‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives--Chapitre 46 sur 51 · Voir la lettre suirante · texte numérisé non relu

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GORRESPONnANCE INÉDITE 345

je me trouve mieux qu'autrefois, et que ma position extérieure est tolérable.

Je suis resté à Norderney jusqu'au milieu de septembre; pendant la dernière quinzaine, presque le seul baigneur qui y fût encore. J'avais loué une yole et deux mariniers, et, tout le jour, j'errais çà et là sur la mer du Nord. La mer était ma seule compagnie; jamais je n'en eus de meilleure. ^-^ Nuits au I)ord de la mer merveilleusement splendides et grandes! Je pensais souvent à toi. Oui, il me semblait que je commençais seulement alors à bien te comprendre! Il faut que de grandes impressions de la nature élargissent notre âme avant que nous puissions comprendre l'homme dans toute sa grandeur. Reste bon pour moi ; né te méprends jamais sur mon compte. J'avouerai volontiers tous mes défauts, et je suis prêt à m'incliner devant toi. -

Une seule chose me blesse, c'est que tu sois si grand et d'une modestie si vite effarouchée, tandis que, moi qui suis tellement plus petit, je prétends être si fort apprécié.

J'ai beaucoup souffert ces derniers temps, et ce n'est qu'aujourd'hui que je me sens de nouveau capable de penser et de travailler. Je retournerai sans

doute pour peu de temps, en janvier, à Hambourg, où paraîtra, à Pâques, la seconde partie des Reisebilder. Ce sera un livre extraordinaire, et qui fera grand bruit. Il faut que je donne quelque chose de puissant. La deuxième série des poëmes de la Mer du Nord^ qui ouvrira le second volume, est beaucoup plus originale et plus hardie que la première, et te plaira sûrement. J'ai tenté là, non sans danger mortel, une toute nouvelle voie. J'ai essayé aussi dans un fragment autobiographique de l'humour pur et libre. Jusqu'ici, je n'avais montré que saillie, ironie, caprice, jamais encore l'humour pur, et se suffisant à lui-même. Ce second volume renfermera aussi Une série de Lettres de la mer du Nord où je parlerai « de toutes choses, et de quelques autres encore. » Ne veux-tu pas, pour cet écrit, me fournir quelques idées neuves? Je puis tout employer : pensées fragmentaires sur l'état des sciences à Berlin, ou en Allemagne, ou en Europe; — qui pourrait les esquisser mieux que toi? et qui mieux que moi en faire un tissu? Hegel, sanscrit, docteur Gans, symbolique, histoire, — quels riches thèmes! ^Tu n'ai^ras jamais une aussi bonne occasion; car je prévois que tu n'écriras jamais tout un

livre, aucun surtout que tout le monde lise. Ce n'est pas tant l'envie de me parer de tes plumes que bien plutôt l'affectueux désir de m' assimiler ton être spirituel, toi le plus sympathique de mes amis. Mais, si tu veux écrire sur ces sujets quelque chose de complet, par exemple toute une lettre un peu étendue, je l'insérerai comme correspondance étrangère, sans te nommer bien entendu, dans la seconde partie des Reisebilder. Tu peux certainement écrire d'une manière très-populaire;* — tu n'as qu'à le vouloir. Et ma parole d'honneur te garantit ma discrétion. Penses-y, et décide-toi. C'est une de mes idées favorites depuis huit jours, et je ne voudrais pas la voir rejeter avec indifférence.

Mon frère est ici, et nous parlons beaucoup de toi. — J'ai reçu quelques lignes deZunz: salue-le cordialement de ma part. — ... Sais-tu quelque chose des Robert? Malheureux et négligent correspondant que je suis, j'ai, dans ces derniers temps, laissé sans lettres mes meilleurs amis. — Salue Lessmann, qui, à ce que me dit mon frère, écrit un grand ouvrage historique.

