A M. LE DAUPHIN
Monsieur le dauphin et cher frère, je vous remercie des expressions si pleines de bienveillance que vous employez envers moy, j'en suis bien profondément touchée et honorée et je sens tout ce que tant de bontés de votre part m'impose d'obligations ; l'exemple et les leçons de ma glorieuse et tendre mère m'ont élevée à l’accomplissement de tous mes devoirs, et avec
l'aide de Dieu j'espère par tous mes efforts me rendre digne de la nouvelle destinée qui m'est. faite. — Vous voulez bien demander que mon consentement à votre choix accompagne celui de l’impératrice reine et vous avez besoin, dites-vous, de me teñir aussi de moy même; je peux vous répondre, puisqu'elle m'y autorise, que j'ai reçu avec autant de plaisir que de respect les ordres de ma mère, vous trouverez en moy une épouse fidelle et dévouée n'ayant d’autres pensées que de mettre en pratique les moyens de vous plaire, de mériter votre attachement et de me montrer la digne fille de votre auguste ayeul. C’est dans ces sentiments bien sincères que je me plais à me dire, mon-
sieur le dauphin et cher frère,
Votre bien affectionnée et devouée sœur, MaRIE ANTOINETTE.
Vienne, ce 27 mars 1970. |
‘ À cette époque Marie-Antuirette n'avait que quinze ans.
DE MARIE ANTOINETTE. 3 (Fin avril 1770)
MADAME MA CHÈRE MÈRE
Je ne quitte pas sans une vive émotion et un serrement de cœur la dernière ville frontière de votre empire; avant de traverser les derniers états qui me séparent de ma nouvelle patrie je demande à couvrir vos mains de mes baisers et vous remercier comme Jje le sens pour toutes les bontés maternelles dont vous m'avez entourée. L'image de ma bonne mère, de toute ma famille, de mes bonheurs d'enfance me sera toujours présente en même temps que vos conseils seront toujours devant mes yeux ; — j'arriverai sans expérience dans un pays nouveau qui m'a adoptée sur votre nom, je tremble à l'idée que je ne répondrai pas à l'attente; le peu que je pourrois valoir c’est à vous que je le devrois, mais maintenant je sens que je n'ai pas assez profité de vos Jecons si tendres ; que vos bontés me suivent, je vous en conjure, je les mérite par le respect profond et
l'amour sans bornes que je vous porte. —
s CORRESPONDANCE Adieu, mes frères et sœurs, pensez à la jeune françoise et aimez la, — j'offre tous mes baise-
mains et respects fidelles à ma bonne maman.
Manir ANTOINETTE.
(Commencement de mai 1970)
A SA SŒUR MARIE CHRISTINE
Ma chère Christine, la seule à qui j'ose parler à cœur ouvert, je suis arrivée à Augsbourg aussi navrée que la dernière fois que je vous ai écrit. Adieu, bonne sœur, adieu! je suis trempée de larmes, je ne les ai essuyées que pour écrire
‘à notre bonne mère en quittant les frontières de l'empire; pourquoi l’affliger, que diroit elle si elle me sçavoit plustôt disposée à rebrousser chemin qu'à courir à i’exil? Oui, l'exil ; destinée cruelle que celle des filles du trône, qui ne peu-
. vent guères se marier qu'aux extrémités de la
* Mariée au duc de Saxc-Teschen, gouverneur des Pays- Bas autrichiens.
DE MARIE ANTOINETTE. | s terre; elle avoit bien raison, notre sœur de Naples, quand elle disoit qu’on la jetoit à la mer. J'étois entourée de soins, de tendresses d’une famille que j'adorois, et je vais à l’inconnu ; enfin il faut me taire, car notre mère ne peut avoir consenti à ce qui seroit mon malheur : elle m'a dit tant de bien de M le dauphin.
Pardonnez moy, aimez moy, et laissez moy
pleurer et vous embrasser en même temps.
Versailles, ce 16 may (x790)".
MADAME MA TRÈS CHÈRE MÈRE
Je me suis échappée du grand cercle dans ma grande toilette de mariée pour m’acquitter de la promesse formelle que j'avois faite à ma chère maman de lui écrire ce mot tout de suite après que la messe de mariage auroit été célébrée.
Je suis daüphine de France; déjà, à genoux en présence de celui qui dispose de tout, j'ai
! Cette lettre a été reproduite par M. Feuillet dans les Causeries d'un Curieux.
