A SA SŒUR L’ARCHIDUCHESSE ÉLISABETH
C'est vrai, ma chère bonne Élisabeth, j'ai beaucoup tardé à vous écrire, j'avois bien un petit peu de rancune contre votre ancien
90 CORRESPONDANCE silence. Enfin votre gentille petite lettre m'a enchantée, vous m'avez beaucoup amusée avec votre description d’attelages de petits chevaux lapons. Elle m'a rappelé notre ancien Lilliput dont la lecture nous a tant diverties dans le temps. Ce cabriolet de bois pétrifié m'a paru digne d’un conte de fée; il faut avouer que vous en êtes une ‘avec vos récits, vous y réussissez à merveille et votre plume prend le galop: comme les petits chevaux de Laponie. Merci donc, chère Élisabeth, Je voudrois en avoir qui puissent faire cent lieues à l'heure, j'irois vous voir à Vienne et vous embrasser comme je vous aime.
Adieu, chère petite sœur, je vous aime tout
plein.
Versailles, le 19 avril 1777.
MADAME MA TRÈS CHÈRE MÈRE
Je savois l'empereur arrivé à Strasbourg dès
le 9, il nous est arrivé hier. Je ne peux vous
DF MARIE ANTOINETTE. s!
exprimer quelle joie sa présence m'a causée, il me sembloit en l'embrassant que je vous serrois tous sur mon cœur; le roy l’a recu en véritable frère, avec une effusion et une franchise de bonheur auxquelles il a dû être sensible. Je l’ai conduit tout de suite chez les princes et les princesses de la famille royale. Malheureusement le comte de Mercy est malade. Le roy est étonné. et affligé que mon frère n'accepte pas un logement au château, mais il s’y est refusé obstinément sous le prétexte d’une liberté que nous ne songions pas à lui ôter et d’un incognito qui sera respecté autant qu'il lui plaira. Enfin, si je ne le tiens pas tout à fait, j'en jouirai du moins souvent.
Le comte de Belgiojoso fait demander les lettres, je ferme vite celle ci en vous baisant les mains avec respect et en vous priant de me garder vos bontés et vos tendresses.
MARIE ANTOINETTI..
na COURRESPONDANCE . Ce 3 mai 1977.
A SA SOŒEUR MARIE CHRISTINE
L’emp : s’est obstiné comme je vous l’ai dit, ma chère Christine, à ne pas vouloir prendre sa résidence au château, il loge dans un hôtel garni ‘, mais il soupe avec nous ; le mois dernier je l’ai conduit à une représentation d’Iphigénie en Aulide à l'Opéra de Paris, il s'étoit enfoncé au fond de la loge, mais à un morceau décisif je l'ai pris par le bras et l’ai forcé à se laisser voir, alors il a été reçu avec acclamations du public et il est sorti très enthousiasmé de sa réception et du succès de notre bon Gluck. — Il est toujours le même, il fait des observations très justes sur tout ce qu’il voit et il donne des conseils comme personne n’en sait donner ; des fois, il faut l'avouer, il y met une forme un peu brusque, ce qui fait perdre à ses grandes idées leur effet. Ma chère maman ne trouveroit pas mauvais si Je lui tenois ce langage, elle connoît
mieux que personne mon frère et moy même, et
L'hôtel de Tréville, rue de Tournon.