•Tu auras entendu dire qu'un juif infect, à Hambourg, avait partout colporté le mensonge qu'il

m'avait donné des coups de canne. Ce gredin-Ià m*a seulement attaqué dans la rue ; un individu à qui je n'avais parlé de ma vie. Le drôle, par-dessus le marché, a nié cette attaque (il m'avait à peine pris par Thabit, et la cohue du Burstah Ta immédiatement repoussé), quand j'ai déposé contre lui une plainte à la police. C'était là tout ce que je voulais. Il ajouta que, par suite d'une rancune remontant à 181S (je n'étais pas même alors à Hambourg), je l'avais attaqué dans mes écrits ^, et ensuite sur la voie publique. — Cette histoire a été suffisamment exploitée par d'infâmes coquins. Mais pourquoi t'écrire ces dégoûtantes choses? ^*- Ne t'inquiète pas si l'on te dit qu'on veut me casser bras el jambes. Je regrette de tie m'étre jamais vanté à toi des dan- ^gers que j'ai affrontés jusqu'ici; il y est pourvu. — Adieu, et aime toujours ton ami.

i. Voir Reisebilder, t. l, tout à la fin d\i Voyage du Hartz^ le passage irès-court dont il est ici question ; « U n'est pas jusqu'au courtier mulâtre, été. >

A CHARLES IMSiERMANN

Lnnebonrg, le i4 octobre 1826.

Cher Immèrmann,

Faut-il donner de longues excuses de mon long silence? Je vous laisse ce soin. Vous savez trop quelle est la disposition habituelle d'esprit de ces pauvres êtres tout subjectifs, et il n'est pas nécessaire de vous Texposer longuement. J'étais trop envahi par les événements extérieurs, pour avoir le temps d'écrire. J'ai quitté &œttingue, cherché une existence à Hambourg, où je n'ai rencontré qu'ennemis, médisances et chagrins; et, pour répondre à cet accueil, j'ai publié le premier volume des Reisebilder (je vous l'ai envoyé; l'avez-vous reçu?); puis, j'ai fait un second volume à Norderney, voguant et croisant mélancoliquement sur la mer du Nord, et, depuis trois semaines, je suis ici, au milieu des miens, beaucoup mieux portant quoique malade encore, vivant retiré comme dans une tombe, et comptant rester ici quelques mois, ou jusqu'à ce

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que Tennui m'en chasse. Mais ce que personne ne sait, et ce que je ne dis qu'à vous, — ne le redites à âme au monde I — c'est que j'ai repris mon plan de quitter l'Allemagne pour toujours, après avoir séjourné quelque temps encore à Hambourg cet hiver, pour y faire imprimer la seconde partie des Reisehilder. De là, j'irai par mer à Amsterdam, puis à Paris. Oh! que j'aime la mer! Je suis entré dans une complète intimité avec ce sauvage élément, et, quand il fait rage, je suis heureux! Je n'ai plus écrit à Varnhagen, depuis que je lui ai envoyé les Beisebtlder^ei reçu de lui la plus affectueuse réponse; mais je ne cacherais pas mon projet à ces amis : n'est-ce pas Varnhagen lui-même qui me l'a conseillé? D'ailleurs, on dit toujours, parmi mes amis, que je vais à Berlin pour y faire un cours à l'Université.

Vraiment, j'ai des nerfs trop faibles pour rester en Allemagne. Ah! que n'ai-je la force de mon Immermann, cette force tous les jours croissante!

Dernièrement, j'ai lu votre Cardenio, J'en suis enthousiaste. C'est par excellence le livre que j'eusse voulu écrire. Et pourtant c'est un bonheur pour ce livre que je ne Taie pas écrit. Ce Cardemo a toutes

les maladies fantastiques de Heine, avec foute la santé indestructible d'ïmmermann. Nos âmes se sont donné rendez-vous dans ce poëme; et c'est, en outre, un des meilleurs livres du monde, et jusqu'ici ma lecture favorite. Pardonnez-moi, Immermann, la vanité de m'en faire un peu accroire pour Cardenio, Je ne vous aurais point encore écrit sans une circonstance que je vais vous confesser à fond, si vous me promettez de ne pas rire.