8 CORRESPONDANCE beaucoup pensé aux bons conseils et aux bons exemples de ma chère maman, je l’embrasse avec respect en la priant de me continuer ses
bontés.
Versailles, ce 24 may 1790.
A SA SOŒUR MARIE CHRISTINE
Comment voulez vous, chère bonne Christine, que je vous donne des détails ? J'ai commis une imprudence en vous en promettant. — Je suis tellement étourdie et bouleversée que je ne sçais à quoi entendre. Il se fait autour de moy un bruit et une agitation que je ne dois pas apercevoir pour ne pas paroître comme vous le dites empruntée; — je me tiens de mon mieux et je me. laisse faire, ce qui me gène c’est que tout le monde me regarde comme une bête curieuse et ne me quitte pas des yeux.
Les grandes scènes ont commencé au Rhin,
DE MARIE ANTOINETTE. 7 on m'a conduite dans une île où Jj'aurois été bien heureuse d’être un peu seule comme Robinson pour me recueillir, mais on ne m'en à pas laissé la liberté; on m'a comme emportée dans une maisonnette dont un côté étoit censé l'Allemagne, l’autre la France, à peine m'a-t-on laissé le temps de faire une prière et de penser à notre bonne chère maman et à vous tous mes bien aimés du petit cabinet; les femmes se sont emparées de moy — m'ont changée des pieds à la tête. — Après cela sans me laisser respirer on a passé dans une grande salle, on a ouvert le côté de France, et l’on a lu des papiers; c’étoit le moment où mes pauvres dames devoient se retirer, elles m'ont baisé les mains et ont disparu en pleurant. Dieu! que j'avois envie de les embrasser !
Alors on m'a présenté ma maison françoise, et j'ai quitté mon île pour entrer dans Strasbourg — du. canon, des cloches, plus de bruit que n’en mérite votre petite sœur. J'ai logé à la cathédrale, et les présentations, avec des compliments à perte de vue ont commencé. Je m'en
suis tirée en dauphine un peu novice, mais cela
n’a pas mal fait. Après le grand couvert il y a eu une fête très folle à Bacchus qui étoit dansée par des vignerons ou des tonneliers qui prenoient toutes sortes d attitudes avec leurs serpettes et leurs cerceaux, et puis après comédie, illuminations, concerts, bals et encore des compliments. J’aurois donné tout cela pour un. peu de paix et de repos; il y avoit cependant des moments bien agréables, c'est quand des processions de jeunes filles venoient m'apporter des bouquets, il'y auroit eu de quoi paver toutes les cours de la burg'. —
À Nancy, je n'ai pas manqué d'aller voir nos sépultures de famille et je me suis rappelé que nous répétions ensemble ce vers d’Esther : — J'irai pleurer au tombeau de mes pères.
C’est à un endroit qu'on appelle le Pont de Berne dans la forêt de Compiègne, que j'ai vu le roy et M" le dauphin mon seigneur et mattre, qui étoient venus à ma rencontre, — notre chère bonne mère vous aura dit comme J'ai été
reçue. — M' le dauphin ressemble beaucoup
. 1 Du château.
DE MARIE ANTOINETTE. 9 à son portrait, et pour vous faire endèver je vous dirai que le roy a dit que je suis mieux que le mien.
Au château de la Muette où l’on s’est rendu après avoir couché à Compiègne, le roy m'aremis une magnifique parure, et puis il est parti pour Versailles avec toute la famille royale et m'a laissée à la Muette où j'ai couché. C'est le seul moment où j'ai pu penser à moy même et me donner le plaisir de causer en idée avec vous tous, que je vous ai embrassée et serrée bien fort.
Enfin le 16 je suis arrivée à Versailles à 10 heu-
res, et le roy qui est venu tout de suite me voir m'a entretenue bien longtemps avec une tendresse extrême, il est très bon et c’est impossible de ne pas l'aimer.
Je pense bien, chère bonne sœur, que vous ne vous attendez pas à ce que je vous raconte de point en point la cérémonie du mariage, j'étois si émue que tout s'est passé comme un éclair et que j'ai regardé sans le voir ce qu'on m'a apporté de belles choses en cérémonie; il s’agit
bien de parures pour moy, trop de sentiments
me serrent le cœur, j'ai trop de souvenirs qui se combattent; mes nouveaux devoirs me donnent trop à penser pour que je songe à autre chose. Adieu, chère bonne sœur, je vous embrasse comme autrefois, vous et votre mari; priez pour moy et embrassez vous à mon intention.