DE MARIE ANTOINETTE. ss elle sait toute l'admiration que j'ai pour lui et tout le prix que Jj'attache à ce qu'il ait un plein succès à la cour comme il le merite. Le roy le regarde avec amitié, et corume il est très timide et peu parlant il l'écoute volontiers, mais quand notre frère lui donne de ces coups de critique il se borne à sourire et se tait; l’autre jour cependant il n’a pu garder le silence sur certains principes de gouvernement développés par l’emp :
contre le clergé, le roy a repris un à un ses arguments avec une précision, une fermeté et un sang froid qui nous ont teus étonnés et qui ont rendu la continuation d’un pareil sujet impossible. — Chaque pays a ses habitudes et ses besoins, disoit il en finissant, il est possible, ce dont je doute, que votre système soit applicable dans d’autres états, mais nous sommes en France et c’est un pays où les importations étrangères, en matière de gouvernement, n'ont pas l'air de beaucoup réussir. — Toutes ces picoteries de conversation n'ont en rien diminué l'amitié que mon mari porte à mon frère, et je suis sûre que la discussion de l'autre jour n’a pu que rehaus-
ser mon mari dans l'opinion de l’emp : -- Le roy
n'est pas démonstratif, mais il aime de tout cœur, -— pour moy, Je l'avoue, j'étois particulièrement satisfaite de son triomphe. — Mon frère reproche surtout à mon mari de ne pas visiter les provinces de son royaume pour se rendre compte de leurs besoins, le roy lui a répondu qu’il n’auroit pas demandé mieux que de voyager en France avec son gouverneur et ensuite depuis son mariage, mais que le roy ñne l’avoit pas Jugé à propos, il avoit eu même un instant l’idée d’aller à Vienne et le roy lui a répondu qu'il ne vouloit pas se séparer de lui ni de moy ; .— ika la pensée de visiter les provinces une fois qu’il sera tout à fait au courant des affaires, attendu qu'on profite davantage quand on sait plus, et il a voulu d’abord que ses frères plus heureux que lui fissent ce voyage en commençant par les ports et villes de leur apanage, et lui rendent un compte détaillé de ce qu'ils auront vu. Oh ! si un jour je pouvois aller vous embrasser et embrasser notre bonne mère, quel bonheur après tant d'années passées loin de vous. — Je me sens françoise jusqu'aux ongles,
il faut avoir les vertus de son état; la nation est
LE
DE MARIE ANTOINETTE. 95 excellente, les critiques et oppositions de mon frère ne font que me renforcer encore dans ces idées, car je vois les choses d’assez près pour juger qu’on ne demande qu’à bien faire. Adieu, ma chère sœur, je vous serre sur mon cœur et
me rappelle au souvenir de votre excellent mari:
MaRiE ANTOINETTE.
Versailles, ce 19 may 1777.
A SA SOŒEUR MARIE CHRISTINE
L'empereur continue à être bien reçu à Paris, ma chère Christine; il nous a raconté avant hier à souper qu’une séance de l’académie francoise lui a été consacrée, il y a eu des lectures de beaux esprits, et il a été traité tout à fait comme un des membres de l'académie. Il a dejà visité celle des sciences, il parcourt les bibliothèques, tous les établissements publics, il s’enquiert de tous les objets intéressants de Paris et n’a pas encore fini ses excursions; de mon côté Je le retiens le plus que je peux, car il a
amené une animation singulière dans nos après
96 CURRESPONDANCE
soupers, et nous avons tous deux de hien agréables entretiens sur notre bonne mère et sur vous dont je profite beaucoup; il a causé et plaisanté avec une bienveillance très grande avec Élisabeth qui est maintenant charmante de caractère et fort grandie. Je crois qu'il ne partira que vers le 30 de ce mois pour parcourir la France, il m'a promis de m'écrire de toutes les grandes villes et de revenir dans quelques années, voilà une chose que je lui rappellerai.
Ma vie intérieure est toujours la même, je suis forcée de me soumettre à l'usage des dîners publics, qui m'est odieux et auquel je n'ai pu me faire depuis si longtemps, mais je me retire sur les soupers en famille, je les maintiens le plus que je peux afin d'établir la vie d'intimité, — Allez, ma chère sœur, c'est une tâche difficile, et plus je vais et plus je soupçonne que ma tante Ad. ne m'a pas encore pardonné d’être venue lui enlever la position qu’elle occupoit avant mon arrivée ; ses grands moyens la font écouter, mais elle trouve que ce n'est pas assez. J'ai travaillé auprès du roy à assurer une maison aux
trois sœurs au lieu de la boîte exiguë où elles
DE MARIE ANTOINETTE. 97 vivoient, Je n'ai pas la certitude qu'on m'en ait su gré, elle surtout ; ma tante Victoire avoit une bonté maternelle pour moy que j'ai vue souvent se raviver, mais on diroit qu’elle a fini par être entraînée par les deux autres. — Rien ne me fera me départir de ma conduite empressée pour mes deux belles sœurs mariées et j’éviterai toujours tout ce qui pourroit donner de la méfiance, mais si le ton de supériorité de Monsieur, devenu le premier personnage du royaume après le roy n'a pas tout à fait passé à sa femme, il semble à l’user qu'elle a au fond du cœur quelque chose qu'elle ne dit pas. J'ai causé de tout cela bien particulièrement avec notre frère, et il a tant d’esprit et de raison qu'il me guide au mieux; je suis heureuse qu’il ait en général approuvé jusqu'icy ma manière d’agir et je lui demanderai encore des conseils et avis. —
Non, mais taisez vous, voilà ma réponse, mais tout maintenant fait espérer le contraire. —
L'étiquette extérieure est souvent bien génante, mais le roy veut que je m'y conforme par dignité, et cela se comprend; c'est l'étiquette
de la chambre et toute intérieure qui m'est
98 CORRESPONDANCE odieuse, il y a des détails qui m’obsèdent, si je vous voyois J'en aurois long à vous dire là dessus. On croit qu'il est bien facile de faire la reine, on a tort, les assujettissements sont innombrables, comme si le naturel étoit un crime; mais le roy qui me laisse faire en général, ne veut pas autoriser formellement des réformes, un ruban icy, des barbes et des plumes là plutôt qu’ailleurs. et la monarchie seroit perdue pour certaines gens; je suis bien gênée de tous ces jougs.
