A FRÉDÉRIQUE ROBERT
Loneboarg, le i2 octebre 4825.
A la plus helle^ la meilleure^ la plus aimable des femmes.
Je mentirais en vous disant, avec les hyperboles ordinaires entre amis, que le temps pendant lequel je ne vous ai pas vue m'a paru uti siècle, et que je brûle d'impatience de vous revoir. Il me semble, au contraire, que c'est hier seulement que je vous ai quittée, et même, à dire la vérité, vous ne me manquez aucunement, car toujours se, tient en personne devant moi la parfaite Turque dans sa beauté merveilleuse, avec toute sa grâces et son amabilité. Si le souvenir me suffit ainsi, et que je ne désire pas autre chose, ne m'accusez pas, au nom du ciel, d'avoir le cœur sec et paresseux en amitié ; non, mais je suis ainsi fait, grâce à Dieu !
Je ne vous écrirais pas même, belle dame, n'était cet Almanach de malheur. li^'se fait tellement attendre, que je suis tenté de croire qu'il finira par ne
CORRESPONDANCE INEDITE %il
pas paraître du tout. Or, ce serait une vraie fatalité pour moi; car le Voyage dû Hartz, vu ses nombreuses allusions au présent, aurait dû paraître comme nouveauté, et c'est seulement parce que la conclusion de ma Nouvelle n'était pas terminée que je me suis décidé à le publier dans un Almanach qui ne paraissait qu'en automne. En outre, mes écrits ont si rarement trait au présent, que, quand une fois j'ai pondu quelque chose de sembjiihie, maintes considérations publiques et privées me sollicitent de ne pas ajourner l'impression. Enfin quelques amis peu scrupuleux (Robert dirait des ennemis intimes), qui ont eu entre les mains le manuscrit du Voyage et en ont copié des fragments, pourraient encore me jouer le tour de les publier en les altérant. Vraiment, ce n'est point par mauvaise humeur que je mentionne tout cela, c'est pour qu'on ne me reproche pas de mesquines prtïoccupations de boutique? Et si, dans ce moment, je suis d'humeur morose, ce n'est assurément pas conti-e la belle et chère Frédérique; c'est contre moimême, et contre Louis Robert, dont i'^^ ^^ ^"***^ VOiseau de paradis. Mon ami, le (lo^^ipvxt CWVï^l'iawl de Gœttingue, l'homme le plus 1^* ^ ^ Vo\i^^^ ^^''
novre, me l'a remis avec des éloges enthousiastes; je Tai lu la semaine passée, et j*en aï été médiocrement édifié. Je puis dire cela à vous et à Robert, mais je me garderai bien d'en rien laisser voir aux autres; car les autres n'ont aucune idée de ce qui inanque â mes yeux à cette pièce, et ce qui m'y déplaît est précisément ce qui les divertit le plus. Mais à vous, — voyez bien s'il n'y a personne autre que Robert dans là chambre, — à vous, je puis ou* vrir mon cœur ;^ peu avant de lire V Oiseau de paradis^ j'avais appris à connaître de toiit autres oiseaux, c'est-à-dire ceux d'Aristophane. Peut-être, belle Frédérique, n'avez- vous jamais entendu parler de ceuxci, ou bien n'en avez-vous rien entendu dh'e de correct. Mon inaître lui-même, dont la finesse passerait pourtant par le trou d'une aiguille, A.-6. de Schlegel, en a parlé dans son Cours sur l'Art dra* matique, d'une manière insupportablemeht fausse et superficielle, ne voyant (Ju'une plaisanfèrlè^gaie et baroque dans l'idée d'Aristophane, (Jui montre ici les oiseaux se réunissant de toute part, fondant une ville dans les airs, et*déclararit aux dieux qu'ils leur refusent désormais l'obéissance, etc. Mais il y a dans ce poëme un sens profondément sérieux, et. tandis
C0HHE8P0NDANGE INÉOITK ;239
qu'il amuse royalement les spectateurs exoténques (c'est-à-dire les badauds d'Athènes), par des figures, et des railleries, et des saillies, et des allusions fantastiques; — ainsi, par exemple, à propos des ambassades d'alors, le spectateur ésotérique (c'est-àdire moi) découvre dans les Oiseaux une prodigieuse vue d'ensemble sur l'univers; j'y vois la folie humaine affrontant les dieux, une véritable tragédie, d'autant plus tragique, que cette folie ânit par triompher et garde jusqu'au bout l'heureuse illusion que sa ville aérienne existe réellement, que les dieux ont été vaincus, et qu'elle a tout obtenu, même la possession de la toute-puissante et superbe Ba-^ siléa.