M le dauphin vient de me faire cadeau d’un livre d'heures qu’on lui a présenté et qui est tout rempli de superbes vignettes dessinées à la main par un peintre de Lyon ; je ne sors pas du brouhaha des fêtes, on m'en annonce encore
une. Adieu encore.
Versailles, ce 2 juin 1770 ‘.
MADAME MA TRÈS CHÈRE MÈRE
La journée de mon mariage avoit bien commencé, Je n'avois pas oublié ce que ma chère maman nous disoit si souvent en famille que la
joie du peuple fait les vraies fêtes des princes,
1 Reproduite dans les Causeries d'un Curieux.
DE MARIE ANTOINETTE. 11 je me réjouissois de voir se préparer une vraie fête publique, quand tout à coup, au moment de la cérémonie, il a éclaté un orage si affreux qu’il a chassé tout le monde des jardins. Le soir les illuminations ont été noyées et cela a empéché toutes les réjouissances. Nous avons été bien plus malheureux encore à Paris le 50, au feu d'artifice des fêtes de la ville ; la foule étoit si grande qu'il y a eu des accidents horribles, des centaines de personnes écrasées. Nous. demandons coup sur coup des rapports, mais je crains bien qu'on ne nous dise pas tout, nous aurons beaucoup à faire pour faire oublier ces affreux malheurs, et j’aurois besoin des conseils de ma chère maman pour m'affermir et me rendre digne de cette tâche difficile. M le dauphin est désespéré et n'a pas été en arrière de son devoir, moy je n’en dors plus et j'ai toujours devant les yeux cette foule de victimes dont nous avons été l’occasion ; le roy et toute la famille royale redomblent de bonté pour moy, mais je suis inconsolable, je redoute beaucoup le jour où M' le dauphin et moy ferons notre
entrée publique dans Paris.
Je demande pardon à ma chère maman du ton si triste de cette lettre, mais ces malheurs sont mon unique pensée; j'ai besoin de m'appuyer sur le cœur de ma chère maman et d’être assurée qu’elle me permet de lui dire tout et que personne ne l’aime avec plus de respect et
de tendresse que moy.
L'abbé ! m'a été très utile dans toute la catas-
trophe.
Versailles, ce 13 juin 1770.
A SA SŒUR MARIE CHRISTINE
J'ai reçu ce matin votre lettre de Presbourg, ma chère bonne sœur, et j'en ai été bien heureuse, il m’a semblé un instant être au milieu de vous. Je sens encore vos joues sur les miennes, et si je n’étois étourdie par le tourbillon et le = souvenir toujours présent des malheurs de Paris, je ne pourrois D npécher de rire des
plaisanteries et saillies de l’empereur que vous’
‘ L'abbé de Vermond.
DE MARIE ANTOINETTE. 13 me rappelez, il se moquoit de la dauphine en biscuit de pâte tendre, la voilà déjà en or et en bronze ; les médailles que vous a envoyées M' le dauphin vont vous arriver. — Nous n'avions plus rien à donner aux pauvres familles victimes, M' le dauphin et moy nous avions donné tout ce que nous devions avoir de longtemps ; le
-roy est venu à notre secours; j'apprends tous les jours quelque malheur nouveau, on nous avoit beaucoup caché.
Vous me demandez si j'ai déjà vu l’établissement des filles nobles de Saint-Cyr, c’est une des premières choses dont j'avois parlé, j'étois très curieuse de voir cette maison si célèbre, elle ne me paroît pas très favorite aujourd'hui; je l’ai visitée en détail il y à une huitaine de jours avec M le dauphin, ses frères et la petite farouche Elisabeth qui deviendra très gentille et ne quitte pas ma main. On ne jure là que par Louis XIV et par madame de Maintenon, la supérieure nous a magie l'endroit où les pen sionnaires jouaient les pièces de Racine devant le roy, et les élèves nous ont donné le divertis-
sement d’une petite pièce en musique; si je
pouvois oublier que je suis dauphine de France, j'aurois lieu de m'en souvenir, car la pièce étoit encore sur mon mariage, il y avoit de jolies voix et ça été vraiment très charmant, — toutes ces Jeunes filles avec leurs ceintures avoient l’air d'oiseaux de toutes couleurs qui ne demandoient qu'à s'envoler, il y en avoit une qui vous ressembloit; et notez que c’est elle qui chantoit | le mieux. — Au retour, le roy a eu la complaisance de me demander le récit de tout ce que J'avois vu, et il m'a parlé à ce propos avec une grande bonté ; il s’est informé de nos établissements d'éducation de jeunes filles, je lui ai dit tout ce que Jje savois, et ça été une occasion pour lui de dire toutes sortes de bien sur notre bonne mère, j'ai appris alors que les filles du roy n'ont pas été élevées à Saint-Cyr mais dans.un couvent très loin en province où elles faisoient le plus souvent tout ce qui leur plaisoit et n’avoient rien appris, elles savent cependant beaucoup de choses, mais elles l'ont appris depuis.