Adieu, ma chère Christine, je suis chagrine de ne pas avoir eu depuis bien longtemps des nouvelles de notre bonne mère; M le coadjuteur est par trop sombre et monseigneur François taciturne à mon égard. Adieu encore, si je savois un autre moyen de vous prouver mon amitié que de vous embrasser icy je l'employerois; que votre mari trouve mon souvenir sous votre cou-
vert, Le
Versailles, ce 27 aoust 1777.
MADAME MA TRÈS CHÈRE MÈRE
J’ai appris avec bien de la joye l’heureux accouchement de ma sœur de Naples, combien | Jj'envie son bonheur! Je suis toute surprise de n'avoir pas eu de ses nouvelles depuis bien longtemps, elle qui étoit si exacte à m'écrire, j'avois quelquefois une lettre d’elle par semaine sur ses querelles et ses raccommodements; je lui pardonne son silence, car Je sais combien je suis moy même le plus souvent empéchée d'écrire, quelque bonne envie que j'en aie. Je ne m'occupe pas comme vous de grandes affaires, ma chère maman, et cependant je n’ai une minute pour rien, tant il y a de devoirs de représentation de tout genre à remplir. —
J'ai eu plusieurs fois des nouvelles de l’empereur pendant son voyage en France, mais point depuis son retour auprès de vous ; le roy lui a fait promettre de revenir et m’a plusieurs fois reparlé de lui avec beaucoup d'estime. Je m'étonne que M" de Mercy ne vous ait pas en-
voyé l'ordonnance concernant les mendiants;
ce sujet a en effet occupé le roy, il a même été se promener incognito dans les rues de Versailles et de Paris pour juger des choses par lui même. Le comte ‘ et la comtesse de Viri sont retournés à Turin laissant bien des regrets icy.— Je prie ma chère maman de me pardonner cette lettre si laconique, le roy me vient chercher pouraller avec moi à mon Trianon, il apprend que c'est à vous que J'écris, et il me charge de vous baiser bien respectueusement les mains, il fait aussi ses amitiés à mon; frère je prie ma chère maman de me permettre d'imiter icy de tout point le roy mon seigneur. L
ManiE ANTOINETTE.
Le 16 aoust (1778 ?).
MADAME MA TRÉS CHÈRE MÈRE
Je viens d’avoir un long entretien avec le roy
sur Élisabeth, il est irrité, chagrin et bien em-
Ambassadeur de Sardaigne.
* Reproduite dans les Causeries d’un Curieux, avec cette date, que nous avons substituée à celle de 1-75 que . portaient les éditions précédentes.