Je sais très-bien, belle dame, que vous ne voyez point encore où j'en veux venir, et même, si vous lisiez les Oiseaux dans la lourde traduction de Voss» vous ne le comprendriez point encore; car personne ne saurait ii*aduire ces chœurs aériens se perdant dans l'ihfiiii, cette poésie ailée, escaladant hardiment le ciel, ces chants de triomphe de la folie, eiiivrants comme des mélodies de rossignols eh gaieté. Et pourtant il m'a falki écrire tout cela pour que vous n'éclatiez pas de rire à ma barbe eu m'en tendant repro-
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cher à i Oiseau de paradis de Robert, de n'être pas une tragédie I « Prétention inouïe ! vous écriez- vous avec surprise : il faut qu'une comédie soit une tragédie!... )> Mais Robert est devenu sérieux, il sait que je ne demanderais rien de semblable à quelque pièce légère, dialoguée à la française, mais qu'il en est tout autrement pour la comédie romantique. Robert a fort bien saisi le caractère distinctif de ces deux espèces de drames, c'est-à-dire que la comédie romantique se détache complètement du sol, et flotte en quelque sorte hardiment dans Fair; et ce que raconte la vieille légende populaire de l'oiseau de paradis réel, c'est-à-dire qu'il n'a point de pattes, et ne peut marcher sur la terre, peut s'appliquer avec éloge au sien. Mais il y manque une vue grandiose du monde, et une intuition de ce genre est toujours tragique. Elle ne peut être compensée par un regard jeté sur le monde de la scène, par une vue comique des misères du théâtre, ou de quelquesunes de celles du monde réel : c'était là le sujet d'ui^e comédie ordinaire, dans la donnée conventionnelle et non pas d'une comédie romantique. Combien grand et réussi est, en échange, le Babouin, cette comédie vraiment aristophanesque î II y a là
CORllESPONDAiNCE INÉDITE 5i1
une vue plus étendue du monde que dans le Paria lui-même, et le Babouin est au fond plus tragique. Au premier moment, on rit de bon cœur de ce babouin qui se plaint avec amertume de l'oppression et des outrages de créatures plus privilégiés que lui; mais, en y réfléchissant davantage, on est bientôt tristement frappé de cette vérité cruelle, que ces plaintes sont au fond parfaitement légitimes. Là est cette ironie qui est toujours l'élément essentiel de la tragédie. Il est impossible, à nioins de tomber dans ce qui est le contraire même de la poésie, de représenter autrement que dans le vêtement bariolé de la folie, ce qu'il y a de plus monstrueux, de plus effrayant et de plus horrible; on se réconcilie ainsi avec ces choses ; — c'est pourquoi Shakspeare, dans le Roi Lear^ met dans la bouche d'un fou les vérités lés plus hideuses ; que Gœthe a choisi la forme d'un jeu de marionnettes pour le sujet le plus formidable de tous, Faust; et c'est pour cela aussi qu'un poëte plus grand encore (le poëte primitif, dirait Frédérique), c'est-à-dife Notre-Seigneur Dieu, a mêlé à toutes les scènes de terreur de cette tie une bonne dose de boufionnerie. — Mais j'écris ici bien plus pour le
uiari que pour la femme. Faites votre possible, je i. 14
mZ OEUVHES DE HENRI UEINE
VOUS eh prie, pour que le Babouin soit bientôt publié.
