TL CORRESPONDANCE
compagne, c'est que ma vénérée mère de glorieuse mémoire n'ait pas assez vécu pour donner ses bénédictions à son petit fils; puisse-t-il être digne d'elle et de son père. Adieu, monsieur de Kaunitz, continuez d'être le fidèle et digne
serviteur de l’empire et d'aimer ceux qui vous sont attachés.
Ce 22 janvier 1782.
A SA SŒUR MARIE CHRISTINE
Ma chère bonne sœur, je vous remercie de
tout votre intérêt à l'occasion de mon dauphin.
Je suis allée hier à Paris en cette occurrence avec
le roy et nous y avons été recus à merveille.
Je me porte très bien, mais il n’en est pas de même de toute la famille royale : on diroit qu'il a plané sur nous un mauvais ange, la maladie n'a pas quitté le seuil du palais depuis le mois
dernier. La comtesse d'Artois avoit été fort mal
DE MARIE ANTOINETTE. 119 d’une fièvre scarlatine, quand il s’est déclaré une autre fièvre de mauvais caractère ; elle a de- mandé à être administrée ; sur l’avis du médecin et l'ordre du roy je me suis chargée d’abord de l'en détourner, mais comme le mal continuoit, il a bien fallu céder à sa demande. Elle est mieux aujourd’hui, mais pas encore bien vaillante. Je vous ai parlé souvent de la tante Sophie qui, de sa nature, est triste et toujours étonnée; elle est | plus triste que jamais : elle a eu une syncope qui l'a forcée à tenir le lit et j'ai voulu faire auprès d'elle l'office de sœur de charité; elle, qui ne m'avôit jamais regardée en face, s’est tournée tout à coup de mon côté, les yeux fixes, murmurant des paroles que je n’ai pu comprendre d’abord, tant elle étoit accablée ; j'ai compris ensuite qu'elle s’applaudissoit d’avoir de la foi et qu'elle passoit ses nuits sans sommeil à prier pour le roy, pour moy et pour la famille royale. Elle a parlé fort longtemps sur ce ton en fort bons termes et avec de ces expressions fatales de mourante qui vont au cœur. Je suis sortie d'auprès d'elle touchée au delà de tout comme si je
quittois une agonisante, et cependant elle n'a
120 | CORRESPONDANCE qu'une indisposition qui semble sans importance. Le roy m'a dit qu’elle a eu des syncopes de cette nature très fréquemment et qu'elle passera de ce monde en l’autre dans un de ces accès de foiblesse. Il me semble effectivement qu'on a toujours en soi quelque chose qui nous avertit de notre fin, et je ne serois pas éloignée de croire que la tante Sophie a un intime pressentiment de décadence.
Adieu, sœur adorée, vivez, vivez pour que je
vous aime.
Versailles, le 10 may (1782).
A SA SŒUR MARIE CHRISTINE
Sœur chérie, vous êtes vraiment trop bonne de tant vous occuper de ma santé, elle est excellente à présent, et vous vous êtes trop inquiétée. Quand on est un peu éloigné l’une de l’autre,
les nouvelles arrivent presque toujours ou trop
tôt ou trop tard, elles alarment trop vite ou rassurent de même. J'en veux à l'ambassadeur de vous avoir alarmée. Mon catarrhe a été en effet violent; j'avois eu un coup d'air sur ma terrasse et il s’en étoit suivi un érysipèle au visage très désagreable ; tout cela a cessé et il n’y paroît plus du tout. Le roy se porte bien, il fait beaucoup d'exercice quand il ne peut pas chasser, ce qui entretient sa santé.
Un courrier vient d'apporter la nouvelle de l’heureux accouchement de la reine de Naples ; vous vous en réjouissez sans doute en même temps que nous : notre nièce a été appelée Marie Amélie; J'avois cru qu'elle s’appelleroïit Marie Thérèse du nom de l’Impératrice-reine.