DE MARIE ANTOINETTE. 404 barrassé. Ma bonne maman connoît Élisabeth par tout ce que lui en a dit mon frère Joseph et par ce que Je lui en ai dit moy même. À mon arrivée en France j'avois trouvé en elle une petite sauvage que rien ne pouvoit apprivoiser, brusque, ‘rude, emportée et volontaire à faire peur, indocile à toutes Îles remontrances; il n’y a qu’une mère‘ qui auroit pu adoucir ce caractère là dans les premiers temps; on avoit beau donner une entière autorité aux dames wouvernantes, ce ne pouvoit être la même chose, à peine si elle avoit connu sa mère. Cependant elle avoit un bon fond et, ce qui rassuroit, beaucoup de sensibilité, il n’y avoit que manière de diriger tout cela. Son obstination pouvoit devenir caractère et sa fierté un bon point de direction, et comme elle étoit sensible on pouvoit lui faire comprendre l'avantage et le bonheur d'être aimée. Le roy lui a parlé sur son caractère avec patience et douceur et plus souvent avec humeur, et comme on a vu que la douceur avoit plus de succès, on a cessé de la ca-
! Sa mère, Maric-Jostphe de Saxe, mourut le 13 mars 1967 ; elle-même est née le 3 mai 1764.
10. CORRESPONDANCE brer; les gouvernantes ont usé suivant les circonstances de l’affabilité et de la froideur, elles ont fait parler la religion et l’émulation en l’associant à Clotilde ‘qu’elle aimoit tendrement, enfin on a si bien réussi qu’on a été trop loin. "Dès que Clotilde a été mariée, elle n’a cessé de pleurer comme une Madeleine, elle est devenue sombre, retirée en elle, elle s’est jetée dans la piété la plus forte et elle a fini par demander au roy de se mettre en religion aux carmélites; . cela afflige beaucoup le roy, elle avoit fait d’abord de cette idée un grand secret, mais il y avoit trop d’yeux autour d'elle pour .que le secret ne me soit pas parvenu; Je l’àäi emmenée à mon Trianon pour lui causer seule à seule, et malgré sa fermeté apparente 1l m'a semblé qu’il y auroit encore remède. Le roy ayant été averti d’une autre part comme j'allois lui en parler, il m’avoit dit qu'il prétendoit bien qu'il n’en seroit rien avant sa majorité, et il le lui a fermement signifié quand elle s’est ouverte.
J'ai demandé au roy s’il ne trouveroit pas à propos de devancer pour elle le temps de lui
donner une maison, cela absorbera sa pensée,
DE MARIE ANTOINETTE. 10 et comme elle auroit plus qu'aujourd'hui les moyens de faire du bien, elle ne songeroit plus à s’enterrer. L'idée a paru bonne au roy qui compte en user.
Adieu, madame ma très chère mère, tout va bien pour votre fille qui vous baise bien respectueusement les mains et vous prie instam-
ment de lui conserver vos bontés.
Versailles, ce dimanche (fin décembre 1778).
Madame ma très chère mère, j'aurois bien voulu pouvoir dès le premier moment vous écrire moi même pour vous annoncer mon heureux accouchement, mais le roy, mon bien aimé roy, s’est acquitté de ce devoir avec tant de bonheurauprès de moy qu'il a fait les choses mieux que je ne les aurois faites; je ne lui ai pas donné un dauphin; mais la pauvre petite‘ qui est venue
? Marie Thérèse, depuis duchesse d'Angoulême, née le 19 décembre 1778. ,
104 CORRESPONDANCE ne m'en sera pas moins chère, un fils ne m'eût pas appartenu, elle sera toujours auprès de moi, elle m'aidera à vivre, me consolera dans mes peines et nous serons heureuses à deux. Elle est icy à mes côtés qui ne demanderoit qu'à me tendre ses petits bras et à me sourire. Le roy est pour moi d’une attention de mère et il ne cesse de parler du plaisir que vous aurez éprouvé à la naissance de sa fille, elle est très forte ej bien ‘portante. J'ai failli périr en la mettant au monde, comme vous l'a écrit le roy; je pense que ce cruel usage de remplir la chambre des reines en un pareil moment par la foule du peuple sera aboli. Les couplets de chanson pleuvent, en voicy un que le roy m’a apporté hier : |
pour toi, France, un dauphin doit naître
une princesse vient pour en être témoin,
sitôt qu'on voit une Grâce paroître
croyez que l'Amour n'est pas loin.
Je reporte tout mon bonheur à vous, ma bonne chère maman, et je vous prie de bénir ma fille et moi et de me permettre de vous baiser bien
respectueusement et bien tendrement les mains.
DE MARIE ANTOINETTEF. 105
Trianon, ce 14 avril 179709.
