CORRESPONDANCE INÉDITE SU
entendu dire un mot. Je sais à Favance ce qui adviendra, je connais mes.Âllemands.Ils s*eifrayeront, réfléchiront, et ne feront rien. Je doute même que le livre soit défendu. Mais il était nécessaire qu'il fût écrit. Dans ce temps servile et plat, il fallait que quelque chose se fît. Je suis quitte maintenant, c'est à ces amis au cœur dur qui, un jour, voulaient faire tant de choses et maintenant se taisent, à être confus. Les conscrits les plus poltrons, quand ils sont dans les rangs, deviennent très-courageux; mais c'est celui-là qui est seul qui montre le vrai courage. — Je prévois aussi que les bonnes âmes déchireront mon livre à belles dents, et, si mes amis se taisent sur ce dangereux écrit, je ne pourrai leur en vouloir. Je sais fort bien qu'il faut être tout à fait indépendant de l'État pour oser parler du Tambour Legrand. Robert serait sans doute, par sa position, celui qui pourrait le mieux prendre fait et cause pour mon livre. Je ne lui ai pas écrite il est vrai ; mais je sais qu'il n'aime pas les longues correspondances. Je conviens aussi que, bien que sa femme soit fort distinguée, même intellectuellement, j'aime encore mieux la voir parler que de la lire. Entre nous, écrire à une jolie femme me semble aussi fou que si je vou-
lais entrer en correspondance avec un pâté de Strasbourg. Toutes les choses de ce monde doivent être goûtées à leur façon. Ces beaux yeux dont l'éclat réjouit notre cœur, et ces pâtés aux truffes dont le fumet nous transporte, perdent beaucoup à l'éloignement. — Quand vous écrirez aux Robert, ditesleur que je resterai ici encore quelques semaines, que je prendrai ensuite les bains de mer pendant deux ou trois mois sur la côte d'Atigle terre, et que je m'en irai alors à Paria pour revenir en Allemagne en passant par Garlsruhe. Si, dans l'intervalle, vous avez quelque chose à me communiquer, écrivez-moi sous le couvert de B.-A. Goldschmidt et C»«, à Londres. Ces messieurs sauront toujours où m'envoyer mes lettres. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on paye ici double port quand la lettre est sous couvert. Si vous voulez, pour employer utilement mon séjour à Londres, me rendre attentif à quelque chose, j'en serai charmé. Au cas où vous seriez en correspondance avec Gotta^ demandez-lui s'il veut m'occuper ici ou à Paris pour le Morgenblatt. Mais il faudrait s'y prendre bientôt. Il est entendu que, si je devais prolonger pour cela mon séjour en Angleterre, il s'agirait d'honoraires un peu forts.
Tout est ici d'une cherté sans exemple; comme je veux tout voir, je dépense une guinée par jour; ce qui est énorme pour un écrivain allemand. — Saluez beaucoup Gans^ ainsi que Chamisso. -^ Peu avant mon départ, j'ai vu encore à Hambourg madame votre sœur et le docteur Assing ; ils vont tout à fait bien.
Je suis sur un bon pied avec ma famille, mais toujours en guerre avec moi-même. Dans ces derniers temps^ je me suis créé bien des soucis. Je souffre toujours de mes maux de tête, et d'anciennes blessures se rouvrent dans mon âme. £n ce moment^ un engourdissement violent m'a enfermé comme
dans un sépulcre de plomb. Je crains de tomber se-*
> rieusement malade^ — Adieu; mon papier finit. Je
baise la main db madame de Yarnhagen.
Londres, le !•' juin 1827.
