I. Professeur de droit à Gœttingue
1 Ed. Hitzig.
CORRESPONDANCE INàOlTE 189
AU MÊME
Gœtlingue, le 30 octobre 1824.
Cher Moser,
Tu auras bien reçu ma lettre de la semaine passée. Toutefois, je ne puis attendre ta réponse pour te demander un service d'ami. Oui, j'ai cette mauvaise fortune de devoir toujours réclamer tes bons offices sah? te donner autre chose en échange que mon afl'ection la plijis fraternelle. Je ne veux pourtant pas estimer trop bas celle-ci. Plus d'un mauvais caillou vaut déjà quelque chose parce qu'il est peu commun.
Marquis! je viens encore mettre à réquisition ta science et ton temps. Il faut que tu fasses à ma place le compte rendu du livre de Bopp dont je t'ai parlé (le Voyage d'Ardsckuna^ etc.). J'avais promis qu'il serait fini à peu près maintenant; mais, pendant mes\acances, en voyage, je n'avai3 pas le livre sous la main pour faire ce travail, et, comme j'allais m'y mettre sont survenus des obàtacles imprévus. Maintenant, mon Voyage dv Hartz est à moi-
tié fait, et je ne veux pas Tinterrompre. Je Tëcris dans un style vivant et enthousiaste, et non-seulement il me serait difficile de le reprendre après une interruption, mais encore. je ne saurais comment passer de ce style à la sèche prose scientifique de ï Indicateur de Gœttingue.
En outre, il faut que je m'occupe aussi vite que possible d'une dissertation dont la sphère est fort difi'érente de l'Inde,, et qui ne me peiynet pas, à moi qui m'égare si facilement, de songer à un autre travail d'esprit. Et cette dissertation, que j'écris pour un de mes amis, il faut absolument que je m'y mette; autrement, un homme très-digne d'être aimé tomberait dans la plus grande détressé. Chose comique que d'autres me tourmentent pour écrire à leur place, et qu'à mon tour je te tourmente pour écrire à la mienne I Ainsi les hommes se tourmentent les uns les autres, selon la méthode connue de Bell et de Lancaster. Et puis je souffre toujours beaucoup de la tête, et j'assiste, chaque joiir, aux cours de HugO, Bauer et Meister.
Je crois que cette dernière raison est suffisante pour que tu te mettes à l'œuvre. Je n'ai pas besoin de te dire comment tu dois t'y prendre. L'essentiel
est un compte rendu paisible, clair, intelligible; une érudition solide et, autant que possible, lardée de vues et de pensées neuves sur l'Inde en général, et le livre en particulier. Je sais que cela te donnera peu de peine; quant au style, peu importe, il faut seulement que Tarticle soit clair et* intelligible, et — je t'en prie — prêt dans quinze jours.
Si tu ne yeu^ pas te rendre à mon désir, je te prie de me le dire sans retard. Daps cette attente, je reste ton ami très-tourmenté et tourmentant.
AU ÀtÊME
GœttiDgue, le li janvier 1825.
Cher Moser,
Pourquoi ne peux-tu donc pas m'écrire, avant d'avoir reçu une lettre de moi? Te fallait-il attendre jusqu'à ce que j'eusse répondu à ta lettre du 10 novembre? Pour cela, tu n'avais pas besoin d'être ni un génie ni un âne. Moi qui me flatte de n'être ni l'un ni l'autre, j'agirais ainsi si j'étais ce Moser qui est assis au comptoir Friedlânder, N. Friedricsstrasse, 48, au rez-de-chaussée, et qui est un ami de
ce Heine qui languit au cours de Hugo, lùdenstrasse, 21. Quand je dis que je ne suis ni un âne ni un génie, ce n'est pas pour en tirer vanité. Si j'étais le premier, il y a longtemps qu'on m'aurait promu à quelque dignité, comme par exemple celle àQ professer extraordinarius h Bonn. Et quant au génie, hélas î j'ai fait la découverte que chacun, en Allemagne, était un génie, et que moi, justement moi, suis le seul qui n'en soit pas un. Je ne plaisante pas, c'est très-sérieux. Ce que les hommes les plus ordinaires saisissent facilement, m'est diHicile. J'admire comme ils peuvent retenir dans leur tête ce qu'ils ont à moitié compris, les bribes arrachées par eux à l'organisme de la science, et raconter ensuite tout cela^'un air ingénu, dans leurs livres ou du haut de leurs chaires. L'homme qui peut cela, je le tiens pour un génie. Cependant, à cause de la rareté, on donne ce nom à ceux qui n'en peuvent faire autant. C'est là la grande ironie. C'est là aussi la raison foncière de ma génialité. £t c'est aussi pour cette raison que je me tourmente à mort avec ma jurisprudence, que je n'en* ai pas fini encore, et que je. ne serai prêt qu'à Pâques.