L'hiver dernier, il avait paru dans les Annales de Vienne un remarquable article sur mes Tragédies^eU comme je vivais très-isolé, j'eus grand'peine à me procurer cet article; après y avoir réussi, il me fut impossible, malgré toutes mes démarches, de trouver à acheter le volume : les libraires prétendaient qu'il fallait pour cela s'adresser directement à Vienne, qu'on ne pouvait acheter une des livraisons sans prendre l''année tout entière, etc. Bref, je fus très-content de le recevoir plus tard par l'obligeance de mon éditeur. Tout cela me revint hier à la mémoire en parcourant le dernier volume des Archives^ où je trouvai un compte rendu cruellement long de vos œuvres complètes, écrit évidem-

ment, cela sautait aux yeux, par le critique de mes

Tragédies *. Bien que ce travail me semble trop sévère, parfois même souverainement injuste, et ne soit rien moins que d'accord avec mes propres idées, il contient pourtant beaucoup de belles et bonnes choses, et je fus charmé de voir qu'une fois au moins on vous appréciait d'uDe manière gra'nde et digne. En même temps, je songeai au pauvre Immermann isolé dans une place forte prussienne, et ne pouvant certainement pas se procurer ce livre, et je n'eus rien de plus pressé que de faire dire à mon ami et éditeur le libraire Campe, à Hambourg, de me laisser la propriété de ce volurtie des Archives et de vous l'envoyer aussi vite que possible, en présent de ma part. Je pense donc que vous le recevrez bientôt. — Et maintenait, riez, je vous le permets moi-même en riant!

i. W. Hâring, connu aussi soas le pseudonyme de WillihM Alexii, Ce romancier et polygraphe brillant» né à la fin du siècle passé, est d'origine française; sa famille avait quitté la France au temps des persécutions religieuses, et le nom de Hà* ring, qu'elle a pris en Prusse, n'est autre chose que son nom français Le Hareng, traduit en allemand. Il a débuté dans la vie littéraire par un roman,( TTalIadmor) écrit au temps de la grande vogue de Walter Scott, et publié comme étant de lui. On assure que W. Scott, après l'avoir lu, déclara qu'il était impossible de mystifier plus habilement son monde. — Celui do ses romans qui a eu dès lors le plus de succès est la Maiion Dutterweg.

A Hambourg, j'ai prêché Immermann à plusieurs» et Campe est devenu un de vos admirateurs. Si^ votre ancien plan de Revue est encore vivant dans votre tête, il serait bi^n rhomme à se faire 1 éditeur d'une Revue bien combinée, rédigée par nous deux; je pourrais cet hiver, à Hambourg, lui exposer la chose. Je puis maintenant écrire plus qu'autrefois, et je voudrais bien publier quelque chosç en collaboration avec vous. H est vrai que vous avez été berné par moi pour TAlmanacb naufragé des Fleurs du Rhin, Mais je ne Tai pas été moins. Ne vous laissez point effrayer. Voulez-vous introduire quelque chose dans le second volume des Reisebilder ? La meilleure place vous est ouverte, et je calculerai vos honoraires à raison de deux louis que me paye Campe, par feuille. Ce serait vraiment gentil. Les Reisebilder sont maintenant la place où je présente au public tout ce que je veux. 11$ ont trouvé un débit énorme, et paraîtront bientôt en seconde édition. Je pense toutefois que le second et le troisième volume réussiront encore plus.

A VARNHAGEN

Lunébourg, le 24 octobre 1836.

Cher Varnhagen,

N'allez pas croire que je ne vous ai pas écrit depuis longtemps; au contraire, je vous ai beaucoup écrit, mais j*ai déchiré mes lettres par la raison toute naturelle qu'elles ne contenaient rien. A quoi bon vous écrire des raisonnements, puisque c<^ux-ci restent incomplets, et ne sont que Texpression de l'humeur du moment qui change à tout instant? Il est si difficile en échange, à des gens comme nous autres, de dire avec certitude ce que nous voulons réellement, à quel but nous aspirons, etc. Combien il est *rare que nous le sachions nous-mêmes î — Pourtant, tout ce que je sais, je vais vous le dire. Quand je reçus votre lettre et celle de madame de Varnhagen, je fus ravi; — mais vous savez cela par cœur 1 — je lus ces chères lettres, deux fois, trois fois, trente, quarante fois, si bien que mon cœur devint tout joyeux, et ma tête très-claire, et, comme une

étoile dans la nuit, se leva en moi cette lumineuse pensée : je veux aller à Paris I oui ! oui !

