‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notesChapitre 12 sur 49 · AU BARON DE LA MOTTE- POUQUÉ · texte numérisé non relu

AU BARON DE LA MOTTE- POUQUÉ

Monsieur le baron ,

Je ne puis exprimer ce que j*ai ressenti en recevant votre chère lettre. Elle m*est arrivée ici, au milieu de ma famille, où je me trouve pour assister au mariage de ma sœur, raffermir ma santé, et prendre congé des miens avant de partir pour Paris. Ce départ, pour le moment, n'aura pas lieu, car je me sens plus que jamais souffrant et abattu. Dans ces circonstances, votre lettre, monsieur le baron, devait

i. La MoUe«Fouquc, ne en 1777, mort en 1853. Il a dit lui-même qu'il avait reçu, de A.-W. de Schlegel, la consécration poétique. Il resta fidèle à ce point de départ, à l'esprit des vieilles légendes, et de rancienne poésie amoureuse et féodale. Son beau talent a eu en France un jour de popularité, lorsque madame de Montolieu, traduisit Ondine, son chef-d'œuvre. — Fouqué descendait d'une vieille famille normande qui avait quitté la France au temps des persécutions religieuses. Il était petit-fils d'un des vieux (compagnons d'armes et des amis les plus chers du grand Frédéric, le lieutenant général Là Motte-Fouqné, pris par les Autrichiens & la bataille de Landshut.

avoir encore quelque chose de plus profondément émouvant. A peine avais-je lu votre nom, il me sembla que toutes ces lumineuses histoires, lues par moi dans des jours meilleurs, remontaient dans mon âme en y ramenant les douces tristesses d'autrefois, et que j'entendais de nouveau ces beaux chants de cœur brisés, d'inviolable fidélité, d'ardents désirs du ciel, de bonheur dans la mort, — et, partout, la voix amicale de l'Amour qui console. Combien dut se réjouir le pauvre apprenti de l'art en voyant le maître illustre et éprouvé lui tendre ainsi la main! combien il dut être ravi, puisque ce maître est précisément le poëte dont le génie a éveillé en lui tant d'inspirations, a ému si puissamment son âme et l'a remplie de tant de respect et d'affection ! Je ne puis vous remercier assez des belles strophes *

\. Voici ce morceau, daté du 21 mai 18S3 :

« Poëte aimé, chantre au cœur saignant, oh ! j'ai bien compris ton chant douloureux; mais ceiise de faire retentir ces accents égarés, ces cris sourds de colère,

» Creux comme la voix des esprits à l'heure de minuit, égarés comme la plainte du vent dans les bois, et irh'tés comme, dans la splendeur sinistre de la tempête, le bruissement aveuglant des éclairs.

• Moi aussi, comme toi, j'ai chanté plein de colère ; mol aussi,

OÙ VOUS avez transfiguré mes sombres douleurs, et conjuré leurs funestes flammes. Je voudrais communiquer cette poésie à quelques amis; mais je craindrais qu'ils ne la fissent passer indiscrètement en trop de mains; car, certainement, elle est des plus belles que j'aie lues de vous, et je suis sûr qu'elle arracherait des larmes même à d'autres que moi.

Je vis ici fort isolé, car il n'y a pas longtemps que

j'ai saigné comme toi. Alors, à travers les nuées brillèrent doucement les rayons de la lune, et je compris : là-haut et non point ià'baSé

> Je l'appris alors : il y a une lumière d'une douceur ineffable qui m'attire vers la fête éternelle. Et j'entendis cette parole : c Ne » joue pas avec les serpents... l'enlacement des serpents est si » fortî »

» Celui qui jusqu'à la tombe joue avec les serpents, jusque dans la tombe les serpents rampent après lui; et, quand son cœur veut monter vers le ciel, alors ils Tenserrent de leurs anneaux, et le retiennent dans la poudre.

» Dans tes chants éclate la force débordante, mais sur tes lèTtes palpite convulsivement la douleur. Tu as déjà fait une fois ces rêves funestes : oh! garde, garde précieusement ton cœur!

> Ce cœur que Dieu aime sans mesure, et auquel il murmure doucement : « Je le réconcilierai! » — Le serpent, c'est le Larron ancien, — mais ton Dieu est le Roi éternel.

