‹ Correspondance Inédite de la Reine Catherine de Westphalie, née Princesse de Wurtemberg Avec sa faChapitre 18 sur 20 · Le priuce Napoléon (Jérôme · texte numérisé non relu

Le priuce Napoléon (Jérôme

Catherine au roi Joseph, en Amérique.

Schônau, 29 septembre 1821.

Mon cher frère,

Quel événement affreux nous a tous bouleversés, nous a tous plongés clans la douleur ! A peine vous avais-je adressé ma dernière lettre que nous en reçûmes la nouvelle ; un moment je n’osais pas y ajouter 'foi, mais les détails se succédèrent avec une telle rapidité, que vous ignoriez encore notre malheur au départ de votre lettre, car bien certainement vous m’en eussiez parlé .

Croyez-vous que c’est par les papiers publics seuls que nous sommes informés de la perte que nous avons faite, et qu’à l’heure qu’il est, malgré l’arrivée du maréchal Bertrand et du général Montholon à Londres, nous sommes encore dans l’ignorance totale sur les dernières dispositions de l’empereur? Il plane pour nous sur cet objet un secret impénétrable et que nous ne pouvons pénétrer malgr<| nos recherches. Le temps le dévoilera, mais toujours est-ce cruel d’exercer l’arbitraire au point de rompre les relations intimes de famille? Enfin il est poussé à un tel point qu’on refuse à Jérôme de se rendre pour quinze jours seulement à Rome, pour y voir maman et lui porter qùelques consolations. Lucien nous mande qu’il n’attend que ses passeports pour se rendre auprès de vous. Julie et lui viennent de nous informer tous deux de votre projet de marier Zénaïde avec Charles. Je m’étonne que vous ne nous en parliez pas, c’est cependant une chose qui nous intéresse vivement. Julie nous a mandé dans le temps la longue maladie de Zénaïde, mais dont elle pa-

paissait remise. Lolotte aussi a été sérieusement malade et je plains du fond de mon cœur la pauvre Julie de tous les soucis qu’elle a essuyés, rien n’étant comparable à ce qu’on éprouve à l'égard de ses enfants. Je fais mille vœux pour que leur établissement la dédommage de ses chagrins.

Élisa a laissé deux enfants, une fille de quatorze ans et un fils de sept. Sa fortune, au moment de sa mort, montait à 400.000 fr. de rente, j’ignore si les enfants jouiront de ce revenu à leur majorité, n’ayant plus depuis la mort d’Élisa conservé de relations avec le prince qui, par ses habitudes et sa manière d’être, a préféré s’éloigner de nous ; ainsi, établis dans la même ville, nous vivons ensemble comme si nous étions à mille lieues les uns des autres, nos maisons n’ayant aucune communication entre elles. J’apprends depuis que je suis ici que le prince a demandé et obtenu de pouvoir passer ses hivers à Bologne, où il trouvera plus facilement à marier Napoléon.

Le duc de Padoue a quitté Trieste pour se rendre à Paris il y a dix-neuf mois, après avoir été rayé de la liste des exilés; il est toujours resté attaché, il vit à la campagne, soignant et élevant ses enfants qui sont au nombre de deux, une fille et un fils.

Quant au duc de Bassano, après avoir été de ville en ville en Autriche, s’y être déplu, il est rentré en France avant les autres exilés. On le dit orléaniste, je ne sais si on lui fait tort, mais ce qui est certain, c’est qu’il fut et sera toute sa vie un niais en politique.

M. Thibeaudeau, après avoir été longtemps à Prague, est venu s’établir à Vienne, où son fils fait le commerce.

Nous n’avons pas fait l’achat d’une campagne près de Trieste, mais la maison que nous habitons a l'agrément, quoique en ville, d’avoir un très grand jardin ; elle est située sur une petite éminence, elle a vue surtout le golfe,

de manière qu’aucun bâtiment ne peut sortir ni entrer que nous le voyions, ce qui rend sa position très belle ; elle est grande et spacieuse. Quant à notre genre de vie, il est aussi retiré, aussi isolé, que si nous vivions à la campagne, et excepté que nous allons de temps à autre au spectacle, toutes nos réjouissances sont concentrées dans nos murs, n’ayant aucune communication au dehors.

Les occupations de Jérôme sont d’un genre si désagréable jusqu’ici, qu’il n’a pu s’en créer qui puissent alléger ses chagrins. Quand il faut songer à sa subsistance et qu’on ne sait quel sera le sort de ses enfants, on ne peut se livrer à aucune distraction ; voilà où nous en sommes réduits ! De belles promesses m’ont été faites, j’en attends l’exécution, et d’attente en attente, les jours, les mois, les années s’écoulent sans résultat, et l’on mène une vie abreuvée de soucis et d’amertume... Dieu veuille que nos pauvres enfants n’apprennent jamais par eux-mêmes à quel point l’infortune se plaît à nous persécuter !

La santé de Jérôme a souffert dans ces derniers temps, son estomac est faible, mais sa constitution est parfaite, et s’il pouvait jouir d’un peu de tranquillité, il se remettrait bientôt.

Nous sommes ici depuis le milieu d’août, espérant toujours voir réaliser les assurances positives qu’on m’a données. Nous y resterons jusqu’au 15 ou 18 octobre, puis nous retournerons rejoindre nos chers enfants que nous avons dû laisser à Trieste.

Caroline vit toujours à sa campagne de Frohsdorff avec ses quatre enfants, elle désirerait bien marier ses filles, mais à qui? voilà la question. Elles sont remplies de talents et d’agrément. Lætitia surtout a une très belle tête ; ses fils sont ennuyés d’être claquemurés. Achille a beaucoup d’esprit, d’instruction et le meilleur cœur, mais il lui

manque l’expérience que donnent seuls le monde et l’habitude de vivre avec les hommes, si nécessaire pour bien les connaître. Il voudrait voyager, mais jusqu’ici on n’a pu en obtenir l’autorisation.

Vous pardonnerez, je pense, la longueur de cette lettre et tous les détails qu’elle contient. Autorisée par vous à penser tout haut lorsque je vous écris, je me livre à ce plaisir sans réserve.

Donnez-moi bientôt de vos nouvelles ; votre santé, j’espère, aura éprouvé les heureux résultats des eaux que vous avez prises.

Dès que j’aurai une bonne occasion à Trieste pour vous écrire, je m’empresserai de la saisir.

Catherine à S. M. le roi de 'Wurtemberg .

Vieillie, 11 octobre 1821.

Mon cher frère,

Votre lettre du 5 courant, que M. le baron de Gremp m’a remise, aurait pu me peiner, si je ne voyais évidemment votre religion surprise par de faux rapports ; il me serait bien facile de m’en disculper si des préventions enracinées ne me faisaient craindre d’échouer dans mon entreprise ; toujours me dois-je à moi-même de chercher à vous éclairer sur un point qui touche mon cœur, puisqu’il s’agit de mon amitié pour vous; quant aux autres, je laisse au temps et aux circonstances celui de prononcer sur ma conduite, étant trop élevée dans le malheur et dans toutes les positions de la vie, pour vouloir jouer le rôle d’accusatrice. Lorsque j’osai dépeindre ma position aux empereurs, ils me demandèrent unanimement pourquoi

je ne vous en informais pas. Ma réponse fut que je Favais fait, mais que je devais sans doute ajouter à tous mes malheurs celui de ne pouvoir vous en convaincre et que c’était sans doute à cela que je devais de n’avoir encore reçu aucun des secours auxquels les liens de parenté et les pertes que j’avais faites pendant mon séjour forcé dans le Wurtemberg me donnaient tant de droit. Quelle autre réponse pouvais-je faire? Mettez-vous dans ma position et jugez-moi.

La démarche que vous avez bien voulu faire pour faciliter le voyage de mon mari à Rome, nous pénètre de reconnaissance. Quant aux griefs que le prince de Metternich met en avant pour lui apporter obstacle, ils sont si puérils qu’ils ne peuvent vous être échappés. D’ailleurs tous les autres membres de la famille de mon époux sont dans la même situation, et personne ne songe à leur élever ces questions; cependant il résident à Rome et dans les États autrichiens, et le prince deMetternich connaît mieux que personne la manière simple dont nous vivons, et comme il n’a aucun grief politique à nous reprocher, il est bien aise de se rabattre sur des niaiseries, d’autant qu’il ne peut se dissimuler qu’il y a de la cruauté comme de l’injustice d’entraver ce voyage, puisque notre existence et celle de nos enfants peuvent en dépendre.

Les 10,000 florins que vous avez bien voulu mettre à ma disposition, mon cher frère, commandent ma parfaite reconnaissance. C’est surtout dans ce moment que j’en sens tout le prix. Je n’ai qu’un seul désir, celui de pouvoir m’acquitter un jour des dettes que je contracte envers vous. Puisse de même luire pour moi celui où, dénué de toute prévention, vous rendrez la justice que ma conduite mérite !

Pour ce qui regarde M. le baron de Gayl, il ne se serait

jamais occupé d’affaires d’argent, si l’absence de M. Abbatucci ne l’y avait forcé, puisqu’il est le seul officier auprès de nous. Du reste, mon cher frère, son seul tort est l’attachement qu’il porte à mon mari, qu’il sert avec dévouement depuis quinze ans et pour lequel il a tout sacrifié, patrie et famille. D’ailleurs, depuis la dernière lettre du comte de Wintzingerode, M. de Gayl a réclamé lui-même de ne plus être mêlé dans les affaires d’argent, ce qui lui a été accordé.

Catherine au cardinal Fesch.

Trieste, 22 octobre 1821.

Mon cher oncle.

C’est seulement à notre retour de Vienne, qui a eu lieu avant-hier, que j’ai reçu votre chère lettre du G courant. Je m’empresse d’y répondre en vous priant de la communiquer à maman. J’espère qu’elle voudra bien excuser si dans les premiers moments de mon arrivée, où je me trouve surchargée d’occupations, je ne lui écris pas en même temps qu’à vous.

Je pense qu’il est superflu de vous assurer, mon cher oncle, du bonheur que nous aurions de voir s’accomplir le voyage de Rome, mais jusqu’à présent tous nos efforts ont été vains, on nous a cependant assuré qu’on avait écrit aux Puissances et que déjà deux avaient répondu par l’affirmative. Toujours est-il essentiel, pour éviter de nouvelles longueurs, que vous nous obteniez l'agrément du Pape : nous avons bien observé que d’après l’autorisation donnée au prince Félix, nous avions espéré que toutes les entraves que l’on met à nos communications auraient

cessé, mais on a répondu que le prince Félix était trop insignifiant pour pouvoir être pris comme terme de comparaison; vous voyez que lorsqu’on veut refuser, il n’est pas difficile de trouver des raisons.

Je vous dirai, du reste, mon clier oncle, que le roi mon frère, loin de s’opposer à ce voyage, a fait des démarches pour faire obtenir les passeports demandés; mais jusqu'à présent il n’a pas réussi plus que vous.

Nous venons de recevoir des nouvelles du maréchal Bertrand ; il nous parle de la maladie de l’empereur, mais n’entre absolument dans aucun détail sur ses dernières volontés à l’égard de la famille.

Veuillez nous communiquer tout ce que vous saurez à ce sujet, qu’il est si essentiel pour nous de connaître.

Catherine au cardinal Fesch.

Trieste, 7 novembre 1821.

Mon cher oncle,

Le général Macdonald se rendant à Rome, m’offre encore une occasion de vous faire parvenir cette lettre en tout secrète et de vous recommander bien instamment nos intérêts auprès de maman; songez, je vous conjure, que c’est une épouse et une mère qui réclame votre tendre intercession ; ce sont des titres trop sacrés, je pense, à vos yeux pour ne pas céder à mes sollicitations réitérées, aussi je mets toute ma confiance dans vos bontés et vous prie, d’avance, d’être bien convaincu delà profonde reconnaissance que je vous en porte.

J’espère, mon cher oncle, que vous voudrez bien confier à M. Piontowsky toutes les communications qui vous ont

CATHERINE DE WESTPIIALIE

été faites par le prêtre venu de Sainte-Hélène, au sujet de l’empereur, étant avide de connaître, dans ses plus petits détails, les circonstances qui ont amené le cruel événement de sa mort.

Catherine au roi de Wurtemberg .

Trieste, 14 novembre 1821 .

Mon cher frère,

Je reçois à l’instant de M. le baron de Gremp la lettre ci-incluse, que je vous envoie en original ; vous seul, mon cher frère, jugerez s’il convenait qu’une pareille missive fût adressée à une femme, à une épouse!

Je vais cependant vous entretenir des deux points contenus dans ladite lettre, de la vente du procès de Paris et ♦

du dernier emprunt. La première a été effectuée, il y a plus de dix-huit mois, lorsque le gain du procès était incertain (et il n’est pas encore assuré) pour satisfaire à des engagements contractés pour subvenir à mes besoins qui vous étaient bien connus, puisqu’il y a quatre ans, je vous en ai entretenu longuement moi-même à Stuttgart. Quant au second, je vous ai fait conjurer par M. Abbatucci et vous ai écrit à mon retour de Laybach de me faire une avance mensuelle de 5,000 florins jusqu’au résultat de mes réclamations, afin de ne pas me trouver réduite à contracter de nouvelles dettes, ne possédant aucun revenu. Des circonstances vous ayant sans doute empêché d’accorder ma demaude, il a bien fallu avoir recours à un emprunt, car il faut vivre, et il est impossible de le faire avec plus d’économie. Il n’y a donc rien dans ces deux opérations qui puisse vous surprendre, elles sont au con-

traire une conséquence naturelle de l’abandon dans lequel je suis laissée par ma famille. J’ajouterai encore, mon cher frère, que par M. Kaula mon époux vous a fait proposer de vous remettre Schônau contre une terre dans le Wurtemberg, dont le surplus du prix de Schônau serait réversible à la Couronne en cas que je mourusse sans enfants. Nous avons donc fait tout ce qui dépendait de nous, mais vous avez refusé ma demande du secours mensuel et avez gardé le silence sur la proposition de mon époux. Que fallait-il donc faire? Je m’en rapporte à vousmême. Le dernier sacrifice de sa fortune que mon mari a fait pour moi devait donc être reconnu par mon frère et non imputé à crime; en résultat, cher frère, la fortune de mon mari est à lui, elle ne vient pas de mon chef, par conséquent personne n’a le droit de s’y mêler, et moins il lui en reste, plus je me permets de penser qu’il serait de la dignité de ma famille d’assurer la mienne; il est donc bien cruel de voir que non seulement on ne le fait pas, mais encore qu’on me persécute dans ce que j’ai de plus cher au monde et qu’on tâche de me déshonorer.

Mon époux ne peut faire autre chose dans sa situation actuelle que d’opposer le calme d’une âme forte aux outrages répétés auxquels il est en butte, mais n’abuse-t-on pas par là de sa position, et dès lors est-il cligne de la générosité et de la loyauté de votre caractère de le souffrir, puisque vous seul, vous pouvez être son soutien ! Mon époux ne vous demande rien pour lui, il trouve même qu’il est au-dessous de sa dignité, quelque malheureuse que soit sa position, de réclamer la juste indemnité qui lui est due pour plus de deux millions que son emprisonnement dans le Wurtemberg et la vente arbitraire de nos objets précieux lui ont occasionnés. C’est moi, mon cher frère, qui réclame comme votre sœur et comme née et

mariée princesse de Wurtemberg, l’exécution de mon contrat de mariage ou une existence équivalente, et en cela vous avouerez que le plus ou moins de fortune de mon mari est une question tout à fait étrangère.

Je vous supplie, cher frère, de ne plus mêler d’intermédiaire dans nos relations, il ne resterait à mon époux pour ne point avoir l’air de sanctionner par son silence la tache que l’on veut imprimer à son honneur et à son caractère, seul bien dont personne ne peut le priver et qu’il doit laisser intact à ses enfants, que de publier un mémoire justificatif de sa conduite et de celle qu’on a tenue vis-àvis de lui.

Toutes ces discussions me rendent d’autant plus malheureuse que je sais combien mon époux est porté à vous aimer et à vous estimer. Il ne cesse de répéter que de pareils outrages ne peuvent venir d’un homme aussi loyal que vous, puisque attaquer quelqu’un qui ne peut se défendre, est indigne de votre noble caractère.

Maintenant, mon cher frère, permettez qu’avec la franchise du mien, je vous soumette quelques réflexions avec cette effusion de sentiment que j’aime tant à apporter dans mes relations avec vous.

Le malheur n’autorise pas l’injustice, il y a des traits acérés qui blessent profondément et qui laissent des traces difficiles à effacer. Si lafortunc m’afait éprouver de grandes vicissitudes, mon âme n’en conserve et n’en conservera pas moins la même énergie et la même élévation jusqu’au dernier jour de ma vie ; c’est cette élévation d’âme, mon cher frère, qui me fera toujours repousser avec calme et énergie tout ce qui tendrait à noircir mon caractère personnel et celui de mon époux, et si les bienfaits doivent donner le droit de m’humilier en s’érigeant en maître dans ma maison, je devrai y renoncer, dussé-je mendier mon pain...

Catii. de Westpii.

Je viens de vous ouvrir mon âme, mon cher frère, ne permettez pas désormais que de faux rapports vous éloignent d’une sœur qui vous est sincèrement attachée. Croyez, mon cher frère, que sur le trône comme sous le chaume, on est heureux de trouver des cœurs dévoués, le mien vous l’est par les liens du sang les plus intimes. Je ne fais qu’un vœu, celui qui vous assure un bonheur constant, que je ne pourrais croire complet si l’on parvenait à vous détacher de votre sœur unique, de votre meilleure amie.

Vous êtes sur le trône, Fritz, et moi dans l’exil, vous seul pouvez donc vous montrer généreux.

Catherine à S. M. V empereur de Russie.

Trieste, 27 novembre 1821.

Sire,

Je conjure Votre Majesté de daigner jeter sur ces lignes un regard de bienveillance. Ce sont les accents du malheur que j’ose encore lui faire entendre, ce sont les derniers efforts d’un cœur déchiré qui place en Votre Majesté son unique espérance! Hélas ! tout semble ligué pouraggraver la rigueur de mon sort. Les lettres de Paris m’annoncent que, malgré les démarches réitérées de l'ambassadeur de Votre Majesté, vos réclamations ne sont pas accueillies par le Gouvernement français ; mon frère, d’un autre côté, se trouve, à ce qu’il paraît, dans une position qui ne lui permet pas de me faire un sort, et même les 20.000 florins annuels qu’il m’a assurés, ne reposant sur aucun acte, peuvent m’être enlevés d’un moment à l’autre.

