CORRESPONDANCE INÉDITE SM
leMorgenblatt^ et c'est pour cela que je voulais écrire à Gotta. C'est contre mon gré que je le donne clans les Fleurs du Rhin^ car la littérature d'Almanaclis m'est antipathique au plus haut point. Mais je n'ai pas le talent de refuser quelque chose à de belles personnes. Au fond, toute la littérature actuelle m'est antipathique, et c'est pourquoi je suis plus occupé de l'idée d'écrire pour l'avenir que pour le présent : ainsi, par exemple, un Faust commencé, mes Mémoires e.t autres choses semblables. Le présent me dégoûte avec ses louanges, et plus encore avec son blâme.
Je ne puis mieux te dire ce que pense Immermann, et où il en est aujourd'hui, qu'en te communiquant sa dernière lettre. Mais, je t'en prie, ne la montre pas à un tiers, surtout à cause de son jugement sur Robert. Je n'ai pas lu encore son Oiseau de paradis; — mais je connais le Chat botté de Tieck, avec lequel le premier semble avoir plus d'analogie qu'il n'est besoin.
Si ce qu'uq certain Péters a écrit sur moi dans le Gesellschafter^ t'a plu le moins du lïiotid^-j ï^^ ^^^^ très-fâché, et, à vrai dire, pour toi n'eS^ ^^ ^^^^ insipide et le plus ridicule compag^x ^0^^^^-"
Adieu; je finis parce que mon papier est à sa fin. Salue à Toccasion pour moi le conseiller Hitzig.
XLV j
AU PROFESSEUR GUSTAVE HUGO ' j
Decane^ vir excelse nec non prudeniissim!
Illustris ordinis viri prœclari^ doctissimi, honoratissimit
Audeo, quum summis in facultaté juridica honoribus ornari cupiam, vos orare, ut mihi indicelis leges quas interpretatione illustrem, et ut me admittatis ad privatam de jure interrogationem.
Vitam meam, licet satis>plenam turbationibus et çventis, adversis magis quam prosperioribus, paucis verbis enarraturus sum, illa tantum attîngens, quae extrinsecus plurimum habuerunt auctoritatis ad animum meum literis artibusque excolendum,
Natus sum mense decembri anni 1779 *, Dussel-
I * Celte étrange erreur de date (1 7 7 9 au lieu do 1 7 9 9) se troufe dans rorigiiial, aux Archives de l'université de Gœltingue.
Heine, pour passer son doctorat, n'a pasicrit une thèse, comme cela est de rigueur aujourd'hui, et comme cela n'avait lieu alors que pour les candidats qui songeaient à entrer dans l'enseigne-
CORRESPONDANCE INÉDITE t\l
dorpii ad Rhenum,maximus natu inter très fratres, quorum atter rei rusticœ, alter arti medendi opéra m dat. Pater meus Siegmund Heine, quondam miles, postea mercator, nunc aegrotus proculque vivent a negotiis, diebus laetioribus in matrimonium duxe-
ment universitaire. — L'examen qu'il sollicite dans sa lettre latine eul lieu le 3 mai 1825. — Il faut remarquer» pour rintrïMi- f gence des premières lignes de celte lettre, qu'on donnait à chaque ^* candidat deux textes de loi sur lesquels le récipiendaire li^;^it, au commeneement de son examen, une courte exposition *lcnie. Ces textes, empruntés aux sources juridiques, sont inctiqut'^ comme suit, pour l'examen de Heine, dans les Actes de la Ka- calté : Cap. 28 Extra. De jurejurando 2, 24, et Lex 18 Dlgfsio- ; ram. Depignoribus (20. 1). — L'intérêt particulier qui s'attache à cette période de la vie de Heine nous a engagé à conservor, ' comme cela a eu lieu dans l'édition allemande de ses lettres, >srin épître latine au doyen Hugo (litera pelUoria), et à en donner ici la traduction française. — Nous faisons grâce à nos lectnir^ du luxe des titres par lesquels elle s'ouvre» et qu'il faut chiTt^lnv i* dans le texte latin :
« Oommo je désire obtenir les honneurs suprêmes dans la Fnculié de droit, je vous adresse la prière de m'indiqucr les textes de lois que j'aurai à expliquer, et de m' accorder un examen particulier par voie d'interrogation.
* Je raconterai ma vie en peu de mots, bien qu'elle ait été a^sez s^tée, et remplie de circonstances malheureuses plutôt que p^n^> pères, et je ne toucherai qu'aux faits qui ont le plus contribué, extérieurement, à préparer mon esprit pour la science et TaTt.