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mes parents demeurent à Lunebourg, très-retirés, ce qui fait que je ne connais personne. Pour me distraire, je ferai dans la quinzaine un voyage à Hambourg, où je passerai une semaine, et, si je m'y atnuse^ quelques jours de plus. Si vous avez à Hambourg des amis dont vous vouliez me procurer la connaissance par quelques lignes d'introduction, je vous en saurai infiniment gré.

Tai lu le Psaume de Pâques \ c'est plus qu'une poésie, et par conséquent mieux. — Mon Almansorni^ vous aura pas complètement satisfait. J'avais mis au rebutcepoëme,et ce n'est qu'à la demande instante de mes amis que j'ai consenti à le faire imprimer ; aujourd'hui qu'il rencontre beaucoup d'approbateurs (infiniment plusquejRa^di^), je ne ie juge point encore plus favorablement . Je ne sais pourquoi, mais ce poëme doux, lumineux, me répugne au plus haut degré, tandis que je songe avec complaisance au sombre et dur Ratcliff, — Je me rappelle que la romance de dona Clara et don Gasairos dans l'Anneau enchanté^ à laquelle j'ai vivement pensé dans les situations les plus importantes de ma vie, et qu'en bien des moments il me semble afvoir écrite moi-même, — que cette suave romance

'm'a souvent été présente quand j'écrivais A/mamor. — Le passage de vos chères strophes où il est question des serpents, n'est malheureusement que trop vrai.

Comment pourrais-je me méprendre sur ces strophes? Le beau jour de mai où je lésai reçues resplendira longtemps dans mon souvenir. Gardezmoi votre affection, grand et noble Fouqué; ne m'ôtez pas votre amicale bienveillance, même si elle était troublée par le verbiage des autres ou par mes propres erreurs, et soyez sûr que jamais conflit d'opinion ou de position ne m'empêchera de vous garder un attachement inexprimable.

Lufiebourg, le 10 jain 1823.

A CHARLES lUMERMANN

Luneijourg, le 10 juin 1823.

Votre lettre du 13 mai, cher Immermann, m'a fait un extrême plaisir; j'y ai reconnu le langage de la plus cordiale bienveillance, et m'en suis senti tout réconforté. Ne vous effrayez pas de recevoir si vite une nouvelle lettre de moi... Je profite seulement d'une occasion de vous écrire pour vous prier de faire

parvenir l'incluse à son adresse. Si vous pouvez de même me dire bientôt que Sethe est bien portant; et qu'il ne lui est rien survenu de fâcheux, vous me ferez plaisir. Gomme vous ne mentionnez jamais son nom dans vos lettres, je suppose que vous n'êtes pas avec lui en relations très-intimes, peutêtre à cause de la divergence de vos vues sur la vie universitaire, son grand cheval de bataille. Ne croyez pas que ce soit là de ma part autre chose qu'une simple supposition; jusqu'à cette heure, je n'ai pas reçu de Sethe une seule lettre de Munster, je ne sais rien de lui, et c'est précisément ce qui m'inquiète. Gela vous surprendra, cher Immermann, puisque je vous ai annoncé Sethe comme un de mes meilleurs amis, mais il en est pourtant ainsi; nous avons été pendant douze ans des amis de cœur; à l'école déjà, nous étions toujours ensemble et nous nenaiis sommes jamais séparés dès lors, et maintenant il me laisse six mois sans réponse ! — Je suis ici, depuis quelques semaines à Lunebourg dans ma famille, où je resterai jusqu'à ce que ma tête malade soit enfin guérie. Gela semble devoir êl^re long, et puissent les dieux prendre en compassion mon plan de voyage I le prévois, cher Immermann, qu'il se passera bien

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du temps encore avant que j'iarrive dans la ville de Knipperdolling*, et que je serre la mainM'un poète « avec qui j'espère vieillir. » Vous avez vous-même dit à peu près la même chose, et c'est à peine si vous croirez combien ce mot naturellement échappé à un sentiment généreux m'a ému jusque tout au fond de rime. Les dieux éternels savent que, dès la première heure où j'ai lu quelque chose de vos tragédies, je vous ai reconnu pour ce que vous êtes, et ma certitude n'est point le fait d'une illusion chimérique ; elle provient plutôt d'une conscience claire, d'une exacte aperception de ce qu'est la poésie et de ce qu'est son antithèse naturelle, la vulgarité* Toutes choses ne nous sont connues que par leurs contraies; il n'y aurait même pas de poésie pour nous, si nous ne pouvions voir partout le vulgaire et le trivial ; et nous'-mêmes, nous ne reconnaissons notre propre nature que parce que la nature hétérogène d'un autre homme nous devient sensible, et nous sert de point de comparaison. Ces maroufles au cerveau fêlé, à l'esprit gonflé et mal bâti, qui, du