Dans cette position désespérée, je pense que le seul moyen qui me reste pour tenter encore d’assurer mon

avenir et celui de mes enfants est de m’adresser au Gouvernement français par la voie des tribunaux. Des avocats célèbres offrent de se charger de ma cause, qu’ils trouvent basée sur la plus stricte justice et dont ils garantissent le succès, si aucune raison politique ne vient en entraver la poursuite.

Mais, Sire, dans cette occasion, comme dans toutes les circonstances importantes de ma vie, je ne veux agir que d’après son conseil et avec son approbation. J’ose donc attendre et espérer que Votre Majesté daignera me faire connaître ses intentions à cet égard, comme une nouvelle preuve de la tendre sollicitude quelle m’a constamment témoignée et qui forme, je le répète, ma seule consolation.

Mon frère même, qui devait être pour moi un ami, un second père, semble prendre à tâche de chercher encore à m’enlever tout ce qui me reste, mon bonheur domestique ! Ce qu’il m’écrit depuis quelque temps ne paraît avoir d’autre but que de porter le trouble dans mon union avec mon époux et la désolation dans ma famille. Tant que ses lettres ont été directes , je n’ai pas voulu m’en plaindre, mais la dernière m’ayant été écrite par son ministre à Vienne, je crois devoir la placer sous les yeux de Votre Majesté ainsi que ma réponse sous les nos 1 et 2.

Il est bien cruel pour moi. Sire, de voir qu’un frère que j’aime si tendrement se laisse prévenir au point de me montrer un persécuteur dans le soutien que la nature et mon cœur m’avaient donné.

Je termine mes importunités en réclamant encore l’indulgence de Votre Majesté ; c’est elle-même qui a bien voulu m’en donner le droit. Il m'est trop cher pour y renoncer et ne pas saisir toutes les occasions de me rappeler à ses bontés et à son affection.

CATHERINE DE WESTPIIALIE

Catherine à Madame Mère.

Trieste, 16 décembre 182i.

Ma chère maman,

Votre silence m’avait vraiment peinée, je craignais avoir fait quelque chose qui vous eût déplu, mais votre lettre du 4 courant me rassure à cet égard et je suis heureuse d’y lire les expressions pleines de bonté qu’elle contient. Enhardie par elle, je vais répondre aux différents conseils que vous voulez bien me donner. M. Piontowski paraît avoir oublié de vous parler des réformes que nous avons faites et que nous faisons encore journellement dans notre maison. Jérôme n’a, en officiers, que M. Abbatucciqui est chargé de nos affaires à Paris et M. de Gayl qui est auprès de lui depuis quinze ans, qui l’a suivi à la bataille de Waterloo, qui a été nommé colonel et son aide de camp par l’empereur : il a quitté patrie et famille pour partager notre exil, et son dévouement à toute épreuve à notre cause, à notre famille, lui donne bien le droit de compter sur un peu d’attachement de notre part. J’ajouterai encore qu’il nereçoit aucun traitement. Mon fils a un gouverneur et un précepteur, ma fille une gouvernante et moi une seule dame. Voilà, ma chère maman, la vérité. Toute notre vie se concentre dans notre intérieur , ne recevant jamais d’étranger et ne communiquant avec personne.

Pour ce qui concerne les fabriques, il tâche au contraire d’en retirer quelque chose.

Je vous supplie, ma chère maman, de ne pas croire toutes les suggestions étrangères qu’on pourrait vous faire à cet égard, peu de gens sont entièrement dépourvus d’un

CATHERINE DE WESTRHALIE

intérêt personnel et le leur prédomine quelquefois sur le jugement qu’ils portent sur les autres. Je n’ai aucun sentiment du monde, mon mari et mes enfants suffisent à mon bonheur, et lorsque, comme moi, on s’est privé et se prive de tout journellement, je pense que je donne (et je le fais avec bonheur) l’exemple de tous les sacrifices.

Je désire, ma chère maman, que votre prédiction s’accomplisse et surtout qu’un jour, réunie à vous, je puisse vous laisser juger de toute ma conduite.

J’espère, ma chère maman, que vous pardonnerez la franchise avec laquelle je vous parle, éprouvant toujours un bonheur réel à vous ouvrir mon âme.

M. Piontowsky ayant demandé des détails sur mes perles, je m’empresse de vous les donner, afin, ma chère maman, que vous les lui communiquiez, si vous le jugez à propos. Mes perles ont coûté cinq cent mille francs et sans le service que vous nous avez rendu dans ce moment par l’intermédiaire de M. Torlonia, elles auraient été vendues pour deux cent cinquante mille. Je ne désire pas m’en défaire, étant la seule chose au monde que je puisse laisser à ma fille et que j’espère bien avant un an pouvoir retirer.

Catherine au comte de Passé à Rome.

Trieste, le 16 décembre 1821.

Monsieur le Comte et très cher neveu,

Je suis bien fâchée de la peine que vous a occasionnée la commission que je vous ai donnée il y a un an et bien reconnaissante d’y avoir encore songé. M. Zucchelli, qui vient d’arriver, m’a dit qu’il m’apporterait les objets dont vous l’avez chargé, un de ces jours. Ce sera avec un vé-

CATHERINE HE WESTPIIALIE

ritable plaisir que je les recevrai. J’espère que vous voudrez bieu me faire connaître la valeur de tous ces objets et m’indiquer le banquier qui devra vous faire remettre le montant de la somme.

Vous connaissez assez l’attachement que je porte à maman, pour concevoir l’étendue de mon bonheur en la revoyant, surtout après le malheur affreux qui nous a tous frappés. Mais jusqu’ici nous n’avons pu parvenir à surmonter les obstacles tant politiques que particuliers qui s’opposent à cette réunion. Tant d’intérêts divers font naître des difficultés à une chose toute simple en elle-même, mais qui détruirait bien des plans projetés et qu’on verrait peut-être échouer par notre présence. D’ailleurs, vous l’avouerai-je, les tracasseries, les désunions, qui paraissent s’élever sans cesse parmi les membres de la famille, m’effrayent. J’aime et j’ai besoin de calme, mon bonheur intérieur est le seul bien qui me reste après les grands tourments politiques et les malheurs de tout genre que j’ai essuyés. Je sens trop vivement, et mon dévouement à la famille est trop grand, pour qu’elles n’influent pas sur ma tranquillité. Cependant si je pouvais espérer que mes représentations finiraient par concilier les esprits, je ne balancerais pas un moment d’aller à Rome, où mon cœur et toutes mes affections me reportent sans cesse. Ce que je ne puis concevoir c’est comment l’on ne se figure pas que le monde commente et juge toutes les brouilleries qui ont lieu. Aussi mes amis en gémissent profondément et mes ennemis en triomphent : l’expérience démontre évidemment qu’elle ne corrige de rien et que les fautes qu’on reproche à ses adversaires, on les commet soi-même. Triste et affreuse vérité! Mais je quitte un sujet qui m’afflige trop pour pouvoir le continuer et veux vous parler d’un projetauquel vous devriez bien disposer maman à accéder, celui de

revenir avec le roi passer quelque mois avec nous. Vous devriez bien l’accompagner; le voyage la distrairait et son séjour ici lui rendrait, sinon le bonheur, au moins cette tranquillité d’âme sans laquelle on ne saurait exister. Je serais d’autant plus heureuse si vous pouviez y décider maman que je verrais parla, partir avec moins de regrets Jérôme.

Il est superflu, je pense, de vous assurer. Monsieur le Comte, du plaisir que nous aurions à vous revoir ainsi que notre bonne Christine, à laquelle je vous prie de dire mille choses de notre part. Je me réserve de lui écrire dans quelques jours.

Ne doutez jamais, Monsieur le Comte, de notre attachement pour vous ainsi que des sentiments d’intérêt que vous avez su nous inspirer.

A la comtesse de Passé.

Trieste, 24 décembre 1821.

Ma chère Christine,

Je puis enfin vous accuser réception de la musique et de l’assortiment pour travailler en mosaïque , dont vous avez chargé M. Zucchelli ; le tout m’est arrivé à bon port, mais décacheté et visité par les douaniers : ils se sont sans doute imaginé y trouver tout autre chose que des pâtes! Je vous parle de tout cela en passant, chère Christine, pour qu’à l’avenir vous preniez tout bonnement la voie de la poste et des diligences; car toutes ces commissions données sont rarement bien exécutées, et ceux qui s’en chargent croient avoir rendu un grand service, et il n’en est rien ; toujours je vous suis très obligée ainsi qu’au comte

CATHERINE DE AVESTPIIALIE

de la peine que vous vous êtes donnée à ce sujet, et vous promets à tous deux mon premier coup d’essai dans ce genre d'ouvrage.

J’ai appris, par les lettres que Pauline et Louis ont écrites au roi, que vous aviez fait une nouvelle connaissance. Jérôme, qui n'a rien de caché pour moi, n’a pas voulu que je l'ignorasse. C'eût été pour moi, je l’avoue, une marque de plus d’affection et d’amitié de la part de Pauline si elle n’avait pas appelé Mme Patterson à Rome et si elle ne l’y avais pas reçue, mais la chose faite, j’en prends mon parti. C’est le roi bien plus que moi qui peut s’en trouver blessé, puisque par cette conduite on critique celle que l’empereur et lui ont tenue dans ce qui a rapport à la dissolution de son premier mariage. Au reste je puis vous assurer que les personnes qui ont imaginé cette petite intrigue, en espérant qu’elle nous empêcherait de nous rendre auprès de Madame, se sont trompées; ce n’est pas moi qui me trouverais dans une fausse position et si Mm° Patterson avait assez peu de délicatesse pour ne pas éviter ma présence, ce ne serait pas moi, je le répète, qui aurais à en rougir.

Pour ce qui regarde son fils Jérôme, je suis désolée de n’avoir pas de fortune et de ne pouvoir par conséquent lui en assurer une; je l’aurais fait avec bonheur et serais charmée de pouvoir dans toutes les occasions lui prouver que, tout en n’étant pas sa mère, il n’en retrouverait pas moins ces sentiments dans mon cœur : mes enfants, lorsqu’ils auront atteint l’âge déraison, penseront comme moi, et il retrouvera la tendresse paternelle et maternelle là où on lui persuade peut-être qu’il est haï. D'ailleurs, ma chère Christine, je vous prie de dire que Jérôme et moi n’allons à Rome que pour vivre auprès de maman et lui consacrer tous nos soins ; ceux de la famille à qui notre

présence ne sera pas agréable peuvent être certains de ne pas nous voir, tout en éprouvant un profond regret d'être méconnus par eux. Veuillez, chère Christine, lire cette lettre à maman, afin qu’elle connaisse mes sentiments sur l'objet en question et qu’elle sc persuade bien que le tendre et respectueux attachement que je lui porte n’est nullement guidé par aucun calcul d'intérêt, comme je ne doute pas qu’on cherche à le lui persuader.

Mes enfants vous embrassent. Mathilde a été bien malade de ses grosses dents; elle en a pâli et maigri, mais la fièvre l’ayant quittée, j’espère qu’elle recouvrera bien vite ce qu’elle a perdu. Jérôme est un vrai lutin et un espiègle, cependant il travaille six heures par jour.

Adieu, ma chère Christine, le moment où je vous pourrais serrer contre mon cœur sera un instant de joie, puisse-t-il n’étre plus éloigné! Mes compliments au comte et ne doutez jamais l’un et l’autre de mon attachement et de ma tendre affection .

Alexandre à Catherine.

Saint-Pétersbourg, le 20 décembre 1821.

J’ai différé jusqu’à ce jour ma réponse à la lettre que Votre Altesse Royale a bien voulu m’écrire le 12 août dernier, parce qu’en y répondant je voulais avoir la satisfaction de lui annoncer que j’avais tenu tout ce que je m’étais empressé de lui promettre durant son séjour à Laybach. Tous les ordres relatifs aux sommes que Votre Altesse Royale touchera du Trésor de Russie sont déjà donnés. Mon Ministère les communiquera au baron deGavl, et Votre Altesse Royale y trouvera, je me plai* à l’espérer.

une preuve nouvelle et convaincante de l’intérêt sincère que je lui porte. J’ose même croire que cet exemple pourra influer favorablement sur les déterminations cle mes alliés. Pour ce qui est de la cour de Wurtemberg, mon Ministre à Stuttgart m’a mandé que le roi, obéissant à l’impulsion de son cœur, avait assigné à Votre Altesse Royale un revenu annuel, qui me paraît améliorer sa position. Quant à la demande faite par Son Altesse le prince de Monfort de pouvoir se rendre à Rome, tout en observant que des stipulations formelles ne permettraient pas au Gouvernement autrichien de lui donner une autre réponse, je me hâte de prévenir Votre Altesse Royale que pour ma part, j’ai déjà fait témoigner mon consentement à ce voyage, et j’espère qu'il n’éprouvera pas de difficulté ultérieure.

Je saisis avec plaisir l’occasion de réitérer à Votre Altesse Royale l’expression des sentiments d’attachement et de respect que je lui ai voués.

Catherine à S. il/. le roi de Wurtemberg.

Trieste, 14 janvier 1822.

Mon cher frère,

L’intérêt et les soins que vous voulez bien mettre à la réussite du voyage de mon mari à Rome m’enhardissent à vous entretenir encore à ce sujet. Les entraves constantes que Ton continue à y apporter, malgré le consentement de la France, de la Russie et de T Angleterre, vous seront connues par le rapport de M. de Gremp, ainsi que la réponse donnée par l’Autriche, qu’il fallait encore l’agrément du pape qui, naturellement, ne fera que ce qu’on voudra.

Je présume aussi, mon cher frère, que M. de Gremp, ainsi que je l’en avais prié, vous aura communiqué dans le temps la conversation que nous eûmes avec lui à ce sujet, et qu’il vous aura mis au fait de tous les ressorts qui sont en mouvement contre ce voyage. Des intérêts opposés, même dans la famille de mon époux, l’éloignent de sa mère, et l’on cherche à l’empêcher de se réunir à elle; mais ce dont M. de Gremp n’aura pu vous informer, c’est ce que nous venons d’apprendre par l'arrivée d’une personne qui revient de Rome, c’est que ma belle-mère conjure de nouveau son fils de se rendre auprès d'elle le

plus tôt possible, désirant prendre avec lui des arrangements relatifs à son testament, nous faisant assurer qu’elle ne demande pas mieux que de faire tout ce qui dépendra d'elle, mais qu elle ne peut se confier, relativement à ses propres affaires, qu’à son fils. Cela est d’autant plus essentiel, mon cher frère, que ma belle-mère, âgée de 76 ans, peut mourir d’un moment à l’autre et qu’alors sa fortune tomberait certainement entre des mains peu sûres, puisqu’elle n’a jamais voulu mettre personne de sa famille au courant de ses affaires.

Ne pourriez- vous donc pas avoir la bonté, mon très cher frère, d’expliquer à l’Autriche les raisons majeures qui forcent mon mari à insister sur son prompt voyage à Rome et vous assurer du consentement du pape ?

Il me semble impossible d’imaginer que notre ruine soit tellement décidée que l’on persiste à nous enlever toute ressource et à nous faire perdre peut-être la seule occasion de mettre nos enfants à l’abri du besoin.

Catherine au roi Louis.

Trieste, 21 janvier 1822.

Mon cher frère,

Espérant d’un jour à l’autre rendre Jérôme porteur de ces lignes, je remettrai à répondre à votre aimable lettre du 26 du mois dernier. Mais il me semble qu’on se plaît à faire naître journellement de nouvelles difficultés à son voyage. Je sais bien qu’à la longue nous parviendrons à les surmonter, l’injustice étant trop criante, mais le temps perdu ne se retrouvera plus et le mal que ce retard nous fait éprouver est incalculable.

Les nouvelles de Rome ont navré mon cœur et je ne trouve pas d’expression pour vous dépeindre à quel point j’en suis troublée. Ne sommes-nous donc pas déjà assez infortunés, et faut- il encore que des dissensions de famille mettent le comble à nos malheurs? Mais je ne puis continuer à vous parler sur ce sujet, ne pouvant le traiter avec le calme qu’il exige. Grand Dieu! est-ce là ce que l’histoire rapportera un jour de nous?

L’éloge qu’on m’a fait de votre fils m’enchante. Jouissez du bonheur qu’il vous fait goûter et que vous recueillerez encore à l’avenir par lui. C’est là où toutes vos pensées doivent se rattacher et y trouver la consolation à vos chagrins.

Que je suis loin, mon cher frère, de mériter les éloges que vous me prodiguez et combien peu j'ai cette force d’âme que vous me supposez ! Si vous me voyiez dans mes moments d’accablement, vous me jugeriez bien différemment. Mais il est aussi des moments dans la vie qui affectent l’âme jusque dans ses derniers replis : c’est ce sentiment qui mine l’existence.

Si vous saviez combien de ces instants se sont renouvelés pour moi depuis un an, vous excuseriez ma faiblesse.

Mes enfants prospèrent au physique comme au moral : Leur Père éternel, voilà mon univers, voilà où je retrouve mon courage, lorsque tout semble m’abandonner et m'anéantir.

Adieu, mon cher frère, ce sera avec plaisir que je lirai vos nouvelles productions littéraires, et ce sera toujours avec bonheur que je vous assurerai de mon bien tendre et inviolable attachement.

Catherine à S. M. l'empereur d' Autriche.

Trieste, 24 janvier 1822.

Sire,

Votre Majesté excusera, je l’espère, l’importunité que je lui occasionne en lui adressant ces lignes ; mais je me vois encore dans la nécessité de supplier Votre Majesté de vouloir bien y jeter un regard de bienveillance sur ma pénible position, qui malheureusement, Sire, devient de jour en jour plus désastreuse. La France et le Wurtemberg n’aÿant encore pris aucune détermination à mon égard, je suis à la veille de me voir, ainsi que mes enfants, réduite à la dernière indigence; c’est dans ce moment d’angoisses que je m’adresse avec confiance à Votre Majesté pour la prier de m’accorder la faveur de permettre que la terre de Schônau soit jouée en loterie, ne pouvant garder un établissement aussi considérable. Je serais d’autant plus reconnaissante de cette nouvelle faveur de Sa Majesté, qu’il nous serait impossible de trouver un acheteur pour cette propriété.

Qu’il me soit encore permis, Sire, de réclamer de vos bontés la permission pour mon époux de pouvoir se rendre à Rome. Le grand âge de ma belle-mère, son désir ardent d’embrasser encore son fils, le besoin qu elle éprouve ellemême de terminer plusieurs affaires d’intérêt avec lui, m’engagent à insister auprès de Votre Majesté pour qu’elle daigne prendre égard à ma pressante sollicitation dans cette circonstance, d'autant, Sire, que je ne puis cacher à Votre Majesté que plusieurs personnes ont intérêt à tenir mon époux éloigné de sa mère, ce qui ne peut qu’être préjudiciable à la fortune que nos enfants ont à espérer de leur grand’mère.