Cher ami^
N'attribue point mon silence à mes sentiments. Je sui» trop désorienté^ et malade^ et troublé^
pour pouvoir écrire. Agréables lettres de Berlin, Les hommes les plus inconnus pleins d'enthousiasme. En revanche, Varnhagen m'écrit : « Votre livre fait sensation, grande sensation^ et Dùmmler et consorts l'appellent, dans leur style de librairie, un fameux livre; mais les lecteurs sont déconcertés; ils ne savent pas s'ils doivent garder leur plaisir par devers eux et le renier en public ; les ' amis euxmêmes font terriblement les vertueux, et se posent en savants et citoyens rangés et amis de Tordre. » Bref, par servilisme et par peur, on blâme tout. Quel contraste avec la lettre qui m'arrive du midi de l'Allemagne, d'Augsbourg ! Ce n'est pas nouveau pour moi de recevoir de là-bas des appels séduisants. Hélas I je suis enchaîné à l'Allemagne du Nord. Une belle pensée : devenir, en Bavière, chef du parti libéral! Mais je suis malade, ruiné et enchaîné. — Et cependant, il me faut payer ici avec de l'or toutes les idées que je recueille. Il y a des jours où je dé- • pense plusieurs- guinées. Je ne publierai rien sur l'Angleterre; aucun libraire ne me payerait mes frais. — Hier, je me demandais si je ne ferais pas bien d'écrire quelque chose sur l'Angleterre dans le Morgenblaft; mais cela n'en vaut pas la peine. Il
faudrait me faire violence pour la politique, et les choses n'auraient plus d'intérêt quand je voudrais réimprimer ensuite. Le mieux est de ne rien publier. Ce que j'aurai conçu, dès lors, fera d'autant meilleur effet dans mon livre. Je ne veux point être un niais, et écrire de fameux livres dans le sens de Dûmmler et consorts. Je vis tout seul ici, je le veux ainsi. Et pourtant, Dieu sait comment les journaux de Londres, entre autres importantes nouvelles, ont annoncé ma présence ici et remarqué que j'étais en voyage pour la France. J'aurai beaucoup à vous raconter I
A M. MOSER
Londres, le 9 juin i827.
Cher Moser,
Pardonne-moi ma négligence à écrire... Avant mon départ de Hambourg, j'ai pris soin que mon livre te fût envoyé. Je pensais qu'il tiendrait lieu d'une lettre. Tu y auras vu ce que j'ai pensé, senti et souffert depuis un an. Je crois que le Tambour Legrand t'aura plu. Tout le reste du volume, les poésies exceptées, est pâture pour la foule, qui s'en
repait aussi de grand appétit. Ce livre m'a gagné en Allemagne beaucoup d^amls et de popularité; si la santé me vient, je puis faire beaucoup; j'ai maintenant une voi& qui se fait entendre au loin ; souvent encore tu l'entendras tonner contre les sergents de ville de la pensée, et les oppresseurs des droits les plus sacrés. — J'obtiendrai , dans Funiversité des grands esprits, une chaire de professeur très-ex-n traordinaire.
Le but essentiel de cette lettre est de te répéter le vieux refrain, c'est-à-dire que je t^aime et désire garder ton affection. Comme preuve de la mienne, je t'envoie aujourd'hui les dix louis que tu m'as prêtés, — il y a beau jour I Ce n'est qu'à mes meilleurs amis que j'ai l'habitude de payer mes dettes. A cette occasion, je te remercie encore d'être venu si amicalement à mon aide quand j'en avais un si grand besoin. Je sais que tu n'aimes pas ces remerofments; mais je ne puis les supprimer, —j'ai si rarement l'occasion d'en faire I Quant aux douze louis qui me reviennent (quand tu auras touché, sur la valeur du mandat ci-joint de vingt-deux louis, les dix qui te sont dus), je te prie d'en disposer comme suit :
Je dois cinq louis à Tassesseur Christian Sethe, et je désire que tu les lui envoies en lui disant que j'en ai donné Tordre de Londres : il est à Munster, et sqn père, le président de la cour de cassation de Berlin, te remettra son adresse. — Je dois encore, depuis Gœttingue, à mon cher ami Charles de Raumer (stud, juris^ Maurerstrasse, 83), deux louis; à moins que tu ne préfères les lui envoyer en mon nom, je désire que tu les remettes toi-même, en lui donnant Tassurance que je suis bien portant; autrement, il me croirait au lit de mort, car il sait que je n'ai pas la passion de payer mes dettes. C^est l'un de mes plus cfaers amis, et il pourra te racon^ ter comment je vivais à Gœttingue ^. Enfin je me souviens que je dois encore un louis à Pexcellent Joseph Lehmann, et, puisque je suis en bon train, je veux aussi que tu le payes pour moi. Lehmann ne voudra plus se souvenir de cette petite dette; mais j*ai bonne mémoire. Dis-lui que je lui écrirai bientôt. — Après ces payements, il reste chez toi à mon actif quatre louis dont je disposerai bientôt. Je ne
1. Cet ami d'université de Deine est devenu, vingt-cinq ans plus tard, l'un des ministres du roi Frédéric-Guillaume IV, et s*6st rattaché au parti féodal*
veux pas te donner trop à la fois matière à rire. Pardonne-moi tout ce dérangement.