Hier a été un grand jour, la fête Dieu, la pro-
cession a-t-elle été très belle à Presbourg?
DE MARIE ANTOINETTE. 15 Depuis le grand bal du comte de Mercy et ses distributions de pain et de vin au peuple en l'honneur de mon mariage, il y a eu encore une grande fête chez l'ambassadeur d’Espagne; heureusement que l’on commence à en sortir, ça m'excède et j'ai besoin de respirer et de parler d’autre chose. 11 pleut des poésies, et mon bibliothécaire, car le roy m’a donné un bibliothécaire, auroit fort à faire s’il ramassoit tous les vers françois et italiens qu'on fait sur mon mariage. Ma vie est sans autres incidents, M" le dauphin parle très peu, il est timide, très peu démonstratif, mais il est bon pour tout le monde ; il n’y a pas cercle régulier chez le roy, je suis très souvent avec ma tarte Victoire, c'est moy qui me suis donné la charge d'arroser les fleurs de sa fenêtre, quand il y a cercle de famille on est plutôt sérieux et triste que gai, il y a cependant des jours que le roy dit des choses aussi agréables que j'en ai jamais entendu, mais en général il ne parle pas.
Il ÿ a quinze jours que l’on doit avoir à Vienne M: de Stainville qui aura parlé de moy. Adieu,
ma chère Christine, je vous embrasse sur vos
deux joues vous et le bon due, je félicite M' le
coadjuteur *,
Marly, ce 28 juin 1770.
A SA SŒUR MARIE CHRISTINE
Ma chère bonne sœur, si je suis une dauphine en pâte tendre je suis aussi une Diane chasseresse, et sa majesté l’empereur et M le coadjuteur sauront que j ai chassé le daim ces jours derniers, il est vrai que je n'ai pas sur la conscience de lui avoir fait aucune blessure; Mr le dauphin chasse comme un ancien de l’ordre teutonique. Sachez aussi qu'on me dédie des livres, mon bibliothécaire va être occupé. — Il y a icy assez de quoi bre, et comme les affaires sont très peu nombreuses Je lis, ou M" le dau-
phin me fait la lecture, ou je fais de la musique; :
? L’archiduc Maximilien, son frère, né le 8 décembre 1756, depuis électeur et archevêque de Cologne et évèque-prince de Munster. °
DE MARIE ANTOINETTE. 7 J'ai là sur la table un abrégé de l’histoire d’Angleterre par un abbe Millot, j'en ai lu et cela m'a intéressée, J'avois vu auparavant quelques parties de l’histoire de France par le même qui ne nr ont pas plu, tant le commencement surtout est obscur et ennuyeux; pour bien connoître l’histoire de ce pays j'ai demandé un livre sur les familles.
Je n'aime pas beaucoup la musique françoise, elle a quelque chose de vuide qui m'étonne; avant de quitter Versailles j'ai entendu un petit garçon de 9 ans qui a composé des sonates assez jolies et les a jouées très habilement sur le clavecin, 1l a Joué aussi bien plusieurs morceaux d’autres auteurs, je me suis amusée à lui donner des morceaux allemands, et il en a essayé un à livre ouvert et s’en est très bien tiré; si quelque bon musicien d'Allemagne . protégé par l’impératrice reine vient icy adressez le moy. |
Adieu, vous allez trouver que ma lettre est bien vuide comme je trouve la musique françoise, mais je vous ai promis de vous faire vivre avec moy, et quand il n’y a pas d'événements je
18 CORRESPONDANCE n’en peux pas imaginer, je vous embrasse ten-
drement tous, et en particulier le bon duc.
Compiègne, ce 27 aoust 1770.