Vous avez raison dans la chose essentielle, cher Varnhagen; Paris est la ville qu'il me faut.

Toutefois, mes affaires sont si embrouillées, que je ne puis pas si vite exécuter ce projet. Ma santé d'abord, qui n'est toujours pas brillante, et réclame de grands sacrifices. C'est pour cela que j'ai été une seconde fois prendre les bains de mer à Norderney, où je suis resté près de deux mois. Ce séjour m'a été très-salutaire; mais je ne m'aperçois point encore d'un effet radical, et suis toujours le même homme, tourmenté de maux de tête. Un voyage projeté en Hollande n'a pu avoir lieu à cause de la fièvre qui y régnait; d'autant plus que je me trouvai plus mal que d'habitude au commencement de mon séjour à Norderney. Gela n'alla mieux que plus tard. Vous apprendrez peut-être avec intérêt que j'ai fait a Norderney la connaissance du prince Koslowski, qui a été votre collègue quand vous étiez ministre à Carlsruhe. Il parlait de vous, et de madame de Varnhagen surtout, avec beaucoup de chaleur. Quel plaisir pour moi d'entendre, sur un îlot de sable de la mer

du Nord, un Russe chanter les louanges de madame

deVarnhagen ! Je me suis fort lié avec lui; « nous étions inséparables, » et nous nous sommes retrouvés plus tard à Brème, au Lindenhof. Il ne sait pas encore s'il retournera ou non en Russie. — La princesse de Solms, et une portion de TAlmanach de Gotha — dont nous avons à faire les frais, nous autres, pauvres Allemands f — se trouvaient aussi à Norderney; mais, cette fois, je n'ai pas eu grands rapports avec la princesse.

J*ai fait un beau voyage en mer : il y a eu tempête, périls, levers de soleil, mal de mer, et le reste. J'ai passé aussi de bien belles nuits sur le rivage. Depuis quatre semaines, je suis ici chez mes parents; j'y resterai bien deux mois encore, puis je retournerai à Hambourg, pour faire imprimer la seconde partie de mes Reisebilder. Je resterai là jusqu'au printemps, puis j'irai par mer à Amsterdam, je verrai la Hollande, et, de là, je partirai pour Paris. Je ne sais encore si je visiterai mon pays rhénan. Mais personne ne doit connaître ce plan, personne au moins qui me touche d'un peu près, ainsi ma famille de Hambourg, et mes amis de Berlin, auxquels je dis toujours que j'irai faire un cours à l'Université. Si je fais réellement ce grand voyage, il

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sera toujouro temps que les gens, l'apprennent. Sans cettQ précaution, ils me feraient perdre la tête avec leurs bavardages.

A Paris, je travaillerai à la Bibliothèque royale, je verrai le monde et les hommes, et rassemblerai les matériaux d'un livre qui sera européen.

La seconde partie des Beisebilder contiendra 1* la deuxième et la troisième série de la Mer du N&rd^ celle-ci en prose, la première en colossales épigrammes, plus originales et grandioses que les pré^ oédeDtes;2^un fragment de Fhistoire de ma vie, écrit avec l'humour le plus hardi, et qui vous plaira; 3^ enfin le mémoire sur la Pologne que vous con-i naissez, et peut-être, si l'étendue du livre le permet, des lettres écrites de Berlin, en 183i^. Mais ne vous méprenez pas : ce n'est autre chose qu'un cadre pour y placer plus commodément tout ce que je veux; ce n'est qu'a^jourd'hui que j'écris réellement ces lettres, et j'utilise pour cela quelque chose de celles que j'ai publiées en 1822, dans V Indicateur westphalien.

La troisième section de la Mer du Nord consiste aussi en lettres oîi je puis dire tout ce qui me vient à l'esprit.