On ne devrait jamais, il est vrai, comme cela arrive souvent, sacrifier liri ami â un bon mot. Mais, quand il s'agit de toute une cargaison de bons mots, on peut bien le periiiettré. — Qu'est-ce que Robert écrit maintenant?
j'ai appris avec plaisir, belle daine, que vous aviez fait la connaissance de mon oncle Salonion Heine. Vous a-t-il plu? Dites, dites! C'est un homme considérable, qui, avec de grands défauts, a aussi les plus grandes qualités. Nous vivons, il est vrai, en démêlés continuels ; mais je l'aime extraordinairement, presque plus que moi-même. î)e nature et de caractère, nous nous ressemblons d'ailleurs beaucoup. La même hardiesse obstinée, la même tendresse d'âme sans limites, la même folie incalculable; seulement, la fortune a fait de lui. un millionnaire, et de moi le contraire, c'est-à-dire un poète, . et, à cause de cela, nous a faits très-ditférents l'un de Vautre, dans notre manière de voir et de vivre. Je vous en prie, dites-moi comment vous le trouvez. Je le reverrai cette semaine, car je vais m'établir à Hambourg comme avocat. — Pour ma -saiité, cela
va toujours mieux. J'ai pris, cet été, les bains de mer à Norderney \ Je vous enverrai le récit de quelques courses que j'ai faites en mer. Les dames à Norderney m'ont traité avec beaucoup de distinction, et c'était justice. J'ai été là très-aimable et de très-bon ton.
Adieu, belle dame; écrivez-moi, si possible est, tout de suite, pour que je sache si TAlmanach paraît cette aiînée; dans le cas contraire, renvoyez le manuscrit par la poste, à Tadresse du docteur Juris H. Heine, chez Hérold et Wahlstab, à Lunebourg. N'allez pas me mettre dans l'embarras ; recommandez le paquet afin qu'il ne s'égare pas, et que je ne sois pas obligé de copier une seconde fois mon brouillon. Mais, avant tout, gardez-moi votre amitié. Peut-être vous ferai-je visite l'année prochaine; j'ai le projet de beaucoup voyager et de beaucoup voir. D'ailleurs, ma poéterie l'exige. Si vous écrivez aux Varnhagen, n'oubliez pas de les saluer de ma part. Je salue cordialement Robert, qui ne m'en voudra certainement pas de mes critiques; car je l'aime, et je sais qu'il est magnanime. Enfin je reste, de la
i. Petite tle de la mer da Nord, très-près des côtes do Hanoyre.
plus aimable des femmes, le serviteur le plus dévoué.
A M. MOSER
Je parcours avec avidité toutes les annonces de librairie pour voir si las Fleurs du Rhin ont paru. Elles se font bien attendre, et je 3uis sur le point d'écrire aux Robert pour en demander la cause. Ce serait une indélicatesse sans pareille si l'Âlmanach devait ne pas paraître, et que Ton ne m'en eût pas d'avance informé. Dans ce cas, je fais revenir mon manuscrit, et je l'imprime immédiatement. — Il faut même que je peste contre de jolies femmes! — Mais je vois que tu ris ; aussi je ne veux rien dire de mon emprunt de dix louis, et songer plutôt au moyen de le couvrir. — Prochainement un mot précis sur ce point.
Informe-toi donc si un docteur Juris après avoir soutenu, pro facultate legendi, une thèse à Berlin, peut ouvrir un cours de philosophie à l'Université.
