‹ Correspondance Inédite de la Reine Catherine de Westphalie, née Princesse de Wurtemberg Avec sa faChapitre 6 sur 20 · Ceci était écrit après la mort du père de Catherine · texte numérisé non relu

Ceci était écrit après la mort du père de Catherine

CATHERINE DE AVESTPIIAL1E

ma mémoire le souvenir des personnes de ma famille ou de ma connaissance qui m’ont été chères. Le portrait que je m’en retracerai m’aidera aussi à réfléchir sur les différents motifs qui les ont fait agir dans telle ou telle circonstance, et augmentera en moi la connaissance du cœur humain : connaissance, en général, très imparfaite chez les grands, qui ne voient jamais les hommes que du beau côté et, si j’ose m’exprimer ainsi, n’en aperçoivent jamais l’envers.

Je devrais peut-être m’excuser en quelque sorte des détails dans lesquels je me trouve entraînée, en remontant jusqu’à l’histoire de mon grand-père et de ma grand’ mère ; mais ils entrent tellement dans les événements des premières années de ma vie, que je ne saurais m’empêcher d’en parler, pour mettre de l’ordre et de la clarté dans mon récit.

Mon grand-père était de l’ancienne maison des ducs régnants, de Wurtemberg. Il était le troisième frère du duc régnant. Guerrier intrépide, il s’était fait chérir du grand Frédéric, et l’avait puissamment secondé dans ses plus brillantes campagnes de la guerre de sept ans, lorsqu’une blessure dangereuse, qu’il reçut à la fameuse bataille de Rosbach (une des plus sanglantes de cette guerre), blessure dont les suites sont devenues incurables, l’ont forcé de se retirer du service de Prusse. Il avait épousé la princesse de Brandebourg-Scliwerin, nièce du grand Frédéric, et, par cette alliance avait resserré les liens d’une tendre amitié avec ce grand Monarque. En quittant la Prusse, mon grand-père se retira dans un des apanages de sa maison, à Montbéliard. Cette principauté est enclavée en France ; c’est là que, bien des années après, sous les auspices de la plus tendre des aïeules, de la plus éclairée comme de la plus aimable des femmes, se sont

écoulées les premières années de mon enfance, dont il ne reste plus tard qu’un de ces souvenirs doux, semblables à un songe agréable, qu’interrompt un réveil souvent trop précipité.

La fortune de mon grand-père, et de ma grand’mère surtout, leur permettait d’entretenir à Montbéliard une cour fort agréable. Peu loin de cette ville, ils avaient bâti une superbe maison de plaisance. Dirigés par le goût pur et éclairé de ma grand’mère, ils en avaient fait une magnifique habitation. La beauté des sites, l’heureux choix des embellissements de l’art, la grandeur et l’affabilité tout à la fois de leurs manières y attiraient toujours un grand nombre d’étrangers. C’est au sein de cette intéressante réunion que se sont écoulées mes premières, mes plus heureuses années, et que s’est faite ma première éducation. C’est à Montbéliard aussi, et avant l’époque qui m’y a conduite, que mon grand-père et ma grand’mère élevaient en silence, et loin du fracas de grandes résidences, trois princesses charmantes, dont deux ont porté les deux premières couronnes de l’Europe. La famille de mon aïeul a été nombreuse : il a eu douze enfants, dont mon père était l’aîné. En retraçant ici l’histoire de son éducation, c’est presque faire celle de sa vie, car s’il est vrai qu’elle influe si essentiellement sur le caractère et la manière d’être de chaque individu, cette vérité est bien plus sensible encore chez les princes, qui ne peuvent guère en rectifier les défauts par l’expérience et la connaissance du monde, comme les simples particuliers, qui ont si souvent pour eux la leçon du malheur, dès les premiers pas qu’ils font dans le monde. Les princes, au contraire, arrivent souvent à un âge avancé, tels qu’ils -sont sortis des mains de leurs instituteurs ou avec d’autres défauts diamétralement opposés. J’ai souvent réfléchi à

