La tragédie de Michel Béer
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toujour couler bien des larmes. Les temps sont si mauvais, tout le monde se plaint, et c'est très-poJitique à nos gouvernants, de favoriser partout la représentation du Paria^ afin que nous voyions qu*il y a dans l'Inde des gens qui endurent plus encore que iU)us autres Allemands. — Le départ de la poste me force à écrire très-vite. — J'ai niaintenant fait mon examen de droit ; le mois prochain, si je suis bien, je soutiendrai mes thèses, et, quand vou?^ m'écrirez la prochaine fois, vous adresserez votre lettre au docteur Ju7ns H. Heine de Dusseldorf, à Gœttingue. A la mi-août, je quitterai probablement cette ville, pour faire un court séjour à Lunebourg: puis j'irai à Berlin. J'y resterai longtemps, et j'étudîepaî Glauren. N'y reviendrez- vous pas bientôt» vous et Robert? Venez; faites quelque chose pour la pauvre Marche de Brandebourg; autrement, nous nous dessécherons sans remède, et deviendrons poussière, même avant d'être morts. — Mais, avant tout, portez-vous bien; embrassez Robert et dites lui cjue je l'aime très-fort, ainsi que sa femme.
Je suis, madame, votre tout dévoué.
A M. MOSER
Gœttingue, le !•' juillet 482».
Clier Moser,
J'ai reçu ta lettre du 11 juin, dont Taccent montre que tu es de bonne humeur; ce qui m'a fait grand plaisir. Quant à moi, cela va passablement. Ma tête guérit peu à peu et je n'épargne rien pour cela. J'ai pris un petit logement sur un jardin; le soir, je me promène parmi dejs rosiers en fleurs, et, le matin, à cijiq heures trois quarts, ce sont les rossignols qui me réveillent. C'est pourtant mieux d'être réveillé par les rossignols que par un décrotteur qui heurte à votre porte. Puis je travaille aussi vigoureusement que possible, jurisprudence, histoire, Ip Babbin^ etc. — Ce dernier n'avance que lentement : chaque ligne est emportée de haute lutte; mais quelque chose me pousse infatigablement en avant, parce que j'ai la conscience quesé?M/ je puis écrire ce livre, et que l'écrire est une œuvre utile, agréable à Dieu. Mais je brise là-dessus, car ce thème m'en-
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traînerait bien vite à m*admirer complaisamment dans ma propre grandeur.
Zunz m*a fait déjà savoir par toi où se trouvait. au XV* siècle, l'école la plus importante des juifs d'Espagne, c'est-à-dire à Tolède. Mais je voudrais savoir si cela doit s'entendre aussi de la fin df^ ce siècle. Il m'a nommé encore Séville et Grenade; mais je crois avoir lu dans Basnage que, déjà anh-rieurement, les juifs avaient été expulsés de (vAtv dernière ville. Comme je te l'ai dit, je voudrais aussi savoir sur les Abarbanel certaines choses que je ne puis trouver dans les sources chrétiennes. Wolf a cité toutes celles-ci dans sa Bibliothèque, Bagl est incomplet... Je n'ai pas encore lu Bartolocci. Quant aux historiens espagnols, ils n'ont que peu de chose, incroyablement peu, sur les juifs. Sur toute cette période en général régnent les ténèbres d'Egypte.
A la fin de l'année, je compte avoir fini le Rabbin. Ce sera un livre que les Zunz de tous les siècles appelleront une sawrc^ historique. —Je te répète tuïcont que tu n'as pas besoin d'attendre impatiemment La lecture de mon Voyage du Bartz, Je l'ai écrit pour
des motifs pécuniaires, et autres somW^^^*^'^- ï*^^^^* I. V-i
être le nécrologe de Saûl Âscher t'amusera. Je vais écrire à Carlsruhe que l'on ait à envoyer, sous ton adresse, h Berlin, plusieurs exemplaires des Fleurs du Rhin où se trouve mon Voyage^ ainsi que les honoraires du inanuscrit. Je suis dans le plus grand embarras d'argent, et, pour des motifs politiques très-compréhensibles, je ne puis rien demander à mon oncle avant de lui annoncer mon doctorat. Si tu voulais, cher Moser, me prêter dix louis, tu me rendrais le plus grand service d'ami. D'ici à deux ou trois mois, tu pourras te rembourser sur l'argent qui t'arrivera de Carlsruhe, et qui monte presque au double. D'ailleurs, je mets. ma parole d'honneur en gage pour ce soutirage d'argent, et j'en dirais davantage si je ne savais que je \e blesse en me défiant de ta confiance. Je l'avoue toutefois, bien que je sache que tu te connais et me connais trop bien pour ne pas être sûr que tu n'as rien à craindre ^quan4 je te soutire de l'argent, et bien que je sois persuadé que tu viens volontiers à mon aide, je préférerais emprunter de tout autre si j'étais dans ce moment moins mal disposé, moins seul, et moins tourmenté. Pour ce dernier motif, je te prierai de m'envoyer les dix louis aussi vite que possible, et
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la meilleure voie me semble par la poste, en bons du trésor.
