AU DUC DE GUICHE
J'ai été bien touchée, monsieur, de votre lettre, J'espère que votre sœur vous en a bien assuré. Quelque plaisir que nous aurons toujours à voir auprès de nous un être aussi fidèle que vous, nous sentons bien que la position de vos affaires peut exiger de vous une plus longue absence; vous pouvez bien comptersur moy pour vous faire avertir si vous aviez le moindre service à rendre, et Je me flatte toujours de vous revoir bientôt avec le brave et respectable corps avec lequel vous êtes éloigné; notre vie entière ne pourra suffire pour leur prouver notre reconnoissance, c'est à l'Europe entière, c'est à la postérité à juger de leur dévouement, de leur fidélité et de leur courage; vous êtes bien heureux, mais bien digne d’être à leur tête.
Quel beau moment que celui où nous serons tous réunis; Je ne finirois pas si Je voulois vous
exprimer tout ce que je sens, embrassez madame
de Guiche pour moy. Je tâche de savoir autant que je peux des nouvelles de vos petites filles, j'espère voir encore une fois votre fils; il est bien juste que nous nous occupions des enfants de ceux qui ne sont malheureux que pour nous, et par trop de dévouement à nos personnes.
Nos' dragons vont assez bien, assurément si ils vouloient suivre l’exemple de leur colonel, ils seroient tous bien zélés et bien fidèles.
Dites à votre belle mère de ma part, qu'il m'est impossible de lui écrire par cette occasion, que j'ai reçu sa lettre, et que par la première personne sûre qui partira je lui dirai combien je l'aime. J’aurois bien voulu écrire aussi à ma- dame de Guiche sur la mort de madame de Pienne, mais j'espère qu’elle connoît assez mon cœur pour ne pas douter de tout mon intérêt.
Adieu, monsieur, le roy me charge de vous dire mille choses de sa part, ne doutez jamais de tous les sentiments d’attachement et d'intérêt
que je vous ai voués pour la vie.
Jeudi (juin 1790).
(AU COMTE DE MERCY
La réponse de M° N.° exige l'attention la plus sérieuse, je crois, monsieur le comte, qu’il ne faut pas la mander avant que nous nous soyons vus; venez à 4 heures un moment, je m'en vais le faire dire à Mr de L.. M.’; faites donc des
projets. Adieu, monsieur le comte.
Tenez, monsieur le comte, plus je réfléchis à la démarche préparée, plus il s'élève de doutes dans mon esprit, il faut absolument les dissiper,
j'en ai une sorte d’horreur, malgré moi.
: Necker.
* Le comte de Lamarck.
3 La Reine fait probablement ici allusion à son entrevue avec Mirabeau.
1°° juillet 1790.
Mémoire! écrit tout entier de la main de la Reine.
Le duc d'Orléans reviendra-t-il à Paris? c’est ce qu’il est inutile d'approfondir.
Faut-il l’empècher d'y venir? comment le traiter s’il revient? voilà seulement ce qu'il faut examiner. L’empêcher d'y revenir seroit une fausse mesure parce qu'elle seroit impuissante : d’abord, ce seroit s’y prendre bien tard, en second lieu de tous les obstacles que l’on mettroit à son retour 1l n’en est aucun capable de l’arréter s’il avoit un parti pris, et c’est toujours une grande faüte d’ordonner, quand on n’est pas sûr de l’obéissance. Enfin ces obstacles pouvant être regardés par le peuple comme une persécution de la cour, changeroient le retour du prince en victoire contre les ministres ; — ces obstacles créeroient des dangers dans un événement qui par lui même n’en a aucun. Ceci sera plus facile
à démontrer en examinant la conduite qu'il
! Ce mémoire a été rédigé par Mirabvau.
DE MARIE ANTOINETTE. 119 conviendra de tenir dans le cas de son retour. — L'ancien parti du duc d'Orléans n'existe plus, outre que les circonstances et les prétextes ne sont plus les mêmes, ce parti cherchoit un chef, et ce prince n'est plus qu'un fantôme. — Le parti connu sous le nom de jacobins n'a jamais eté celui du duc d'Orléans, c’est cependant le seul qui le puisse rechercher, le seul sur lequel il pût chercher un appui. Or cette probabilité, la seule où l’on doive s'arrêter, indique parfaitement la conduite qu’il faut tenir. — Traiter assez bien le duc d'Orléans pour qu'il n'ait pas le droit de se plaindre de la cour, ou l’anéantir, parce que c’est lui ôter tout moyen de se jeter dans un parti. — Si en continuant d’avoir des liaisons avec la cour, il se Jetoit dans les jacobins, son influence seroïit beaucoup moindre parce que son parti s’en défieroit. — Si les jacobins l’adoptoient malgré de telles liaisons, ce parti se perdroit lui même dans l'opinion des démocrates, outre que le prince n’est pas assez délié pour savoir contenter son parti, si on ne lui fournit pas à la cour des prétextes de se
plaindre ; — dans tous les cas, si n ayant aucun
180 LURRESPONDANCE
prétexte de se passer de la cour, il se jetoit en forcené dans le parti des démocrates, on lui ôteroit, en le ménageant, le seul mérite qu'il peut avoir, celui d'un prince persécuté; la mesure que l’on indique a encore deux autres avantages : le prince à la cour sera un embarras de plus pour la F.; — ces deux ennemis en présence l’un de l’autre se contiendront mutuellement. — D'un autre côté, on ne sait pas assez jusqu'à quel point dans les événements que l'anarchie nous prépare, il sera nécessaire de présenter pour drapeau le nom d’un prince de la famille royale et de l'enlever aux factieux. Une conduite mesurée est donc encore nécessaire sous ce rapport. — Elle l’est d'autant plus qu'une persécution apparente sembleroit aujourd’hui l’ouvrage de la F., et donneroit pour amis au premier tous les ennemis du second, et que les esprits s'aigriroient de plus en plus; qu’on donneroit un chef au parti qui est sans chef, que la F. deviendroit plus que jamais celui de la