Catherine à S. M. l’empereur de Russie.

Sire,

Trieste, 30 janvier 1822.

Il m’est impossible de décrire à Votre Majesté ce que j’ai éprouvé en voyant qu’Elle daigne s’intéresser à mon sort et m’en donner des preuves aussi généreuses que délicates. J’ai ressenti à cette occasion le premier mouvement de joie qui ait fait battre mon cœur depuis si longtemps en proie aux plus mortelles inquiétudes.

Il m’est bien doux, Sire, de voir en elle un appui, un bienfaiteur, au milieu de l’abandon général, et d'allier à tous les sentiments qui m’unissent à Votre Majesté ceux de la reconnaissance la plus vive et la mieux sentie.

Je n’ai point encore la lettre qu’elle a bien voulu m’écrire et dont je prendrai la liberté de lui accuser réception , mais je n’ai pu arrêter si longtemps le besoin que j’éprouvai d’exprimer à Votre Majesté à quel point mon cœur est pénétré de ce qu'elle a la bonté de faire pour moi, ainsi que de la remercier des soins qu’elle daigne apporter à la réussite de mes réclamations en France, sur lesquelles je n’osais plus compter, mais qui, aussi puissamment protégées, peuvent me présenter encore l’espoir le mieux fondé.

J’ose la prier, Sire, de mettre le comble à sa bienveillante sollicitude à mon égard en continuant d’appuyer une affaire aussi importante pour moi et pour l’existence de mes enfants.

CATHERINE DE WESTPIIALIE

Catherine à Madame Mère.

Trieste, 3 février 1822.

Ma chère maman,

Vos nouvelles bontés nous ont été transmises par Louis, et vous ne sauriez croire à quel point j’ai été émue en voyant la générosité avec laquelle vous avez bien voulu venir à notre secours. Si vous pouviez vous faire une idée de l’embarras dans lequel nous étions et duquel vous nous avez tirés, vous jugeriez facilement de la vive reconnaissance que je vous porte pour ce nouveau bienfait. Au reste, j'ai tout lieu d’espérer, ma chère maman, que nous serons bientôt à même de vous rendre cette avance mensuelle que vous voulez bien nous faire pour le moment. Vous apprendrez sans doute avec quelque intérêt que l’empereur de Russie vient détenir les engagements qu’il avait pris envers moi à Laybach et que de plus il ne cesse d’appuyer mes réclamations en France de concert avec ses alliés, ce qui me fait espérer un plein succès. Jérôme est absent depuis onze jours; il a dû faire une course à Vienne où des affaires majeures l’appelaient. Il sera bien heureux à son retour qui aura lieu sous peu de jours, lorsque je lui annoncerai vos nouvelles bontés pour nous, et.il ne manquera certainement pas de vous en témoigner de suite lui-même toute sa reconnaissance.

Adieu, ma chère maman, permettez que mes enfants et moi nous vous baisions les mains, et que de plus je vous assure de mon respectueux attachement.

Alexandre à Catherine .

Saint-Pétersbourg, le 5 février 1822.

J’ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale, en date du 27 novembre; au moment même où venait de partir celle que je lui ai adressée le 20 décembre suivant. Votre Altesse Royale y aura trouvé d’avance, une réponse à ce qu’elle m’écrit au sujet des arrangements pécuniaires qui peuvent améliorer sa position. J’ai fait à cet égard tout ce qui dépendait de moi et je l’ai fait avec un véritable plaisir. L’intérêt sincère, que j’ai voué à Votre Altesse Royale, doit lui en être garant. Je lui ai aussi exprimé mon opinion sur les mesures prises dans le même but par S. M. le roi de Wurtemberg, et persuadé de ses intentions bienveillantes envers Votre Altesse Royale ainsi que de la persévérance qu’il mettra à remplir ses engagements de quelque manière qu’ils aient été annoncés, je crois inutile de répéter sous ce rapport ce que j’ai mandé à Votre Altesse Royale, dans ma lettre précédente. Il ne me reste aujourd’hui qu’à lui offrir le conseil qu’elle me demande relativement à la marche qu’on lui propose de suivre pour faire valoir les réclamations qu’elle forme contre le Gouvernement français.

Je charge mon Ministre près la cour de Vienne de faire connaître à Votre Altesse Royale, ma pensée tout entière sur la détermination qu’elle prendrait de déférer sa cause au jugement des tribunaux, et je me flatte que Votre Altesse Royale trouvera dans ma franchise une nouvelle preuve des sentiments d’attachement et d’amitié dont je la prie de recevoir l’assurance.

Catii. de Westpii.

CATHERINE DE WESTPIIALIE

U empereur d' Autriche à la reine Catherine.

Vienne, 20 février 1822.

Madame ma Cousine et très chère Nièce,

J’ai reçu la lettre que Votre Altesse Royale m’a écrite le 24 janvier, j’y ai vu avec peine que les embarras de sa situation augmentent journellement et je la prie de croire qu’elle me trouvera toujours disposé à les diminuer autant qu'il est en mon pouvoir. Votre Altesse Royale paraît se flatter que la permission de jouer la terre de Schônau en loterie, en lui facilitant des arrangements de fortune, lui offrira un moyen de sortir d’embarras, et elle me demande de la lui accorder. Quoique je répugne en général à permettre ce genre de loterie, par égard cependant pour la position dans laquelle se trouve Votre Altesse Royale, je consentirai à m’écarter en sa faveur de la règle générale, et il dépendra par conséquent d’elle de faire présenter une requête à la chambre des finances dans les formes prescrites pour solliciter cette permission.

Quant au voyage que le prince de Montfort désire faire à Rome, loin de m’y opposer, j’ai cherché depuis longtemps à lui en faciliter les moyens, et c’est mon cabinet qui a pris l’initiative vis-à-vis des cabinets de mes alliés, attendu qu’aux termes des transactions qui existent entre eux et moi, leur assentiment et le consentement de la Cour de Rome étaient préalablement nécessaires à obtenir. Je viens d’être informé que les démarches que mon chancelier de cour et d’État avaient faites à cet égard ont obtenu le succès désiré, et qu’il a en conséquence autorisé le Gouvernement de Trieste à faire délivrer au prince de Montfort

les passeports qu’il sollicite. Rien ne s’opposera donc désormais à son voyage dont je désire sincèrement qu'il retire les avantages que vous en espérez. C’est dans ces sentiments et avec ceux d’une parfaite considération que je suis, Madame ma Cousine et Nièce, de Votre Altesse Royale^ le bon cousin et oncle.

Catherine à S. M. le roi de Wurtemberg.

Trieste, 1er mars 1822.

Mon cher frère,

Je m’empresse devons annoncer que mon mari a enfin reçu ses passeports pour Rome et qu’il vient de partir.

J’aime à reconnaître que c’est à vous, mon cher frère, que nous devons la réussite de nos démarches et je ne puis trop vous en témoigner notre gratitude. Ma belle-mère avait beaucoup désiré que j’accompagnasse mon mari, ainsi que nos enfants, mais je n’ai pu me rendre à ses pressantes sollicitations, me trouvant enceinte; cependant il se pourrait que je fasse encore ce voyage dans la suite, si par là j’acquiers la certitude de pouvoir assurer des avantages réels à mes enfants.

Vous savez sans doute déjà, mon cher frère, que l’empereur de Russie a eu la bonté de réaliser les promesses qu’il m’avait faites à Laybach et que j’ai reçu l’ukase qui m’assure 150.000 florins et la pension de 25.000 roubles. Cependant je ne toucherai ces fonds qu’au mois de mai.

S. M. l’empereur d’Autriche vient aussi de m’accorder la faveur de pouvoir jouer Schônau en loterie, ne pouvant trouver d’acquéreur pour cette terre.

Je vous prie, mon cher frère, de me rappeler au souvenir de la reine et d’embrasser de ma part vos petits amours.

CATHERINE DE WESTPUALIE

Catherine au roi Louis.

Trieste, 18 mars 1822.

Mon cher frère.

Enchantée d’apprendre par votre aimable lettre du 10 courant l’effet satisfaisant qu’a déjà produit la présence du roi à Rome, mes regrets en redoublent de n’avoir pu y contribuer et de n’avoir pu être témoin de cette heureuse réconciliation. Je fais des vœux sincères pour que cette union et cette paix régnent désormais entre nous et que plus rien ne vienne la troubler.

Je vous pardonne de grand cœur les deux visites que vous avez faites à M. Patterson et partage votre opinion sur ce qu’il est essentiel de ne point aigrir et de ne point donner d’armes à l’inimitié, mais je crois aussi que tout aurait pu être concilié sans que la famille eût eu l’air de lui faire des avances. En traitant avec affection et tendresse Jérôme, c’était lui faire connaître qu’en ne l’accueillant pas, elle, vous respectiez les volontés d’un frère, chef de notre famille, et de plus que vous ne désapprouviez pas la conduite ultérieure du roi. Pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle à cet égard, mais l’amitié la commande et je vous en porte une trop sincère, pour ne pas vous dire toute ma pensée.

Je voudrais bien, mon cher frère, pouvoir conserver l’espoir de vous revoir bientôt, mais rien ne me le présage jusqu’ici. Vous connaissez la raison qui rend pour le moment la chose impossible et je ne prévois rien qui puisse la changer. Je dois donc me résigner à ne pas vous voir; mais je ne saurais vous dire à quel point j’en suis peinée.

Il me serait si doux de vivre au milieu de vous et de vous prouver à quel point je vous suis attachée, mais la vie n’est composée que de privations continuelles.

Je suis bien flattée de la dédicace que vous voulez bien me faire d’un de vos ouvrages, mais crains bien que votre génie étonné ne se refroidisse furieusement auprès du mien, car véritablement à force de vivre dans l’isolement, l’on perd cet élan d’imagination que l’on gagne lorsqu’on peut échanger ses idées.

Vous ne retrouveriez donc en moi que peu de ressources dans ce genre, mais il n’en serait pas de même de mon affection et de ma tendresse pour vous, et ce que vous perdriez du côté de l’esprit, vous le regagneriez du côté du cœur, et croyez-moi, mou cher frère, vous ne perdriez rien au change.

Adieu, mon cher frère, mes amitiés à votre fils.

Catherine à S. M. le roi de Wurtemberg.

Trieste, 25 mars 1822.

Mon cher frère,

Mon mari est revenu hier de son voyage de Rome, touché de la réception tendre que lui ont faite sa mère et toute sa famille ; en môme temps assuré des bonnes dispositions de ma belle-mère en notre faveur, mais qui cependant sont subordonnées à une condition, celle que je fasse mes couches auprès d’elle, son grand âge ne lui permettant pas de se déplacer. Elle met à notre disposition un palais tout meublé, tout arrangé, paye tous les frais qu’occasionnera notre voyage et nous accordera une somme de 24.400 fr., ce qui avec ce que vous voulez bien me

CATHERINE DE WESTPIIALIE

donner, ainsi que l’empereur Alexandre, nous mettra à même d’attendre le résultat de mes réclamations en France.

11 me semble que tous ces avantages sont trop réels, pour pouvoir balancer un moment sur le parti que nous avons à prendre ; en conséquence nous allons, mon cher frère, nous occuper des démarches à faire pour obtenir nos passeports qui, je l’espère, n’éprouveront aucune difficulté. Si cependant, contre toute attente, on en élevait, j'aimerais à croire, mon cher frère, que vous vous interposeriez encore une fois pour la faire lever, sur l’utilité de ce voyage pour nous et les avantages qu’il nous fait présager pour l’avenir de nos enfants. J’oserai encore vous prier, mon cher frère, dans les mêmes intentions, d’autoriser votre chargé d’affaires à nous soutenir, ce qui sera d’un grand secours.

Bien convaincue de l’intérêt que vous voudrez bien apporter à cette nouvelle démarche de ma part, veuillez agréer d’avance l’expression bien sincère de ma reconnaissance.

A la comtesse de Lipano à Frolisdorff.

Trieste, 26 mars 1822.

Ma chère sœur,

Je ne puis vous cacher que le silence de Jérôme et le mien à votre égard n’ont été motivés que sur ce que vous aviez chargé Étienne de nous dire; peinés au dernier point de la supposition que vous aviez manifestée, il ne nous restait d’autre parti à prendre. Il est fâcheux pour nous, ma chère sœur, que vous ne vouliez pas vous convaincre que nous sommes parfaitement étrangers cà toutes les tracasseries de ce genre et que nous ne cherchons jamais les

occasions de nuire à personne, mais bien celles de pouvoir être utiles. A l’appui de ce que j’avance ici, je vous dirai que Jérôme a été assez heureux pour réunir toute la famille autour de Madame, et qu’une réconciliation entière a eu lieu, ce quimalheureusementjusqu’ici, n'était jamais arrivé. Maman en a tellement senti elle-même l’heureuse influence qu’elle désire que Jérôme et moi nous nous rendions auprès d’elle et que je fasse mes couches à Rome. Ce n’est même qu’à cette condition qu’elle a consenti que Jérôme la quittât aussi promptement.

Nous venons de demander nos passeports et comptons nous mettre en route à la fin d’avril. Là, comme ailleurs, ma chère sœur, je vous prie de ne jamais douter de mon attachement pour vous et de ma constante amitié, ainsi que pour vos chers enfants. Je vous embrasse ainsi qu’eux de tout mon cœur.

Mes petits choux vous présentent leurs respects.

Catherine à la reine Julie, ci Bruxelles.

Trieste, 30 avril 1822.

Ma chère J ulie,

J’ai remis moi-même vos lettres à Jérôme, celui-ci ayant hâté son retour de Rome pour venir me chercher. Maman désirant que je me rende avec nos enfants auprès d’elle et que j’y fasse mes couches. Aussi n’attendons-nous que nos passeports pour partir. Je vous préviendrai de l’époque de notre départ, aussitôt qu’elle sera fixée. Il nous eût été doux de vous y voir aussi, mais comme votre lettre ne nous dit mot à ce sujet, nous devons craindre que cela n’entre pas dans vos calculs. Joseph nous assure que dès

CATHERINE DE AVESTPIIALIE

que le mariage cle Zénaïde sera conclu, elle s’embarquera avec Charles pour l’Amérique, et qu’il vous y attend de même, avec Lucien. Ne nous confirmant point ce projet, nous supposons que vous en avez changé, ce qui nous fait augurer que du moins Lucien et ses enfants ne quittent pas l’Europe sans nous dire adieu.

Je conçois l’émotion que vous devez éprouver en voyant approcher le moment solennel qui livrera pour la vie Zénaïde à d’autres devoirs, mais au moins avez-vous la satisfaction de ne point lui voir rompre ses relations de famille, ce qui aurait été le cas, si elle avait contracté toute autre union ; et dans les circonstances affreuses où nous nous trouvons, rien n’empoisonne plus la Arie que ce contact continuel entre ses devoirs et ses sentiments.

Veuillez, je vous prie, chère Julie, nous rappeler au souvenir de Lucien. Jérôme a été vivement peiné de ne pas le voir à Rome ; il ne s’en consolerait pas, s’il n’espérait être plus heureux à son second voyage. Il a aussi été bien contrarié de ne pouvoir faire la connaissance de sa belle-sœur, mais elle était partie pour Bologne, au moment où Jérôme allait se rendre auprès d’elle à Viterbe. Une lettre qu’il lui a écrite pour lui en témoigner ses regrets, paraît avoir été égarée, n’ayant obtenu aucune réponse. Je dois présumer que celle que j’ai adressée à Lucien à Bruxelles, a eu le même sort. Tout ceci ne vous est dit, chère Julie, que pour que vous assuriez bien Lucien du prix que nous attachons à son affection et de la peine que nous éprouverions s’il n’en était bien convaincu.

Mille choses tendres à Charles et Zénaïde : toutes nos pensées, tous nos vœux les accompagnent à l’autel.

Adieu, ma chère Julie, mes enfants vous baisent les mains, et Jérôme et moi vous embrassons et vous aimons toujours bien tendrement.

P. -S. — Vous voudrez bien faire parvenir l’incluse à Joseph. Dites-nous s'il est. vrai que Lucien éprouve des désagréments au sujet de son séjour à Bruxelles.

Catherine au roi Joseph.

Trieste, 30 avril 1822.

Mon cher frère,

Julie m’a envoj^é votre lettre du 20 janvier. Je me hâte d’y répondre et de vous exprimer à quel point je suis reconnaissante de l’intérêt que vous voulez bien prendre à notre position. Je ne doute donc nullement, mon cher frère, que vous n’appreniez avec quelque satisfaction le voyage de Jérôme à Rome : il a été heureux puisqu'il a su ramener l’union dans la famille et entourer Maman de ses enfants et qu’elle souhaite ardemment que nous nous rendions tous à Rome, où je compte faire mes couches et passer une année avec elle. Jérôme a donc hâté son retour pour nous chercher et nous attendons d’un moment à l’autre qu’on veuille bien nous délivrer nos passeports que nous sollicitons avec instance depuis un mois. Nous désirons d’autant plus accélérer notre départ, que Louis nous écrit récemment que Maman est souffrante et qu’elle demande que nous venions lui donner nos soins, mais quelque soit certainement notre empressement à remplir ce devoir, nous ne pouvons songer à nous éloigner d’ici aussi longtemps qu’on ne nous le permette; la faculté de nous transporter où nous voulons ne nous étant point accordée. Je pense que ces mesures doivent vous étonner dans votre pays de liberté et que vous devez dire que nous sommes bien fous de ne pas nous affranchir d’un pareil

CATHERINE DE WESTl’H AL1E

traitement ; mais il n’est pas aussi facile que vous l’imaginez de quitter l’Europe. D’ailleurs, le sort de nos enfants nous y attache : quels états auraient-ils en Amérique , surtout ne pouvant jusqu’à présent leur laisser aucune fortune? Ce sont toutes ces considérations qui doivent être mises en balance. Il ne faut pas non plus se dissimuler qu’en prenant cê parti, tout retour en Europe nous serait interdit. Nous ne pouvons donc songer pour le moment à aller vous rejoindre, malgré la satisfaction que nous éprouverions de vivre avec vous. Quant à Maman, elle assure n’avoir jamais conçu l'idée d’aller en Amérique, son grand âge et ses infirmités ne lui permettant pas d’entreprendre un semblable voyage. Pour ce qui regarde Lucien , nous ignorons ses projets , Jérôme n’ayant pu le voir, puisqu’il était parti aArec son fils pour Bruxelles.