Dans la poésie aussi, c'est chose très-équivoque
que la génialité. Le talent vaut mieux, car il suffit à tout. Pour être un génie poétique, il faut d'abord avoir le talent pour cela. C'est la raison foncière de la grandeur de Gœthe. C'est aussi celle pour laquelle tant de poètes font banqueroute, moi, par exemple I
Ami de mon âme ! âme de mon ami! âme amicale ! tu vois que je suis de la plus mauvaise humeur du monde î Ame amicale ? — Non t cette expression est trop amère. Ne me donne jamais lieu de remployer. C'est avec leur affabilité amicale que la plupart de mes amis m'ont tué. Courrouce-toi centre moi et fais-moi sentir ce courroux. — Dieu soit loué î je vois que tu te fâches déjà de ce que je ne dis que des non-sens, au lieu de Rapprendre quelque chose de positif sur ma situation actuelle. Mais ce n'est jamais longtemps que je fâche mes amis; aussi je vais brièvement m'expliquer sur mon compte.
Comme je l'ai dit plus haut, je travaille de toutes mes forces à mon Droit, et vis, du reste, absolument en ermite. Je ne suis pas aimé ici, et ne sais pas encore s'il est prudent de faire m^^ doctorat k Pâques. Il y a trois jours, j*ai é^v % ^ ^^^ ^r\c^^
Salomon Heine que je désirais rester encore ici un semestre. Je lui ai écrit brièvement, et sans phrases. J'attends impatiemmerit sa réponse. Tu vois que je ne puis' dire avec certitude. D'ailleurs, cela ne signifie rien ; le pire n'est que trop certain, c'està-dire que je suis tourmenté de mes maux de tête d'une façon insupportable, et faite pour entraver toute application d'esprit, par exemple en ce moment. J'écris peu et lis beaucoup. Gomme toujours, des chroniques et des sources.
Je suis tombé, avant de m'en apercevoir, sur l'histoire de la Réforme, et, dans ce moment, le second in-folio de VHist Itter, fieformationis de la Hardt est sur ma table; j'y ai lu, hier au soir, avec Un grand intérêt, l'écrit de Reuchlin contre les aûto-da-fé de livres hébreux. Pour tes éludes sur l'histoire des religions, je puis te recommander avec enthousiasme, à cause de son solide parallélisme, V Histoire de f Eglise de Schœckh. Depuis les vacances, j'en ai déjà absorbé deux douzaines de volumes. Mais tu es encore plongé pour quelques années dans les mythes de l'Orient. En outre, je lis des vaudevilles français. — Depuis longtemps déjà, dès la fin de novembre, j'ai 'terminé, autant que le manque de loisir me 1 à
permis, mon Voyage du Hartz, Je l'ai envoyé le mois passé à mon oncle Henri Heine, pour son agrément particulier et celui des dames de la maison. Parmi beaucoup de belles choses, il contient aussi une nouvelle espèce de vers; quand il me reviendra de Hambourg, je le ferai imprimer; il plaira sin- . gulièrement, et n'est au fond pas autre chose qu'un . travail de marqueterie formé de toute espèce de choses. Je ne puis, dans ce moment, continuer mon pauvre Rabbin, Çà et là seulement, j'écris quelques petits fragments de mes Mémoires,, qui seront ensuite cousus ensemble. rapiécetage! De plus, je me tnaîne avec les plans d'une foule de chefs-d'œuvre poétiques et non poétiques. Je veux, entre autres, écrire une dissertation latine sur la peine de mort. Contre,, s'entend. Beccaria est mort, et ne peut plus m^ poursuivre pour Vol. Je me livrerai systématiquement au pillage des idées.