1. Munster, où babitait alors Immermann.— KnipperdoIUng était le bourreau qui exécutait les sentences sommaires du roi théocratique Jean de Leyde, et de son prophète Matthiesen.

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haut de leur grandeur se prennent, pour des Shakspeares ou des Ariostes, nous trahissejit leur incertitade, dont souvent ils ne se doutent pas eux-mêmes, par leur avidité inquiète de juganents étrangers, et leur bruyant cri de guerre, à savoir qu'ils sont d'outre en outre des êtres poétiques, qu'ils ne sauraient même pour un instant sortir de la poésie, et qu'en écrivant leurs vers le divin délire ne cesse de se ie!o»F autour de leur front.

Il me revient à Tespdt, en cet instant, que ces .dermes lignes sont les profères paroles que j'ai fitttendu prononcer un jour par un élégant Berlinois, et je crois que je raconte tout cela, et que j'ai aussi hasardé ingénument les assertions ci-dessus pour vous prouver, cher Immermann, que, lorsque le dis : « Je eonnais mes dé&uts, et j'en conviens volontiers, » — c^est là plus qu'une phrase ordijsaûre. J'ai vu »vec plaiâir, par votre lettre, que vous écrirez une critique de mes Tragédies et je dois vous redine encore que, (pjieUe que puisse être la dureté de voire langage, je ne m'en sentirai pas Uesfié le moins du monde. Je veu^ bien vous avouer moa défeut, capital comme poëte, défaut que vous eraignes^ttfis doute da me reprocher, de peur de me

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froisser : c'est tout ce qu'il y a d'exclusif et de particulier dans mes poèmes qui ne sont autre chose que dés variations du même petit thème. Vous devez le sentir mieux que personne, vous dont la poésie a pour thème ce vaste univers dans son infinie diversité. C'est ce que je soutenais récemment encore contre M. Varnhagen. Vous avez cela de commun avec Shakspeare, que vous réfléchissez l'univers* entier, et, si vos.poésies ont un défaut, il consiste en ceci, que vous ne savez pas concentrer vos richesses; Shakspeare s'y entend mieux, et voilà pourquoi il est Shakspeare; mais, vous aussi, vous app«rendrez de mieux en mieux cet art, et chacune de vos tragédies sera meilleure que la précédente. A ce point de vue, votre Pétrarque m'agrée plus qu'firwtn, bien que cette dernière pièce soit plus riche.

... Quanta moi qui n'avais qu'un thème unique, un tout petit coin du monde à peindre, il m'est bien plus facile de pratiquer cet art de la concentration. Depuis surtout cet hiver, étant malade, je me suis assimilé un plus grand nombre d'idées, et la tragédie que je livrerai peut-être dans quelques années montrera si, après n'avoir fait autre chose

que reproduire sous maintes formes l'histoire de TAmour et de Psyché, je suis de taille à chanter aussi la guerre de Troie. -^ Voilà le douloureux secret de ma force poétique; il est possible aussi que mon malaise physique ait donné quelque chose de maladif à mes dernières compositions. Hélas! ily a dans mon nouveau livre tant de choses qui ne pourraient soutenir l'épreuve de la vraie critique, et, si Ton y découvre des défauts-que je ne connais pas encore, cela ne m'affligera certainement pas! Il n'y a qu'une chose qui puisse me blesser, et de la manière la plus douloureuse, c'est qu'on veuille expliquer l'esprit de mes poésies par l'histoire (vous savez ce que ce mot signifie) de leur auteur. J'ai été mortellement offensé en lisant hier une lettre où quelqu'un de ma connaissance, au moyen de petites histoires ramassées ça et là, voulait reconstruire toute ma nature poétique, et laissait tomber ces expressions odieuses : « impressions de la vie, position politique, religion, etc. » Ces choses-là, dites publiquement, m'auraient complètement révolté, et je suis cordialement satisfait que rien de semblable n'ait eu lieu. Quelque facile qu'il soit de tirer de l'histoire d'un poëte le commentaire I. 5