Je VOUS écris ceci pour vous faire voir combien il m'est facile de faire entrer tout ce que je voudrai dans ce second volume. Si donc, à ce point de vue, vous avez quelque désir, si vous souhaitez que certaines choses soient dites, ou que quelqu'un de nos intimes soit fustigé, dites-le-moi, ou, ce qui est mieux encore, écrivez vous-même dans mon style les lambeaux que je recoudrai dans mon livre, et vous pouvez vous fier à ma discrétion la plus sacrée. Je puis maintenant tout dire, je m'embarrasse peu de me mettre à dos une douzaine d'ennemis de plus ou de moins. Voulez-vous introduire dans mes Reisebilder des morceaux tout entiers, relatifs à notre temps, ou seulement m'envoyer votre liste de proscription? — Je suis tout à vos ordres *.

Je n'ai pas encore écrit aux Robert à Paris. Mais

1. Remarque de Varnhagen : c Heine m'offrit un jour, dans une de ses lettres, de châtier selon leurs mérites les personnes que je lui indiquerais, — sachant bien que j'étais lié par ma position habituelle, et qu'il ne m'était pas possible de donner à tel ou tel, à qui cela m'aurait fait plaisir, ou qui l'eût mérité, une Yolée de bois vert, — tandis que lui était parfaitement libre, n'ayait rien à ménager, etc. Cette offre bénévole me Qi beaucoup rire. Je le remerciai, et lui dis que, pour le moment, je n'avais personne à lui désigner, mais que je me souviendrais de son obligeance. — 11 y a de cela un quart de siècle, et je n'ai jamais été tenté de réclamer ses bons offices (mars 1850).»

je le ferai bientôt pour leur dire que je compte y aller. Si j*avais écrit plus tôt à Robert, je Taurais fait surtout à cause de mon gueux de livre. J'étais, au commencement, très-inquiet de son sort; maintenant, je suis plus calme. Je vous remercie cordialement, cher Varnhagen, de ce que vous avez fait pour ce livre, et que Dieu le rende aux enfants de votre esprit I Je vous ai fort bien reconnu dans le Geselkckafter... Mais je n'ai pu déchiffrer avec certitude si c'est vous qui aviez écrit Tarticle tout entier. — Le livre à fait grand bruit, et trouvé beaucoup d'acheteurs. Mon éditeur m*a promis qu'une seconde édition se ferait bientôt; alors, j'écrirai une raisonnable dédicace que je vous enverrai préalablement pour la censure. Si, dans la première dédicace, j'ai parlé des quatre-vingt-huit Lieder du Retour^ c'est dans l'idée de pouvoir orner cette série du nom de madame de Varnhagen ^, dans la grande édition de mes poésies complètes que je compte publier bientôt. Mes premières années de jeunesse, V Intermezzo^ le Retour^ et deux séries des Poésies de la mer^ feront un beau volume, le commencement et la fin de ma

1. Le Retour est, en effet, dédite à madame Varnhagen dans le Livre des chants.

jeunesse lyrique^ Ceci encore reste entre nous, afin que Maurer et Dûmmier ne fassent pas d'opposition* Us me forcent à agir ainsi^ car ils ne font rien et n'ont rien fait du tout pour mes poésies. Mon éditeur actuel, Campe^ avec qui je suis fort lié, a proposé à Dûmmier de lui abandonner pour un prix équitable les exemplaires restants des Tragédies^ et, après de longs pourparlers, a reçu de lui Tultimatum Ci>joint qui naturellement ne peut être accepté. Il faut donc garder le secret sur ce recueil projeté de mes poésies. Mais dites-moi si j'ai le droit d'agir ainsi. Il est bien entendu que beaucoup de Lieder seront supprimés, beaucoup modifiés et beaucoup ajoutés. Avec votre expérience, c'est vous qui pouvez le mieux m* éclairer sur ce que je dois faire. Quand ' bien même Dûmmier aurait cédé à Campe les Tragédies^ je n'en aurais pas moins fait paraître chez le dernier ce grand recueil de mes poésies. Il est très-actif, s'entend à répandre un livre (ainsi, dans la seule ville de Hambourg, il a placé plus de cinq cents exemplaires des Reisebilder) et, avec lui, mes tragédies auraient été plus connues. Qu'en pensez-vous ? Serait-il encore possible de décider Dûmmier? — Les jugements publics sur mes écrits