1. Sans date; vraisemblablement de Lunebourg, commencement de novembre 1825.
CORBESPONDANCE INÉDITE 945
Écris-moi beaucoup. Je parle constamment de toi avec mon frère, que j'ai trouvé ici. C'est une joie pour mon âme d'entendre redire ce que tu es et ce que tu fais, comment ton esprit est toujours plus étincelant et ta robe de chambre toujours plus délabrée, et comment, le dimanche matin, couvert de ce vêtement tailladé, ton Homère ouvert devant toi, tu grommelles à demi-voix, comme autrefois nos pères devant le Tausves Jontof *. — Mon frère m'a dit aussi que tu avais été singulièrement édifié par la lecture de Ségur, et que tu l'appelais le nouveau Salluste. Aussi n'ai-je rien eu de plus pressé que de le lire; j'ai commencé avant-hier, et, ce matin déjà, j'engloutissais le dernier chant. Ce livre est un océan, une odyssée et une iliade^ une élégie ossianique^ un chant populaire, un soupir du peuple français tout entier! Un Salluste?... Va pour Salluste! Je n'en saurais juger, je suis encore tout étourdi.
Puisqu'il est question de livres, je te recommande le Voyage de Golowin au Japon, Tu y verras que les Japonais sont le peuple le plus civilisé de la terre.
i. Tossefoth Jomtob, — un commentateur du Talnrad.
le peuple de Turbanité par excellence; je dirais volontiers le plus chrétien, si je n'avais lu, à mastupéfaction, que rien autant que la croix n'est en haine et en scandale à ce peuple. Je veux devenir Japonais. — Rien ne leur est aussi odieux que la croix. Je veux me faire Japonais.
Peut-être t'enverrai- je aujourd'hui une poésie tirée du Rabbin^ que j'ai dû malheureusement interrompre encore. Je te prie de ne la communiquer à personne, pas plus que ce que je te dis de mes affaires privées. Un jeune juif espagnol, juif de cœur, mais qui se fait baptiser par bravade, est en correspondance avec le jeune Jehuda Abarbanel, et lui envoie ce^te poésie, traduite du maure. Peut-être craint-il d'avouer tout uniment à son ami une action qui n'est pas très-noble ^ ; bref, il lui envoie cette pQésie. — ÎJ'y pense pas.
Aussitôt que j'aurai i^n peu de tranquillité, à Hambourg ou à Berlin, je continuerai le Babbin, Je veux décrire mon dernier voyage. Mes poésies s'augmentent, et je pourrai bien en publier un petit vo-
1. Ce passage significatif marque le moment précis où Heine passa au protestantisme, et se fit baptiser.
lume à Pâques. J'ai là, tout prêts, les matériaux de grands ouvrages, et j'espère que le bon Dieu me donnera des jours de santé.
Salue Zunz et sa femme pour moi. Je le remercie de se montrer si obligeant pour mon frère. Celui-ci m'a raconté de Zunz beaucoup de nouveaux bons mots.
Je suis dans une grande attente* du retour de Gans. Je crois réellement qu'il reviendra sous la forme d'Éli Gans *. Je crois aussi que, si la première partie du Droit de succession peut être envisagée à |}on droit (selon la classification bibliographique de Zunz) comme une sourcç pour l'histoire juive, la portion de ce même Droit qui paraîtra après le retour de Gans de Paris, ne sera pas plus une source pour cette histoire que les paroles de Savigny, et d'autres Gojim et Reschoim ^. Bref, Gans reviendra de Paris, chrétien, dans le sens le plus aquatique du mot. Je crains que Sucrç-Cohn ne soit son Karl Sand ».
ft. CTest-à'dirç 4u dUv, Gms, 1 Les gmtili et les tmpiet, 3. L'assasBin d« I^otzebae.
Le 8 (vraisemblablement le 8 novembre 1825).