de ses œuvres, de prouver que souvent, en effet, la position politique, la religion, des haines privées, des préjugés et circonstances de toute sorte ont agi sur sa poésie, ce sont là des choses dont on ne doit point faire mention, surtout du vivant de l'écrivain. On déflore en quelque façon la poésie, on lui arrache son voile mystérieux en démontrant la réalité de toutes ces influences; et^ si cette exégèse raffinée est fausse, c'est la poésie elle-même que Ton défigure. Et combien l'appareil extérieur de notre destinée est-il souvent peu d'accord avec notre véritable histoire intime ! Pour ce qui me concerne, du moins, il ne le fut jamais.

Le long bavardage de cette lettre vous montrera, cher Immermann, que je vis tout à fait isolé à ' Lunebourg. Mais il faut que, par distraction, j'aie aussi beaucoup bavardé dans ma dernière lettre. Je vois par la vôtre que j'ai maltraité le baron Fouqué. 11 s'est pourtant montré à moi avant mon départ de Berlin, et dans une lettre que je viens de recevoir de lui, sous un beau côté, et je dois lui reconnaître le meilleur et le plus noble cœur.

Il est possible à la vérité que j'en juge autrement dans la suite. J'avoue, en tout cas, qu'il ne lui sera

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pas fait tort si, pour ses opinions ultra^ il est vertement rappelé à l'ordre.

Quelque vivement que je l'aime comme homme, j'envisage pourtant comme une œuvre méritoire de combattre avec le fouet de la satire les idées calamiteuses que son beau talent cherche à implanter dans le peuple. Mon cœur saignerait de voirFouqué souffrir, et pourtant je suis heureux que d'autres que moi ne soient point empêchés par une semblable faiblesse de persifler ses folies. Je suis révolté jusqu'au plus profond de l'âme des prétentions et des misères de cette clique dont Fouqué professe les principes, et vous pouvez croire en toute confiance que je brûle du désir de les fouailler juqu'au saing, ces nobles sires, ces grands pourfendeurs qui voudraient faire de nous autres leurs valets de chiens, et peut-être moins encore, c'est-à-dire leurs chiens mêmes.

J'attends votre Périandre avec une extrême- impatience... Je souhaite que cet été produise chez vous quantité de splendides fruits de poésie; mais, avant tout, je désire qu'il vous apporte -beaucoup de joies (ces dernières sont rares dans la littérature). • Je vous honore et vous aime de toute mon âme.

A VARNHAGEN

Liinebourg, le 17 juin 1823.

Monsieur de Varnhagen,

Je vous envoie cijoint l'article promis surGœthe *, que je n'ai pu livrer plus tôt parce que je suis encore fort malade, et que je ne l'ai écrit qu'avant-hier, au milieu de véritables souffrances. Vous remarquerez qu'à la place de mon style court et simple est survenu un long et morne mélange d'images et d'idées. J'espère que ce morceau arrivera à temps pour prendre place dans votre livre; pardonnez-moi de l'envoyer si tard, et ne prenez pas cela pour une marque de paresse ou même d'indifférence. Je vis dans ce moment tout à fait isolé, retranché de toute vraie société avec les hommes, et pourtant, à cause de mon état de maladie, complètement inoccupé, et il est ainsi très-naturel que la plus grande

1. c Goethe, d'après les témoignages des contemporains. > — Le morceau de Heine destiné ^ cet écrit de Varnhagen ne fut point imprimé^ et semble perdu.

partie du jour je pense à vous et à votre femme, et que tout ce que vous avez fait de bon et d'aimable pour moi soit constamment vivant dans mon souvenir... J*ai si peu rencontré de vraie bonté dans la vie, j'ai été déjà si grandement mystifié, et ce n'est que de vous, et du noble cœur de votre femme, que j'ai reçu des traitements tout à fait humains ! Et vos chères images s'impriment d'autant plus fortement dans mon âme que je me sens de nouveau assiégé par tant de méchancetés, tant de choses équivoques et impures, et que ma tête est toujours malade, et mon cœur non encore guéri.