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m'ont mis en grande faveur auprès de Campe, et il me doni^e beaucoup d'argent. Gela est bon, et d'un grand secours dans les jours difficiles. — Je suis sur un bon pied avec ma famille, et ma situation financière, de ce côté, est tolérable. Mais j'ai une quantité de chagrins secrets, bien des choses me serrent le cœur, et il s'ensuit, vous comprenez bien, qu'il ne serait pas opportun de commencer une lettre pour madame de Varnhagen, à supposer même que je pusse la finir.— Ci-joint un fragment de l'ancienne lettre déchirée, qui me tombe sous la main. — Ci-joint encore une lettre pour Charles de Raumer ; je ne sais s'il est maintenant à Berlin ou à Stettin; veuillez donc vous informer chez le bedeau de l'Université, ou faire demander à l'historien Raumer, le professeur (cousin de Charles), s'il est à Berlin, et, dans la négative, mettez cette lettre à la poste. C'est un de mes plus chers amis ; il a été mon Las Cases à Gœttingue, et je m'enhardis à lui remettre une carte d'introduction pour vous. Il a beaucoup d'esprit, mais il faut du temps pour le décider à parler.

£t maintenant, adieu, et ne m'oubliez pas. Que dois-je dire à la divine Frédérique ? Là où je suis, je

pense à elle. Je pense à madame de Varnhagen, — ergo sum. Vous voyez que je ne suis pas un idéaliste.

— Saluez cordialement Tarchibégelien Gans; je suis charmé que vous le voyiez si souvent. Dans ces dernières semaines, j'ai beaucoup conversé avec lui, et je l'aime encore davantage.

A Norderney, j'ai trouvé vos Monuments biographiqnes^ que je n'avais encore lus que très à la hâte, et que j'ai pu étudier à loisir. Mon Dieu! comment peut-on écrire d'une façon si objective? L'histoire du roi Théodore est celle que je préfère. J'y retrouve votre style pittoresque; les autres biographies sont peut-être meilleures, parce qu'elles sont écrites d'une manière plus unie, sans recherche de reflet. J'ai lu ce récit en plein air, dans les beaux jours.

— Votre ami. Saluez Chamisso.

Lunebourg, le 16 novembre 1826.

Cher ami,

Je pense si constamment à toi, qu'il m'est vraiment impossible de savoir si c'est à ton tour ou au

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mien d'écrire. Je suis, la plupart du temps, misérable. J'écris peu, mais ce peu est très-bon et te plaira. Je pense beaucoup, lis beaucoup, et je pour* rai, un jour, devenir quelque chose. Notre livre avance, bien qu'un peu lentement, mais excellemment; il amusera et inquiétera beaucoup. Tu verras que « le petit bonhomme vit encore. » Napoléon et la Révolution française y figurent en grandeur naturelle. Je vis très-seul. Hier, j'ai reçu une lettre des Varnhagen ; je t'envoie celle de la dame, mais je te demande en grâce de ne la montrer à personne, et de me la renvoyer tout de suite. Cette lettre se rapporte exclusivement à l'une des miennes, et à mon plan d'aller à Paris, et d'y écrire un livre européen. Personne n'en doit rien savoir. J'espère donner quelque chose de meilleur que lady Morgan. L'essentiel est de ne toucher qu'à des choses qui aient un intérêt vraiment général, européen.

J'ai lu hier, dans la Feuille de minuit^ les impertinences de Mullner sur mes ReisebUder. Cet homme ne peut que blesser, et a sûrement cru que mon diable avait trait à lui. Il ne voit que lui partout. — Quelques amis me pressent de publier un recueil de mes

meilleures poésies, rangées par ordre de date, et sé-

vèlrement choisies; ils pensât que ce recueil deviendrait tout aussi populaire que ceux de Bûrgefi