Salue Gans très-fraternellement et cordialement. Je parle souvent de lui avec Donndorf, que je vois fréquemment ici. S'il va habituellement encore chez les Varnhagen, comme tu me Técris, '^ pourrait me rendre un service, c'est-à-dipe r^rVetr M. de Varnhagen de me donner l'adresse ^vV'^vxW^Yft
de Gotta. N'oublie pas cela, et, si possible, occupet'en bientôt. — C'est très-dur à toi de me planter là avec le compte rendu indien. J'ai toujours le livre et -je prévois que, comme il m'est impossible d'écrire et de livrer l'article en ce moment, on va me le redemander. Ne peux-tu pas venir à mon aide ? Si tu voulais encore le faire maintenant, tu me rendrais un très-grand service. II ne faudrait pourtant qu'un peu de sèche érudition. —Je ne vois point de journaux ici. Tu ne me dis absolument rien de la Société... Écris-moi bientôt et beaucoup. Je languis après des lettres de toi. Tu sais bien comment je vis ici. — Si tu peux me conserver la bienveillance d'Hitzig, dont je fais très-grand cas, n'y manque pas. Salue-le de ma part. — Enfin, je le prie de me garder ton attachement, et sois persuadé que de toute mon âme je suis ton ami.'
A CHARLES IMMERUANN
Gœttingae, le 24 férrier 1825.
Cher Immermann,
Je suis impardonnable de n'avoir pas répondu encore à votre chère lettre du 12 octobre. Mais il est aussi impardonnable que j'aie toujours plus ou moins souffert de la tête, et continué opiniâtrement ma juristerie. Pour la tête, cela va mieux chaque jour, et j'espère qu'elle redeviendra, après quelque temps, claire et eaine. Quant à la jurisprudence qu'il s'agit de faire entrer de force dans ladite tête, je compte en être quitte dans quelques mois. C'est précisément pour cela que j'y suis plus que jamais enfoncé maintenant, et que je n'ai guère été et ne suis pas encore en état de vous écrire, d'écrire au moins comme je le voudrais. Et le but de cette lettre, qui n'en est donc point une, est de vous dire cela. Ah ! je vous écrirais pourtant si volontiers une véritable lettre ! je voudrais vous dire tant de choses, tout ce que j'ai pensé et senti pou\* ^ous Aam les derniers temps ! .
J'ai fait, Tautomne dernier, un voyage à pied dans le Hartz, et, quand j'avais gravi çà et là une des hauteurs d'où Ton peut distinguer le clocher de Magdebourg, — alors, je restais là longtemps et je pensais à Immermann, et il me semblait voir le génie d'Immermann s'élever bien plus haut que la tour. Peut-être, dans ce moment, étiez-vous assis dans votre demeure à votre table de travail, profondément absorbé dans la poésie. Revenu à Gœttingue, je trouvai votre Œil de V Amour. C'est ^yec l'œil de Tamour que je l'ai lu. Le.moment fX l'humeur étaient favorables pour goûter compléten^pnt ce poëme. Réellement j'en ai plus joui qirejene l'ai considéré en juge. Toutefois, pour ne pas l'admirer avec une aveugle prévention, je l'ai soumis à la plus rigoureuse de toutes les épreuves, c'est-àdire que je l'ai lu tout de suite après le Songe fune nuit d'été de Shakspeare. Et^ je puis le dire avec assurance, votre poëme n'y a rien perdu; je vçux dire que l'impression n'en a point été affaibli^. Quant à comparer, il ne peut en être question.