Julie nous mande que le mariage de Zénaïde et de Charles sera célébré après la fatale époque du 5 mai : on dit tant de bien de ce jeune homme que je me flatte que Zénaïde trouvera son bonheur dans cette maison. Je voudrais bien aussi que Jérôme pût plaire à Lolotte et que vous voulussiez consentir à cette alliance. Votre lettre à mon mari me fait craindre que vous n’ayez changé d’avis, cela me peinerait, puisque d’une fausse position où il se trouve maintenant vis-à-vis de moi et de mes enfants, elle deviendrait naturelle. Il doit être arrivé à l’heure qu’il est auprès de vous, car à peine a-t-il eu connaissance des lettres que nous avions écrites en sa faveur, que sa mère l’a fait partir de Rome pour l’Amérique. Mais je pense que le roi vous parlera plus longuement encore à ce sujet, je lui en laisse donc le soin, et viens à vous parler de la surprise que j 'éprouve de ce que vous ne faites aucune mention dans vos lettres de la mort de l’empereur. Nous

ne concevons rien à ce silence de votre part, nous supposons que vous avez des raisons majeures pour en agir ainsi. Le général Bertrand ni le comte de Montholon n’ont jugé à propos de nous informer des dernières volontés de l’empereur. Ils nous ont simplement fait dire que le testament vous avait été communiqué, ainsi que le défunt l’avait ordonné, et que de plus vous étiez instruit de tout. Nous ne sommes donc pas plus avancés aujourd’hui que nous ne l’étions il y a un an! Avouez que c’est noustraiter avec trop de légèreté!

Vous savez l’issue du procès qu’ils avaient entamé : comment des gens de bon sens ont-ils pu agir ainsi, et l’on ne conçoit rien à une pareille conduite.

Nous ignorons si le prince Félix consentirait à marier Napoleone au second fils de Lucien, puisque nous ne sommes en aucune relation avec lui, et qu’il a quitté Trieste sans nous en prévenir pour aller à Bologne.

Les procédés envers nous depuis la mort d’Élisa ont été des plus outrageants, et croyez-moi, mon cher frère, il se moque de la famille. Il est riche, indépendant, le reste lui devient étranger. C’est un être profondément égoïste et qui veut par-dessus toute chose user de sa liberté. Sa position l’y autorise, et le peu de considération dont il jouit lui en laisse la faculté. Aussi n’est-il entravé dans aucune de ses démarches, et il peut librement séjourner où bon lui semble .

Mes enfants, mon cher frère, vous présentent leurs respects. Ils deviennent grands et forts. Jérôme étudie. Il ne manque pas de moyens, mais bien d'un peu d’application .. Mais avec de la persévérance, j’espère que nous le mènerons à bonne fin. Pour Mathilde, c’est une aimable poupée et qui promet de devenir charmante. Mille choses tendres à Lolotte : elle me pardonnera, j’aime à le croire,

de ne pas lui écrire, mais dans l’état où je suis, rien ne me fatigue plus que d’écrire.

Veuillez prendre aussi cette excuse pour vous, mon cher frère, si je termine ces lignes, et me permettre de vous réitérer l’expression du bien sincère attachement que je ne cesserai de vous porter. Je me flatte que vous voudrez bien continuer à me donner de vos nouvelles à Rome.

P.-S. — Le roi me charge de vous dire qu’il vous répond par la voie de mer : quant à moi, j’envoie celle-ci à Julie.

Catherine à S. M. l'empereur d’ Autriche.

Sire,

Trieste, 23 juillet 1822.

M. le baron deCremp, ministre de Wurtemberg, vient de me faire connaître la décision prise à l'égard de la demande que j’avais soumise à Votre Majesté de pouvoir me rendre avec mon époux et mes enfants à Rome.

J’oserai lui observer que la permission qui m’a été accordée ne fait mention que de moi seule, en limitant même le temps à trois ou quatre mois. Que Votre Majesté me permette de rappeler ici que je ne lui ai jamais demandé à aller seule auprès de ma belle-mère, à la bienveillance de laquelle je n’ai de droit que par mon époux et mes enfants, que je n'ai demandé des passeports au Gouvernement deTrieste (croyant qu’il en avaitla latitude) que dans le moment où nous avions reçu la nouvelle affligeante que ma belle-mère était dangereusement malade, et en comptant ne précéder mon époux que de quelques se-

maines, ne supposant pas alors que nos desseins pourraient rencontrer le moindre obstacle.

Toute ma conduite doit avoir assez prouvé que dans aucune circonstance de ma vie, je ne pourrai consentir à me séparer des êtres dans lesquels mon cœur et mes devoirs m’ont fait placer toutes mes affections, et moins que jamais dans le moment critique où je me trouve.

D’ailleurs, Sire, il ne peut échapper au cœur paternel de Votre Majesté, Di à l’esprit de justice qui la distingue si éminemment, qu’en me rendant seule à Rome auprès de ma belle-mère, je m’imposerais les plus grands sacrifices sans pouvoir en espérer aucun résultat satisfaisant.

J’ose ajouter, Sire, que mon époux par la conduite qu’il tient depuis plusieurs années dans les États de Votre Majesté, devrait se croire à l’abri d’inspirer de la méfiance, ayant toujours évité avec soin tout ce qui pouvait avoir rapport à la politique.

La raison que l'on donne que trop de membres de la famille de mon époux se trouvent réunis à Rome n’a jamais été moins applicable que dans ce moment-ci, puisque le prince de Canino, la princesse Borglièse et le comte de Saint-Leu en sont absents et que les deux premiers n’y retourneront pas d’un ou deux ans.

Je supplie par conséquent de nouveau Votre Majesté d’avoir la bonté de nous accorder la demande que j’ai déjà osé lui faire d’aller pour un an à Rome avec mon époux.

Votre Majesté connaît assez ma position pour savoir que nos plus grandes espérances pour l’avenir de nos enfants se fondent sur les dispositions de ma belle-mère, que je ne puis espérer de voir réalisées qu’autant, que nous nous rendrons au désir qu’elle a de nous voir autour d’elle.

J’aime à me persuader que mes prières arriveront au

CATHERINE DE WESTPIIALÏE

cœur clc Votre Majesté et qu’elle daignera m’accorder une faveur qui répandra peut-être la tranquillité sur toute mon existence et assurera le sort de ma famille.

Je prie Votre Majesté d’excuser des importunités que je ne hasarde que d’après les preuves multipliées de ses bontés pour moi et dont je sens vivement tout le prix.

Catherine à la duchesse Eugénie de Wurtemberg.

Trieste, 29 juillet 1822.

Ma bien chère tante.

Je vous laisse à penser l’impression douloureuse que j’ai éprouvée en lisant votre lettre affectueuse du 25 juin, et la reconnaissance dont je suis animée du touchant souvenir que vous m’avez donné dans ces premiers moments où, anéantis par la perte irréparable que nous avons faite, vousmême avez senti le besoin de m’en faire part.

J’ignore si les lignes que je vous ai adressées à l’instant après avoir lu la triste nouvelle vous seront parvenues. Je les traçai à la hâte et dans l’effusion profonde du sentiment filial qui me guidait et dont je ne cesse d’être pénétrée pour vous, chérissime tante, mon mari, croyez-le, partage vivement la juste affliction que vous éprouvez de ce malheur affreux, et il me charge de vous exprimer à quel point il en est lui-même affecté, et il n’y a qu’un sentiment de discrétion qui puisse le retenir de ne pas vous adresser directement les consolations qu’il serait heureux de pouvoir vous offrir. Mes larmes coulent enlisant les détails des derniers moments de mon vénérable oncle. J’imagine l’amertume que cette séparation jettera sur votre avenir et j’en frémirais si je ne connaissais la pieuse résignation que vous

apportez dans les malheurs dont la vie est parsemée. Veuillez me parler de vos enfants, comment Eugène, Louise et Paul auront-ils supporté cette accablante perte? Où comptez-vous fixer votre résidence future? Le séjour de Carlsruhe, à ce qui me semble, vous ferait plus sentir l’isolement dans lequel vous êtes, ce lieu étant éloigné de toutes les affections qui pourront encore vous rattacher à la vie.

Je suis sansdoute coupable, chère et bonne tante, d’avoir été longtemps sans vous informer de notre position après toutes les marques de bonté et d’intérêt dont vous et feu mon respectable oncle nous avez donné tant de preuves ; mais mon excuse sera que ne pouvant vous dépeindre que les angoisses d'une mère sur le sort à venir de scs enfants, j’ai préféré garder le silence pour ne pas affliger votre cœur d’un tableau aussi déchirant. Toutes mes réclamations jusqu’à ce jour ont été sans aucun résultat, malgré l’intercession des quatre grandes puissances, et il n’y a eu que l’empereur Alexandre qui s’est montré généreux à mon égard. Lui seul ne s’est jamais démenti dans sa tendre sollicitude pour moi comme parent, j’ose dire comme ami, aussi lui porterai-je une reconnaissance à toute épreuve.

Depuis la perte cruelle que nous avons faite le 5 mai de l’année passée, ma belle-mère n’a formé qu’un vœu, celui de nous voir réunis auprès d’elle et de pouvoir bénir ses petits-enfants avant de mourir. C’est en vain que jusqu’ici nous en avons demandé l’agrément. Ma grossesse avancée limitant une époque, il est difficile de présumer que nous puissions surmonter les obstacles qu’on ne cesse de faire naître pour l’exécution de ce voyage; toujours fondons-nous l’espoir qu’après mes couches nous pourrons nous rendre aux désirs de ma belle-mère. Cette réunion est d’autant plus désirable qu’elle nous promet quelque amélioration

33G CATHERINE DE WESTPIIALIE [1822]

sur l’existence future de nos enfants. Une fois ce point assuré, je me trouverai heureuse, car il est bien impossible de rencontrer un bonheur plus parfait que celui dont je jouis dans mon intérieur, et nos enfants, en prospérant, comme ils le font, le doublent encore. La seule prière que j’adresse à Dieu c’est de me conserver ces biens, les premiers de la vie et les seuls qui donnent la force et le courage nécessaire de supporter tous les autres.

Catherine au roi Joseph.

Trieste, 1er août 1822.

Mon cher frère,

La même personne qui m’a fait remettre votre lettre du 2 mai se charge de la réponse, de plus j’ai prié moi-même le capitaine que j’ai vu à son bord de vous donner de nos nouvelles, et surtout de celles de nos enfants.

Lolotle voudra bien accepter le petit médaillon ci joint qui renferme de nos cheveux à tous quatre.

Vous serez bien satisfait, je pense, de l’envoi de Zénaïde. Elle en paraît au comble du bonheur. Je serai bien satisfaite de lavoir cet hiver à Rome, notre projet étant toujours de nous rendre, après l’époque de mes couches, auprès de maman. J’espère, mon cher frère, que vous voudrez bien être parrain auprès de l’enfant auquel je vais donner le jour dans un mois ; parce lien, vous acquerrez de nouveaux droits à notre reconnaissance. Puissiez-vous, mon cher frère, réaliser l’espoir que vous nous donnez par le dernier paragraphe de votre lettre et voir s’ouvrir pour vous comme pour nous un avenir plus riant ! En attendant ce moment heureux, croyez que nos vœux pour votre bonheur vous

CATHERINE DE WESTPITAL1E

accompagnent sans cesse et que dans la mauvaise comme clans la bonne fortune, nos sentiments sont invariables. Mes enfants que j’ose mettre à vos pieds vous prient de leur continuer votre bienveillante affection.

J’embrasse l’aimable Lolotte et vous prie, mon cher frère, avec notre amitié accoutumée, de croire, etc. ^ etc.

Catherine à S. M. V empereur de Russie .

Trieste, 5 septembre 1822.

Sire,

11 eût été sans doute bien doux pour moi de pouvoir suivre l’impulsion de mon cœur en me rendant à Vienne pour exprimer de vive voix à Votre Majesté la profonde gratitude dont je ne cesse d’être pénétrée pour scs bontés, mais étant au moment d’accoucher, je me vois privée de ce bonheur. Je dois donc me borner, Sire, à vous exprimer par écrit ce que la reconnaissance la plus vive peut suggérer! Vous seul ayant voulu tenir les généreuses promesses que vous m’aviez faites à Laybach, celles du prince de Metternich étant restées sans effet, je me plais à vous le répéter, Sire, sans votre bienveillant intérêt, que serais-je devenue, que deviendrai s- je encore!

Je ne crois donc pas trop présumer des bontés de Votre Majesté en espérant qu’elle daignera excuser la liberté que je prends de me rappeler à son souvenir au moment où elle va ouvrir un nouveau Congrès, en la priant de ne pas abandonner mes réclamations en France et d’interposer encore sa haute protection ainsi que celle de ses augustes alliés pour en obtenir unedécision favorable. Il mesemble

Cath. de Westph.

que les Bourbons ont un tel besoin d’être agréables à Votre Majesté qu’ils doivent saisir avec empressement toutes les occasions de lui en donner des preuves, et la sollicitude avec laquelle vous avez bien voulu, Sire, plaider ma cause, doit les convaincre de l’intérêt que vous daignez apporter à ce qui concerne une parente que tous les malheurs accablent depuis huit ans, mais qui aura toujours un grand sujet de consolation tant que votre amitié et votre protection lui resteront.

J’ose d’autant plus insister sur un objet aussi important pour mon sort et celui de mes enfants que ma mort peut d’un instant à l'autre priver ma famille des seules ressources qu’elle a dans ce moment. Ce n’est pas au cœur de Votre Majesté que je chercherai à cacher les angoisses que cette pensée me fait éprouver, surtout au moment où je vais donner le jour à un nouvel être! Il est encore un point, Sire, sur lequel je vous prie de ne pas me refuser cet appui, c’est pour notre voyage et notre séjour à Rome. Votre Majesté sait que mon époux s’y était rendu dans l’espoir de ramener sa mère à Trieste,, mais son grand âge ne lui ayant pas permis un semblable déplacement, elle a désiré ardemment nous avoir auprès d’elle, et surtout à l’époque de mes couches. Au retour de mon époux, je me suis adressée à cet effet à S. M. l’empereur d’Autriche, mon auguste oncle, en lui déduisant les raisons qui rendaient ce voyage indispensable pour nous tant pour le présent que pour l’avenir. Il me fut répondu à ma première lettre que ma demande devait être référée au Conseil des ministres à Paris.

Dans cet intervalle, ma belle-mère fut tout à coup si dangereusement malade que, craignant pour ses jours, je demandai des passeports au Gouvernement de Trieste pour me rendre de suite seule auprès d’elle; mais cette demande

ne m’ayant point été accordée, je ne portai pas plus loin une démai’che suggérée par l’urgence du moment et la conviction où j’étais alors que je ne précéderais mon époux que de quelques semaines. Cependant la décision prise à Paris fut bien différente de celle que j’attendais, puisqu’elle portait « que le Conseil des ministres à Paris ne » trouvait pas notre demande assez valable, d’autant plus » qu’il n’était pas dans ses principes de permettre une » trop grande réunion des membres de la famille dans » le même endroit. » J’ose demander, Sire, s’il n’y a rien de plus valable, de plus sacré, que de pourvoiràl’existence de tout ce qui est cher et d’aller consoler les vieux jours d’une mère qui, depuis la perte cruelle qu’elle a faite, n’a plus qu’un désir, qu’un espoir, celui de voir son fils et ses petits-enfants adoucir ses derniers moments? Et quant à la seconde objection, elle n’a jamais été moins juste que dans ce moment, le prince de Canino et la princesse Borghèse ayant quitté cette ville pour plusieurs années.

Après la réponse négative du Conseil des ministres à Paris, on m’envoya des passeports pour moi seule, sans que je les aie demandés, n’ayant jamais pu pensera me séparer des êtres dans lesquels mon cœur et mes devoirs m’ont fait placer toutes mes affections, et moins encore dans le moment critique où je me trouve d’ailleurs, Sire, je me serais imposé les plus grands sacrifices sans pouvoir en espérer un résultat satisfaisant, n’ayant de droit aux généreuses dispositions de ma belle-mère que par mon époux et mes enfants.

Ayant pris la liberté de soumettre à Votre Majesté tous les détails de notre situation, j’ose la supplier de faire décider au Congrès notre position et nous faire rendre la liberté dont nous sommes privés depuis tant d’années, afin que nous puissions aller sans obstacle à Rome immé-

CATHERINE DE WESTPIIALIE

diatement après mes couches, avec la faculté d’y séjourner à notre gré.

Tout le sort de mes enfants repose peut-être sur la décision de Votre Majesté et de ses alliés. La justice et l’équité qui la distinguent, me donnent toute confiance qu’elle daignera accorder notre demande, surtout en considérant que mon époux a soigneusement évité de se mêler de politique et que S. M. l’empereur d’Autriche nous a fait assurer que de son côté, il ne met aucun obstacle à notre liberté, pourvu que ses hauts alliés le déchargent de la responsabilité qui pèse sur lui à cet égard.

Après tout ce que Votre Majesté a fait pour moi, il m’est pénible de devoir l’importuner de nouveau, mais elle voit ma position et j’ose me flatter qu’elle y trouvera mon excuse.

Catherine à S. M. V empereur de Russie.

Trieste, 20 septembre 1822.

Sire,

Le besoin que j’éprouve d’annoncer moi-même à Votre Majesté mon heureuse délivrance me fait tracer ces lignes, bien souffrante encore des couches pénibles que j’ai eues.

J’espère qu’elle daignera y prendre quelque intérêt et qu’elle voudra bien se persuader que mes regards se portent dans chaque moment de ma vie avec une confiance et une reconnaissance illimitées vers Votre Majesté. La discrétion seule a retenu mon époux d’oser lui faire part de la naissance de notre fils, malgré l’impulsion de son cœur qui le porterait à exprimer à Votre Majesté les sentiments dont il est pénétré pour toutes ses bontés pour moi.

Je prends la liberté d’insister ici de nouveau auprès de Votre Majesté sur notre voyage à Rome, devenu encore plus indispensable par les nouvelles affligeantes que nous recevons de l’état alarmant de la santé de ma belle-mère : il est facile de concevoir notre désespoir de ne pas réunir nos soins à ceux de ses autres enfants qui ont pu se rendre auprès d’elle à la première nouvelle de son danger. Seronsnous toujours les seuls exceptés? J'ose adresser cette question au cœur de Votre Majesté, qui remplit d’une manière si touchante les devoirs du fils le plus tendre.

Ma faiblesse ne me permet point d’en dire davantage aujourd’hui à Votre Majesté,, et je dois me borner à lui répéter l’assurance de ma profonde gratitude.