de Gœthe, d'Uhland, etc. Y arnhagen me donne^ à ce point de vue^ maintes directions. J'y introduirais une partie de mes premières poésies^ ce que je suis bien en droit de faire, puisque Dummler, sous un prétexte peu loyal, ne m'a pas donné un fenin d'hcmoraires. Je prendrais aussi YIrUenmzzo tout entier (Dummler ne pourrait m'en vouloir), et pois les derniers Lieder; ^- tout cela à la condition que Campe, à qui je ne demanderais point d'honoraires, voulut publier le livre, et ne craignit pas qu'il ne nuisit aux Ae^MM^. Encore une fois, je ne demanderais paa un fenin pour ce livre; je n'aurais en vue que le bon marché, et les autres exigences de la popularité; ce serait ma joie de montrer à Maurer et à Dùmmler que je sais pourtant me tirer d'affaire, et ce livre serait mon œuvre principale, et donnerait mon image psychosologique : — d'abord mes poésies mélancoliqui^ et sérieuses- de jeunesse, Ylntermezzo combiné avec le Retour^ ensuite mes Liéder fleurissants (ainsi, ceux du Voyage du Hartz)] — enfin l'ensemble des colossales épigrammes. J'appelle ce plan joli^ parce que je pourrais eombi-

CORRESPONDANCE INÉDITE èS^

ner a^^ec tout cela maintes jolies fantaisies^ Je connais assez le public pour savoir comment rattacher ces capriceà aux intérêts actuels; teutefoiâ, il y aurait un trieivail difficile, ainsi kt préface; — Mais lïifon papier est à sa fin.;* Ton ami.

Lunebonrg, le 1*' janvier 1827.

Bonne année 1827!

Reçois mes meilleurs vœux, cher ami. Je suis enfoncé jusqu'au cou dans le travail ; autrement, je t'écrirais ixtïe làtigutë lèttiè. Befta miyts sifflement aujourd'hui...

Au lieu de « La jeune fille fécondée par le dieu, » — tu peiïx changer ainsi : « La jeùnè ftife cpri ^etoferme darîs ses ffaYïès le fruit divîri *'. ))" îi s'agit déf ces filles de roïs qde Junon persécutât fonj'ÔYfrsf quand Jupiter les avait fronofées dfé sé^ émbf às*semetfts, — et d'Hercule, le graricf ftahiftia^urgéf

1. Voir le morceau intitulé les Beux Grées, un des plus remarquables de la série qui a pour titre la Mer du Nord (Poèmes et lé^ender, Paris WCB)*..

qu'elle poursuivait aussi en sa qualité de fils de dieu.

D'ailleurs, tu as raison, — les trois tableaux sont réussis. Ils montrent la gradation de mon humeur tragique. La seconde série aura encore beaucoup de semblables accents. Malheureusement, si je veux rester un homme d'honneur, il faut que le livre soit très-vite terminé. — Le « rire inextinguible, » est une expression homérique, et doit rester...

AU MÊME

London, Grayen street, 32. Strand, le 23 avril 1827.

Au dehors, il neige, et pas de feu dans ma cheminée : aussi ma lettre sera-t-elle glaciale. Par surcroît, je suis triste'et malade. Vu et entendu déjà bien des choses, sans avoir une seule intuition claire. Londres, au point de vue du grandiose, a dépassé tout ce que j'attendais; niais je m'y suis perdu. Je n'ai fait que peu de visites, — je n'ai pas vu encore tes amis, — et le théâtre a été, jusqu'ici, ma grande ressource.

Je frissonne et souffre cruellement. Je suis trop malade pour rien pouvoir faire ; mon premier travail sera la préface de mes poésies; après quoi, je me mettrai à refondre Raicliff, — Je resterai à Londres tout au plus jusqu'à la mi-juin ; j'irai alors passer trois mois sur quelque plage d'Angleterre pour les bains de mer. J'en ai absolument besoin. — La vie à Londres est effroyablement coûteuse : j'ai dépensé, jusqu'à présent, plus d'une guinée par jour; sur le bateau à vapeur, j'ai dû payer une livre et demie sterling pour dépense et pourboire, et presque une livre pour quelques volumes que j'avais avec moi, etc. Les livres sont ici à des prix fous.— Rien que brouillard, vapeur de houille, porter et Canning. — Je n'ai pas encore fait visite àiiies amis de l'Abbaye de Westminster. — Qu'adviendrat-il de moi dans ce monde? En dépit de ma clairvoyance, je ne pourrai sans doute jamais m'empécher de faire des sottises, c'est-à-dire de parler à cœur ouvert. Je suis curieux d'apprendre par tpi si aucun gouvernement n'a pris mon livre en mauvaise part. Tout bien compté, on finira par s'asseoir à son foyer tranquille, dans son pays d'Allemagne, lisant pacifiquement V Indicateur allemand^ ou la Gazette litté-

raire de Halle y en mangeant une beurrée allemande. — Il fait horriblement humide et déplaisant ici, et personne ne vous comprend, personne n'entend Tallemand. — Adieu \ Ton ami.