cette prodigieuse influence de la première éducation sur le caractère des grands, dans le dessein de rectifier un peu, pour mes enfants, les vices que j’ai pu remarquer dans celle qu’on donnait à d’autres. Une des singularités qui m’a en général le plus frappée, est l’extrême rigueur avec laquelle les enfants des grands sont presque tous traités dans l’enfance : elle me paraît fondée sur le despotisme qu’exercent souvent les meilleurs princes dans leur intérieur, sur l’importance que leurs alentours leurs font attacher aux petites choses. Les pas, les démarches d’un pauvre enfant, d’un prince héréditaire surtout, sont considérés comme des objets importants à l’État et comme devant exciter la jalousie ou, tout au moins, la surveillance du chef. De là, les petites délations, les soins minutieux d’un gouverneur si rarement un Montausier ou un Fénelon . A cela se joint la propre humeur du gouverneur ; il considère le royal enfant comme lui ayant enlevé une portion du bonheur destiné à la masse totale. De cette sévérité outrée, il résulte presque toujours qu’un enfant privé de moyens naturels le sera un jour aussi du caractère et de la fermeté, si nécessaires à un prince, ou qu’il exercera sur les autres, dans l’avenir, le despotisme qui a pesé sur son enfance. Cette trop grande sévérité a encore été augmentée par mon père de toute celle que l’usage de son temps introduisait dans l’éducation des jeunes gens. Car, pour mes tantes, il en était autrement : elles étaient entièrement livrées à la tendresse maternelle.

Son enfance (celle du père de la Reine Catherine), sous ce rapport, n’a pas été aussi heureuse que celle de ses sœurs.

Plus tard, mon père a été envoyé à Lausanne avec mes oncles, pour y achever ses études, sous la conduite d’un gouverneur trop médiocre pour former des jeunes gens

d'un esprit aussi étendu que mon père, car mes oncles n’ont jamais pu rivaliser avec lui de moyens.

Peu de personnes sauront aujourd’hui pourquoi la petite ville de Lausanne, sans université, sans institution publique quelconque, avait cependant le privilège d’attirer dans son sein des jeunes gens des premières et des plus illustres maisons d’Allemagne et d’Angleterre. Le choix des Anglais, à cet égard, avait donné le ton à l’Europe. Les jeunes gens des familles les plus distinguées de l’Angleterre achevaient alors leur éducation dans le pays de Vaud, qui devait cette préférence à l’usage de la langue française. Une autre cause de ce genre de célébrité alors, pour cette petite contrée, était le séjour que faisait à Lausanne le célèbre médecin Tissot. Il joignait, comme on sait, à diverses connaissances une philanthropie qui faisait chérir sa personne autant que rechercher son école. Aussi, mon oncle le duc Louis s’est-il, à cette époque, tellement enthousiasmé pour son art, qu’il a pour ainsi dire fait toute sa vie sa principale étude, et je puis dire sa principale occupation de la médecine, et qu’il s’est occupé, non seulement de la théorie, mais même de la pratique, plus qu’il ne convenait, peut-être, à son rang. Il joignait à cela une candeur, une bonté de caractère peu commune; cherchant par goût à soulager l’humanité souffrante et ne sachant pas mettre de bornes à cette vertu par aucune des bienséances de la place éminente qu’il occupait dans la société. Mais cette critique elle-même n’est-elle pas un hommage rendu à un des cœurs les plus philanthropes que j’aye jamais connus? J’aurai peu d’occasion de rappeler cet oncle dans le cours de ces mémoires; mais je me plais à retracer ici le souvenir d’un des parents que j’ai le plus chéri.

Mon père, dont il suivit les études, ne donna point dans

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cet écueil. Il revint dans la maison paternelle, après avoir étendu ses connaissances, et recueillit plus de bénédictions paternelles que d’argent.

Il fut envoyé, âgé de dix-huit ans, à Potsdam, pour y faire ses premières armes, sous l’égide de Mars.