cour, — et par cela même tout retour à un meil-
1 Lafayette.
DE MARIE ANTOINETTE. ss leur ordre de choses seroit impossible. —- Les ménagements que l’on indique ne sont d'aucun danger. Le duc d'Or: est méprisé des provinces, on y connoît son incapacité, sa légèreté. Paris connoît son immoralité; que craindre d’un tel homme? — Ta seule précaution qu'il faut prendre est de ne pas lui donner des forces qu’il n’a pas. Le servir, c'est l’affoiblir, le ménager, c'est le tuer lui et son parti. J'hésite d'autant moins à donner ce conseil qu'il sera toujours temps de changer de conduite selon les circonstances, mais dans ce prênier moment je crois que le roy devroit se borner à dire : Je vous vois, je vous verrai avec plaisir, mais je désire que votre nom ne soit plus dans la bouche des factieux. —
Cette marque de bonté du roy l’enchaînera ; sa paix avec la cour ôtera aux jacobins toute apparence de s’en emparer ; — la crainte de perdre ses apanages dans un bouleversement total le retiendra, et si la F. éprouve un embarras de
plus je ne vois pas grand mal à cela.
182 CURRESPONDANCE
Ce 7 juillet (1790).
A SON FRÈRE LÉOPOLD
Mon cher frère, M' de M. vous a sans doute fait connoître après combien d'incertitudes nous nous sommes déterminés à faire parler à M.° J'avois cherché un moyen qui m'a longtemps échappé, il me falloit une personne sûre et bien posée qu'il ne püt pas déjouer. Je m'en étois ouverte à Flachsl* : qui ne trouva rien à m'indiquer il y a trois mois. Enfin la personne la plus propre à une pareille négociation, le comte de Lam." s’est rencontré sous ma main et je lai employé sur le champ, il paroît qu'il étoit avec M. pendant la plus grande partie des funestes journées d'octobre de l’année dernière et il m’a affirmé que M. loin d’y avoir pris aucune part
s'étoit montré dans cette circonstance exaspéré
" Le comte de Mercy.
? Mirabeau.
3 Flachxlanden.
* Le comte de Lamarck.
DE MARIE ANTOINETTE. 183 contre. J’avois besoin de cette assurance pour me décider, le frisson me restoit encore malgré cette affirmation qui cependant devoit être une certitude vu le caractère de celui qui parloit. M.’ aété mis d’abord en rapport avec le comte de M.? qui m'a dit en avoir été complétement satisfait et a même ajouté que depuis longtemps M : dégouté de la marche des affaires se sentoit en disposition de s'entendre avec la cour et s'attendoit à des ouvertures de ce genre, qu’on pouvoit voir d’ailleurs par ses travaux dans l'ass. qu’au fond il avoit toujours été l’homme des principes monarchiques. L'accord a été bientôt conclu. M :a fait remettre au roy des mémoires d'un très bon esprit et absolument royaliste, j'aurois voulu vous en envoyer une cople ou des ext ‘its, mais le roy les a gardés tous. Malheureusement tout s’est passé à l’insu des ministres et cela ne marche pas comme il seroit désirable, cependant on a bon espoir à côté de moi que tout s’arrangera avec le temps, quand surtout l'ass: sera
bien persuadée de la sincérité du roy. Du reste
! Mirabeau.
* Le comte de Mercy. :
nous recevons des mémoires des partis divers et on pense auprès de moi emprunter à chacun de ces conseils pour mieux combiner sa conduite; après la lecture de plusieurs mémoires de M! : un surtout très fort, on a trouvé qu'il seroit à propos qu'il me vît pour prendre des instructions générales ; j'avoue que le frisson d'horreur me reprit plus que jamais à cette idée, mais comme en le voyant on pouvoit résumer en une demi heure beaucoup d'idées dont il faudroit rechercher le détail en cent lettres éparses, et qu’on pouvoit s'entendre et se concerter sur toutes choses une bonne fois pour toutes, j'ai consenti à une entrevue secrète. J'ai donc vu le monstre ces Jours derniers avec une émotion à être malade, mais que son langage a bien vite contrebalancée sur le moment, c’étoit à Saint-Cloud il y a quatre jours. Le roy étoit auprès de moi.et a été fort content de M. qui lui a paru de la meilleure for et tout à fait dévoué. On croit tout sauvé. La première condition du plan de M : est notre éloignement avec toute notre famille hors
de Paris, non pas à l'étranger, mais en France.
1 Mirabeau.
DE MARIE ANTOINETTE. 185° Je vous tiendrai au courant des détails de l’exécution de ce projet qui est trop grave pour ne pas demander une prudence extrême et un secret absolu. Aussi cette lettre, comme les autres, vous arrivera par une vole da not conosciata. Adieu, mon cher frère, mes enfants vous baïsent les mains et moi je vous embrasse bien tendrement.
Ma fille est une bien grande consolation pour
moi.
9 juillet (1790).
Second Mémoire! écrit tout entier de la main
de la Reine.
J'ignore si c’est à l'insu du roy et de la reine que La F: adresse directement au congrès de Belgique M' Dumourier escorté de ce Lasonde
dont le commandant de la garde parisienne * a
1 De Mirabeau.
? Lafayette,