MADAME MA TRÈS CHÈRE MÈRE
Je me suis établie icy depuis deux jours avec le roy et madame Élisabeth, pour achever de me rétablir, mes belles sœurs me tiennent compa gnie, je pense voir aussi mes tantes avant leur départ pour leur château de Bellevue; je ne peux que m'applaudir d'avoir pris ce parti, la verdure est charmante et le calme parfait, il y a eu beaucoup d'améliorations introduites dans mes jardins, et c’est vraiment un parterre enchanteur, mes serres commencent à devenir magnifiques et j'y fais entretenir une quantité de plantes rares ; celles que vous m'avez envoyées ont prospéré au delà de toute attente et J'en ai donné des plants au jardin du roy, j'ai des chrysanthèmes d’une beauté éblouissante et des variétés de roses innombrables dont mon jardinier eët si fier que les gens du métier viennent les. étudier sur place. —
Ma fille prend des forces, et en ma qualité de
mère je suis persuadée qu’elle est la plus belle
106 CORRESPONDANCE enfant du royaume ; le roy est de cet avis, et Je suis sûre que ma chère maman en seroit également, je lui baise bien respectueusement les . mains pour moi et pour ma fille. — Le roy affirme qu’elle lui a souri, moi je trouve qu'elle ne fait encore que la moue, mais une moue si
gentille qu'on peut s'y tromper.
Ce 8 décembre 1780.
A SON FRÉRE JOSEPH
Laissez moi vous embrasser, mon bon et très cher frère, dans mon désespoir à la nouvelle de la mort de notre mère bien aimée, notre âme, notre gloire, si sensible, si tendre, si bonne, la mère de ses peuples et qui se reprochoit le sommeil comme autant de dérobeé au devoir de fairc le bien. J'en ai été anéantie et fort malade. Je ne peux me reconnoître et cesser de pleurer, ma
pauvre petite qui étoit sur mon lit me deman-
DE MARIE ANTOINETTE. 107 doit dans son langage pourquoi je pleurois, je lui ai fait croiser les mains en. prononçant le nom de sa grand maman qui veille là haut sur nous après nous avoir été de si bon conseil et de si grand exemple. Pour vos peuples, mon cher frère, c’est un bonheur que vous soyez à Vienne, mais pour moi je-suis désolée au fond du cœur de ne pas vous avoir auprès de moi comme il y a trois ans, j'aurois eu tant de douceur à parler avec vous d’elle, de vous, de nos frères, de nos sœurs! j'en ai bien besoin. Je ne peux me séparer de la lettre qu'elle a dictée pour moi avant de mourir; quelle bonté de cœur de penser ainsi à moi en un pareil moment, cela est fait pour me grandir et me rendre meilleure.
Elle me recommande de travailler de toutes mes forces au retour de la paix ; ah oui, je le voudrois bien si j'avois quelque part aux affaires. Vous avez été satisfait de notre marine, elle a trouvé une occasion de très bien faire dans cette guerre, et l’élan du peuple est tel qu'il ne seroit guères possible en ce moment de le retenir; je ne parle pas de moi qui tout en me réjouissant des suc-
cès de la France pense, tout à fait comme vous,
108 CORRESPONDANCF que mon métier est d’être royaliste, mais auprès de moi on est au fond, croyez le, tout à fait du même avis, on a cédé par nécessité politique. |
Le roy a été très bon pour moi dans notre malheur, il n’y a pas de tendresse qu'il ne m'ait montré; cela l’a fait parler de vous, mon très cher frère, avec une affection et une estime dont j'ai été bien touchée; vous avez pu juger par vous même de sa loyauté et de sa fidélité à sa parole, vous pouvez compter sur lui comme il compte sur vous. Nous avons entre nous un voisin bien turbulent qui a fait à notre mère. bien du mal quand il l'a pu, il en feroit volontiers aux enfants. Je sais que vous êtes trop clairvoyant pour vous laisser prendre à ses finesses. Le roy vous écrit aujourd’hui, j'aime à espérer que vous serez content de ses sentiments. Adieu, mon bon et cher frère, embrassez pour moi toute notre famille, personne ne vous
aime plus du fond du cœur que moi.
DE MARIE ANTOINETTE. 109 Samedi (1780).