Mon père, en arrivant dans cette ville, y apporta pour le grand Frédéric ce degré d’enthousiasme propre à la jeunesse et qu’enflammait encore la réputation de ce grand monarque. Léger d’argent, il était riche d’espérances, et comptait fermement que son esprit supérieur et ses moyens, en le faisant apprécier de Frédéric, porteraient sa fortune aussi haut que sa naissance. Il ne savait pas encore que les êtres de la trempe du grand Frédéric n’examinent le mérite que de la hauteur où ils sont placés, et seulement pour lui faire seconder leurs vastes desseins. Aussi Frédéric sut-il apprécier la grande disposition qu’annonçait mon père, et chercha-t-il vraisemblablement à en tirer pour lui quelque avantage, en faisant achever son éducation d’une manière tout à fait militaire. C’était des manœuvres, des exercices perpétuels. Mon père était, pour ainsi dire, prisonnier de guerre à Potsdam, et si le Roi mettait une sévérité extrême à empêcher qu’aucun militaire, de quelque grade qu’il fût, ne sortit de cette ville, qui n’était à vrai dire qu’un camp dont les tentes étaient de pierre et permanentes, il y ajoutait, pour ses neveux, une surveillance plus particulière et plus directe encore; car s’il arrivait à mon père de rechercher parfois quelques délassements à ses monotones occupations, en faisant quelques excursions à Berlin, une vive et publique remontrance à table, de la part du Roi, en était infailliblement la suite. C’est ainsi que mon père a peu joui de l’avantage inestimable de s’être trouvé journellement entre le grand Frédéric et les gens de lettres

célèbres qui l’entouraient à cette époque, et qui faisaient de Potsdam la réunion de tout ce qu’il y avait alors de plus grand dans l’univers. Mon père, que sa jeunesse empêchait de prendre part à ces conversations intéressantes dont il était journellement le témoin, avait d’ailleurs été élevé dans un grand éloignement des principes philosophiques de cette époque. Mon grand-père était si diamétralement opposé à ces nouveaux systèmes, que mon père, étant à Lausanne, n’avait pas osé visiter Voltaire à Ferney. Cependant, je suis persuadée qu’il doit à ces instants de sa vie cette facilité de s’exprimer, cette éloquence entraînante qui l’a toujours distingué. Des esprits supérieurs ou médiocres, la vieillesse ou l’enfance se trouvaient comme enchaînés pour l’écouter, et je serais presque tentée de croire, d’après ce que j’ai vu dans ce genre-là, qu’il y avait une certaine magie dans le charme de son éloquence.

Mon oncle, le duc Louis..., partageait avec mon père les avantages delà société intime du grand Frédéric; mais il n’en profita pas comme lui.

L’attrait du plaisir, le goût du faste et de la dépense l’entraînaient souvent au-delà des bornes qu’avait prescrites mon grand-père; et mon père, plus âgé que son frère de quelques années et auquel on avait donné sur lui une sorte d’autorité, eut avec lui, dès lors, plusieurs scènes fâcheuses, qui ont inspiré à ces deux frères une défiance réciproque qui, depuis, a produit de plus fâcheux éclats encore.

La sévérité de Frédéric, la gêne qu’elle inspirait à mon père, lui inspirèrent le plus grand désir de sortir de cette tutelle, et le moment arriva où il se vit en liberté; mais il changeait ses chaînes contre l’ennui d’un triste séjour, car il fut envoyé en garnison à Treptow, petite ville de la Poméranie. Avec le sentiment de sa liberté, tous ceux de

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la jeunesse s’éveillèrent à la fois. Jusqu’alors, il n’avait connu ni les femmes ni l’amour: ils étaient bannis de la cour de Prusse. Frédéric n’avait aimé ni les unes ni consacré ses loisirs aux autres, et son neveu, en le quittant, ne connaissait ni notre sexe ni son cœur. C’est alors que tout devient danger pour un jeune homme, pour un jeune prince surtout. Par la transition subite d’un système de sévérité outrée à une trop grande indépendance, le premier objet qui frappe ses yeux développe en lui la première et la plus dangereuse des passions.

Une petite bourgeoise de Treptow fit connaître à mon père ce charme attaché aux premières amours. Elle était jolie, naïve; la douceur d’être aimé, de l’être pour la première fois,, la nouveauté de cette situation, comparée aux tristes parades de Potsdam, enflammèrent tellement mon père, qu’il voulut absolument l’épouser. Ses amis le ramenèrent cependant à des idées plus sages, et les projets du grand Frédéric sur lui le détournèrent entièrement de cette folie. Pour se l’attacher davantage et lui donner une preuve de plus de son affection, il avait arrangé son mariage avec la princesse de Brunswick, fille aînée du feu duc de Brunswick. Cette union convenait d’autant plus à mon père qu’à Berlin, à Potsdam, il s’était lié très étroitement avec le duc.

