La mort de Napoléon à Sainte-Hélèue
propre intérêt de ne pas compter sur des secours qui ne se réaliseraient point. J’ai eu l’honneur de lui parler à Laybach avec cet abandon qui me paraît seul pouvoir servir les affaires.
Je l’ai prévenue de l’impossibilité de porter l’empereur à un sacrifice pécuniaire; tout ce qui m’a paru faisable à été d’engager les créanciers du prince, par des moyens de persuasion à être patients et modérés dans leurs prétentions. Afin d’arriver à ce dernier but, il m'a paru essentiel que le secours de l’empereur de Russie ne fût point connu. Dès mon arrivée ici, je les ai trouvés informés de la position véritable des choses. Dès ce moment, mon intervention s’est trouvée bornée à leur recommander, ce qui n’influe guère sur des hommes d’affaires possesseurs de titres péremptoires et placés par ceux-ci dans une attitude de sécurité impossible à ébranler. MM. Arnstein et Eskehl m’ont assuré ne pas être préparés, mais hors de possibilité de s’entendre pour de nouveaux prêts. Je vais faire parler encore à M. Dietrich sans qu’il me soit possible de répondre du succès de ma demande.
Je fais ici à Votre Altesse Royale le tableau le plus simple d’une position des choses que je regrette sincèrement. Aussi souvent qu’elle me demandera mon avis je lui rendrai le compte exact de ma pensée et de la vérité. Les relations enti'e Votre Altesse Royale et son auguste frère sont d une nature tellement délicate que je dois regarder les communications qu’elle a bien voulu me «faire, comme autant de preuves de sa confiance. Mes vœux les plus sincères sont que de ce côté elle trouve moyen de s’arranger, et certes n’épargnerons-nous nulle circonstance à notre portée pour en faciliter le terme.
Les ordres dont l’empereur lui-même a prévenu Votre Altesse Royale à Laybach, ont été donnés aux autorités
de Trieste. S’ils devaient ne pas avoir satisfait à vos vœux, j’aurai soin de les faire répéter. Je prie toutefois le .prince et Votre Altesse Royale de ne pas oublier combien la ligne de service est difficile à tracer dans une ville telle que Trieste et dans des circonstances comme les présentes.
Catherine à la pt'inces-se Pauline.
Trieste, 21 juillet 1821.
Ma chère Pauline,
J’allais mêler mes larmes aux vôtres, lorsque votre lettre m’est parvenue, plongée dans la plus grande désolation depuis que nous avons reçu la nouvelle de la mort de l’empereur. Toutes nos pensées se sont dirigées vers vous et vers vous tous et nous sommes dans la dernière inquiétude de savoir comment vous, ainsi que maman, aurez supporté ce malheur affreux qui, quoiqu’il fût à prévoir (puisque l’agonie de l’empereur avait commencé du jour où il a touché le sol de cette île insalubre) nous conservions toujours encore l’espoir d’un avenir plus heureux pour lui. Mais Dieu en a disposé différemment et a fait échouer tous les calculs humains. Maintenant sa grande âme repose en paix et il n’est plus au pouvoir des mortels de continuer à l’abreuver d’amertume; cette Providence juste ét immuable dans ses décrets ne permettra pas que ses persécuteurs jouissent tranquillement des tourments dans lesquels ils l’ont fait périr, et ce forfait aura ses vengeurs.
Votre projet d’aller à Sainte-Hélène était sublime etpartait d’un cœur digne de la sœur de l’empereur; je vous aurais envié le bonheur de le soigner, mais Ton vous eût
CATHERINE DE WESTPIIAL1E
refusé, comme à nous, d'aller adoucir ses derniers moments.
Jérôme ne pouvant vous écrire aujourd’hui, me charge de le suppléer et de vous exprimer de sa part toute sa tendresse.
Donnez-nous de vos nouvelles et de celles de maman.
Catherine au roi Louis.
Trieste. 22 juillet 1821.
Mon cher frère.
C’est lorsque l’âme est navrée de douleur qu’elle sent doublement le besoin de s’épancher dans le sein de l’amitié; je l’éprouve surtout dans le moment où j’acquiers l’affreuse certitude qu’il ne nous reste plus qu’à pleurer sur la tombe de l’empereur.