Mon frère — qui te fait saluer — a reçu hier au soir ta lettre. Je n'ai plus que peu de temps, et la mienne est assez longue ; autrement, je te dirais encore beaucoup de choses. Moi aussi, j'ai la tête pleine de soucis, et je me vois déjà devant les portes * de Hambourg. Fais-donc insérer, dans n'importe quel journal, que j'ai fait mon doctorat ^ à Gœttingne, ou bien prie Lessmann, que je salue cordialement, de le faire à ta place. Il faut que j'avise à ce qu'on chante mes louanges, et je puis le faire en bonne conscience; car, chaque jour, je gagne en étendue et en objectivité poétiques.
J'ai lu ce que V Impartial * raconte dé Gans, et je m'en suis fort diverti. J'apprends, à ma grande sur-
i. Il y a ici, dans TorigrinaU un calembour intraduisible; le mot allemand Thott signifie également porte et fou.
2. Voici le singulier article de Vlmpartial du 1*' novembre 1825, auquel se rapporte le passage ci -dessus : « Les journaux le plus récemment arrivés de TAmérique du Nord contiennent uo document des. plus ftmarquables, une proclamation adressée aux juifs, par MarJochée Noah, citoyen des Étuts-Uni» d'Amérique, ancien consul américain à Tunis, baul sbérif de New- York, conseiller, et, par la grâce de Dieu, gouverneur et juge d'Israël. Comme les temps sont venus où les promesses faiies au peuple de Dieu doivent s'accomplir, il fait connatlre et savoir à
prise, que notre comète est maintenant visible à Londres. S'il y est anglisé,.. Mais le temps presse. Adieu ; aime-moi toujours. Ma santé s'améliore. Si tu peux faire parvenir mes salutations à Varnha-
tous les juifs dispersés dans le monde qu'un asile leur est préparé, où ils trouveront la paix, l'aisance et le bonheur, où leurs personnes, leurs propriétés et leurs droits religieux seront sauvegardés:, où ils pourront se préparer pour le grand rétablissement final dans leur antique héritage, qu'annoncent avec tant de force les signes du temps; — et cela, dans un pays découlant de lait et de miel, où Israël pourra se reposer sous sa vigne et son figuier. Cet asile est dans TÉtat de New-York, le plus grand et le mieux cultivé de la Confédération. Le lieu où doit être fondé le point central de cet asile, la ville d'Ararat, est Ja Grande-Ile (Grand- Island), sur le Niagara, à quelques milles des lacs Ontario et Érié. Cette île, d'une longueur de douze milles, et de trois à sept de largeur, contient 17,000 acres d'un sol extraordinairement riche et fertile, est admirablement située pour le commerce et le trafic, et deviendra un jour le centre de l'activité commerciale la plus considérable dans le nouveau et meilleur monde. M. Noah espère surtout que ses coreligionnaires apprendront avec bonheur qu'ils pourront devenir, dans cette contre, propriétaires fonciers, droit dont ils sont dépouillés depuis tant de siècles. Au nom de Dieu, qui a conduit autrefois leurs aïeux hors du pa\s d'Egypte, il renouvelle, en vertu de cette proclamation, le gouvernement de la nation juive sous les auspices et la protection de la constitution des États-Unis, et somme tous les rabbins, présidents, anciens des synagogues, etc., de faire accueillir et exécuter cette proclamation. La première mesure prise par M. Noah est d'ordonner un dénombrement du peuple, avec l'indication de l'âge et des occupations de tous, et spécialement de ceux qui se distinguent en quelque manière. Ceux qui, pour un motif quelconque, préféreront rester au lieu où ils se trouvent, sont libres de le faire. Mais l'on attend d'eux qu'ils favorisent
250 OEUVRES DE BETCRI HEINS
gen, n*y manque pas. Ne manque pas non plus de saluer pour moi le conseiller Hitzig. Dis-lui que j'ai été fort occupé de lut à Norderney; car, parmi le peu de livres que j*y ai trouvés, était la Biographie
