oubliées; celles de son âge mûr ont conservé leur popularité. Pierre Schlemihl, l'histoire de ce malheureux qui a abandonné son ombre au diable et auquel l'absence de cet appendice fait fermer toutes les portes, est écrite avec un humour naturel et simple. — Ghamisso fut, en i810etl81i,un des familiers du salon de madame de Staël, dont il a laissé dans ses lettres une vivante peinture. Plus tard, il se livra à l'étude de la botanique, et fit partie d'une expédition scientifique autour du monde, préparée par le gouvernement russe. Il est mort à Berlin, en 1 830, laissant un nom pur et respecté.
seulement à son hôtel qu'il était parti pour Claustbai dans une voiture à un cheval. Et pourtant, il y est arrivé à pied! — Je vis ici en très-agréables relations avec votre famille, qui se trouve très-bien. Innocent comme je suis, je crois même que je suis fort loin de déplaire à votre sœur. — Je vois peu de monde ici. Mon oncle, Zimmermann, le syndic Sieveking, quelques écrivains obscurs, deux ou trois banquiers, voilà tout. J'ai dû renoncer complètement à voir ma sœur, parce que j'avais trop peu de goût pour son mari. L'été dernier, j*ai été à Norderney. Une autre fois, je vous raconterai comment, après avoir fait la connaissance de la princesse de Soims-Lych, j'ai été rappelé à votre souvenir d'une façon tout à fait remarquable *. Mais la poste part, et je suis votre absolument dévoué.
i. Varnhagen, au troisième volume des Tagehuchez, a rapporté les détails de la visite qu'il fit à la princesse de Solms, en i845 (il ne l'avait pas vue depuis trente ans). • Elle me raconta, dit-il, qu'elle avait fait, bien des années auparavant, la connaissance de Heine, à Norderney. A un mot dit par lui, elle s'écria : Mais c'est tout comme Varnhagen t Heine, étonné, lui dit: • Vous le connaissez donc? C'est mon meilleur ami. » — Dès lors, les relations étaient devenues plus cordiales entre eux. — Elle tenait Heiue pour bon et sincère; un esprit de cette trempe ne peut Touloir que le bien. « Quant à ses défauts» uj ou tait-elle, je ne veux pas les défendre; mais chacun a les siens. >
AU DOCTEUR L. ZUNZ
Hambourg^ dans la sainte lune de mai 1826.
Au docteur Zunz^ juge désigné sur Israël^ vice-président de la Société pour l'avancement de la culture et de la science parmi les juifs, président de V Institut scientifique^ rédacteur de la Revue scientifiquiT du Judaïsme, membre de la Commission agricole^ biblioihécaire...
C'est à ce dernier titjre que je m'en tiens, en vous envoyant ci-joint, pour la bibliothèque de la Société^ un exemplaire de mon dernier livre, avec la prière, si cette bibliothèque était déjà transportée à Ararat \ de bien vouloir offrir l'exemplaire susdit à niadame la dpctoresse Zunz, pour Tusage de sa cuisine.
La plus grande partie de ce livre constitue des sources^ et, par conséquent, est indispensable pour l'histoire de nos Juifs. Pour moi, je suis, avec toute afl'ect^on, votre ami.
1. Voir la lettre à Moser du cornmençemeqt de novembre 1 826, page 244.
P,'S, — Dans le volume suivant des Reisebilder^ paraîtra le Rabbin, très-circoncis, il est vrai ; pourtant il y aura, dans cette seconde partie, bien des curiosa,
A QH. SIMROGK
Hambourg, le 26 mai i826.
Cher Simrock,
Fais-moi grâce de toute excuse pour une réponse, si tardive à ta chère lettre. Je té remercie de la mélodie charmante que tu m'as envoyée, et de ton intérêt pour moi. Je t'aurais écrit plus tôt, si je n'avais voulu t'envoyer en même temps quelque chose d'imprimé; il y a eu des retards jusqu'à aujourd'hui, et tu reçois ci-joint mon dernier livre, sortant tout frais de la presse. Son contenu te montrera tout de suite qu'il n'a pas été calculé en vue de la curiosité, et que ce n'est pas Tintérêt du moment que je voudrais seul exciter. Aussi en ai-je banni toute polémique, bien que j'aie, une terrible démangeaison de dire ma manière de voir, surtout en littérature. Je pense faire, en prose^dans les volumes suivants des Reisebilder, ce que vous cherchez à ob-
tenir avec vos Xénies en hexamètres. Mais je suis une espèce d'original, vivant à part, et c'est tout à fait seul que je dois tenter l'entreprise. Garde-moi seulement ton amitié, et ton aide au besoin. II me serait tout particulièrement agréable que tu voulusses dire au public quelque chose du premier volume des Beisehilder; car je te crois capable d'avoir sur moi un jugement sérieux, et mieux que d'autres tu comprends ma manière. En dépit de tes protestations, je ne puis m'empecher de penser que tu me ressembles, même dans le mal ; et il faut, tout en riant, que je te rende attentif à ceci, c'est que, si tu me jugeais avec trop de dureté, tu te condamnerais toi-même.
Tu ne te méprendras pas, cher Simrock, et tu le ferais moins encore si tu pouvais voir dans ce moment combien je ris de bon cœur. Si je me soumets à ton jugement, j'attends qu'il soit sévère...
Je ne sais quelle association d'idées m'amène dans ce moment à Rousseau; Yoilà bien longtemps que je ne sais rien de lui, je n'ai aucun désir non plus de lui écrire, et tu pourrais me dire peut-être s'il est encore de ce inonde. Oh! dis-moi, vit-on encore au bord du Rhin?
» Dans mon prochain volume des Iieisebilde)\ tu verras couler le, Rhin. Tu seras content, j'espère, de ce que j*die refondu le Voyage duHartz^ et que je le fasse reparaître sous une forme plus décente. Il avait, dans le Gesellschûfier, un si lamentable aspect, que j'ai ôonaidéré comme une question d'honneur de le présenter au public dans un meilleur appareil. Ce bon public prendrait^il.goût aux Tableaux de la mer du Nordf C'est très-douteux. Le balancement inaccoutumé du rhythme est déjà capable de donner le mal de mer à nos lecteurs ordinaires, habitués à Teau sucrée. Ce rhythme ne sort pourtant pas de la vieille ornière de Thonnête grand'route, Tu peux à peine te figurer, cher Simrock, combien j'aime la mer ; je compte la revoir bientôt, et il pourra se passer quelque temps encore avant que je retourne à Berlin. Maid pas trop longtemps. Tes lettres m' arriveront toujours sous l'adresse d'Hoffmann et
Campe.
Quant à ma santé, cela ne va pas encore bien brillamment, mieux pourtant qu'autrefois. Adieu; reste mon ami, et raconte-moi ce que tu fais
Salue tous les amis.
CORRESPONPANGE INÉDITE 295