» Je suis né à Dusseldorf, sur le Rhin, dans le mois de décembre de l'an 1779, l'aîné de trois frères dont l'un se ^oue à l'économie nirale, l'autre à l'art de guérir. Mon père QieC*^^^^ Hlîlhp, d'abord soldat, puis négociant, maintenant r^ ^ an et. Vivaitl Ma
rat Ëlisabetbam de Geldern, matrem meam, nunc mariti aegrotationis generosam cultricem, curarum participem, senectutissolatium.
In monasterio Franciscanofum Dusseldorpii infantia mea primis elementis eruditionis atque insti-
d6s affaires, ayait épousé dans des jours meilleurs Elisabeth de Geldern, ma môre, qui, aujourd'hui, le soigne avec un noble dé- Youement dans sa maladie, partage ses soucis, et console sa vieillesse.
» C'est dans le cloître des Franciscains^ à Dnsseldorf, que mon enfance a reçu les premiers éléments de l'instruction. Je garde un sentiment tout particulier de respect pour le très-vénérable Schallmeyer^ mort knaintenant, de son vivant ecclésiastique catholique et recteur du Gymnase de Dusseldorf, Thomme qui a formé le premier mon cœur et mon esprit. J'ai joui de son enseignement particulier quand je fus admis au nombre des éièves de son Gymnase, dont j'ai parcouru su'ccessivement toutes les elàsses, et je n'ai quitté cet asile des lettres que lorsque la seconde guerre contre les Français allait éclater, et que la classe supérieure du Gymnase fut désertée de tous ses élèves, dont le plus grand nombre (et j'étais parmi eux) offrirent leurs serrices à la patrie, qui n'usa guère de cette offre, la paix de Paris étant intervenue peu de temps après.
» Plus tard, vers le milieu de l'an i 81 9, Je me rendis à Bonn, pour suivre les cours de cette université récemment fondée; j'entendis les leçons de droit de Mackeldey et de Welcker, ainsi que celles d'histoire et d'esthétique des Schlegel, Hullma»"» Arndt, Radlof, etc., qui tous in'ont témoigné une bienveillance particulière. Au mois d'octobre 1 8i0, je passai à l'université de Gœttingue, où je ne restai qu'un semestre, parce que, ayant vioi^ les règlements qui interdisent le duel, je reçus l'avis de m'éloigner. Je suivais alors les cours de Sartorius et de Heneke, qui, l'un et l'autre, le premier surtout, m'honorèrent d'une fareur
CORaESPONDANGE INÉDITE 215
tutionis imbuebatur. Virum reverendissimum, nune defunctum, Schallmeyerum, clericum dum in vivis erat catholicum Gymnasiique Dusseldorpiensis rectorem, ut primum cultorem cordis ingeniique mei veneror atque observo. Singulari hujua viri institu-
particulière. Je me rendis ensuite à runiyersité de Berlin^où ja fus admis au nombre des étudiants, au mois d*avrii 1821; j*étudiai là jusqu'en décembre 1823, suivant, pendant cette périod&f les cours juridiques de Basse et de Schmaitz, les cours philoso' phiques de Hegel, Wolf, Bopp, Raumer, etc. Puis je retournai à Gœitin||ue, où j'entendis vos leçons, très-noble doyen, et vous, illustres membres de la très- louable Faculté, pour lesquels je professe la plus grande affection et un profond respect.
» Bien que, pendant ces six années consacrées à Tétude, je n'ai« jamais abandonné le droit proprement dit, mon intention ne fui jamais non plus de faire, plus tard, de la jurisprudence, mon gagne-pain; j'ai cherché bien plutôt à acquérir cette érutlition qui forme l'esprit et l'âme par l'étude savante des humanit^^s. Néanmoins, je n'ai pas à me féliciter à ce point de vue d'un suc^ ces bien complet, ayant négligé plusieurs disciplines trés-utrlef;, pour m'occupe r avec trop de prédilection de la philosophie, do la Httérature de l'Orient, de celle du moyen âge allemand et des peuples modernes. A Gœttingue, il est vrai, je me suis exclusivement voué à l'étude du droit; mais des maux de tête opjriiitres qui me tourmentent depuis deux ans jusqu'à ce jour, ont nui à mes travaux d^lme manière qui dépasse toute croyance, al sont cause que mes connaissances ne répondent pas à mon application et à mon zèle.