Ces lignes qui vous sont adressées dans les premiers instants de ce cruel malheur, ne vous dépeindront que faiblement à quel point je sens l’immensité de notre perte. Aussi n’est-ce qu’avec peine que je me résigne à cette nouvelle épreuve de la Providence, et il n’y a que la pensée que la mort met un terme à toutes les infortunes de la vie et devient un bienfait pour celui qui en a été la plus déplorable victime, qui puisse calmer ma vive douleur. J’espère de votre affection, mon cher frère, que vous voudrez bien me donner de vos nouvelles ; ce n’est pas sans trembler que j’envisage les suites que pourra avoir cette perte sur la santé de maman et de Pauline. Nous espérons aussi que vous voudrez bien nous communiquer tous les détails que vous pourrez recueillir sur les derniers moments de l’empereur. Chaque parole,
chaque mot nous devient saint et sa moindre volonté doit être religieusement observée par nous.
Mes enfants vous présentent leur respect; Jérôme, quoique très jeune encore, a versé des larmes comme nous. Votre fils qui a joui du bonheur de connaître l’empereur et de recevoir des témoignages de ses bontés, doit être vivement affecté.
Catherine à S. M. V empereur de Russie.
Sire,
Schônau, 12 août 1821.
C’est toujours dans les moments les plus pénibles de ma vie que mes regards se portent sur Votre Majesté.
La nouvelle accablante de la fin déplorable de l’empereur Napoléon m’a profondément affectée. Ses malheurs avaient encore resserré les liens qui m’attachaient à lui. Je pleure un bienfaiteur, un père, et mes regrets seront éternels. Je ne crains pas de montrer ces sentiments à Votre Majesté, connaissant sa générosité et la véritable grandeur de son âme.
Dans ce moment cruel, mon époux ressentant vivement pour sa mère le coup affreux qui déchire son cœur, a éprouvé le besoin d’aller mêler ses larmes aux siennes et de lui porter les seules consolations dont cette mère infortunée puisse être encore susceptible. Des intérêts de fortune nécessitent également une entrevue d’où peut dépendre le sort à venir de nos enfants. Ces considérations ont déterminé mon époux à s’adresser au Gouvernement autrichien pour lui demander l’autorisation de se rendre pendant quinze jours à Rome, offrant même de s’embarquer pour Ancône et d’être accompagné par un officier
autrichien, afin d’écarter tout soupçon et aplanir toute difficulté.
La réponse du prince de Metternich porte que S. M. l’empereur ne peut accorder cette autorisation sans avoir préalablement consulté ses augustes alliés. Ce refus nous est d’autant plus sensible qu’il peut nous faire un tort irréparable. Ma belle-mère a soixante-seize ans et sa fortune, quoique bien au-dessous de ce qu’on la suppose, pourrait cependant lui permettre de venir à notre secours et de faire quelque disposition en faveur de nos enfants, mais il est impossible de traiter par écrit une affaire aussi délicate, où le langage de la persuasion est si éloquent dans la bouche d’un fils qui seul aurait le pouvoir de convaincre sa mère de tout le malheur de sa position.
Dépouillé dans le Wurtemberg, ne trouvant en Autriche que des obstacles dans tous ses efforts pour assurer une existence à sa femme et à ses enfants, il ne peut compter que sur sa mère, et on lui enlève la possibilité de chercher auprès d’elle les moyens d’adoucir son sort, qui devient tous les jours plus affreux par l'inutilité de toutes mes démarches, puisqu’il paraît certain que la France n’accueille pas mes réclamations. Votre Majesté connaît ma position du côté de mon frère, et le prince de Metternich dans sa dernière lettre me prie de ne pas compter sur des secours qui ne se réaliseraient pas, étant dans l’impossibilité de porter l’empereur à un sacrifice pécunier.
Je n’ai pas négligé de revenir à plusieurs reprises auprès du prince de Metternich. Sur la remise de la note à mon frère, il me renvoie toujours à ce que Votre Majesté fera à cet égard. Cette défaite traîne en longueur une affaire dont la prompte conclusion est pour moi de la plus haute importance, ne pouvant rien attendre de mon frère, en raison de l’intérêt que Votre Majesté et l’em-
Cath. de Westph.
CATHERINE DE WESTPIIALIE
pereur d’ Autriche voudront bien montrer à mon égard : enfin, Sire, les restrictions adoptées sur notre séjour à Trieste et qui auraient dû être levées, subsistent dans toute leur première rigueur. Votre Majesté voit par là combien peu on tient les promesses qui m'ont été faites à Laybach et que je ne devais sans doute qu’à sa présence et aux bontés qu’elle me témoignait.
Entravés dans toutes nos démarches, contrariés dans les moyens que nous employons pour assurer notre existence, sommes-nous donc irrévocablement voués au malheur et sacrifiés sans pitié à la politique qui sert de prétexte à toutes les vexations dont on nous accable depuis six années !