Le troisième ouvrage qUe j'ai lu ensuite a été 1®^ Comédies du comte Platen. Pour la forme et la structure, elles ont beaucoup d'aflSnité avec les vôtres.
Seulement, malgré tous ses efforts pour le prendreau vol, Tesprit échappe complètement au pauvre Platen, et, chez lui, la poésie, bien que sincère, ne coule que goutte à goutte. De l'Œil de VAmour\ au contraire, s'échappent, en mille rayons, les éclairs de Tesprit, et les sources merveilleuses de la poésie. Je n'ai rappelé le livre de Platen que pour vous y rendre attentif.
J'ai lu également votre Nouveau Pygmalion. Je pourrais vous en dire à peu près ce que ce fou d'Anglais dit à Gœthe dans un escalier, à Naples, en parlant de Werther: «Le livre ne me plaît pas, mais je ne comprends pas comment il a été possible de l'écrire. ^ Sérieusement, ce récit ne me plaît pas, je suis même ho?tile à ce genre; mais j'admire la perfection de votre récit, et plus encore votre prose achevée.
Je n'ai nul attrait pour la littérature d'Almânachs, et, si dans cette lettre je n'étais pas contraint de venir vous solliciter en faveur d'un semblable recueil, si je n'étais pas moi-même sur le point de donner aux Fleurs du Rhin quelque cbo^^ ^^ ^^ plume, vous m'entendriez médire de \^ \)0wvie manière de tous les Almanachs du mon a eX"^^^*^ ^^"
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conseiller d'y prendre la moindre part. Mais une merveilleuse beauté, madame Robert (sœur du li^ braire Braun, de Garlsruhe, qiii publie les Fleurs du Rhin) s'intéresse beaucoup à cet Almanach, et me somme de me souvenir que je lui ai promis pour ce recueil la collaboration de mon ami Immermann. Son mari (le frère de madame de Varnhagen) appuie cette sommation ; on me démontre que le livre ne doit contenir que des œuvres de choix, et je viens vous demander encore si vous ne voulez pas y contribuer pour votre part. Mais il faudrait envoyer prochainement votre manuscrit à Garlsruhe audit libraire, qui vous rémunérera aussi bien que tout autre rédacteur. — Me voilà maintenant quitte, pour la seconde fois, de ma commission, et je ne puis me faire le reproche de négliger les intérêts de mes amis. Mais je ne veux pas non plus me faire celui d'être importun auprès d'un ami tel que vous : aussi je vous demande simplement de m'écrire si vous donnerez ou non quelque chose. Quelques lignes suffiront, et je les attendrai avant d'écrire moimême aux Robert. Mais, je vous en prie, ne me faites pas trop attendre votre réponse ; je ne veux pas une lettre, quelques lignes seulement. Il m'est
facile de penser, cher Immermann, que vous êtes aussi pesamment^chargé que moi.
Je regrette d'avoir oublié de mettre la carte d'Hitzig dans ma dernière lettre, et je ne sais comment il se fait que je ne vous l'envoie qu'aujourd'hui. A ce que j'apprends, Hitzig est à la tête de beaucoup de menées littéraires, et a fondé à Beriin une société de poètes. Quand je serai libre et bien portant, je prendrai volontiers part à toute entre-
prise littéraire où vous me convierez. — Je n*ai rien vu du journal de Steinmann ; il m'a écrit plusieurs fois, mais je n'ai pu répondre.
Rousseau est actif sur le Rhin, à sa façonordinaire. — Je resterai certainement ici jusqu'en juillet. Puis je me tournerai soit vers Bwlin, soit vers Hambourg. Gomme je vous l'ai dit, ma santé s' améliore,et j'espère pouvoir écrire bientôt maintes bonnes choses. Quant à publier, je serai toujours temporisateur et anxieux.
Adieu, cher Immermann ; soyez persuadé que je vous aime et vous honore plus que je ne puis dire.