• J'espère donc beaucoup, très-noble doy^n, etc., de votre indulgence, dont je promets à l'avenir, au prix des plus grands eSùtta, de ne pas me montrer indigne. Je suis> et^.
tione utebar, quum adscitus essem in numerum discipulorum Gymnasii sui, cujus omnes deinceps classes percurrebam — tum demum hoc literarum asylum deserui, quum secundo illo bello contra Gallos instante supreDia Gymnasii classis omnibus destitueretur discipulis, quorum maxima pars, et ego in horum numéro, munera sua patriae obtulit, quse quidem, pace Parisiensi paulo post interveniente, parum usa est oblatis nostris.
Postea Bonam me contuli sub mediam partem anni 1819, universitatem literarum in bac urbe nuper constitutam frequentabam , lectionesque juridicas Mackeldeyi et Welckeri audiebam aeque ac lecliones historicasetaestheticas Scblegêli, Hûllmanni, Arndtii, Radiofii, etc., qui omnes singularem mihi pr«stabànt benevolentiam. Menseoctobri, anni 1820, in universitatem literarum Gœttingensem me contuli, ubi unum tantum semestre versabar, quia mihi accidit, ut ob interdicta de certamine singulari a me violata consilium abeundi subirem. Audiebam tum lectiones Sartorii et Benekeii, qui uterque, praecipue ille, me gratia singulari dignabatur. Oeinde in universitatem Berolinensem me contuli, ubi in numerum civium academicorum receptus sum meiise
CORRESPONDANCE INÉDITE ÏÏl7
apriii aiuii 18:21, studiis operam mcam navabam usque ad mensem decembrem anni 1823, et in hoc tempore lectiones juridicas frequentabam Hassii^el Schmalzii aeque ac lectiones philosophicas Hegel i, Wolfii, Boppii, Raumeri, etc. Tum denuo Gœttiiigam profectus sum, ubi vestras lectiones, decane excelse et illustris ordinis viri praeclari, quos huiiimo amore summaque reverentia aniplector. audiebam. ^
Quamvis autem per sexennium illud, quo fitudiis operam meam dabam, semper ordinem juridicuni professus essem, nunquam tamen mens mea ht^c erat, ut juris scientiam ad vitam aliquendo susteiitandam traçtarem, tali potius érudition! coinparandae studebam, qua ad humanitatem ingenium animumque conformarem. Nihilominus hac in re felicissimo quidem eventu non valde gavisus sum, non paucas easque utilissimas disciplinas negligens; nimioque amore tractans philosophiam, literas Orîentis, medii aevi quidem germanicas, bonas([Lic recentiorum populorum. Gœttingae vero jurispnidentise tantum operam dabam, sed pertinax capitis morbus, qui me duos annos usqn^ ad ^^^^' ieï\\\Ris excruciat, iiicredibilein in nlod^lv »t> 'èvivvxv^^v
âtH UKUVUKS DE UKNRl UEINB
pediebat, et efl'ecit ut scîentiae non respondeaût diligentisB studioque meo.
Multum digitur, decane excelse et îllustris ordinis viri praeclari, spero de indulgentia vestra, qua me postea summa animi intentions hàud indignum praestaturum esse, promitto.
Nominum vestrum cdltor obedientissimus.
OœttiDgsB; die 16 aprilis 1825.
A FRÉDÉRIQVE ROBERT {satif date)
Bonjour I
Vous croyez que je suis un homme sur qui Ton ne peut pas compter, et pourtant cela n*est pas. Le manuscrit de mon Voyage du Hartz, quatre-vingts pages du papier à lettre sur lequel je vous écris, est là prêt à être expédié à Garlsruhej mais je voudrais beaucoup le garder ici trois semaines encore sous la lime, et pour quelques changements dont je ne puis m*occuper à cette heure, enfoncé que je suis dans mon bourbier juridique. Mais, s*il y a grand hâte pour l'impression, faites-moi dire deux mots, et vous recevrez mon manuscrit par le prochain
COHRESPONUÂNCK INÉDITE î\\\
courrier, — Seulement, ne vous tâchez pas de mes manières troj) rudes et des eiinuîs que je vous cause; mais éoiigez que le nionde est ainsi fait- ([iie l'un doit tourmenter Tautré et lui apprendre la patience. — Mais, aussitôt que je s^rài au clair avec mon fatras juridîtjue, je vous dirai, avec beaucoup de belles et cordiales paroles, combien je suis de la plus aimable dés femnies^ le très-dévoué.
âoêttingue, le IB mai lsi$.