l'émigration des individus jeunes et entreprenants, et' surtout de ceux qui peuvent faire honneur au caractère national par leur industrie, leur loyauté et leur patriotisme. Les juifs qui sont au service militaire des diffiirents souverains d'Europe, doivent y rester jusqu'à nouvel ordre, et se conduire bravement et fidèlement. Dans la lutte entre les Grecs et les Turcs, Mardochee Nuah ordonne de garder une stricte neutralité ; car, autrement, il pourrait mésavenir aux nombreux juifs qui vivent sous le sceptre du sultan. Les dons annuels qui sont envoyés depuis des siècles aux frères de Jérusalem ne doivent point être suspendus; les établissements d'éducation et de bienfaisance existant partout doivent être augmentés, afin que la vertu et la sagesse régnent constamment parmi le peuple élu. En outre, la polygamie^ qui règne encore chez les juifs d'Asie et d'Afrique, est interdite pour toujours, et le mariage ne peut se conclure que lorsque le fiancé et la fiancée ont atteint l'âge requis, et savent lire et écrire daiiS la langue du pays où ils vivent. — Les prières seront toujours prononcées en langue hébraïque ; mais les discours de circonslanee, etc,> pourront l'être dans la langue d'autres pays. Les juifs caraïtes (c'est-à-direj les sectateurs des livres de T Ancien Testament» à l'exclusion du Talmud, etc.) et samaritains, ainsi que les juifs noirs deja Cochinchine, de l'Inde et de l'Afrique, et les sectaires de la côte de Malabar, doivent participer également aux droits et aux privilèges religieux de la nation. Les Indiens du continent américain, en tant qu'originaires d'Asie, doivent peu à peu être réunis au peuple élu. En outre, une capitaiion annuelle de' trois sicles, soit un écu d'Espagne, est établie pour couvrir les frais de la réorganisation du gouvernement, de subsides aux émigrants, d'achats d'outils de labourage, etc. Le Consistoire de Paris doit élire, tous les quatre ans, un juge en
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d'S'offmaim, que j'ai relue encore. Je ie remercié de son intérêt persévérant; lui qui entend si peu parler de moi. Tu pourrais bien lui cohfiniuniquer (mais S personne autre) VIdylle du Éartz.
Israël ; toàtes les congrégations ont une voix dans cette élection. Sont nommés commissaires de Mardochée Noah : le grand rabbin Abraham de Cologna, chevalier de la oourooi^e de fer, et prési* dent du Consistoire israéiite de Paris ; le grand rabbin Andrade^ à Bordeaux; les rabbins Herschell etMendoza, à Londres; Aaron Nunez Cardcya, à Gibraltar; Abraham Busaac, àUyourne; Ben* jamin Gradis, à Bordeaux; le docteur E. Gans et le professeur Zunz, à Berlin ; le docteur Léo Wolf, à Hambourg. Ils ^ont tenue de travailler à atteindre le but indiqua dans la proclamation» de nommer des agents dans les diverses parties du monde, de fonder des sociétés d'émigration, afin <iue les juifs ioient centralisés davantage, et forment un corps distinct à la tête duquel, dans les différents royaumes et républiques, seront placés des fonctionnaires nommés par Mardochée^ sur la proposition de^ copamissaires susnommés. Ceux-ci recevront incessamment des instructions sur ce point. Le Consistoire de Paris enverra trois délégués aux Ëlats-Uni^, pour faire u|[( rap^prt sur, l'état actuel de la confédération. Rheshodes Adac, ou le 7 février 1826, sera célébré comme un jour d'actions de grâces et de prières. EnGn, 4a proclamation recomiuande aux juifs la paix et la concorde e^tre eux> la douceur et la bienveillance, là tolérance et la libéralité envers ceux qui appartiennent à une autre foi, la fidélité» la modéra* tion, l'épargne et le travail. — La proclamation est datée de Buffalo, dans l'État de New-York, le 2 tisri de l'an du monde 5585, qui est le 15 septembre 18^5, dans la cinquantième année de l'indépendance américaine, et signée par le juge et son secrétaire ad intérim, A.-B. Seixas. —On lit dans le New- York commercial A dvertiser une relation détaillée de la journée du 15 septembre à Buffalo, où le gouvernement juif fut élu en la personne de M. Noah. »
ioi UKLVUES DE HENRI HEINE
As-tu ouï dire que mon cousin Scliiff entreprenait la continuation du Chat Murr d*Hotïmann? Cette terrible nouvelle a failli me tuer*. — Salue Lehmann, ^insi que les Veit, et dis-leur que je prendrai la liberté de faire visite à madame Veit. Mais comment trouver l'adresse de cette dame, car il y a sûrement beaucoup de Veit à Hambourg? Excuse-moi, cher Moser, d'écrire si confusément; j'ai beaucoup écrit aujourd'hui; aussi ne me demande pas de bien construire, ni de relire ma lettre, ô grand latiniste !