Alexandre à Catherine.

Vienne, le 8/20 septembre 1822.

J’allais répondre à la lettre que Votre Altesse Royale a bien voulu m’adresser le 5 du courant, lorsque j’ai reçu avec un vif plaisir la nouvelle de son heureuse délivrance. Je m’empresse de Lui offrir mes félicitations, et je la prie de croire, que dans cette occasion comme dans toutes les autres, je forme pour Elle des vœux dont la sincérité doit lui être connue. Il ne m’est pas moins agréable de pouvoir la prévenir que je me suis déjà concerté avec la Cour d'Autriche au sujet du voyage que Votre Altesse Royale se propose de faire à Rome avec ses enfants. J’espère qu'il n’éprouvera aucun obstacle, et je serais charmé qu’il pût avoir pour Votre Altesse Royale les résultats qu’Elle paraît en attendre; car il me semble autoriser des espérances qu’on ne saurait guère fonder aujourd’hui sur les récla-

mations que Votre Altesse Royale poursuit à la charge de Sa Majesté Très-Chrétienne.

Je n’en saisirai pas moins toutes les occasions qui se présenteront à moi pour donner à Votre Altesse Royale de nouvelles preuves de l’intérêt invariable des sentiments d’attachement que je lui ai voués.

Catherine à S. M. l'empereur de Russie.

Trieste, 26 octobre 1822.

Sire,

J’avais toujours conservé l’espérance de jouir du bonheur de revoir Votre Majesté dans sa tournée en Italie, mais si j’en dois croire les bruits publics et le retard qu’éprouve la délivrance de nos passeports, peut-être cette consolation me sera-t-elle ravie. Il serait affreux pour moi de savoir le seul soutien que j’ai dans le monde, un parent, un second père si près de moi, et ne pouvoir aller lui porter le tribut de ma reconnaissance et lui exprimer de nouveau tous les sentiments dont mon cœur est pénétré. Cependant il y aurait peut-être moyen de réaliser mes vœux les plus chers, si Votre Majesté avait la bonté de m’indiquer un lieu où je pusse me rencontrer avec elle et profiter d’une circonstance qui peut-être ne se retrouvera plus. En attendant, je prie Votre Majesté de permettre que je la remercie ici pour toutes ses nouvelles preuves de bonté auxquelles je suis d’autant, plus sensible que le sort ne me gâte point! Je ne puis trop répéter à Votre Majesté que je n’ai qu’elle pour appui et que je la regarde comme le génie bienfaisant qui balance l’influence funeste qui me poursuit.

Cette influence pèse encore sur moi dans cet instant où

il serait de la dernière importance d’être à Rome sans pouvoir y parvenir.

Ma belle-mère est dangereusement malade ; il est désespérant d’être loin d’elle dans ces moments, peut-être les derniers de sa vie ! Je ne puis vous cacher, Sire, que les difficultés que nous éprouvons ne viennent que du prince de Metternich, qui craint en nous laissant aller à Rome de froisser d’autres intérêts ; d’ailleurs le prince paraît avoir des préventions contre mon époux dont nous ne connaissons pas la cause, mais dont nous n’éprouvons que trop les funestes effets.

J’ose par conséquent conjurer Votre Majesté de nous faire rendre notre liberté dont nous sommes privés depuis tant d’années et qui ne peut nous être refusée sans une injustice qui doit frapper son âme noble et généreuse.

Ma santé est assez bien remise, et toute ma petite famille, que je prends la liberté de mettre aux pieds de Votre Majesté, prospère et forme toute la consolation de mon existence.

Catherine à S. M. l'empereur de Russie.

Trieste, 7 novembre 1822.

Sire,

Perdant de jour en jour l’espoir d’avoir le bonheur d’approcher de Votre Majesté, je saisis une occasion sûre pour l’entretenir d'une affaire qui doit fixer l’existence de mes enfants. La lettre dont Votre Majesté m’a honorée, en date du 20 septembre, me laissant peu d’espoir d’obtenir par les voies politiques l’objet d’une réclamation basée sur l’article 9 de mon contrat de mariage, j’ai fait consulter à

Paris des avocats sur cette question, et tous ont été d’avis que mes droits étaient incontestables et hors du domaine de la politique, rentrant absolument dans le droit commun et pouvant être soutenus avec succès en justice, Cependant ils m’ont conseillé, avant de recourir aux tribunaux, de m’adresser directement au Ministère de Sa Majesté Très- Chrétienne par l’intermédiaire de son Ministre des relations intérieures. Il n’est peut-être pas superflu d’assurer Votre Majesté que cette consultation a été faite par des avocats dévoués aux Bourbons, et que c’est parmi eux que je me propose de choisir le mien, si je dois en venir à cette pénible extrémité.

J’oserai, dans cette circonstance, supplier Votre Majesté de vouloir bien jeter un regard sur la note et la lettre ci-incluse, et daigner m’éclairer de ses avis paternels. Cette nouvelle preuve de ses bontés augmentera, s’il était possible, la profonde reconnaissance que mon cœur lui a vouée.

Au vicomte de Montmorency , Ministre des relations extérieures de S. M. le roi de France , à Vérone.

Trieste, 7 novembre 1822.

Monsieur le Vicomte,

Je prie Votre Éminence de mettre sous les yeux de Sa Majesté Très-Chrétienne lanote ci-jointe. Vous y verrez, Monsieur le Vicomte, que je réclame le remboursement du douaire qui m’a été assigné par mon contrat de mariage et dont le gage repose entre les mains du Gouvernement royal de France.

Cette demande sort entièrement du domaine de la politique et tient aux règles du droit commun.

La justice et la loyauté de Sa Majesté Très-Chrétienne sont très connues, elles m’inspirent trop de confiance pour ne pas éloigner toute espèce de doute sur le sort de ma demande; aussi n’ai-je pas craint de m’adresser directement à Sa Majesté par votre intermédiaire.

J’aime à penser, Monsieur le Vicomte, que vous voudrez bien me prêter vos bons offices pour faire réussir une affaire qui intéresse tout à la fois la justice et le malheur.

La princesse Frédérique-Catherine-Sophie-Dorothée, née princesse royale cle Wurtemberg, épousa au mois d’août 1807 un prince français, frère du souverain qui régnait alors en France.

Ce souverain était reconnu par toutes les puissances continentales et était uni à toutes par des alliances étroites: à quelques-unes par des liens résultant de mariages et de traités de famille. Par ces alliances, par ces mariages, par ces traités, les souverains de l’Europe avaient jeté les bases de l’union que la princesse Catherine contracta en 1807, de l’aveu et par l’ordre de son père.

Le contrat de mariage de cette princesse dressé dès le 1er septembre 1806 et ratifié par le feu roi de W urtemberg, porte, article 9 :

« S. M. l’Empereur des Français, roi d’Italie, » assignera à la princesse Frédérique -Catherine-

» Sophie-Dorothée, et pour son douaire, une rente » annuelle de 120,000 fr. avec une habitation conve- » nable à son rang, laquelle rente sera assignée et » hypothéquée sur les biens formant l’apanage de » S. A. I. le prince Jérôme. »

Cet apanage qui se composait d’un million de francs était pris sur le domaine extraordinaire. Devenu roi de Westphalie, le prince conserva cet apanage, car il en céda la jouissance à sa mère.

Le Gouvernement royal de France apris possession du domaine extraordinaire avec les charges envers les particuliers, comme avec les bénéfices. Il est donc responsable du domaine de la princesse Catherine, puisqu’il en a saisi le gage.

Peut-être voudrait-on objecter à la princesse qu’un douaire n’est exigible qu’après le décès de l’époux et qu’il n’est que l’attribut du veuvage ; cet argument est inadmissible : la mort civile dont le prince Jérôme est frappé, en France, a chez tous les peuples les mêmes résultats légaux que la mort naturelle. Un Gouvernement qui exerce un acte aussi rigoureux ne peut en étendre les effets au delà des bornes qu’y ont posées toutes les législations. Toutes ont rendu les droits des épouses indépendants de la destinée de leurs époux. Les lois mêmes dictées par la Terreur les avaient protégés en confisquant les biens des émigrés au profit de la Nation, elles conservèrent expressément à leurs épouses les droits résultant de leurs contrats de mariage et en ouvrirent immédiatement l’exercice.

CATHERINE DE WESTPIIALIE

Ce principe d’une justice si évidente sera-t-il moins respecté aujourd’hui qu’il ne le fut au milieu de la fureur des partis ; sera-t-il moins sacré dans l’opinion du Gouvernement royal de France qu’il ne le fut dans celle des législateurs révolutionnaires?

Cette opinion n’est pas seulement celle des avocats les plus célèbres, mais encore celle des souverains alliés qui ont bien voulu par différentes notes réclamer en faveur de la princesse. Ainsi la politique comme la justice, l’opinion des hommes d’État comme celle des jurisconsultes sont unanimes. Plusieurs circonstances fortifient encore les droits de la princesse. Son mariage a été la suite des traités faits par tous les souverains avec le chef du Gouvernement français, reconnu solennellement par eux comme empereur.

C’est sur la foi de ces traités que le roi de Wurtemberg, père de la princesse, a consenti à l’union de sa fille avec le prince Jérôme. La marche des événements, les intérêts des souverains et de leurs sujets ont pu nécessiter la rupture de ces traités, l’annulation de cette reconnaissance, mais la princesse, quanta ses intérêts privés, demeure étrangère à ces changements. Placée dans une position passive au milieu des chances et de tous les actes qui les ont amenés, elle reste investie de tous les droits qui lui étaient assignés par son contrat de mariage et par les clauses des traités qui lui sont particulières. La nature, la justice et la religion ont marqué ses devoirs et ses droits, hors du domaine de la politique.

La princesse peut encore appuyer ses réclamations sur l’exemple de l'archiduchesse Marie-Louise, cjuia joui du vivant même de son époux de tous les avantages stipulés en sa faveur.

Les parents de la princesse ses alliés, le bien de l’État formèrent son union entourée alors débridants et solides avantages. Ils se sont évanouis pour elle, et il ne lui reste aujourd’hui cpie ceux stipulés par son contrat de mariage !

En conséquence de tout ce qui vient d’être dit, la princesse Catherine réclame du Gouvernement français le payement d’une rente annuelle de 120,000 fr. avec les arrérages depuis 1814, et une habitation conforme à son rang.

Elle espère de la loyauté et de la justice de Sa Majesté Très-Chrétienne, qu’elle fera droit à sa juste demande.

C’est en priant M. le vicomte de Montmorency de porter l’objet de cette note à la connaissance de son auguste souverain que la princesse Catherine lui offre l’assurance de sa haute considération.

Catherine au roi Joseph.

Trieste, 10 novembre 1822.

Mon cher frère,

Votre lettre du 10 juin m’a été fidèlement remise, ainsi que le charmant cadeau qui y était enfermé. Recevez mille remerciements de l’un et de l’autre, et soyez assuré que

votre souvenir m’est aussi cher que précieux. D’après ma dernière lettre, vous deviez nous supposer depuis longtemps à Rome,, mais la politique du jour, ou bien plutôt l’arbitraire qu’on se plaît à exercer vis-à-vis de nous, a rendu jusqu’ici toutes nos démarches inutiles. Cependant maman est dans un état de santé alarmant; mais malgré qu’on connaisse son danger, on reste sourd à nos demandes réitérées d’aller la rejoindre et de lui consacrer nos soins. Si un jour nous consignons aux fastes de l'histoire les vexations qu’on se permet journellement envers nous, on aura peine à comprendre que des souverains aussi éclairés aient pu permettre de pareils outrages. Mais je finis sur ce sujet, préférant vous parler du bonheur que j’ai eu d’accoucher d’un gros (et j’ose dire) d’un beau garçon le 9 septembre, auquel nous avons donné le nom de Napoléon- Joseph, le cardinal nous ayant assuré qu’il était chargé par vous d’une procuration qui l’autorisait à accepter en votre nom le titre de parrain. J’espère de vos bontés que vous voudrez bien ne pas le démentir et lui accorder une part dans votre bienveillance. Je mets mes trois enfants à vos pieds. Les deux aînés connaissent parfaitement bien leur bon oncle Joseph, d’après son portrait, et me prient souvent d’oser lui donner un baiser. Je serais heureuse de pouvoir vous les présenter, qui sait si les événements ne nous forceront pas à quitter l’Europe! Alors, cher frère, préparez-vous à nous voir arriver chez vous , à moins que les circonstances ne vous ramènent au milieu de nous!

Veuillez, cher frère, embrasser Lolotte de ma part et l’assurer de toute ma tendresse pour elle. Zénaïde doit être à Bologne. Que j’aurais eu de joie de l’embrasser! Vous verrez sous peu Achille; il a obtenu la permission de se rendre en Amérique. Il est rempli d’esprit et d’ori-

ginalité, a un très bon cœur, mais a besoin de connaître les hommes et de vivre au milieu d’eux.

Adieu, cher frère, Jérôme se propose de vous écrire une longue lettre. Je ne vous dis donc rien de lui, mais vous prie de me continuer votre amitié et votre souvenir.

Alexandre à Catherine.

Vérone, le 24 novembre/6 décembre 1822.

J'ai attendu, pour répondre aux deux lettres qui m’ont été adressées par Votre Altesse Royale depuis mon arrivée à Vérone, le moment où je pourrais avoir la satisfaction de lui annoncer que les Cours alliées avaient pris la réalisation unanime de faire délivrer au prince son époux les passeports qu’il avait demandés pour se rendre et s’établir à Rome.

Ces passeports doivent déjà être aujourd’hui entre ses mains et je ne puis que féliciter Votre Altesse Royale de l’accomplissement des vœux qu’Elle formait à cet égard.

Il ne me serait pas moins agréable d’apprendre que le Gouvernement de Sa Majesté Très-Chrétienne pût satisfaire aux désirs que Votre Altesse Royale lui a exprimés en lui présentant ses réclamations. Les ayant recommandées encore une fois à la sollicitude du cabinet des Tuileries, j’ai la conscience d’avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour leur procurer un accueil favorable.

Je saisis avec plaisir cette occasion de réitérer à Votre Altesse Royale l’assurance des sentiments d’attachement sincère que je lui ai voués.

CATHERINE DE WESTPIIALIE

L' empereur d'Autriche à la reine Catherine.

Vienne, 30 novembre 1822.

Madame ma nièce,

Mon grand chancelier de Bohême et d’Autriche fera connaître à Votre Altesse Royale les conditions auxquelles le prince de Montfort pourra profiter de la permission que je lui ai accordée de jouer la terre de Schônau en loterie. Ces conditions se rattachent aux lois existantes dans mes États pour les fiefs, et Votre Altesse Royale sentira que, malgré mon désir sincère de l’obliger, je ne puis ni ne dois me permettre de m’en écarter.

Je vous renouvelle avec plaisir à cette occasion l’assurance de mes sentiments d’attachement et de considération.

Le prince de Metternich à Catherine.

Vérone, le 30 novembre 1822.

J’ai l’honneur d’adresser à Votre Altesse Royale une lettre que l’empereur me charge de lui faire parvenir. En m’en donnant l’ordre, Sa Majesté a daigné me faire connaître qu’Elle autorise son Ministre de l’intérieur à faire part à M. le prince de Montfort des conditions auxquelles il pourrait profiter de la permission qui lui a été accordée par Sa Majesté, de jouer la terre de Schônau en loterie. Cette propriété est un fief, et en cette qualité elle ne peut être possédée, d’après les lois de la Monarchie, que par un gentilhomme qui doit en

demander et en obtenir l’investiture que jusqu’ici M. le prince de Montfort n’a pas encore prise lui-même.

L’empereur, en lui accordant la permission de jouer la terre de Schônau en loterie, n’a, du reste rien changé à la nature de cette possession ; il s’ensuit que celui auquel elle tombera par le sort, doit être apte à posséder un fief, et Sa Majesté a ordonné que cette condition fût portée à la connaissance du public, lors de la publication du plan de loterie.

D’après cet exposé succinct, Votre Altesse Royale se convaincra que le retard qu’a éprouvé la décision de Sa Majesté, a tenu uniquement à la nature de la possession, dont M. le prince de Montfort désire se défaire, et qui est soumise à des lois dont il est impossible de s’écarter.

Pour obtenir des détails plus circonstanciés sur la marche ultérieure à suivre dans cette affaire, je prends la liberté de donner à Votre Altesse Royale le conseil d’ordonner à ses gens d’affaires à Vienne de s’adresser directement à la chancellerie de Bohême en Autriche.

Votre Altesse Royale aura été informée, par la dernière lettre que j’ai eu l’honneur d’adresser à M. le prince de Montfort, que ses vœux relativement à son changement de domicile ont été exaucés.

Catherine à S. M. l'empereur de Russie.

Trieste, 3 décembre 1822.

Sire,

Je ne puis méconnaître la main protectrice de Votre Majesté qui ne cesse de répandre par sa sollicitude paternelle les seuls instants du bonheur dont je jouis. La

lettre que M. le vicomte de Montmorency vient de m'écrire me prouve que Votre Majesté a bien voulu avoir l’extrême bonté de lui faire remettre une lettre et la note qui l’accompagnait, ce que je n’osais espérer, et l’envoi de nos passeports pour Rome, que nous venons de recevoir, met le comble aux sentiments de reconnaissance, dont je suis déjà si vivement pénétrée pour elle. Mon époux va de suite en profiter, et je compte aller le rejoindre dans quelques semaines avec mes enfants : si dans cet intervalle j’osais me bercer de l’espoir (comme on s’en flatte ici), de faire agréer mes actions de grâces à Votre Majesté de vive voix, j’en serais on ne peut plus heureuse, et je me plais à croire que son cœur jouirait des bienfaits qu’elle a su répandre sur ma famille.

Catherine à S. M. le roi de Wurtemberg .

Trieste, 16 décembre 1822.

Mon cher frère,

Je viens de recevoir votre lettre du 6 décembre, elle m’a fait un mal affreux, je ne puis me faire au malheur de me voir blessée dans toutes mes affections et dans tous mes souvenirs !

Vous verrez par la liste ci-jointe que vos informations officielles sur l’état de notre maison ne sont pas très exactes.

Je vous envoie aussi mon compte à Kaula. Comme je vois par votre lettre que c’est à lui seul que j’ai à faire, je puis demander ce qui me revient de droit, et en conséquence exiger qu’il lève l’hypothèque de la maison pour Cath. de Westpii. 23

CATHERINE DE WESTPIIALIE

la somme qu’il a déjà reçue, et ainsi au fur et à mesure qu'il recevra de nouveaux remboursements.