A VXBNHAGÊ^^

Londres^ le i*' mai 1827.

Si je n'écris pas beaucoup, je pense d'autant plus à TAUemague, et à la Franzôsischestrasse 20 ^ Que cette lettre, cher Varnhagen, vous porte mes salutations les plus cordiales. Quant à madame de Varnhagen, je n'ai pas besoin de lui écrire, elle sait tout ce que je pourrais lui dire, elle sait ce que je sens, ce que je pense ou ne pense pas, — et je n'ai pas non plus besoin de m'excuser auprès d'elle de mon long silence. J'ai été dans une situation si fâcheuse au dedans et au dehors, qiie je n'aurais rien pu vous dire de raisonnable. Et les hommes veulent pourtant qu'on leur parle raison, même quand ils ne sont pas des rationalistes endurcis. — Je vous remercie de votre cadeau de livres.

h La d^AfèUré dé Ya¥Àhii^0A; àB«l1iii.

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Au nom du ciel^ comment peut-on écrire des volumes si épai&) Votre Blûcher m'a infiniment plu; je l'ai lu deux fois, et j'admire comment le fin di« plomate a su manier ce sujet grossier sans lui faille violence. Le personnage ressort puissamment. Les exhibitions de Blûcher en Angleterre sont décrites de main de maître..^ Lé parallèle avec Napoléon est admirable. Il s'y trouve du vrai; et celui qui l'avoue est — l'auteur du TUftthovr Legrand.

Chose étrange que, dans le même temps, deu^ hommes unis de sentiments aient présenté au pu^" blic avec le même enthousiasme les deux chefs ennemis par excellence, Napoléon et Blûcher! Et nous avons pourtant voulu Tùn et l'autre la même chose, nous restons unis par la pensée. Toutefois, je dois l'avouer, je ne puis lire votre Blûcher avec amotir; peut-être est-ée encore en moi un écho des marches du tambour Legrand; mais je m'irrite quand je songe que l'bomfne de l'idée, l'idée faite homme. Napoléon, a été terrassé par detfx advers^aires dont TuH n'était autre chose qtfun hïKsard, joiieur de pharaon, et Fautre un roué anglais dépourvu de tôul enthovtsiasine. -^ Vous fKmyex à peine vous figurer quelle piteuse figure cehii-K^i faisait la semaine der-

nière, quand je le vis revenir de Saint-James; son gracieux roi venait peut-être de lui apprendre, en haussant les épaules, le complet triomphe de Canning, qu'il pouvait lire aussi sur les visages heureux des passants. Cette fois, l'idée l'emporta sans canons, et le vainqueur de Waterloo dut battre en retraite. Vous aurez reçu mon livre relié en rouge pour madame de Yarnhagen et vous l'aurez offert en mon nom à notre chère Frédérique. Le paquet pour Moser aura aussi été remis à son adresse. J'ai dû laisser le soin des livres à un tiers, parce que je suis parti bruquement de Hambourg. C'est aussi ce qui m'a empêché d'envoyer quelques lignes avec les ' volumes. Ce n'est pas l'inquiétude qui m'a fait partir, c'est la prudence, qui conseille à tous de ne rien risquer là où il n*y a rien à gagner. Si javais eu quelque perspective d'être placé à Berlin, j'y serais allé directement, sans me soucier du contenu de mon livre. Comme notre ministère est avisé, je crois avoir plus de chance maintenant que jamais d'être placé, et je finirai sans doute par revenir à vous à Berlin. Je suis parti de Hambourg précisément le jour où mon livre a été publié; — il m'a fallu prendre beaucoup sur moi t — et, depuis lors, je n'en ai pas

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