(AU COMTE DE MERCY
Je vous communique, monsieur le comte, copie de la lettre de l'empereur mon frère, vous verrez que ses sentiments sont tout à fait d’accord avec ceux du roy, il n’est pas plus consolable que moy de la perte affreuse que nous avons faite et il est bien digne du sang qui coule dans nos veines. |
Adiéu, monsieur, vous savez quels sont tous
mes sentiments pour vous.
. Copie, de la main'de Marie-Antoinette, d'une lettre de son frère Joseph au roi Louis XV1 à l’occasion de la mort de Marie-Thérèse.
Le 6 décembre 1780.
Monsieur mon frère, trop sensible à l’affreuse
et irréparable perte qui avoit anéanti toutes les facultés de mon âme, je n’ai eu, dans le premier moment, que la force. de vous écrire un mot, actuellement un peu remis je profite avec intérêt de l’arrangement amical dont nous convinmes de bouche de nous écrire parfois libremént et franchement. Privé de l’usage des noms si doux de fils, de père et d’époux, Je ne puis plus chercher de satisfaction que dans l’amitié. Jugez donc combien m'est chère celle de votre ma- Jesté qui, par des vérités aussi heureusement que généralementreconnues, fera toujours l'avantage et la convenance de nos états, mais bien plus encore ma satisfaction personnelle par l’attachement sincère que je vous ai voué, cher frère, ainsi que l’estime que méritent votre caractère, cette volonté constante et efficace d'opérer le bien, enfin toutes les belles qualités dont vous donnez par vos actions les preuves les plus réelles. Ce seroit affoiblir l’avantage de nos liens reconnus par les deux nations, que de faire étalage de preuves et d'arguments lorsque personne ne peut plus en douter, et que la vérité des avan-
tages mutuels a déjà étéet est actuellement cons-
tatée par les occasions. Soyez persuadé, mon cher frère, que c’est par conviction que je suivrai les principes de mon auguste mère. La franchise et la sincérité constituent mon caractère, comme vous vous en serez facilement aperçu par mes propos et mes actions; Je n’agiral pas autrement en politique, et toute petite finasserie est aussi répugnante à mon caractère qu'au dessous de la monarchie à laquelle je suis préposé ; comptez donc qu'il n’y aura jamais de variation dans ma facon d'agir et encore moins dans mes sentiments à votre égard. Tout ce que je désire, c’est que vous suiviez exactement mes faits pour me juger après eux, Je suis bien sûr que vous ne les trouverez jamais en contradiction avec mes paroles, malgré toutes les absurdités que mon cher voisin Frédéric pourra encore inventer et débiter, soit de ma prétendue partialité pour l'Angleterre, soit de mes projets d’agrandissement, de destruction du système germanique, et d'union de tous les évêchés d'Allemagne dans des coadjuteurs et évêques de ma famille ; assuré de la droiture de mes démarches, je ne me ven-
gerai pas même de ces impostures, je les dé-
ments continuellement par les faits et je méprise cette pitoyable facon- d'agir et d’en donner à garder à toute l’Europe. C'est d’après ces principes et en ne suivant que le vœu de mon cœur, que je forme les vœux les plus sincères pour que vos succès dans la guerre présente répondent entièrement et promptement aux soins infatigables que vous portez. J'ose me flatter que V. M. voudra ètre persuadée de l'intérêt tout particulier que je prends à tout ce qui la regarde, et je désire vous convaincre en toute occasion de la sincérité de mes sentiments avec lesquels, en vous embrassant tendrement, je suis pour la
vie, etc.
" need »
Ce 26 février 1781.
A SA SŒUR MARIE CHRISTINE
Je me porte à merveille, ma chère sœur, et Je ne sais quel frileux a pu répandre les nouvelles dont vous me parlez; on a froid, on en est quitte pour se chauffer comme on peut, si
l'on ne sait pas se chauffer comme en Alle-
DE MARIE ANTOINETTE. 13 magne, du moins on ne patine pas dans les galeries, d’ailleurs, je me suis fait de petits appartements très jolis, très habitables et que vous trouveriez sûrement parfaits et à votre goût; aucun de mes enfants n’est malade ni même enrhumé, du reste je vous remercie de votre intérêt toujours si digne d’une sœur.