Quand j'écrirai à mon oncle, je lui demanderai de Targent pour une saison de bains, et, s*il accueille ma requête, j'irai plus tôt à Berlin que je ne pensais. — Tu n'as rien perdu au silence que j'ai garde sur Gœthe, sur mon entrevue avec lui à Weiiiiar, son amabilité et sa condescendance. Ce n'est plus quel^ temple vide où resplendissaient autrefois Vànl de magnificences, et c'est là seulement ce qui m'intéressait à lui.'Il a éveillé en moi un sentiment dou* loureux, et m'est devenu plus cher depuis que je le plains. Mais., au fond, Gœthe et moi sommes deux natures hétérogènes et, par conséquent, répulsives. Gœthe est, par essence, un homme de ce monde, pour qui la jouissance facile de la vie a été la cliose souveraine, qui parfois a senti la vie dans l'idée et a su l'exprimer dans la poésie, mais qui ne Ta jamais profondément saisie, et moins encore vécue. Moi, tout au contraire, je suis de nature un fanatique, c'est-à-dire que je me passionne pour l'idée jusqu'au sacrifice, et que quelque chose me pouî^tse invinciblement à m'abîmer en elle, T)' autre part, J'ai
compris la jouissance de la vie, et ;» ^S V^^^ p^ï^^^îr.
:^â8 OEUVRES DE HENRI HEINE
et c'est précisément là qu'est en moi la grande lutte entre ma raison claire et saine, qui approuve la jouissance et repousse comme folie tout enthousiasme désintéressé, et mon penchant fanatique, qui m'entraîne avec lui dans son éternel empire, ou plutôt m'y fait monter ; car c'est encore une grande question de savoir si le fanatique qui abandonne sa vie pour l'idée, n'est pas plus heureux et ne vit pas davantage en un instant que M. de Gœthe dans sa. longue vie égoïste et facile de soixante-seize ans.
Une autre fois, je t'en dirai davantage là-dessus; aujourd'hui, j'ai la tête épuisée par d'indicibles efforts. Tu retrouveras aussi ce thènne dans h Rabbin,
Le Saphir * dont tu parles n'est guère encore ni taillé ni poli. J'ai lu dernièrement de lui une bagatelle dans le Geseilsohafter. Un trait d'esprit, isolé, est sans valeur. Une saillie n'est supportable que
i. Saphir, ce faiseur dans Thamour, avec son esprit tout en mots, sa raillerie sans profondeur, acquit pour un temps une réputation bruyante. Il avait établi à Vienne, dans un journal et des livres od hoc, un immense. débit de poin'es, do. bons mois et de jçaieré à heure fixe. Ct-t homme d'esprit abusait, dit-on, de la permission (VHre laid, cl Heine y fait allusion dans ce passage. Il est mort on 18rJ8.
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quand' elle sort d'un fond sérieux. C'est pour œla que la saillie chez Boerne, chez Jean-Paul, etcellt^ du fou dans Z>ar nous frappe si puissamment. Le^ bons mots ordinaires ne sont autre chose qu'un éternuement de l'esprit, un chien de chasse qui court après son ombre, un singe en jaquette rouge qui se regarde bêtement entre deux miroirs, un bâtard engendré au passage, dans la rue, par le bon sens et la folie; — oui ! je m'exprimerais pla*^ durement encore si je ne me souvenais pas que nous descendons quelquefois, toi et moi, jusqu*à commettre un calembour. — Ci-joint, une des poésies tirées de mon Voyage dans le Hartz. Je te prie de ne la montrer à aucun de nos amis, pas même à mon frère. J'ai de bonnes raisons pour cela.
En tout cas, j'attends incessamment de tes lettres. Voici mon adresse : H. H. Stud, juris, de I>. demeure sur le jardin de madame la recteur Seitfert, près de la porte d'Albani.
Gœttingue, le 22 juillet i825«
Cher Moser, Il y a longtemps que j'aurais répondu à ta lettre du 5 courant, si mon doctorat, traînant d*un jour à l'autre, et qui n'a eu lieu qu'avant-hier, ne m'en avait enipêché. Aujourd'hui, je ne puis que t' accuser réceptiofi des dix louis, et, comriie je viens de le dire, t' annoncer ma promotion. J'ai disputé comme un cheval de fiacre sur la quatrième et la cinquième thèse, serment, et confarreatio *. Tout a fort bien
\. Voici les thèses de U promotion de Heine ;