MADAME MA TRÈS CHÈRE MÈRE
Je suis icy depuis la fin du mois dernier comme je l'ai dit à ma chère maman, et je me reproche de ne pas avoir été assez respectueuse pour lui écrire plus d’une fois ce mois cy ; ma vie, quoique je n’aie rien à faire, est cependant très affairée, elle ne ressemble ‘en rien à ce | qu’elle étoit à Vienne ou à Schœnbrunn, la vie de famille icy est encore une représentation, et on ne peut pas se laisser aller et s'écouter vivre, mais je suis décidée à me faire à tout. J'ai voulu suivre le conseil de l’empereur et j'ai chargé l'abbé de me procurer des nates sur les familles du pays afin de parler à chacun comme il convient; j'ai eu la preuve de l’avantage d’un pareil
soin il y a deux jours, Je devois recevoir le com-
DE MARIE ANTOINETTE. 19 pliment du duc de Villequier, je me suis fait donner de bons mémoires sur sa famille et je lui ai parlé en conséquence, il a été flatté au dernier point et en avoit les larmes dans les yeux, — le roy en a été satisfait parce qu'il a du goût pour le duc. — Du reste, ma chère maman sait qu’on n'a pas icy des plaisirs bien variés, la soirée quand il y a jeu est très fatigante, je m’'observe le plus que je peux pour ne froisser personne et je ne suis pas certaine qu'il en soit toujours de même envers moy, mais je me méfie de mon jugement, le roy est si bon, M" le dauphin est si poli à mon égard que je suis heureuse; nous avons de temps en temps la comédie qui est quelquefois assez amusante, ce qui m’a le plus divertie jusqu'icy a été une pièce appelée Rose et Colas que je voudrois voir représenter devant ma chère maman pour la distraire de ses grandes affaires, c’est très gai, très réjouissant, — j'entre dans ces détails d'enfant puisque votre bonté m'y a engagée à mon départ. -— Il y a une surintendance de la musique du roy qui passe pour habile mais qui amuse peu, — avant hier à la
fète du roy qui est aussi celle de M le dauphin
on a fait exécuter sur le violon des symphonies qui ne m'ont pas beaucoup charmée. Je voudrois un peu de musique allemande, mais je n'ose pas trop vanter notre Gluck de peur de contrarier, et j'attends une occasion pour en glisser.
11 y a eu cercle des ambassadeurs et j'ai entretenu M. de Mercy; je suis fâchée de n'avoir pas l’occasion de le voir plus souvent, un homme aussi sensé et dévoué qui connoît si bien la cour, seroit d’un bon conseil, des mots qu’il m'a dit m'ont beaucoup appris. —Que ma bonne mère me pardonne si je lui avoue que j'ai des instants de noir que j'ai de la peine à secouer, — je m'en veux et je prends le dessus — cela tient sans doute au changement d’existence et à mon éloignement de mes anciennes tendresses, je me reporte sans cesse au temps où vous daigniez nous admettre près de vous et me dire de ces mots qui sont aujourd’hui comme mon évangile. Je demande à ma chère maman la permission de lui baiser bien respectueusement les mains,
j'embrasse mes sœurs et frères.
DE MARIE ANTOINETTE. a!
Le 17 j'ai assisté particulièrement à une messe des morts en commémoration de mor
bon père, ma tante Victoire étoit avec moi. :
Versailles, ce 13 septembre 1770.
MADAME MA TRÈS CHÈRE MÈRE
Je suis retournée à Saint-Cyr il y a quelques jours pour donner le voile à une demoiselle pensionnaire très intéressante, la cérémonie a été aussi touchante que possible; j’ai toujours été effrayée de cette vie qui sépare à jamais du monde, il faut pour s’y résigner une grâce bien grande, et en prenant part à la cérémonie je me demandois si c’étoit une morte dont je clouois. la bière, elle avoit bien une autre pensée et elle avoit l’air d'une ange qui épouse J. C. Je suis sortie de là très émue et très édifiée. Je n'ai pas été quitte des émotions de ce genre, J'en ai eu une autre plus forte encore, car quelques jours après je suis allée au couvent des carmélites de
Saint-Denis pour donner le voile à ma tante
22 CORRESPONDANCE madame Louise qui fera profession l’année pro- -€haine — la cérémonie a été très imposante, ma tante avoit la sérénité d’une sainte, le nonce y représentoit le pape, il y avoit un concours considérable d’évêques et une affluence de spectateurs extraordinaire qui donnoit à la solemnité quelque chose de frappant. Ce qui pour moy a fait contraste c'est que le soir au cercle de famille où le roy nous a appelés il n’a jamais été plus gai et plus parlant, lui qui le plus souvent ne dit pas un mot. |
On m'a parlé d’un projet de mariage d’une demoiselle de Choiseul avec le marquis de l’Aubépine, je mettrai volontiers ma signature au bas du contrat. Je me recommande toujours aux prières de ma chère maman et je lui baise les mains avec respect, 1l y a très longtemps que l'empereur ne m'a écrit, je l’embrasse néan-
moins, est 11 maintenant à Schænbrunn?