Je crois que vous vous frappez beaucoup trop de la franc maçonnerie pour ce qui regarde la France, elle est loin d’avoir icy l'importance qu’elle peut avoir en d’autres parties de l’Europe par la raison que tout le monde en est, on sait ainsi tout ce qui s’y passe, où doncest le danger? On auroit raison de s’en alarmer si c’étoit une société secrète de politique, l’art du gouvernement est au contraire de la laisser s'étendre, et ce n’est plus que ce que c’est en réalité, une société de bienfaisance et de plaisir; on y mange beaucoup et l'on y parle et l’on y chante, ce qui fait dire au roy que les gens qui chantent et qui boivent ne conspirent pas; ce n'est nullement une société d'athées déclarés puisque, m'’a-t-on dit, Dieu yest dans toutes les bouches ; on y fait
beaucoup de charités, on élève les enfants des
44 CORRESPONDANCE membres pauvres ou décédés, on marie leurs filles, il n'y a pas de mul à tout cela. Ces jours derniers la princesse de Lamballe a été nommée grande maîtresse dans une loge, elle m'a raconté toutes les jolies choses qu'on lui a dites, mais on y a vidé plus de verres encore qu'on y a chanté de couplets, on doit prochainement doter deux filles ; je crois après tout que l’on pourroit faire du bien sans tant de cérémonies, mais il faut laisser à chacun sa manière, pourvu qu'on fasse le bien qu’importe! Adieu, je vous embrasse
en sœur.
A SON FRÈRE JOSEPH
Il m'est bien agréable, mon cher frère, de vous savoir bien portant à Bruxelles, dans ce moment cy ma santé est fort bonne, celle du
roy est meilleure encore, entretenue par un grand
‘ Le voyage de l'empereur dans les Pays-Bas autrichiens était terminé au muis d'août.
DE MARIE ANTOINETIE. 113 exercice ; 11 s'occupe beaucoup des affaires et je ne l’ai jamais vu tant écrire. M" Necker a donné sa démission, j'ai fait tout mon possible pour la lui faire retirer mais inutilement, il n’avoit pu s'entendre avec un ministre sur les finances de la marine, et il a été très blessé de ne pas avoir été écouté ; il avoit désiré les entrées au conseil tandis qu’on n’a voulu lui accorder que celles de la chambre, son amour propre a été très froissé, et il ne veut absolument rien entendre. Je vous avoue que je suis très peinée dans ce moment cy et que j’aurois été heureuse d'amener à un accommodement.
Soignez bien votre santé et mandez m'en des nouvelles, vous savez, mon cher frère, avec quelle tendresse je vous aime.
Ce 21 novembre 1781.
A LA PRINCESSE DE LAMBALLE
L'indisposition du bon M' de Penthièvre me
fait une vive peine, ma chère Lamballe, le roy
en est fort affligé et envoye savoir de ses nouvelles. Qui ne seroit aimé si ce n’est la vertu? Je ne m'étonne pas que vous soyez tombée malade, je meserois plutôt étonnée du contraire, Je vous ai toujours dit que vous ne vous ménagiez pas assez. Comment seroit on surpris que vous souf- | fliez dans vos doigts dans une saison aussi avancée à la campagne, moi je grelotterois si je n'étois pas dans mon lit. Ne revenez pas tout de suite, soignez vous, soignez M” de Penthièvre, et puis je vous embrasserai cent fois, d’abord pour l'amour de mon fils', ensuite par amour pour vous qui passez si bien votre temps à chanter Mr le dauphin pour vous guérir. Mais le roy trouve que vous manquez de mémoire et que vous chantez autrement les couplets des poissardes, et là dessus il ma répété celui cy que
vous ne savez pas bien.
ne craignez pas, cher papa, d'voir augmenter vot famille,
le bon Dieu z y pourvoiera,
! Louis-Joseph-Xavier-François, dauphin de France, né le 22 octobre 1781, mort à Meudon le 4 juin 1789.
faites en tant qu'Versailles en fourmille, 1 eut 1l cent Bourbons cheux nous,
1 a du pain, du laurier pour tous.
Adieu, ma chère Lamballe, je trouve toujours que vous êtes bonne et aimable, que de près ou de loin vous êtes une amie vraie, tendre et sen-
sible, je vous rends bien tout cela.
Versailles, ce 28 novembre 1781.