Enfin, bonne et belle dame, me voilà assez affranchi de mes tracas juridiques pour que je puisse vouë écrire une longue et jolie lettre. Et pourtant cela ne se peut faire, car, à peine délivré d'un fléau, un autre tombe sur moi, et, pour écrire convenablement, il me faudrait d'abord attendre un bon moment, et le
temps me manque pour cela, car je né puis retar-
der davantage l'envoi de mon manuscrit. Puisse-til
obtenir vdtre approbation ! Je l'ai façonné aul&nl cjue
possible pour les Fleuri ffff Rhin '■ ] kU à \ efi^^^^' ^^'^^^^
de^ passages, et, pour cuMibler ct3s^ .e?>^^^^^^^^
220 OKUVUTiS DE HENRI HEIiNE
à la fin des grandes poésies, le loisir m'a manqué. Pourtant cela ne se remarque pas. Si le persiflage du ballet semble trop fort^ j'autorise volontiers la suppression de tout le paragraphe où il se trouve, et que j'ai marqué au crayon. Si, pour de semblables motifs politiques de haute nécessité^ il en faut faire autant dans d'autres endroits, je demande que le vide soit rempli avec les moins { ) ordinaires. D'ailleurs, je prie la rédaction des Fleurs du Rhin de ne faire de son chef dans mon Voyage^ pour des raisons esthétiques, ni changement ni suppression d'aucune sorte. Comme il est écrit dans le style le plus subjectif, qu'il fait son entrée dans le monde sous mon nom et engage ainsi ma responsabilité d'homme et de poëte, je ne puis laisser passer aucun procédé de ce genre; ce qui serait bien différent s'il s'agissait de petites poésies anonymes dont on supprime la moitié. Toutefois, pour laisser quelque chose à faire à votre amicale sollicitude, je remarque ici qu'il y a dans mon manuscrit quelques fautes d'orthographe faciles à corriger; c'est du moins ce que dit un ami qui l'a lu récemment, et je n'ai ni le temps ni l'envie de faire moi-même une nouvelle révision. Je vous envoie ci-joints six nouveaux pe-
CORRESPONDANOE INÉDITE 321
tits Lieder dans Tancienne manière, qui ne sont signés que de mon chiffre (. . . . E), dont les trois premiers me plaisent assez, beaucoup moins les trois autres, qui peuvent très-bien être supprimés, et que j'ai peut-être écrits dans ce but. — Les vers qui se trouvent dans mon Voyage du Hartz sont d*une toute nouvelle espèce et admirablement beaux. t'*
Toutefois, on peut se tromper. Je regretterais beaucoup que mon manuscrit ne répondît pas à votre attente, non point à cause de moi, mais parce que je n'aurais pas de plus graYid plaisir que de voir vos désirs accomplis. Si donc, dans l'intervalle, vous receviez quelque autre manuscrit meilleur, ou que voqs ne puissiez faire imprimer le mien à cause de mes exigences, je désire qu'il me soit renvoyé sans trop perdre de temps à' Gœttingue, non affrandii, par le courrier. Je vous aurais volontiers cm oyé une jolie Nouvelle, mais cela n'a pas été possible; veuillent les Muses m'être plus favorables l'année prochaine î — Et maintenant, encore une prière : au cas où mon Voyage aurait la bonne chance de prendre place dans les Fleurs du Rhin^ \q voudrais t\iie Ion m'en envoyât quelques exemp\^. ^^ l\t^^s l\ pavi, ainsi que quatre exemplaires du ,^ ^^^ eA\\^^î ^^^
fît OEUVRES DE HENRI HEINE
Fleurs du Rhin^ sous l'adresse de H. Heine, chez Hérold et Wahlstab, à Lunebourç, — aussi vite que possible, et en en portant la valeur à mon compte.
Et maintenant, chère madame, ne remarquez-vous point que les hommes qui semblent d'ailleurs faciles et sans prétentions, dans la vie de tous les jours, deviennent tout fait vaniteux et difficiles du moment qu'on les prend à partie comme poètes? Mais, insensé que je suis, ]e dis cela à la femme d'un poète, poète elle-même I Que fait le premier? Tragédie pu comédie?... Vraiment^, ce doit être un travail pour le mari de madame Robert d'écrire une tragédie 1 Pauvre bienheureux I A peine a-t-il contracté ses sourcils pour se monter au sérieux tragique, un doux sourire de sa charmante femme fait évanouir cette colère, et, de dépit, il saisit son tricotage, au lieu du poignard de Melpomène.
Ici, tout est silencieux et triste; pas ijn seul beau visage, et je vis enseVeli dans l'étude. Le docteur Gans, passant ici, a interrompu pour quelçjues jçurs mon travail. Il aura Je bonheur de vous voir pendant son voyage. Il m'a dit que notre Paria * fait