Tu peux te figurer comment je vis ici, puisque tu me connais et connais l'Angleterre. Je vois et j'apprends beaucoup de choses. Dans quelques jours, je partirai pour les bains de- mer. MM. B.-A. Goldschmidt et 0»^ , à Londres, à qui je fais adresser mes lettres, ont Tordre de me les envoyer. — Ma santé n'est guère meilleure; mon vieux mal de tête ne veut pas céder. — Le but essentiel de mon voyage était de quitter Hambourg. J'espère avoir la force de n'y pas retourner.Berlin non plus ne m'attire pas autrement... Ici, tout est trop cher et trop démesuré. Beaucoup de choses intéressantes: — Parlement, Westminster-Abbey, tragédie anglaise, belles femmes. Si je quitte vivant l'Angleterre, ce ne sera pas leur faute; elles font ce qu'elles peuvent. Littérature du jour misérable, plus misérable encore que la nôtre, et c'est beaucoup dire.
Si tu peux faire quelque chose dans le monde des journaux, pour le second volume des Beisebilder, n'y manque pas. Il y aura toujours assez de misérables attaques contre moi, — et les-amis, d'ordinaire, ne bougent pas. D'ailleurs, il est hasardeux
pour des fonctionuaires de TÉtat, en Prusse, de s'exprimer loyalement sur mon livre. Toi qui n'es pas fonctionnaire, je te rends attentif à ce fait; mais je sens que c'est inutile : tu es trop profond pour qu'il soit possible de t'engager à écrire. Un peu de superficialité ne te nuirait pas. — Adieu; salue Gans et Zunz, les deux amis. Je pense beaucoup à Gans, et toujours avec un sentiment cordial, presque tendre. Mes salutations à madame Zunz. Si tu vois Bendavid, ne m'oublie pas auprès de lui, comme auprès du vieux Friedlânder; ce sont des hommes que j'estime. Si tu veux m'écrire, ne tarde pas...
Il fait aujourd'hui beau temps, chose rare à Londres. Je vais faire visite à mes amies les Chinoises qui sont ici.
Norderney, Norderney, Norderney, le 20 août 1827.
Comme tu vois, je suis de nouveau à Norderney.
J'ai appris qu'on était ici très-monté contre moi,
qu'on y voulait ma mort, etc., et je n'ai rien eu de I. 20
350 CfSTJVRES DE HENRI REINE
plus pressé que d'arriver. < Eh bien , il fallait du courage t j> m'ont crié de loin quelques vieilles connaissances en me voyant paraître. Je pense tou-*tefois n^en avoir nul besoin; il en fallait seulement pour venir. J*ai maintenant le droit de faire le rodomont. La poste va partir ; autrement^ je ne m*en tiendrais pas là. Aujourd'hui, je ne puis pas encore t' écrire une véritable lettre. — L'Angleterre m'a ruiné financièrement; toutefois, je ne ferai pas comme Walter Scott, c'est-à-dire que je n'écrirai pas un livre mauvais mais lucratif. Je suis le che« valier du Saint-Esprit.
Ton ami, qui attend bientôt une lettre de toi.
A VARNHAGEN
Hambourg, le 26 septembre 1827.
Puis-je aller à Berlin?
Si oui, votre ami y sera bientôt !
GORRBSPONDANGB INÉDITE 351
AU MÊME
Hambourg» le 19 octobre 1827.
Chers amis,
Merci ! cordial merci de la prompte réponse que vous avez faite à ma courte mais délicate question? Dans ce moment encore, je suis trop surmené pour pouvoir écrire une lettre présentable. Mais, dans quinze jours, j'écrirai. Le professeur Dirxen vous aura raconté, cher Varnhagen, que j'étais de nouveau à Norderney. Ma question relativement à Berlin n'était pas dictée par l'anxiété. Après avoir reçu le responsum de madame de Varnhagen, j'étais déjà sur le point d'aller vous rejoindre, et tous mes préparatifs étaient faits, quand il m'est arrivé une lettre qui, en quelques instants, m'a décidé à partir pour Munich. Il y a longtemps déjà qu'on avait désiré m'y voir. Aujourd'hui, on me promet monts et vermeilles ^ En tout cas, je trouverai là de la tranquillité, et, maintenant, c'est pour moi l'essentiel.