A propos, si j'oublie parfois de saluer les Hillmar, salue-les tout de même. Ne va pas me décrier non plus comme un mauvais juriste. Sois tranquille, asrsez de gens le feront qui, pour cela, n'ont pas besoin d'être mes amis. Mais c'est pure envie de ta part : tu es jaloux de ce que je suis docteur, et tu épilogues sur ma science juridique, sans laquelle je suis ton fidèle ami.
1. Malgré Tépouyante de Heine, on as&uro que Scbiff élait un homme d'esprit. Cet écrivain satirique est mort dans la pauvreté, à Hambourg.
LU
AU MÊME
Maudit Hambourg, le 14 décembre 1825.
Cher Moser, homme excellent et enviable !
Tu es bien injuste pour moi. Je ne veux pas de grandes lettres, quelques lignes me suffisent, et pourtant je ne les reçois pas. Et jamais je n'en ai plus senti le besoin que maintenant; car de nouveau la guerre civile a éclaté en moi, et tous mes sentiments se révoltent — pour moi, contre moi, contre le monde entier. Je te dis que c'est une mauvaise plaisanterie. — N'en demande pas davantage.
Me voici maintenant logé rue de TA B G, fatigué de courses, de sentiments et de pensées sans objet; au dehors, nuit et brouillards, un spectacle infernal, et grands et petits courant déjà les boutiques pour acheter les cadeaux de Noël. Au fond, c est gentil aux Hambourgeois de songer six mois d'avance aux étrennes qu'ils feront à Noël. Et toi aussi, cher Moser, je ne veux pas que tu puisses te I. 15
254 CeUVRES DE HENRI MBINB
plaindre de ma lésine, et, comme précisément aujourd'hui je ne suis pas en fonds, et que je ne veux pourtant pas t' acheter une bagatelle ordinaire, je vais te donner pour Noël quelque chose de tout à fait à part, c'est-à-dire la promesse de ne pas me brûler immédiatement la cervelle.
Si tu savais ce qui se passe en moi^ tu jugerais que cette promesse est vraiment un présent df gitnd prix, et tu ne rirais pas comme tu le fais sans doute, n)ais tu deviendrais aussi sérieux que je le suis moi-même.
J'ai lu dernièrement Werther. C'est un vrai bon* heur pour moi.
Dernièrement aussi, j'ai lu le Kohlhms ^ d'Henri Kleist; je suis plein d'admiration pour Técrivain^ je ne puis assez regretter qu'il se soit tué, mais je comprends très-bien pourquoi il Ta fait.