Des circonstances favorables ont, en ces derniers temps, réjoui mes parents, et aussi mes frères et ma sœur, par tant de surprises agréables, que j'entreverrais également pour moi un meilleur avenir si je ne savais que le sort n'épargne presque jamais ses mauvais tours aux poètes allemands. Je ^e puis pourtant, cher^Varnbagen, vous rien dire encore de certain sur ma vie prochaine, puisque ce n*est que dans huit jours, au mariage de ma sœur, que je m'entretiendrai avec mon oncle, de qui dépendent tant de choses. Si cela ne coaduit à rien de certain, j'espère trouver mieux à Hambourg, où je compte

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aller aussitôt après le mariage, bien que l'aspect de cette ville doive réveiller en ftioi les sentiments les plus douloureux. Je prendrai la liberté de remettre là votre billet à votre sœur. J'y trouverai aussi le docteur Ulrich, qui pourra m'étre utile; je compte faire beaucoup de relations dont les unes ou les autres, dans la suite, pourront avoir pour moi des résultats importants. Bien que, avec ma terreur des nouvelles connaissances, cela ne soit pas le moins du monde amusant, la prudence et la sécurité de mon avenir m'engagent à ne pas négliger ces choses. Si vous ayez à Hambourg un ami qui puisse m' être ainsi . utile, jewous saurai gré de me mettre en relation avec lui. En général, je commencerai maintenant à devenir très-prudent et politique. Je trouve confirmé, relativement à mon oncle, le malentendu que je redoutais ; mais mes parents ne semblent pas s'en douter. Toutefois, le succès du livre adoucit et apaise. La notice de la Gazette de Hambourg a produit un bon effet, et a tout particulièrement fait plafsir à mon père. Fouqué, à qui j'avais envoyé mes Tragédies à Berlin, m'a écrit une lettre cordiale et une poésie que je vous transmets avec la prière de ne la montrer, au nom du ciel, à personne, si ce n'est à

madame de Varnhagen. Le cœur de cet homme est bon, ce n'est que dans sa tête que loge la folie.

Saluez très-cordialement madame de Varnhagen : je lui écrirai bientôt. Saluez aussi Robert et sa femme, et dites-lui que je l'aime autant que sa femme, c'est-à-dire autant que j'aime sa femme. On ne peut vraiment pas s'exprimer bien en allemand ; moi surtout, je ne puis me tirer convenablement d'affaire dans cette langue, et il faut, comme dans cette lettre, <iue je taise mes sentiments les plus puissants.

XVH

A M. MOSER

Lunebourg, le 18 juin 1823.

... Je vis ici tout à fait seul, je ne vois absolument personne, parce que mes parents se sont retirés de toute société. Les juifs sont ici, comme partout, d'insupportables et sales brocanteurs; — les chrétiens de la classe moyenne, des gens peu récréatifs, avec un dédain (Rischess *) rare pour

1 . Mot h<^breu désignant proprement la méchanceté des gentils, leurs vexations envers les juifs.

les juifs ; — la classe supérieure de même, à un degré supérieur encore. Notre petit chien, dans la rue, est flairé et maltraité d'une façon toute particulière par les chiens chrétiens, qui ont évidemment horreur des chiens juifs. Aussi je n'ai fait connaissance encore qu'avec les arbres, qui se montrent de nouveau dans leur parure verte, et me rappellent les jours d'autrefois, et murmurent à mon souvenir de vieux chants oubliés, et me disposent à la tristesse. Tant de pensées douloureuses me reviennent et m'accablent maintenant ! et c'est là, peut-être, ce qui augmente mes mau^de tête ou plutôt les fait durer, car ils ne sont plus aussi violents qu'à Berlin, mais ils sont plus continus. Je ne puis étudier que peu, écrire encore moins. Dimanche, j'ai écrit un fragment sur Gœlhe, d'une feuille d'impression à peu près, que j'ai envoyé hier à Varnahàgen pour qu'il l'insère dans son livre. Je l'avais promis depuis longtemps, et l'ai écrit « en pleine carrière * », pour arriver encore à temps. Tu trouveras dans ce morceau un quart de douzaine de tes propres idées ; j'ai été assez loyal pour les présenter telles quelles

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