Quant à ce que M. Kaula n’a pas été payé avec les fonds de la Russie, je puis vous prouver que MM. Arnstein et Eskeler, qui malheureusement étaient chargés de leur recouvrement, s’en sont emparés en grande partie, et le reste a été, comme je vous l’ai déjà dit, donné à Dietrich, de sorte que je me suis trouvée dans l’impossibilité de suivre mes intentions à ce sujet. D’ailleurs, mon cher frère, j’aurais peut-être été excusable de penser que dans l’embarras où je me trouvais, je pouvais plutôt faire attendre M. Kaula que tout autre banquier. Je vous prie aussi dë considérer qu’ayant reçu 133,000 florins de moins que ce que je croyais toucher, il n’est pas étonnant que je n’aie pu soutenir tous mes engagements.

En ce qui a rapport aux insinuations que vous ne cessez de me faire contre mon mari, je vous prie de me les épargner. Si même celui auquel mon sort est lié ne serait pas le meilleur, le plus respectable des hommes, je ne donnerai jamais le droit à personne d’en parler d’une manière qui ne s’accorderait pas avec mes sentiments et mes devoirs envers lui. D’ailleurs soyez bien assuré que nous sommes trop unis pour avoir des cachoteries l’un pour l’autre et que je suis au courant de tout ce qui nous concerne, notre confiance mutuelle étant sans bornes et rien ne pouvant y porter atteinte. Votre inculpation d’avoir fait des dupes ne mérite pas une réfutation sérieuse, mais il me semble que c’est nous plutôt qui avons été les dupes de croire à l’affection de ceux qui nous en témoignaient dans notre prospérité, pour l’oublier dans le malheur. Il me semble aussi, cher frère, que vous avez une pauvre idée de moi et de mon esprit pour croire que je ne connais pas même les individus qui composent notre maison; il est malheureux

pour moi de trouver aussi peu d’indulgence dans ma famille; cependant j’ai la satisfaction que d’autres me rendent plus de justice.

Vous me faites aussi des reproches sur ce que nous gardons notre domicile à Trieste, tandis que dans une autre de vos lettres, vous désapprouvez notre projet de nous fixera Rome. Mais l’établissement de Rome ne nous coûtera rien et celui de Trieste est entièrement défrayé par le revenu de la campagne, de sorte qu’il n’y a aucun inconvénient à ce que nous nous conservions la faculté de retourner à Trieste, si nos affaires ou notre position l’exigeaient. Voici, mon cher frère, franchement et sans influence tout ce que j’ai sur le cœur. Je tiens à votre estime, si même je ne puis plus compter sur votre tendresse, et je vous le dis ici avec la même sincérité qui a dicté ma lettre, qu’au milieu de tous les malheurs qui m’accablent, c’est la perte de votre amitié qui m’affecte le plus péniblement.

Catherine au roi Joseph.

Rome, 1er mai 1823.

C’est enfin de Rome, mon cher frère, que je vous donne de mes nouvelles ; nous y sommes arrivés le 26 du mois de mars. Zéna'ide et Charles qui se chargent de vous remettre cette lettre, vous dépeindront mieux que je ne pourrais le faire la position individuelle de chacun de nous, les tracasseries journalières qui ont lieu et le peu d’intimité qui subsiste entre les différents membres de la famille. Il est affligeant que non seulement victimes d’une politique effrénée, nous aggravions encore notre situation par des zizanies, qui malheureusement sont à la connaissance de tous nos ennemis, qui ne laissent pas que d’en tirer parti en les divulguant, pour nous détacher le peu de partisans que nous avons. Je vous laisse à penser quelle influence fâcheuse cela peut avoir dans le moment où les esprits en France sont dans une effervescence qui présage un changement !

Croyez au moins, mon cher frère, que Jérôme et moi cherchons toutes les occasions pour maintenir la paix ; jusqu’ici nous avons été assez heureux pour détourner ou calmer les différents orages qui étaient prêts à éclater :

mais quelle existence que celle d’être toujours obligés de se tenir en garde et de ne pouvoir vivre en famille avec cette franche cordialité qui fait le bonheur de la vie ! Vous trouverez simple d’après cela, que j’hésite à m’établir définitivement à Rome. J’aime ma tranquillité intérieure par-dessus tout, et quoique le Gouvernement autrichien nous fasse éprouver quelques désagréments, cependant notre bonheur domestique n’en est jamais troublé, sans compter que Trieste me présente les avantages d’un établissement charmant et de notre création. Je ne consentirai donc à l’abandonner qu’ autant que je trouverais ici de quoi m’en dédommager ou si je pouvais espérer que ma présence peut être de quelque utilité à maman qu’on tourmente de toutes manières. La santé de cette bonne mère n’est malheureusement pour nous tous que trop chancelante, et il est à craindre que nous n’ayons plus longtemps le bonheur de la conserver. Je tâche en conséquence de dissuader Jérôme de prendre un parti dont il aurait lieu de se repentir par la suite. Les événements qui se préparent peuvent amener des chances qui nous seront favorables, il est donc, ce me semble, prudent de les voir arriver, sans prendre de déterminations positives. Je suppose que vous partagerez cet avis, mon cher frère, et que vous n’échangerez pas votre liberté assurée en Amérique contre l’arbitraire exercé en Europe, malgré les instances qu’on pourrait vous faire, à moins que les affaires ne changent de face et ne vous ramènent à la place que vous devez occuper. En vous dévoilant ainsi ma pensée, mon cher frère, veuillez croire que je ne suis mue par d’autre sentiment que par celui du plus vif attachement, qui me fait préférer votre bien-être à ma propre satisfaction et au bonheur de vous revoir.

Je me sépare avec peine de Zénaïde et de Charles, et il

n’y a que la pensée qu’ils nous quittent pour vous rejoindre qui puisse nie consoler. Tous deux sont bien intéressants, et j’espère que leur bonheur est assuré par leurs qualités respectives. J’imagine d’ici les douces jouissances que vous procurera leur présence; j’ose me flatter que dans vos réunions intimes il sera parfois question de nous, mais jamais ils ne pourront vous exprimer à quel point nous vous sommes attachés. Je mets mes enfants à vos pieds et ne vous en parle point, Zénaïde me promettant de le faire. Adieu, mon cher frère, soyez assuré des sentiments inviolables d’attachement que je vous porte.

P. -S. — J’ouvre ma lettre, mon cher frère, pour vous accuser la réception de la vôtre du 1er décembre dernier, qui vient de me parvenir à l’instant, par l’entremise de Julie. Vous aurez vu par ma dernière de Trieste que le capitaine H... du navire Elisabeth, m’avait remis ce dont vous l’avez chargé pour moi, de même que le capitaine Moehle, de la Ruth et Méry, et c’est à ce dernier que j’ai confié ma réponse et un petit cadeau pour Lolotte. Ayant fait voile pour l’Amérique quelques jours avant mon départ, j’espère que cette lettre est déjà entre vos mains, le capitaine m’ayant promis de vous l’apporter lui-même.

Le maréchal Bertrand ni le général Montholon n’ont jugé à propos de nous faire connaître le testament de l’empereur, tandis que tous les souverains alliés, le duc de Leuchtenberg et Hortense en ont été informés et que les gazettes anglaises en ont instruit le public. On nous assure que telle a été l’intention de l’empereur, je me refuse aie croire; quelle raison aurait-il eue de nous traiter avec un si grand mépris, luiayant donné, dans touslesmoments de danger et de péril, des marques d’un dévouement absolu ! J’aime donc mieux croire que c’est un oubli et un

manque d’égards de la part de ces Messieurs, que d’avoir été exclus de la pensée de l’empereur dans ses derniers moments. Cette idée jetterait trop d’amertume sur notre existence qui n’en est déjà que trop abreuvée.

Jérôme vous a parlé des chagrins que m’occasionne ma famille; ils sont trop cuisants pour que je veuille y revenir, étant affreux de se voir maltraitée par des êtres qui, institués par la nature, devraient devenir vos soutiens dans le malheur; mais les passions aveuglent tout et nous avons tous été trop grands pour trouver de la générosité dans nos ennemis.

Le capitaine H... a remis à Jérôme une petite brochure écrite en anglais, qu’il nous dit être de vous. Je ne sais si c’est celle dont vous me parlez?

C’est en vous embrassant, mon cher frère, que je termine ce long post-scriptum, eten vous priant encore denejamais oublier une sœur qui vous porte les sentiments les plus tendres de dévouement.

La reine Catherine à la comtesse d' Attems.

Rome, le 18 juin 1823.

Votre lettre, ma chère comtesse, m’est arrivée au moment où un événement affreux, une véritable tragédie venait de se passer dans notre palais et presque sous nos yeux; encore en vous l’écrivant aujourd’hui j’ai un saisissement inexprimable d’horreur. Voici le fait : la nourrice de Napoléon, le 15 au soir, disparut tout à coup après son dîner ; toutes les recherches que l’ont fit pour la retrouver furent inutiles, et sa disparition était d’autant plus étonnante que jamais elle n’était sortie seule. Nous avions passé une partie de la journée chez Madame (qui était

malade depuis deux jours) ; à notre retour, à onze heures du soir, nous voyons M. Girard et Mmede Redingaubasde l'escalier qui s’empressent de nous informer que la nourrice est partie depuis plusieurs heures ; qu’ils ont inutilement frappé à la porte de sa chambre, même essayé de l’enfoncer, mais que leurs efforts ont été vains et quebien certainement elle ne peut y être enfermée puisque autrement elle aurait répondu au bruit qu’ils ont fait. Effrayée de cet événement par les suites qu’il pouvait avoir pour mon fils, ma première idée fut, qu’ayant désiré, il y avait près de 15 jours, de quitter la maison sans autre raison que parce qu’elle s’y ennuyait, cette lubie lui avait repris, et qu’elle avait cru que le meilleur moyen d’exécuter ce projet était de s’en aller furtivement. Tout occupée de cette pensée, je monte chez l’enfant pour pourvoir au moyen de nourriture qu’on peut lui faire prendre pendant la nuit; mon mari de son côté se rend à la chambre de la nourrice accompagné de cinq à six de nos gens, essaye d’ouvrir la porte : effort inutile, appelle, gronde, menace, à tout cela point de réponse; alors il ordonne de l’enfoncer; c’est avec peine qu’on y parvient, mais enfin, elle cède. Grand Dieu! quel spectacle se présente à leur vue; deux cadavres ensanglantés sur le lit, la femme la gorge coupée et le mari à côté d’elle s’étant enfoncé un stylet au-dessous du cœur, un billet à ses pieds par lequel il déclare qu’on ne doit soupçonner ni accuser personne de cet assassinat, que lui seul en est l’auteur, et que depuis le premier jour de ses noces, il méditait ce projet, croyant que sa femme n’avait pas été vierge. L’on trouve dans la poche de sa veste une grande quantité d’opium, dans l’intention probablement de l’empoisonner, s’il ne pouvait réussir à l’assassiner. Dans l’intervalle que nous étions absents et qu’on venait de découvrir cet horrible meurtre, l’on avait fait faire chez la

mère de ce monstre des perquisitions pour savoir si sa femme ne s’y était pas rendue. A cette demande, la mère fondit en larmes en disant : « Ah! mon Dieu! mon fils » aura fait quelques grandes tragédies, car ce matin il » m’a baisé la main, ce qu’il ne fait jamais; m’a remis sa » montre et m’a quittée en me disant que c’était le dernier » jour de sa vie qu’il me verrait. » Ce qui vous paraîtra inconcevable comme à nous, c’est qu’après de tels soupçons la mère n’a fait aucune démarche pour prévenir un semblable forfait, et que ce n’est qu’après qu’il a été consommé qu’elle a déclaré que son fils était fou et qu’il avait eu des moments de démence, heureusement que le hasard nous a servi en trouvant de suite une nourrice; jusqu’ici le changement de lait n’a pas influé désavantageusement sur Napoléon, et cette scène tragique qui aurait pu être pour nous l’avant-coureur d’un malheur qu’à peine j’ose envisager a eu encore pour nous le résultat le moins funeste. Qu’il est donc affreux de songer que l’humanité est exposée à des atrocités semblables et que tout homme qui ne sait pas dompter ses passions peut devenir scélérat à ce point ! Ces pensées font frémir et que d’actions de grâces à rendre à Dieu lorsqu’il ne nous fait pas naître avec des penchants aussi vicieux!

Il m’est impossible, chère comtesse, d’entamer dans cette lettre tout autre sujet, ma première vous sera probablement remise par mon mari, et alors je vous parlerai de notre position. Dans mon trouble j’allais oublier de vous dire que nous venons de faire l’acquisition du palais de mon beau-frère Lucien : il est grand et vaste, a une terrasse charmante, mais, hélas ! il n’a pas le beau coup d’œil de la mer.

Mes compliments à votre mari et à vos enfants; les miens vous font mille caresses.

La reine Catherine à la comtesse de Kielmannseg g .

Rome, 25 juin 1823.

Nous venons de faire l’acquisition du palais de mon beau-frère Lucien, qui depuis longtemps désirait le vendre. Il est très beau, très vaste, mais abîmé par les Anglais qui y ont séjourné pendant plusieurs années, de façon que nous serons logés à peu près encore comme dans une auberge et qu'il faudra du temps avant que nous soyons aussi confortablement arrangés qu’à Trieste.

Le jugement que vous avez porté sur l’ouvrage de M. de Las Cases m’a enchantée. Il est à espérer que tous les gens sensés et dénués de toute partialité soient de cet avis; plus je le lis, plus je le médite, et moins je me rends raison du motif qui Ta engagé à le publier. Que de gens compromis! Que de passions réveillées! Que d’ennemis suscités! Et à quelle fin? Ce qui me paraît encore plus maladroit de sa part, c’est la bonhomie avec laquelle il assure « que les seuls points sur lesquels il a pu se satisfaire à son aise ont été des retranchements, aussi sont-ils fort nombreux et de plus d’une espèce. C’est sur ce qui touche les personnes surtout qu’il a élagué avec profusion, etc. ». Puisqu’il affirme une pareille chose, comment ne s’est-il pas cru autorisé à taire (si toutefois l’empereur lui a jamais fait de semblables confidences) tout ce qui pouvait faire du tort à la mémoire de l’empereur et de sa dynastie? Mon mari me charge de Arous envoyer la copie de sa lettre, en vous priant toutefois de ne point la publier et d’attendre que M. de Las Cases lui réponde s’il est dans l’intention de se rétracter. Cependant vous êtes libre de la faire connaître à vos amis intimes.

Je n’ai point entendu parler du voyage d’Hortense à Rome, et je ne crois même pas trop m’avancer lorsque je vous assure que ma belle-mère, ni le cardinal ne s’en doutent. D’ailleurs ce dernier demeure dans un palais loué, où il n’a que l’appartement qu’il occupe et sa galerie immense qui l’encombre.

La veine Catherine à la comtesse de Kielmannsegg.

Rome, 13 juillet 1823.

Je crains que vous n’ayez pas vu mon neveu Napoléon- Louis 1 à son passage par Augsbourg, et j’en serais bien fâchée. C’est un charmant jeune homme, et digne du nom qu’il porte et auquel j’ai voué la plus tendre affection; il me tient à cœur de savoir si Louis devient aussi bien que son frère, et si sa santé se fortifie. Veuillez donc nous en dire un mot.

Je n’en finirais pas si je commençais à vous parler de tout ce que j’éprouve, lorsque je vois, lis et apprends la conduite des personnes auxquelles je reconnaissais quelque mérite. Ce sentiment est si pénible, mon amour-propre national en est tellement froissé, queje cherche à en éloigner la pensée.

Comment s’étonner et mettre au nombre des crimes le mépris que l’empereur manifestait parfois pour les hommes, avec la grande connaissance du cœur humain qu’il avait? Rien ne peut mieux le justifier à nos yeux que tout ce que nous voyons et que sa sublimité dans l’âme de n’avoir jamais abusé de cette connaissance.

1. Frère de Napoléon III, mort à Forli, pendant l’insurrection des Romagnes, en 1833.

La reine Catherine à la comtesse d'Attems.

Rome, le 16 juillet 1823.

J’avais bien prévu, ma chère comtesse, que les bruits publics vous informeraient de l’épouvantable catastrophe qui a eu lieu chez nous; c’est pourquoi je m’empressai de vous en instruire, dans l’espoir que peut-être ma lettre les devancerait; mais ma précaution a été vaine, et je vois par la vôtre que vous en avez été prévenue par la voix qui sait tout amplifier et parfois dénaturer, aussi ne suis-je point étonnée des commentaires. Lorsqu’il s’agit de nous, il faut bien que la calomnie y morde; trop de gens y sont intéressés. Je m’en console cependant en songeant que les personnes sensées démêlent facilement l’esprit de parti qui guide ces sortes de nouvelles et qui s’en saisit avec avidité, voulant par là aliéner les esprits contre nous.

Vous jugerez facilement de l’isolement dans lequel je suis depuis le départ de mon mari; j’en éprouve une mélancolie que j’ai peine à vaincre, je cherche cependant à m’en distraire le plus que je puis en parcourant tout ce que l’art et la nature m’offrent de plus beau. Les spectacles sont fermés depuis la Saint-Pierre, ils ont été remplacés par les fuochetti; c’est dans le mausolée d’Auguste qu’aujourd’hui près de six mille personnes se rassemblent pour goûter ces sortes d’amusements qui ont lieu le dimanche; le jeudi, il sert d’arène pour joute du taureau. L’emplacement prête infiniment à ces sortes de spectacles; de forme ronde, on a pratiqué tout autour des loges et des gradins, à l’imitation des anciens amphithéâtres; le tout est éclairé par trois rangs de quinquets, ce qui produit un grand reflet de lumière. Deux orchestres rivalisent en exécutant les plus beaux morceaux de musique, et ce n’est

qu’après avoir joui pendant une heure de ce charmant concert que commencent les petits feux d’artifices partiels ou fuochetti; le tout dure deux heures, et elles se passent assez agréablement pour ne pas en regretter la durée. Depuis le départ de mon mari, je me rends régulièrement le mercredi au soir à Albano, chez ma belle-mère; j’y passe le jeudi, et le vendredi j’en reviens; de temps en temps mes deux enfants aînés m’y accompagnent, mais le petit reste à Rome, ne pouvant le déplacer à cause de sa nourrice.

Tous les esprits ne sont occupés ici que de l’accident arrivé au pape, qui est toujours dans le même état. Le fémur cassé ne peut être remis dans un âge avancé, et vu les infirmités de Sa Sainteté. L’on croit qu’elle pourra néanmoins végéter encore ainsi quatre-vingt- dix à cent jours, mais qu’alors elle y succombera. Vous pouvez vous figurer combien dans mon particulier je suis peinée de ce malheur et je me serais très bien passée d’assister à un conclave.