Mad. de Provence a eu de la princesse de Piémont des nouvelles du séjour du grand duc et de la grande duchesse de Russie à Turin, qui seront ici dans une huitaine de jours. Il paroît que le grand duc a beaucoup plu par des manières ouvertes et franches. Clotilde aime infiniment la grande duchesse qui est aussi fort aimable et veut toujours l'être. La lettre qu'a reçue
Provence est très longue et pleine de curieux
199 CORRESPONDANCE détails que je ne vous envoye pas, puisque nous allons pouvoir juger par nous mêmes. Il y a bien longtemps, bien longtemps que je n'ai eu de nouvelles de l'empereur.
Adieu, chérissime sœur, mes pensées et mes
vœux à votre mari.
À M. LE COMTE DE MERCY
La reine prie monsieur de Mercy de voir M" de Baratinsky et de lui dire que le roy allant mardi à S' Hubert, il n’y aura pas de souper dans les cabinets ni même dans la semaine, mais que la reine désirant voir M" et madame la comtesse du Nord ‘ avant mercredi, avoit imaginé de leur proposer à dîner à Trianon mardi,
* Le grand-duc de Russie, plus tard Paul ɰ, est venu à
Paris avec sa femme Marie de Wurtemberg, sous le titre de comte du Nord, en mai et juin 1782.
si le temps le permet et qu'ils n’ayent rien à faire, elle les prévient en même temps, que le roy n'étant pas 1iCy, ce sera avec ses dames seules qu'elle les recevra, ainsi qu'ils voyent s'ils ne veulent amener avec eux que madame de Benkendorff et M" de Kourakin ; comme c’est sans aucune cérémonie ou personne, les autres seront tous généralement priés le jour où l’on donnera à souper à Trianon à M" le comte du Nord. La reine prie M de Baratinsky de répondre bien franchement sur ces articles, elle se charge après la réponse d'écrire une lettre à madame la comtesse du Nord pour lui mander tout ce
qui a été décidé.
Ce 16 juin 1782.
A SON FRÈRE JOSEPH
Mon cher frère, vous avez su par les feuilles publiques qui disent si bien le vrai et le faux, la réception que nous avons faite au grand duc
de Russie et à la princesse de Würtenberg
sa femme — j'ai fait de mon mieux pour les recevoir dignement.— Le grand duc a beaucoup plu au roy, par sa simplicité, il paroït fort instruit et ilse déride assez volontiers tout en gardant devant sa suite une réserve étudiée ; — la grande duchesse ne se départ pas d’une certaine roideur froide, elle décide volontiers et aime à faire valoir ce qu’elle sait et le fait à tout propos. — Îl est impossible de mieux parler le françois qu'ils le font tous deux — le grand duc connoissoit le nom et les ouvrages de tous nos écrivains, et il leur a parlé comme à des connoissances, quand ils lui ont été présentés. La politique cruelle de la ezarine a ressorti singulièrement dans un mot du grand duc au roy qui lui avoit demandé s'il étoit vrai qu’il n’y avoit pas dans toute sa suite une seule personne sur qui il püt compter. Ah bien, s’écria-t-il, je serois bien fâché qu'il y eût auprès de moi le moindre caniche fidéle à ma personne dans ma suite, ma mère l’auroit fait jeter à l’eau avant que nous ayons quitté Paris. Ce qu'il y a de singulier c'est qu'il n’étoit pas seul avec le roy quand il a
tenu ce propos. — J'ai donne aux princes un
DE MARIE ANTOINETTE. 125 souper comme à vous dans mon ‘lrianon avec illuminations. Vous savez mon aversion pour le cardinal de Rohan à qui je n’ai pas parlé depuis son retour de Vienne, concevez vous qu'il ait eu l’impudence de se glisser dans les Jardins à mon incu à la faveur d’un homme de service, et 1l se présenta plusieurs fois en ma présence. J'ai été très offensée de cette audace sans exemple et dont cet homme seul est capable. — Adieu, mon cher frère, j'espère que vous ne vous ressentez plus de votre indisposition. — Que n'êtes vous: icy, la cour est très gaie en ce moment, elle vous donneroit de la distraction, vous
êtes toujours présent à mes yeux.
MARIE ANTOINEITE.
Ce 16 juillet 1782.