Versailles, le 29 septembre (1970).
A SA SŒUR MARIE CHRISTINE
Et vous aussi, ma chère Christine, vous m’abandonnez; que sont devenues vos belles pro- | messes ? Notre bonne mère seule m'a écrit ces jours derniers, mais le grand empereur est perdu dans ses méditations et m’oublié. Nos santés sont bonnes en ce moment, M le dauphin a eu un petit accès de fièvre et je ne vous en parle que parce quil n’y paroît plus. Je suis dans un moment de noir, je me suis demandé pourquoi, et Je n’ai pas pu me répondre; c'est d'autant plus mal que, bien qu'il y a déjà quatre mois que je suis dauphine pâte tendre, je n’en suis pas encore à la fin des compliments sur ce sujet. Figurez vous qu'on vient de présenter au roy et à nous tous, un tableau où je figure dans un bouquet de toutes sortes de fleurs; je suis placée au beau milieu d’une rose, rien que cela, et
le tableau est tout rempli de broderies d’or et
s2 CORRESPONDANCE madame Louise qui fera profession l’année prochaine — la cérémonie a été très imposante, ma tante avoit la sérénité d’une sainte, le nonce y représentoit le pape, il y avoit un concours considérable d'évêques et une affluence de spectateurs extraordinaire qui donnoit à la solemnité quelque chose de frappant. Ce qui pour moy a fait contraste c’est que le soir au cercle de famille où le roy nous a appelés il n’a jamais été plus gai et plus parlant, lui qui le plus souvent ne dit pas un mot. |
On m'a parlé d’un projet de mariage d’une demoiselle de Choiseul avec le marquis de l’Aubépine, je mettrai volontiers ma signature au bas du contrat. Je me recommande toujours aux prières de ma chère maman et je lui baise les mains avec respect, 1l y a très longtemps que l'empereur ne m’a écrit, je l’embrasse néan-
moins, est il maintenant à Schœnbrunn?
MaRiE ANTOINETTE.
Versailles, le 29 septembre (x770).
A SA SŒUR MARIE CHRISTINE
Et vous aussi, ma chère Christine, vous m'abandonnez; que sont devenues vos belles promesses? Notre bonne mère seule m'a écrit ces jours derniers, mais le grand empereur est perdu dans ses méditations et m'oublié. Nos santés sont bonnes en ce moment , M' le dauphin a eu un petit accès de fièvre et je ne vous en parle que parce qu'il ny paroît plus. Je suis dans un moment de noir, je me suis demandé pourquoi; et je n'ai pas pu me répondre; c'est d’autant plus mal que; bien qu'il y a déjà quatre mois que je suis dauphine pâte tendre, je n’en suis pas encore à la fin des compliments sur ce sujet. Figurez vous qu'on vient de présenter au roy et à nous tous, un tableau où je figure dans un bouquet de toutes sortes de fleurs; je suis placée au beau milieu d’une rose, rien que cela, et
le tableau est tout rempli de broderies d'or et
2 CORRESPONDANCE aussi d’attributs rappelant l'alliance des deux couronnes. Le roy s’en est amusé et moy j'ai été forcée de trouver cela joli et très ressemblant, et le peintre est parti très heureux.
Je voudrois bien qu’on en finît avec toutes ces fadeurs. J'ai été bien autrement satisfaite d’un joli souper que la duchesse de Mazarin nous a donné à Chailly. C’étoit superbe et d’une prodigalité surprenante, avec un air de fête dont nous sommes revenus enchantés. C’est une Durfort-Duras qui est très singulière et qui a l’air d’une Calypso. |
Adieu, ma chère Christine, vous n’en aurez pas davantage aujourd’hui, néanmoins, je vous embrasse de tout mon cœur et fais mes compli-
ments à votre mari.
Versailles, le 5 octobre (1770).