La nuit dernière, les flammes ont consumé un des plus beaux édifices des environs de Rome. L’église de Saint- Paul hors des murs en a été la proie. L’inadvertance impardonnable d’un plombier qui travaillait au toit lui a fait oublier d’éteindre le foyer. Le feu s’étant propagé à la charpente (qui était en bois de cèdre, qui faisait l’admiration universelle) a mis en cendres cette basilique qui recélait des trésors accumulés depuis des siècles. Elle avait été construite par Constantin le Grand. Une chose unique qu’on admirait dans ce vaste temple étaient, 24 colonnes de marbre violet, toutes d’une pièce et tirées du tombeau d’Adrien, deux colonnes de marbre de Carrare, les seules qu’on connût, et une collection de 253 portraits des papes.

Il ne manquait pour la compléter que celui du Saint- Père actuel.

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La reine Catherine à la comtesse d' Atteins.

Rome, 6 août 1823.

Ma surprise et ma joie ont été à leur comble en voyant arriver avant-hier au matin mon mari, et d’autant que tout en espérant le revoir bientôt, je n’osais trop m’en flatter. Ce moment est donc bien venu et doublement, ayant pu lui présenter nos chers enfants dans un état de santé parfaite. Je me sens soulagée d’un grand poids en pensant que je n’ai plus d’absence à redouter, ces moments d’isolement étant toujours affreux pour moi.

La reine Catherine à la comtesse d' Atteins.

Rome, 12 septembre 1823.

A peine avions-nous espéréque le Saint-Père nous serait conservé qu’il nous a été enlevé; nous en avons été comme de raison affectés. C’est un ami, un protecteur que nous avons perdu. Dieu donne (locution familière à la reine, pour Dieu veuille) que son successeur lui ressemble !

Rien jusqu’ici ne transpire encore sur le choix qu’on fera; il paraît qu’il y a peu d’accord dans le conclave et que trois partisse disputent le pouvoir; du reste nous sommes tranquilles ici et l’on ne s’aperçoit en aucune façon que le Saint-Siège soit vacant.

Mon mari m’a beaucoup parlé de votre ouvrage dont il est enchanté. Le nouvel ouvrage de Mme de Genlis ne mérite vraiment pas l’impression. Elle se survit à elle-

même, et il est dégoûtant de voir l’encens qu’elle prodigue à tous les partis.

Cette femme a été et sera toute sa vie sans couleur comme sans principes, quoique elle en fasse parade dans ses œuvres.

La reine Catherine à la comtesse d' Atteins.

Rome, 2 octobre 1823.

Au grand étonnement de tout le monde, le scrutin du 28 septembre a fixé le choix d’un pape, dans la personne du cardinal de la Genga, qui a pris le nom de Léon XII . Le même jour, son exaltation a eu lieu à Saint-Pierre, et dimanche dernier, son couronnement. Ces deux cérémonies ont été accompagnées d’une grande pompe, et rien ne m’a paru plus beau que le moment où le cardinal premier diacre a mis la triple couronne sur la tête de Sa Sainteté, cérémonie qui se fait sur le balcon de la basilique de Saint-Pierre devant tout le peuple assemblé sur cette place immense et incomparable, attendant à genoux, dans un recueillement profond la bénédiction du pape qu’il donna immédiatement après. Cet instant a eu quelque chose de touchant et de sublime, fait pour émouvoir toutes les âmes; le temps même qui avait été pluvieux les jours précédents a favorisé cet acte solennel en faisant luire le plus beau soleil. Tout a donc concouru à rendre cette solennité une des plus belles et plus importantes que j'aie vues.

Vous serez contente sans doute d’apprendre qu’enfin nous pouvons espérer voir se réaliser la loterie de Schônau, l’empereur d’Autriche ayant levé la clause qui la rendait impossible.

Alexandre à Catherine.

Saint-Pétersbourg, le 7 décembre 1823.

J’ai reçu pendant mon Aloyage la lettre que Votre Altesse Royale a bien voulu m’adresser le 9 octobre, et je profite pour y répondre des premiers moments de loisir que me donne mon retour dans la capitale de la Russie.

Vous me témoignez, Madame, des sentiments que je saurai toujours apprécier. La Providence divine, en bénissant les nouveaux liens qui vont se former dans ma famille, daignera, je l’espère, exaucer les vœux que m’exprime Votre Altesse Royale. Je lui en offre tous mes remerciements et je saisis avec plaisir cette nouvelle occasion de lui réitérer l’assurance de l’intérêt constant et de l’attachement inviolable que je lui porte.

Catherine au roi Joseph.

Rome, 29 janvier 1824.

Mon cher frère,

M. Carret, votre secrétaire, m’a remis la lettre dont vous l’aviez chargé pour moi, et aujourd’hui je le prie de vous remettre ma réponse et de vous assurer de plus du sentiment d’attachement que je vous porte.

Je suis fâchée que ma lettre du 26 juillet ne vous soit pas parvenue à l’époque où M. Carret vous a quitté, désirant connaître votre pensée sur son contenu sur lequel cependant je ne reviendrai point, devant supposer que Jérôme aura causé à ce sujet avec M. Carret et qu’il vous en écrira longuement.

Vous ne sauriez douter du bonheur que j’éprouverai devoir que le mariage entre Lolotte et Napoléon soit définitivement arrêté, votre neveu réunissant toutes les qualités du cœur et de l’esprit qui attachent et fixent le bonheur dans une union. Aussi je pense que ces avantages qui décident de celui de la vie entière contrebalanceront auprès devons les difficultés et les inconvénients qu’ils pourraient offrir pour le moment et dans ce cas je me Cath. de Westph. 24

berce de l’espoir de serrer bientôt notre chère Lolotte dans mes bras et de lui prodiguer mes caresses.

Je me flatte qu’à l’heure qu’il est, vous êtes toutglorieux du titre de grand-père et vous en félicite du fond de mon cœur, j’espère que ce nouveau lien sera une source inaltérable de bonheur pour vous et vos enfants.

Mes réclamations près de la France n’ont eu malheureusement aucun succès, et tant que ce Gouvernement subsistera, je dois craindre qu’on n’y fasse jamais droit, ce qui rend notre position et celle de mon enfant très précaires, n’ayant d’autres ressources dans ce moment-ci que celles que m’offrent une pension de la Russieet unedemon frère. Aussi Jérôme a-t-il pris le parti de faire jouer en loterie sa campagne de Schônau en Autriche et. les fonds que nous en retirerons formeront la seule fortune que nous puissions laisser à nos enfants. Vous sentez, mon cher frère, combien cette situation me donne de soucis, surtout ne pouvant, comme le fait notre cher cardinal, ajouter foi aux rêves dorés qu’il ne cesse de nous débiter.

Je vous prie, mon cher frère, d’être toujours bien persuadé de mon sincère et constant attachement que l’absence ni le temps ne pourront jamais affaiblir, et de me permettre de vous offrir les respects de mes enfants qui grandissent, prospèrent et se forment assez bien, et qui un jour auront, je l’espère, le bonheur de vous assurer de vive voix de tous les sentiments dont ils sont pénétrés pour vous, sentiments que je partage bien vivement.

La veine Catherine à la comtesse de Kielmannsegg.

Rome, 18 février 1824.

Notre carnaval est très gai et je ne suis pas fâchée, après huit ans de réclusion, de me retrouver un peu dans le monde. Hortense, qui est parmi nous, l’embellit encore par son amabilité ; ses fils réunissent tous les suffrages malgré le temps qui court et la passion qui aveugle encore bien du monde.

A la comtesse d’ Atteins.

Rome, 10 mars 1824.

Après avoir eu un carnaval très gai , nous l’avons terminé d’une manière bien triste ; la nouvelle de la mort du prince Eugène nous étant parvenue le jour même du mardigras, car c’est moi qui ai dû l’annoncer à ma pauvre belle-sœur. Vous jugez à quels sentiments j’ai été livrée. Sa douleur est profonde, et de celles qu’on porte avec soi au tombeau. Cette perte a bouleversé toute son existence ; c’était l’unique ami, le soutien qui lui restait ! Aussi elle m’inspire une pitié que je ne puis exprimer, et elle me paraît plus à plaindre que la jeune princesse Auguste dont le malheur est sans doute affreux, mais qui a encore des liens qui peuvent la rattacher à la vie. Mais Hortense est entièrement isolée dans le monde.

CATHERINE DE WESTPIIALIE

Le prince de Metternicli à Catherine .

Vienne, le 11 septembre 1824.

Madame,

J’ai reçu par M. le baron de Gayl la lettre que Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de m’écrire au sujet des concessions dont elle désire que la mise en loterie de la terre de Schônau soit favorisée au delà des dispositions fixées par le statut des loteries.

Sa Majesté l’empereur, sur les représentations que j’avais eu l’honneur de lui soumettre, ayant déjà fait connaître l’intérêt qu’elle prend au succès de l’opération que Votre Altesse Royale se propose défaire relativement à sa terre de Schônau, je m’empresse de recommander très particulièrement au Ministère des finances la démarche que le baron de Gayl est chargé de suivre, en s’en référant à cet égard aux résolutions de Sa Majesté Impériale.

Je ne doute pas que ce département, qui par ses attributions est appelé à connaître des détails de cette affaire, se fera un devoir de prendre en considération favorable l’augmentation de facilités et de concessions désirée par Votre Altesse Royale; et de régler en conséquence les propositions qu’il sera dans le cas de soumettre à Sa Majesté l’empereur. Les intentions connues de Sa Majesté Impériale dans tout ce qui peut intéresser la satisfaction de Votre Altesse Royale ne me laissent pas de doute sur l’accueil qu’elles éprouveront de sa part.

CATHERINE DE WESTPHALIK

Alexandre à Catherine.

Saint-Pétersbourg, le 3 décembre 1824.

J’ai reçu pendant mon voyage, la lettre que Votre Altesse Royale a bien voulu m’adresser le 19 août.

Il m’est toujours agréable de me convaincre que ses sentiments à mon égard ne changent pas et je la prie de compter sous ce rapport sur une réciprocité parfaite, mais plus est sincère l’attachement que je lui ai voué, plus je me crois obligé de la prévenir avec franchise que nous nous ferons illusion sur le véritable état de choses en regardant comme possible le succès de nouvelles démarches qui auraient pour but de déterminer le gouvernement de SaMajestéTrès-Chrétienne à transiger sur les réclamations de Votre Altesse Royale.

L’expérience du passé et des tentatives vainement réitérées nous ont appris que ce succès ne pouvait être obtenu. Exposer Votre Altesse Royale au refus que nous sommes forcés de prévoir serait mal servir ses intérêts et ne pas lui donner un vrai témoignage de l’inviolable affection et de la considération très distinguée dont je m’empresse de lui donner l’assurance.

La veine Catherine à la comtesse d' Atteins.

Rome, 14 juin 1825.

C’est avec le cœur bien douloureusement affecté que je viens vous annoncer que le 9 de ce mois, nous avons perdu ma belle-sœur Pauline. Par ma dernière lettre vous deviez, ce me semble, présager ce malheur. 11 faut encore bénir la Providence de l’avoir délivrée d’aussi cruelles souffrances. Les témoins de ses derniers moments m’assurent qu’elle a été exemplaire et par sa résignation et par son grand courage, s’occupant de toutes ses dispositions avec un calme vraiment héroïque, et cela frappe d’autant plus que lorsqu’on a connu Pauline dans l’éclat de sa beauté, tenant à toutes les futilités de ce monde, on voit combien l 'approche de l’éternité peut opérer de changements. Elle a fait un legs en faveur de mes enfants. Louis, Caroline et mon mari sont héritiers, mais une quantité d’autres legs vont absorber la moitié de sa fortune, et quant à l’autre part c’est peu de chose.

Catherine à la duchesse d’Otrante.

Rome, 20 juin 1825.

La mort de la princesse Pauline dérange leurs projets d’aller à Vienne et à Trieste. — Iront sur les bords de la mer près d’Ancône.

Catherine au roi Joseph.

Rome, le 20 juin 1825.

Mon cher frère,

Votre lettre du 4 avril m’est parvenue dans un moment bien douloureux, et sans doute déjà informé de la perte que nous venons de faire, ces lignes vous rappelleront les sentiments pénibles que vous en avez dû éprouver. L’attachement que vous portiez à Pauline nous fait appréhender l’effet qu’aura produit sur vous la nouvelle de sa mort.

Votre santé qui paraît avoir beaucoup souffert cet hiver, nous donne bien des inquiétudes et je suis fâchée, mon cher frère, que vous m’en parliez avec aussi peu de détails. Je conçois parfaitement l’isolement dans lequel vous devez vous trouver en Amérique, et ce sera un jour bien heureux pour moi que celui où je pourrai vous embrasser. Mais ce bonheur serait troublé, si je ne voyais pas pour vous la possibilité de pouvoir retourner aux États-Unis, si le séjour de l’Europe ne répondait pas à votre attente; aussi je pense que vous prendrez toutes vos mesures à cet égard, ne pouvant vous dissimuler que notre position est loin de

nous donner la liberté dont vous jouissez, et qu'à tout moment, mes projets se trouvent entravés par mille obstacles. Cependant, mon cher frère, il sera heureux pour nous tous si vous pouviez venir nous rejoindre pendant un certain temps, et vous convaincre de bien des choses par vous-même.

Maman vieillit beaucoup ; sa santé cependant est meilleure qu’il y a un an, et la perte de Pauline l’a moins affectée que je ne l’aurais cru, tout en rouvrant des plaies mal cicatrisées.

Je pense quequant au reste de la famille, Julie vous en aura parlé amplement. D’ailleurs il y a certaines choses qu’il est difficile de croire lorsqu’on ne les voit pas soimême, et qu’il vaut mieux taire à un aussi grand éloi- ■ gnement.

L’avant-veille de la triste nouvelle que nous avons eue, nous avons signéle contrat de mariage de Napoléon et de Charlotte. Je fais un vœu pour que leur union se fasse sous de plus heureux auspices. Le jour du départ de Julie n’est point encore fixé; elle est avec maman à Albano pour éviter d’assister aux cérémonies religieuses qui auront lieu pour Pauline. Nous aussi, nous allons nous absenter de Rome, pour passer trois mois au bord de la mer dans les marches d’Ancône.

Veuillez, mon cher frère, dire mille choses de ma part à Zénaïde. Sa fausse couche m’a bien peinée, et j’apprends avec un bien vif intérêt qu’elle est mieux. J’embrasse son fils et me fais une fête de le voir. Elle est bien bonne de vous entretenir de mes enfants, mais je crains que Zénaïde ne vous en fasse un trop bel éloge, et qu’en les voyant, ils ne répondent peut-être pas à votre attente.

Je les mets à vos pieds, et vous prie de croire, moucher frère, à mon attachement le plus réel et le plus tendre.

La veine Catherine à la comtesse d' Atteins.

Porto di Fenno, 18 juillet 1825.

Ma chère comtesse,

Vos lettres du 18 et du 19 de juin me sont parvenues à peu près en même temps. L’arrivée du lion Girard aura satisfait en partie aux questions que vous me faites sur votre protégé, je n’y reviens donc plus, ne voulant pas vous répéter les mêmes choses. Je suis bien enchantée que Gabi vous ait tranquillisée sur votre santé qui m’inquiétait plus que vous ne pensiez. J’espère que vous suivrez exactement ses conseils et que déjà vous faites usage d’eau de seltz et de lait. Je regrette de ne pouvoir vous en offrir, et c’est en soupirantque je songe que si j’avais été à Trieste, j’aurais encore dans ce cas-ci pu vous être utile ; mais cette eau minérale est si répandue que je ne doute pas que vous puissiez vous en procurer facilement. Ce serait avec bien du plaisir, ma chère comtesse, que je voudrais vous envoyer des livres, mais indépendamment des difficultés qu’il y aurait pour vous les faire parvenir, il faudrait encore surmonter celles de la censure. Je dois donc me borner à vous citer ceux qui m’ont paru les plus remarquables.

Je mets en première ligne le Manuscrit de 1813 par le baron Fain, secrétaire du cabinet à cette époque. Il démontre jusqu’à l’évidence et par des documents et des lettres originales combien ont été injustes les jugements qu’on a portés dans le temps ; 2° les Mémoires ou souvenirs par le comte de Ségur, le même qui était sous

l’Empire grand-maître des cérémonies ; il n’a encore paru qu’un volume, mais son intérêt et la manière piquante de ses récits font désirer de voir paraître les suivants. Mme de Genlis vient encore d’enrichir la littérature de deux nouvelles productions : l’une, les Athées conséquents ou Mémoires du commandeur de Linanges, qui m’a paru audessous du médiocre; l’autre est ses Mémoires inédits qui m’ont infiniment amusée, quoique parfois son style soit négligé. Je n’en ai lu que deux volumes, mais j’espère que sous peu j’aurai les six autres ; je ne vous parle point des soi-disant Mémoires du duc d’Otrante, ses enfants ont gagné le procès contre M. Aplionse de Beauchamps qui les a écrits et qui les a publiés sous le nom de leur père; on voit qu’il a fouillé dans les archives de la police, et que d’après ces recherches il a fait cet ouvrage. Je commence aujourd’hui les Conversations de lord Byron qui ont été recueillies par Thomas M... dans les années 1821 et 1822 : ma prochaine lettre vous dira ce que j’en pense.

Maintenant je vais vous parler de tout ce que je vois, de tout ce qui m’environne. Vous savez déjà que je trouve le pays enchanteur, et toutes les contrées que j’ai parcourues depuis n’ont fait qu’augmenter cette impression. Beaucoup de voisinage rend Porto di Fermo encore plus agréable. Je vais vous nommer les personnes que j’ai le plus remarquées, ce sont les comtes et la comtesse Porti de Pedaso ; la marquise Azoline de Fermo ; la marquise Erighi de Saint-Elpidio. Tous ces endroits sont tellement rapprochés qu’il faut à peine une heure ou deux pour y aller ; aussi il n’y a pas de soir où nous ne voyions un de nos voisins. Le comte Saveri Porti, l’aîné de la famille, est parfait musicien, la comtesse sa belle-sœur a de même un beau talent sur le clavecin et de plus peint joliment en

miniature ; elle n’est mariée que depuis cinq mois au cadet des comtes, les quatre autres frères lui ayant cédé tous leurs droits d’aînesse. La comtesse nous inspire d’autant plus d’intérêt qu’elle ressemble singulièrement à Nina. C’est vraiment comme si elles étaient sœurs; ce qui de suite nous a mis en pays de connaissance c’est un accident qui aurait pu nous être funeste :

Le jour même que Girard nous avait quittés nous fûmes voir l’habitation de ces Messieurs qui est d’une propreté exquise; tout y est simple et sans luxe, eux-mêmes ont créé cette charmante propriété qui aujourd’hui fait toutes leurs délices.