C’est dans l’amertume de mon cœur que je trace ces lignes à Votre Majesté. Il y a des moments où la douleur l’emporte sur toute autre considération et où l’âme perd jusqu’à la faculté d’espérer. J’en suis venue à ce point, Sire, et il n’y a que le touchant intérêt que votre Majesté veut bien me témoigner qui puisse m’apporter encore quelque consolation, en me montrant un appui au milieu de l’abandon général.
J’ose donc en appeler à ses bontés pour espérer qu’elles me feront pardonner mes importunités et m’obtenir la continuation de la bienveillance dont Votre Majesté m’a toujours honorée.
Catherine au cardinal Fesclu
Schônau, 24 août 1821.
Mon cher oncle,
Maman vous aura prévenu que Jérôme me chargerait de répondre à votre lettre du 8, occupation dont je m’ac-
quitte avec plaisir, cherchant à saisir toutes les occasions qui peuvent me rappeler à votre souvenir.
Jérôme a déjà fait toutes les démarches possibles pour obtenir de pouvoir aller offrir ses consolations à notre excellente mère, mais jusqu’ici tous ses efforts ont été sans succès. Il vient encore de présenter une nouvelle note à ce sujet, et en attend la réponse. Croyez bien, mon cher oncle, que nous n’avons rien tant à cœur que de pouvoir prouver notre tendresse à Madame, et que nous gémissons de voir que la famille ne soit pas étroitement unie; elle qui aurait dû donner le plus bel exemple d’union, n’est pas exempte (à ce que l’on dit) du fléau de la discorde, ce dont nos ennemis triomphent. Vous qui avez une influence marquée, surtout par l’auguste ministère que vous remplissez si dignement, prêchez-leur donc l’union la plus intime, en répétant bien que sans elle, nous passerons dans la postérité pour une famille qui aurait cessé d’être à la hauteur de sa position. Pardonnez-moi, mon cher oncle, d’oser vous parler aussi librement, mais mon entier dévouement à la famille m’en donne le droit.
Je vois malheureusement que les passions nous égarent et je voudrais pouvoir nous sauver, lorsqu’il en est temps encore. Ce qui m’inquiète surtout, c’est de voir maman exposée à des tracasseries, elle qui souffre déjà tant! Vous devriez l’engager, mon cher oncle, à s’absenter quelque temps de Rome et à venir s’établir chez nous à Trieste où l’air est excellent. Là au moins elle jouirait de la tranquillité et serait entourée de deux enfants qui la chérissent tendrement; je ne parle de ce déplacement, mon cher oncle, que parce que l'on m’assure que maman est décidée à aller en Amérique avec Lucien.
Vous devez sans doute être instruit, à l’heure qu’il est, des dernières volontés de l’empereur. MM. Bertrand et
CATHERINE DE WESTPIIALIE
Montholon étant arrivés à Londres, je pense qu’il est inutile de vous prier de ne pas oublier de nous communiquer tout ce qui peut y avoir rapport : étant pour nous d’un aussi vif intérêt.
Catherine à Madame Mère.
Schônau, 30 août 1821.
Ma chère maman,
Je vous baise les mains de votre bonne lettre du 16. Vous ne sauriez croire combien je suis heureuse de voir que votre santé n’a pas été visiblement altérée par le malheur affreux qui nous plonge tous dans la plus douloureuse affliction. Vous rendez justice à mon cœur, lorsque vous êtes convaincue que si j’avais pu suivre ses sentiments, j’aurais volé auprès de vous et aurais tâché par mes soins d’alléger autant que possible les peines qui obscurent votre vie d’amertume, mais, ma bonne maman, Jérôme ni moi ne sommes libres et nous devons nous courber sous l’inflexible loi de la nécessité. Cependant Jérôme vient encore de réclamer contre des mesures aussi vexatoires et peut-être réussira-t-il à pouvoir passer avec vous quelques semaines. Je vois avec plaisir que ce que l’on écrivait à Caroline se trouve faux et que vous n’avez pas l’idée d’aller vous établir en Amérique, puisque vous nous désapprouveriez, si nous prenions ce parti. C’eût été pour moi une cruelle pensée que de me voir séparée à jamais de vous, ma bonne maman, aussi longtemps que vous restez en Europe. J’ose espérer que des circonstances plus favorables nous réuniront; mais une fois là-bas, il faudrait presque y renoncer.
Je ne puis m’empêcher, ma chère maman, de vous parler d'un projet que Jérôme et moi voudrions vous faire adopter (si on persévère dans le refus des passeports pour Rome), ce serait de vous déterminer à changer d’air et à venir passer quelque temps avec nous à Trieste. Le climat est aussi beau et aussi doux que celui de Rome, et mes soins, notre tendre attachement chercheraient le moyen de vous en adoucir le séjour. Veuillez vous rappeler du bonheur que vous nous avez procuré, lorsque vous êtes venue nous voir à Cassel, et vous pourriez vous faire une idée de celui que nous éprouverions en vous voyant au milieu de nous dans ce moment.