Personne n’ignore que ce prince possédait un esprit éminent. Cette brillante qualité avait fait naître une intime liaison entre deux êtres si bien faits pour s’entendre. Mon père crut donc assurer son bonheur, sous tous les rapports, en épousant une princesse de quinze ans, jolie, spirituelle, vive de caractère et fille d’un des hommes qu’il chérissait et appréciait alors le plus. Le mariage se fit à Brunswick l’année 1780.

Mon frère, le roi actuel de Wurtemberg, fut le premier

fruit de cette union. Il naquit le 27 septembre à Lignitz, en Silésie, où mon père était en garnison. Peu de temps après sa naissance, l’empereur et l’impératrice de Russie, ma tante, alors grand-duc et grande-duchesse, firent leur voyage dans toutes les contrées de l’Europe (sous les noms de comte et de comtesse du Nord), où ils furent reçus comme l’empereur méritait de l’être. Ne portant encore que le titre de grand-duc, éloigné du trône par l’ambition de Catherine, il semblait rechercher uniquement la gloire de mériter par ses qualités d’y monter un jour. Heureux les peuples, si la toute-puissance n’avait altéré, depuis, ses heureuses dispositions naturelles.

Le grand-duc et la grande-duchesse passèrent par Berlin en 1782, où mon père s’était rendu pour voir sa sœur. Ils désirèrent qu’il pût les accompagner dans le voyage qu’ils se proposaient de faire en France, et le plaisir de passer quelque temps avec une sœur chérie engagea mon père à les suivre dans leur voyage. Mon père, à cette époque, avait quitté le service de Prusse, et voici les raisons qui l’obligèrent à le faire.

Depuis quelque temps déjà, il était question du mariage de la seconde de ses sœurs avec l’archiduc François, maintenant empereur d’Autriche^ et Frédéric qui voyait avec inquiétude cette alliance et qui, malgré son grand caractère, portait le soupçon jusqu’à la minutie, crut que mon père songeait à se retirer de son service pour entrer à celui de l’empereur Joseph. D’après cette idée, mon père éprouva plusieurs désagréments qui le déterminèrent à quitter effectivement la Prusse, non pour passer en Autriche (ce service ne lui convenait pas), mais pour passer à celui de la Russie. Son admiration pour l’impératrice Catherine et sa préférence pour l’aînée de ses sœurs, la grande-duchesse de Russie, dont l’âge était plus rapproché

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du sien, l’appelaient dans ce pays. Ce fut là que ma mère me donna le jour. Hélas! je l’ai peu connue, et ce n’est qu’avec peine que mes idées peuvent me la retracer, car je n’avais pas encore quatre ans lorsque j’eus le malheur d’en être séparée. Courte et malheureuse fut sa destinée. Je n’ai jamais cherché à soulever le voile qui couvre encore à présent à mes yeux ses derniers moments. Le respect filial me l’interdit. Si elle eut des torts, ou s’ils furent la suite de ceux de mon père, c’est ce que je ne me permets pas de décider; si ma mère, malheureuse, fut aussi coupable, elle est depuis longtemps aux pieds de l’Éternel dont la miséricorde infinie me fait croire qu’elle a trouvé grâce à ses yeux et suffisamment expié ici-bas des erreurs qui me sont inconnues. Il semble que le bras du Tout- Puissant se soit appesanti sur sa maison. Elle a été la victime précoce destinée à de grandes épreuves; sa sœur, la princesse de Galles, est bien plus malheureuse encore et a survécu à la catastrophe affreuse qui a presque anéanti son illustre famille. Tout ce qu’il m’a été permis de connaître du sort de ma mère, c’est qu’après avoir donné le jour au second et dernier de ses fils, le prince royal de Wurtemberg, né le 18 janvier, la dissension domestique entre elle et mon père a été poussée si loin, qu’il s’est déterminé à la laisser en Russie et à quitter ce service en nous ramenant avec lui, au lieu de sa naissance, et ne voulant plus servir aucune puissance étrangère. L’impératrice Catherine, qui avait apporté dans ces détails de ménage le même esprit de despotisme qui la dirigeait dans de plus grandes choses, après avoir irrité mon père, peut-être davantage pour appüyer et soutenir la cause de ma mère, l’abandonna aux infortunes qu’elle-même avait préparées ; et l’on prétend même qu’elle la fit enfermer dans une forteresse où elle mourut, à ce qu’on assure,