Le lendemain nous allâmes chez la marquise Azoline, aux grottes ; le temps était pluvieux, mais ayant pris jour avec elle, qui ordinairement n’habite point à Casin, il fallut nous y rendre malgré l’orage qui semblait nous menacer ; nous y passâmes quelques heures fort agréablement. Non seulement une bande de musiciens fêtèrent notre passage, mais le soir nous eûmes encore un délicieux concert. Au retour YAsône, qui est un torrent que nous avions passé à sec, avait été gonflé par un orage affreux; il est à un demi-quart de lieue de Pedaso. Nous étions à rêver tranquillement dans le fond de notre landau lorsque tout à coup nous en fûmes tirés par les cris perçants de M. de Gayl et du colonel Armandi qui, de l’autre côté de la rive, nous conjuraient de ne pas passer parce que nous serions engloutis ; effectivement on nous avertit à temps, car déjà les deux chevaux de devant et le postillon nageaient. Mon mari, à ces cris, avec sa présence d’esprit ordinaire, fit un saut hors de la voiture, prit la bride des chevaux de devant, et quoiqu’il eût de l’eau jusqu’à la ceinture, il nous fit rebrousser chemin et nous tira ainsi du péril auquel sans lui nous sucombions infailliblement.

Ce qu'il y a de remarquable dans cet accident, c’est qu’un moment auparavant la calèche de ces Messieurs était passée sans danger ainsi que Tricot, qui était à cheval, et que la crue des eaux s’est faite dans un clin d’œil. Nous nous réfugiâmes chez les comtes qui furent fort surpris de nous revoir, puisqu’il n’y avait qu’un quart d’heure que nous les avions quittés. Nous leur racontâmes toute notre mésaventure dont ils ne revenaient pas, puisque depuis qu’ils habitent Pedaso, il n’y a point eu pareil exemple. Au bout d’une heure et demie, avec leur secours et celui des paysans armés de torches, nous parvînmes à passer ce torrent qui déjà avait calmé sa fureur. Depuis il est toujours sec, mais nous ne le traversons jamais sans frémir. Il y a trois jours nous avons encore fait une course aux grottes, nous y avons passé une nuit ; le lendemain nous sommes allés voir le petit port de San Benedetto qui n’est qu’à cinq milles du royaume de Naples ; de ces côtés le pays est vraiment ravissant. Des champs entiers d’orangers et de citronniers en bordent une partie de la route et tout ce petit pays a l’air d’un jardin. Ici on vit presque pour rien, le poisson y est excellent ainsi que les fruits qui abondent, mais on manque de lait et par conséquent de bon beurre, et il y a une disette d’eau qui nous oblige encore d’avoir recours à Pedaso, aussi fait-on sonner bien haut les Casini qui ont une source. Voilà l’ombre au tableau, mais quel paradis terrestre si rien de tout cela n’y manquait ! Quant à la toilette des dames, je vous assure qu’elle peut rivaliser avec celles des Romaines et elles m’ont dit qu’elles faisaient tout venir de Florence et de Milan ; toutes tiennent aussi à recevoir le journal des modes de cette dernière ville. Aucune de ces dames ne parle le français, mais toutes le comprennent et moitié dans une langue et moitié dans l’autre nous nous entendons très bien. Girard

vous aura dit pourquoi je ne veux pas apprendre cette langue divine !

Vous voilà bien au fait, ma chère comtesse, du pays que nous habitons; je voudrais pouvoir me bercer de l’espoir de vour y voir l’année prochaine, puisque je suis certaine que l’air vous en serait favorable. Dans une autre missive je me propose de vous parler de mes ouvrages qui vont toujours leur petit train malgré la vie allante que je mène ici.

Je vous prie, ma chère comtesse, de me donner des nouvelles du bon Girard. Nous étions tous émus jusqu'aux larmes en lui faisant nos adieux. Mandez-lui de ma part que M. Martinetti vient de perdre inopinément sa place et qu’il va quitter Rome pour aller s’établir à Florence. J’en suis très peinée, sa femme étant charmante et d’une instruction peu commune dans ce pays.

L' empereur Nicolas à Catherine.

Saint-Pétersbourg, le 16 janvier 1826.

J’ai reçu la lettre que Votre Altesse Royale a bien voulu m’adresser et je m’empresse de lui en exprimer toute ma gratitude. Les liens qui nous unissent, Madame, sont les mêmes auxquels feu l’empereur Alexandre vouait une si tendre affection et les sentiments qui m’inspirent ne sauraient être ni plus constants ni plus sincères. C’est par une suite de ces mêmes sentiments que je ne cesserai de prendre un vif intérêt à tout ce qui concerne Votre Altesse Royale.

Je la prie d’en agréer ici l’assurance ainsi que celle de mon invariable attachement et de ma parfaite considération.

Paragraphe d'une lettre à S. M. la reine douairière de Wurtemberg.

Macerata, 28 août 1826.

Maintenant que je me suis permis de vous parler longuement sur mes enfants, permettez, ma chère mère,

que je vous entretienne d’une chose qui me tient fort au cœur et qui améliorerait un peu notre position. Il est à votre connaissance, ma chère mère, que depuis plusieurs années, nous n’avons d’autres ressources que celles que nous offrent ma pension et la générosité de ma belle-mère, n’ayant pu jusqu’ici nous défaire de Schônau ni de la villa Montfort. Je me suis donc décidée, vu l’état de nos affaires, à vendre ma belle parure de perles, seul bijou précieux qui me reste. Mais sacrifiant volontiers tous mes goûts au bien-être futur de mes enfants, je crois bien faire en cherchant à m’en défaire, et vous, qui êtes si bonne, ma chère mère, ne pourriez-vous m’en faciliter les moyens ? La parure est intacte et telle que je l’ai reçue il y a dixneuf ans, lors de mon mariage, évaluée dans ce temps cinq cent mille francs, mais je la laisserais pour 400,000, en ne demandant à être payée de suite que de 100,000. Les 300 autres mille, je consentirais à les laisser pendant dix années, et à n’en recevoir que les intérêts à 5 °/0. Peutêtre trouverez-vous parmi vos nombreuses connaissances quelques-unes qui seraient bien aises de posséder une si belle chose à des conditions aussi acceptables, à ce que je crois.

Pardonnez-moi la liberté que j’ai prise de vous parler d’une semblable affaire, mais la confiance que je mets dans vos bontés ainsi que le bonheur que j’éprouverais de vous devoir ce service, seront, je me flatte, une excuse auprès de vous.

Je vous supplie cependant de ne pas parler au roi mon frère de l’intention que j’ai de me défaire de mes perles, M. Kaula, dans le temps, ayant été chargé de m’en faire la proposition, mais à des conditions si peu acceptables (ne m’offrant que 220,000 francs) que je les refusais me trouvant offensée, je ne puis le cacher, de voir qu’on vou-

lait profiter de la fâcheuse position dans laquelle je me trouvais pour acquérir une chose au - dessous de sa valeur.

La reine Catherine à S. M. le roi de Wurtemberg .

Macerata, le 24 septembre 1826.

Mon cher frère,

Quoique bien affectée du départ de mon fils aîné pour Sienne où mon mari vient de le conduire pour mieux poursuivre ses études, je ne veux pas passer sous silence le 27 de ce mois et vous prier d’agréer au nom de mon mari et de mes enfants les vœux que nous formons tous pour votre bonheur, prospérité et satisfaction. Puissentils s’augmenter d’année en année, et ne jamais être troublés, c’est le désir bien sincère de nos cœurs qui vous sont dévoués et qui vous prient de leur continuer votre amitié.

J’embrasse la reine et vos charmants enfants.

Catherine à S. M. le roi de Wurtemberg .

Macerata, le 21 octobre 1826.

Mon cher frère,

Je m’empresse de vous écrire pour vous annoncer que le fils de mon mari issu de son premier mariage vient d’arriver de l’Amérique, et je veux vous en parler moimême pour éviter toute fausse interprétation à ce sujet

CATHERINE DE WESTPIIALIE

et vous dire que je ne puisque me louer d’avoir fait la connaissance de ce jeune homme puisqu’il réunit à vingt et un ans aux qualités aimables l’esprit, le plus juste et le plus solide; il analyse sa position avec un jugement si droitque sa situation, qui pourrait être difficile envers nous, en devient toute naturelle. Aussi je tâche par ma tendresse de lui faire oublier ce que le sort trop rigoureux a eu d’injuste pour lui.

Vous apprendrez peut-être avec quelque intérêt aussi que mon fils Jérôme est très bien au collège de Sienne et qu’on en est content.

Mon mari me charge de le rappeler à votre souvenir.

Catii. de Westpii.

L'empereur Nicolas à Catherine .

Saint-Pétersbourg, le 19 février 1827.

Mon ministre à Rome a déjà eu l’honneur d'instruire Votre Altesse Royale du vif intérêt que j’ai consacré à l’objet de la lettre qu’elle a bien voulu m’adresser et des démarches que ce sentiment m’a suggérées. Mes soins n’ont malheureusement pas été suivis de succès. La cour de Naples, par des considérations politiques dont on ne saurait lui refuser le droit d’apprécier l’importance, puisqu’elles se rattachent à la sûreté intérieure de ses Etats, n’a pas cru devoir se désister de ses réclamations contre le séjour de M. le Prince de Montfort dans le voisinage du territoire napolitain. Comme ces réclamations se fondent d’ailleurs sur les stipulations expresses du protocole de Vérone, arrêtées entre feu l’empereur et ses alliés, Votre Altesse Royale reconnaîtra, j’en suis sûr, l’impossibilité où je me trouve d’insister sur ce point, quel qu’eût été mon vif désir de concourir à l’accomplissement de ses vœux. Si quelque chose pouvait adoucir les regrets que j’en éprouve, ce serait de voir Votre Altesse Royale bien persuadée de leur sincérité.

fl 827 J

Je la prie également, cle ne pas douter du constant attachement et de la haute estime que je lui ai voués, du prix que je mettrai à pouvoir lui en offrir des preuves et du plaisir que je trouve à lui en réitérer ici les assurances.

Catherine à la reine douairière de Wurtemberg.

Lanciano, 26 septembre 1827.

Ma très chère mère,

Je pense que vous avez bien voulu apprécier les motifs qui m’ont empêchée de vous donner de mes nouvelles pendant le séjour que vous avez fait en Angleterre, mais croire aussi que si j’en ai osé vous exprimer pendant si longtemps mes sentiments, je n’en ai pas moins goûté la plus pure satisfaction en vous sachant heureuse et contente au milieu de votre famille. Cependant ces moments de bonheur seront passés lorsque vous recevrez ces lignes et vous vous retrouverez bien seule, bien exilée dans votre retour à votre patrie adoptive.

Si je pouvais alors espérer que votre souvenir se reportera de nouveau sur moi et que vous voulussiez bien agréer avec bonté les vœux que j’ose déposer à vos pieds, à l’occasion du’ 29 de ce mois, je vous sentirai bien heureuse. Puisse le ciel, ma chère maman, verser sur vous toutes ses bénédictions et vous laisser jouir encore de longues années d’un bonheur sans mélange !

Au milieu des bois et des montagnes où j’ai été ensevelie cet été, je n’ai rien pu trouver qui fût digne de vous être offert, mais dès mon retour à Rome, qui auralieu vers

388 CATHERINE DE WESTPHALIE [1827 j

la fin du mois prochain ou dans les premiers jours de novembre, je m’empresserai de vous envoyer une petite bagatelle pour laquelle je réclame d’avance votre indulgence. A notre départde Rome, nous avons été passer quinze jours d Sienne, où nous avons tout eu lieu d’être contents des progrès de notre fils; son physique aussi a gagné de la vie régulière de collège, et il est bien heureux, dans notre position, d’avoir pu l'y placer.

J’ai été péniblement affectée de n’avoir appris de mon frère son séjour à Livourne qu’au moment où il se préparait à quitter cette ville, et je me flattais qu’après une séparation de neuf ans, lui-même aurait eu le désir de me revoir, mais je me suis trompée dans mon attente et le roi a adroitement éludé cette entrevue, puisque en conscience, mon mari, moi et mes enfants nous ne pouvions nous mettre en route pour aller le trouver à Livourne, à moins que nous y fussions invités par lui. L’année passée, lorsqu’il y fut, je lui manifestai l’envie sincère d’aller l’embrasser et lui présenter mes enfants, si à cette époque l’absence de mon mari, qui se trouvait à Trieste, ne m’avait empêchée de faire ce voyage. Il me répondit avec amitié que lui-même était contrarié de ce contretemps, mais qu’il espérait s’en dédommager la première fois qu’il y reviendrait. Nous devions donc bien nous attendre à être prévenus de son voyage et engagés cette année à nous rendre à Livourne, ce que je vous assure, nous eussions fait avec bonheur, d’autant que nous pouvions croire que notre présence effacerait les fâcheuses impressions que mon frère se plaît à conserver contre nous et que bien des personnes ne se plaisent que trop à entretenir par des rapports aussi mensongers que dénués de probabilité. Rien ne tient plus à cœur à mon mari et à moi, j’ose vous l’affirmer, que de jeter un voile sur tout ce qui s’est passé

CATHERINE DE WESTPHALÏE

et de renouer franchement les relations d’amitié que les liens de famille rendent sacrées.

Toutes ces désunions sont odieuses et n’apportent d’honneur à aucun parti. C’est cette conviction intime qui nous faisait désirer ardemment d’avoir une entrevue avec le roi et de le convaincre de la sincérité de nos sentiments; aussi mon mari s’attendait-il à être invité par mon frère et se rendre à Livourne, sa position ne lui permettant pas d’aller trouver mon frère, si le roi ne lui en témoignait pas le désir. Il ne sera peut-être pas superflu de dire ici que lorsque nous étions à Sienne, nous eûmes un instant l’idée d’aller passer l’été à Livourne pour y prendre les bains de mer qui me sont nécessaires, mais d’après les renseignements que nous prenions, nous dûmes renoncer à ce projet, ce séjour devenant trop dispendieux pour nos faibles moyens, et nous préférâmes, comme je vous l’ai déjà dit, l’isolement des bois de Lanciano qui, ayant étémisànotre disposition par l’obligeance de Msr Bandiui, ne nous occasionnait aucune dépense. J’espère de vos bontés, chère maman, que vous aurez celle, lorsque l’occasion s’en présentera, de communiquer à mon frère tout ce que je viens de vous écrire, pour qu’il connaisse tout le fond, de la pensée de mon mari et la mienne et qu’il se persuade bien que nous n’avons tous deux rien tant à cœur que de retrouver en lui l’attachement et l’affection que nous ne cessons de lui porter.

L' empereur Nicolas à Catherine.

Saint-Pétersbourg, le 23 décembre 1828.

En me parlant, Madame ma Cousine, dans votre lettre du 4 décembre de la perte douloureuse que nous venons d’éprouver. Votre Altesse Royale veut bien m’exprimer des sentiments où je reconnais toute la noblesse de son cœur. Le touchant hommage qu’elle adresse à la mémoire de feu ma mère, lui est dû à plus d’un titre. Témoin de ses hautes vertus, je l’étais aussi de la sincèreetconstante affection qu’elle vouaitàVotre Altesse Royale. Ce souvenir, ainsi que la juste et profonde douleur que Votre Altesse Royale partage avec nous, me rend plus précieux encore, s’il est possible, les liens qui m’unissent à elle. Je la prie d’agréer avec cette assurance mes remerciements pour les témoignages affectueux que renferme sa lettre, ainsi que l’expression réitérée de mon inviolable attachement et de ma considération distinguée.

La reine Catherine à Madame de Valence.

Rome, le 22 janvier 1831 .

Vous pensez bien, chère amie, que je partage le chagrin que vous devez ressentir de la perte que vous avez faite, et que je mêle mes regrets aux vôtres. Ce qui m’afflige surtout c’est la certitude que j’ai qu’elle aura réveillé plus vivement ces sortes de souvenirs qui sont bien loin d’être cicatrisés et qu’ils augmenteront l’amertume d’une perte à laquelle vous deviez cependant être préparée depuis longtemps, vu le grand âge de celle que vous pleurez : que ne puis-je dans ce moment être avec vous, chère amie, et chercher comme autrefois à alléger ces peines cuisantes ! Songez au moins quelquefois qu’il existe un cœur qui vous entend et qui sympathise avec tout ce que vous pouvez éprouver. Ce qui dans d’autres temps aurait passé pour absurde devient nécessaire du nôtre, celui d’assurer à ses amis qu’on jouit de la tranquillité; aussi je m’empresse de vous confirmer qu’elle règne parmi nous malgré les débats du conclave et le peu d’harmonie entre les cardinaux.

Les affaires du Nord occupent tous les esprits, et si, comme le bruit s’en répand, la Finlande s’est insurgée, les

pauvres Polonais seront sauvés; j’en aurais du bonheur aimant cette nation qui a eu une part si active dans nos glorieuses campagnes. Toujours confiante dans votre amitié, chère amie, j’attends d’elle de saisir le moment où vous pourrez hâter la conclusion de nos affaires d’intérêts ou du moins de nous indiquer le meilleur moyen de les terminer au plus vite. N’oubliez pas de me dire si Henriette se chargera de la recherche d’une gouvernante pour ma fille. Dans l’espoir qu’elle voudra bien me rendre ce service, je m’abstiens d’en faire de mon côté, quoique Mathilde en aie un besoin urgent, étant sans en avoir depuis un an.

Mon mari vous fait des compliments.

L'empereur Nicolas à Catherine.

Tsarskoé-Selo, le 29 août 1831.

L’affection profonde que m’a fait éprouver la perte de mon frère, feule grand-duc Constantin, a été partagée par Votre Altesse Royale avec une sensibilité dont je suis vivement touché. La lettre qu’elle a bien voulu m’adresser dans cette circonstance pénible a été pour moi une nouvelle preuve de l’intérêt que Votre Altesse Royale aime à me témoigner toujours d’une manière aussi affectueuse qu’elle est constante. Il m’est agréable de lui en exprimer toute ma reconnaissance et de lui faire agréer en même temps l’hommage de mon inaltérable attachement et de ma considération distinguée.

La reine Catherine mourut à Lausanne en 1834, à partir de 1831, on a d’elle peu de lettres ayant un intérêt historique ou de famille.

Nous terminerons donc ici la publication de sa curieuse correspondance.

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