A LOUIS ROBERT
Gœttingue, le 4, mars 1825.
Cher Robert,
Gomme je suis plongé dans des ennuis qui ne me laissent pas, précisément aujourd'hui, assez de liberté d'esprit peur écrire à votre chère femme, et que pourtant je voudrais lui faire savoir ce qui a trait à sa lettre du 18 février, c'est à vous que j'écris; avec vous, il suffira de quelques mots.
Veuillez donc dire à notre aimable Turque, premièrement que je vous aime et que je l'aime, ensuite que je ne la laisserai certainement pas dans l'inquiétude au sujet des Fleurs du Rhin, Vous n'avez pas d'idée combien c'est une rude tâche pour moi que.de tenir ma promesse. Je ne veux pas parler de mon aversion pour la littérature d'Almanachs, non plus que des hésitations et des scrupules que je dois avoir maintenant à propos de chaque ligne que j'écris. Je veux seulement vous dire que, depuis une année, mes> maux de tête (qui ne commencent que maintenant à disparaître peu à peu) ne m'ont per-
mis d'écrire que peu de chose qui ait une certaine valeur. Je n'ai guère travaillé qu'à, une espèce de Fiction et Vérité *, qui ne pourra paraître que dans des temps très-éloignés, et à mon Rabbin^ qui n'est pas encore prêt à moitié, et n'est pas fait non plus pour être publié maintenant. La plus jolie chose que j'aie écrite dans l'intervalle, est le récit d'un voyage que j'ai fait dans le Hartz, l'automne passé, — un mélange de descriptions de la nature, d'esprit, de poésie, et d'observation à la Washington Irwing. Une Nouvelle,, que j'ai commencée pour les Fleun du Rhin^ est là à moitié faite, et ne sera probablement pas terminée ; car je suis enfoncé plus que jamais dans ma jurisprudence, dont je suis décidé à être quitte le mois prochain, de sorte que maintenant je ne puis avoir affaire qu'avec mon Corpus juris.
Aussi, comme je prévois que je ne puis venir à bout de la Nouvelle, je vousr enverrai dans cinq se* maines mon Voyage du Hartz^ qui peut avoir, à peu près, trois feuilles à trois feuilles et demie du format àmFkuT:^ du Hkm^ et que vous lirez ^ l*^ti &uv^ sûr,
1» C'est le liirtî bï«n connu dori .Ué^noiret
avec autant de plaisir que je vous l'envoie avec déplaisir. Car ce nouvel arrangement fait échouer maints projets importants pour moi, et me force à changer et à retrancher beaucoup de choses dans mon manuscrit. Je l'enverrais plus tôt, s'il ne fallait d'abord le faire revenir de chez les miens, où je l'ai envoyé comme lecture d'hiver. Il me semble aussi que c'est terriblement vite pour faire rentrer déjà les contributions des auteurs à TAlmanaCh de Fan prochain. — J'aurais pourtant répondu depuis plusieurs jours si je n'avais attendu pour cela une lettre d'Immermann, à qui j'ai écrit d'une manière pressante de me dire sans délai s'il voulait ou non donner quelque chose pour les Fleurs du Min. Je n'ai pas encore sa réponse, et je devrai ainsi vous écrire encore aussitôt que je l'aurai reçue. Je lui marque, du reste, que M. Braun lui donnera les mêmes honoraires qu'à tout autre rédacteur de son recueil. Pour ce qui me concerne moi-même à cet égard, je me souviens que vous m'avez offert à Berlin quatre carolins ^ par feuille d'impression, quand vous m'avez engagé, peu de temps avant mon
i. Monnaie d'or de Cologne, valant à peu près vingt-quatre francs.
COnRESPO.NDANCE IMJDITK 805
premier départ de Berlin, à collaborer aux Fleurs duJthin. Si donc mon voyage du Hartz est accepté, je compte sur cet honoraire, ei je désirerais pouvoir en disposer trois mois après lenvoi de mon manuscrit. Dans des temps meilleurs,-je ne mentionnerais pas même ces choses. - Et ces temps viendront.,
Votre nouvelle comédie, qui doit être une Nuit de Walpur-gis ♦ de l'esprit, ne m'est pas encore tombée sous les yeux; mais je me suis d'autant plus délecté, cher Robert, de vos Xénies dans les Fieurs du Rhin. Encore aujourd'hui, elles me bourdonnent dans la tête. Vous êtes incomparable, et chacun vous admire avec enthousiasme. J'apprends avec plaisir de votre femme que vous travaillez diligemment. Vrai, si vous vous conduisez gentiment, vous pouvez finir encore par devenir célèbre. Même à Gœttingue, on commence à vous connaître, — et «ela veut beaucoup dire. Nommément, mon ami le grand Sartorius, chez qui j'ai bien soupe ce soir, s'est informé avec beaucoup de chaleur de l'auteur des Épttres à Tieck et de l'Anniversaire de Gœthe.
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De Berlin, je n'apprends presque rien, si ce n'est que Walter Scott doit y arriver pour y recueillirnie nouvelles impressions des beautés de la nature, et faire la connaissance personnelle de Glauren «.
Faites mes salutations les plus cordiales à notre parfaite Turque. Dites-lui aussi que n'ai point reçu d'elle de lettre « au sujet de laquelle elle pourrait s'en faire accroire, i^ à moins qu'elle ne veuille dire par là une lettre d'affaire qu'elle m'a écrite de Berlin en mai dernier. Dites-lui encore ce que c'est que d'être sur le point de faire son doctorat de juriste, sous le décanat du chevalier Hugo; et, si elle corn* prend cela, elle comprendra aussi comment il est humainement possible de ne pas répondre à la très-' chère lettre de la plus belle femme d'Europe. — Mais il viendra des temps meilleurs.
Parmi les onze personnes que j'aime, se trouvent M. et madame Robert.
1. Ce romancier populaire était tout particulièrement en butte aux sarcasmes de Heine. En parlant de l'Album du Brocken, il a dit dans les Reit^Hdêr : % Le liTre entier exhale une odeur de fromage, de bière et de tabac; on croit lire un roman de M. Clauren. >