plusieurs années seulement après qu’on eut publiquement annoncé sa mort. Mon père, trompé dans sa plus chère affection, nous amena, mes frères et moi, à ses parents le duc et la duchesse de Wurtemberg, où, après m’avoir confiée aux soins de mon aïeule, il fut s’établir avec mes frères à Mayence, pour surveiller leur éducation.

Me voici maintenant arrivée à cette fameuse époque de ma vie où j’ai pu commencer à sentir mon existence. J’avais quatre ans lorsque je fus remise à ma grand’mère, élevée sous ses yeux, avec une indulgence trop grande peut-être ; dans certains moments, je lui dois cependant le premier germe des qualités qu’on reconnaît aujourd’hui en moi. Son esprit supérieur, ses connaissances étendues m’ont inspiré la noble émulation de marcher sur ses traces et de vouloir (si j’ose m’exprimer ainsi) apprendre par moi-même ce que la négligence de mes institutrices et la perte prématurée de mon aïeule ne m’avaient pas permis de perfectionner pendant le cours de mon éducation. Sa vie, ses moeurs furent pures et sans tache. J’ai puisé aussi dans son exemple, comme dans ses préceptes, cette pureté d’âme, garant (quoi qu’on en puisse dire de nos jours) de la plupart des vertus des femmes ; si la reconnaissance que je dois à tant d’amour, à tant de soins maternels, me laissait la faculté de blâmer quelque chose dans ceux que j’ai reçus de ma grand’mère, ce serait d’avoir permis, d’avoir occasionné même, le changement trop fréquent de mes gouvernantes; la première fut Mrae de Bomantheusein, femme d’un excellent caractère. Cependant, par plusieurs intrigues de cour, elle fut obligée de me quitter un an tout au plus après avoir pris soin de mon éducation. Je restais quelques années sans qu’elle fût remplacée et, par conséquent, entre les mains des femmes de chambre de ma grand’mère. L’on concevra aisé-

oo

ment que je contractai, dans cette société, tous les défauts communs à ces sortes de gens. Aussi, quoique spirituelle et gentille, j’étais cependant très volontaire, très impérieuse et très capricieuse, et il était impossible de m’assujettir ou de m’appliquer à la moindre des choses ; et je dois dire à ma honte qu’à neuf ans je ne savais ni lire, ni écrire; mais il est à observer aussi que les voyages continuels que ma grand’mère faisait, et dont j’étais toujours, devaient nécessairement influer sur mon éducation et devaient me donner le goût du changement et de l’inattention. A cette époque-là, ma grand’mère réfléchit cependant qu’une éducation pareille ne pouvait continuer. Aussi, elle fit écrire en Suisse pour trouver une bonne gouvernante, car l’on était encore, dans ce temps -là, convaincu qu’une éducation ne pouvait être bonne, si elle n’était pas faite par une Suissesse : idée tout à fait erronée, et dont on est revenu. On lui recommanda une certaine Mme- Blumher, femme qui ressemblait plus à un grenadier qu'à une personne qui devait élever une jeune princesse. Elle avait cinq pieds quatre pouces ; elle était forte de membres, avait le ton haut, tranchant, était pédante ; quelques talents, comme celui de peindre bien en miniature, d’être adroite à plusieurs ouvrages de femmes, faisaient oublier parfois les défauts réels qu’elle avait. Sa fille, de quelques années plus âgée, devait être élevée avec moi, condition que la mère avait faite, en se chargeant de mon éducation, « l’aimant trop pour s’en séparer, » disait-elle. Ma grand’mère n’y voyant pas d’inconvénient et, croyant que le bon exemple qu’elle me donnerait pourrait me devenir utile et me donner quelque émulation, y consentit. Mais cette demoiselle était bien la plus méchante petite fille qui existât ; sous des dehors très doux, elle cachait une fermeté sans égale dans une aussi jeune personne.

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