1. Rédt célèbre, le plus popnls»ire des ouvrages de Kloist* -** Go sail que ^leist, jeune encore (|1 n'avait que trente-quatre ans), après avoir sollicité plusieurs de ses amis de se tuer avec lui, finit par se suicider près de PQtsdam^ avec madame Yogel, son amie et non pas sa maîtresse, atteinte déjà d'un mal incurable. Le patriotisme de Kleist, profondément blessé par rabaissement de son pays sous les armes de la France, fut une des causes de cette mort précoce, qui priva l'Allemagne d*un écrivain dont le beau génie n'eut pas le temps de mûrir.
i:ORUEi»FONl)ANCU INÉDITK 25f>
Pour ce qui regarde ma vie extérieure, il ne vaut pas la peine d*en parler. Tu verras Cohn ces joursci, et il pourra te raconter comment je suis venu à Hambourg, comment j'ai voulu me faire avocat, et ne le suis point devenu. Il est probable que Cohn ne pourra t'en dire la raison ; moi non plus. J'ai de tout autres choses dans la tête, ou, pour mieux dire, dans le cœur; et je ne veux pas me tourmenter à découvrir tels motifs de mes actions.
Je compte rester ici jusqu'au printemps, à m'occuper de moi-même^ et aussi, je pense, à me préparer pour les cours que je veux donner à Berlin.
Puis-je attendre, pour te rendre les dix louis, mon arrivée à Berlin ? Dis-le-moi franchement. Je suis profondément vexé de garder cet argent plus longtemps que je ne croyais. L'Afmanach, au moyen du duquel je comptais te rembourser, n'a pas paru cette année. Dépenses sur dépenses, anéantissement de mes plans pour Hambourg, et d*autres choses encore, sont cause que je ne sais aujourd'hui où donner de la tête.
Nous parlons beaucoup de toi, et Wohlwill prétendait dernièrement que^ quand un ami te vole, tu lui conserves pourtant ton amitié, et dis seule-
256 ŒUVRES DE HENKl HEINE
ment : « Il a ce défaut, t'est vrai, mais il faut le lui passer à cause de ses qualités. » — L'épaisse monade ne sait pas lui-même avec quelle frappante justesse il t'a caractérisé, toi et cette hauteur morale à laquelle il a fallu s'élever, tête et cœur, pour être capable d*une semblable tolérance. J'y suis bien arrivé moi-même, non pas, il est vrai, parce que je regarde du haut en bas, mais du bas en haut.
Je ne sais que penser : Gohn m'assure que Gans prêche le christianisme, et cherche à convertir les enfants d'Israël. Si c'est par conviction, Gans est un sot; si c'est par hypocrisie, un gredin. Je ne cesserai pas, c'est vrai, de l'aimer; j'avoue pourtant qu'il m'aurait été beaucoup plus agréable d'apprendre qu'il avait volé des cuillers d'argent.
Que toi, chef Moser, tu penses comme Gans, je ne puis le croire, bien que Gohn l'affirme et pré-' tende le tenir de toi-même. — 11 me serait trèspénible que mon propre baptême pût t'apparaitre sous un jour favorable. Je t'assure que, si les lois avaient permis de voler des cuillers d'argent, je ne me serais pas fait baptiser. Je t'en dirai davantage plus tard.
Samedi dernier, j'ai été au temple, et j'ai eu la
joie d'entendre de mes propres oreilles les sorties du docteur Saloman contre les juifs baptisés, contre t ces gens, disait-il avec une intention mordante toute particulière, qui , par le seul espoir d'arriver à une place (ipsissima verba)^ se laissent entraîner jusqu'à devenir infidèles à la foi de leurs pères. »
Je f assure que la prédication était bonne, et que je compte faire visite, ces jours-ci, au docteur Salomon. — Cohn se montre grand pour moi. Je dîne chez lui le Schabbes * ; il assemble des boulettes brûlantes sur ma tête 2, et je mange avec contrition ce mets national sacré, qui a plus fait pour la conservation du judaïsme que. les trois livraisons de la Revue.
Vendredi.
Pendant que je t'écrivais hier, j'ai reçu ta chère lettre du 13 décembre. J'aurais beaucoup de choses à t'en dire; mais il faut me borner à ce qui, dans ce moment, me semble le plus important.
Donc, j'ai envie, à Pâques prochain, de faire