Nous voyons souvent Caroline et ses enfants; tous se portent très bien.
Catherine à Madame Mère.
Schônau, 24 septembre 1821.
Ma chère maman.
Nous serions au désespoir, Jérôme et moi, si vous pouviez douter un instant de l’empressement qu’il mettra à se rendre auprès de vous aussitôt qu’il recevra ses passeports, et si vous vouliez bien en former le vœu, croyez que c’est le seul bonheur que nous rêvions encore ; mais, ma chère mère, je ne saurais assez vous le répéter, nous sommes loin de jouir de notre liberté et nous sommes de fait traités comme prisonniers, ne pouvant mettre aucun projet à exécution sans l’autorisation du Gouvernement qui, lorsque c’est pour sortir de l’Autriche, assure être hors d’état lui-même de le permettre, sans en avoir préalablement instruit les alliés et sans délibérer la chose avec
eux. Vous voyez, ma clière maman, les retards inévitables et les obstacles que nous devons surmonter, mais décidés à employer tous les moyens que notre bon droit et la justice nous donnent, de nouvelles démarches ont été tentées et nous en attendons le résultat.
Je ne conçois pas comment les personnes qui vous approchent peuvent inventer les nouvelles qu’elles écrivent et assurer comme positif un projet auquel vous n’avez songé; enfin c’est à un tel point, qu’encore aujourd’hui ces mêmes personnes soutiennent que votre arrière-pensée est de vous rendre en Amérique. Quant à moi, j’avoue que je n’ai jamais ajouté foi à ces bavardages, et je suis heureuse de voir que vous n’en avez pas conçu l’idée. Qu’il nous serait doux, ma chère maman, de pouvoir vous faire adopter celle que nous vous avons soumise dans notre dernière lettre ! Lucien allant en Amérique avec sa famille, Pauline formant un nouvel établissement à Gênes, Louis passant la belle saison à Florence, nous vous voyons toute seule à Rome, privée des soins et de la tendresse de tous vos enfants. Cette pensée, je ne vous le cache pas, nous afflige et augmente nos peines.
J’ai reçu des nouvelles de Joseph, de Philadelphie, du 8 juillet; il ignorait sans doute l’événement affreux que nous déplorons, ne m’en faisant point mention. A cette époque, il relevait d’une maladie longue et aiguë, produite par de violentes coliques néphrétiques, qui l’avaient retenu au lit pendant un mois ; cependant au départ de sa lettre, il se trouvait mieux et allait se rendre aux eaux minérales de Nugent. Julie, qui m’envoie cette lettre, me mande qu’elle se serait embarquée sur-le-champ, si elle n’était retenue par la nécessité de remplir les intentions de Joseph sur des affaires qu’il est indispensable qu’elle termine avant son départ. Je présume qu’elle veut parler
clu mariage de Zénaïde dont la santé paraît remise. Celle de Charlotte est toujours chancelante, et jusqu’ici Julie n’a osé hasarder d’apprendre à ses filles le malheur qui nous plonge dans la douleur.
J’ignore si Hortense est malade, je n’ai pas reçu de ses nouvelles depuis un an .
Est-il vrai, ma chère maman, que vous attendez le maréchal Bertrand? On l’écrit à Caroline. Qu’il nous tarde de connaître la fin par un témoin oculaire, les circonstances et les détails qui concernent celui dont nous pleurons toujours la perte !
Alexandre à Catherine.
Vienne, le 17-29 septembre 1821.
Je saisis avec empressement l’occasion que m’offre la lettre de Votre Altesse Royale, en date du 20 de ce mois, pour lui réitérer mes félicitations sur la naissance du fils1 auquel elle vient de donner le jour et pour lui exprimer l’intérêt que je prends à la position où l'ont placée des couches pénibles. J’espère qu’au moment où Votre Altesse Royale recevra ces lignes, sa convalescence aura fait des progrès; je le désire au moins avec toute la sincérité des sentiments que je lui porte.
Ma dernière lettre lui aura appris que je m’étais déjà concerté avec la cour d’Autriche sur le projet que Votre Altesse Royale a formé de se rendre à Rome accompagnée de ses enfants. Je m’occuperai avec plaisir à lui en faciliter les moyens, et j’éprouve une réelle satisfaction à lui renouveler l’assurance de rattachement dont il me sera toujours agréable de lui donner des preuves.