LT CORRESPONDANCE
fait depuis plusieurs mois son Jockey politique, — et certes il étoit difficile de le choisir dans un genre plus bas et plus pervers. Ce que je sais c’est que M' Dumourier est parti ou part aujourd’hui, et que si c’est à l’insu des Tuileries, l’envoi d’un maréchal de camp de quelque mérite, — employé actuellement, si je ne me trompe, à Cherbourg, — son envoi, dis-je, avec une commission pour ainsi dire avouée puisque c'est au congrès qu'il est adressé, est l’acte le plus tranchant d’un maire du palais qui veut décidément passer aux yeux des étrangers, pour être le maître de tout et de tous. — Que si les Tuileries le sachant ont cru devoir me le cacher, ou ont oublié de me le dire, je profite de cette double supposition pour faire observer :
Que, dans la première, je ne puis donner que de mauvais conseils si je ne suis qu’à demi avisé, et plus encore si je suis induit en erreur ; — que dans la seconde, je ne pourrai jamais être vraiment utile qu’alors que l’on me tiendra soigneusement au courant ou plutôt que l’on m'aura mis à même de tout découvrir à temps.— Je ne
doute pas que si Mr le duc d’Orl., contre toute
DE MARIE ANTOINETTE. 187 vraisemblance et toute décence, s’abstient de revenir, ce ne soit l'effet de la lettre du roy qui lui donne ce faux fuyant, et qu'ainsi l’imprudence de cette lettre dont la publication sera d’un mauvais effet, toute insignifiante qu’elle soit, ne doive être imputée à l'inspiration de M' de la F: et par conséquent ne doive passer pour un acte de maire du palais d’un autre genre, et d’autant plus fâcheux qu’il constate aux yeux de tous, la prépondérance du visir et l'impuissance du maître. — Ceci me ramène à ce que j'ai eu l'honneur de dire à la reine avec quelque énergie, mais peut être trop de brièveté, savoir que tout étoit perdu si elle se concentroit dans un veto qui ne fait qu’ajouter à l’indécision du roy, au lieu de se déterminer à lui donner toujours l'impulsion; je vais citer un exemple récent des conséquences de cet ordre de choses. — Je ne puis pas m'empêcher de croire que mon conseil d'avant hier, relativement à la convocation d’un comité de l’ass. na-
tionale étoit salutaire et d'une bonne politique
‘ Le duc d'Orléans rentra à Paris le 1 1 de ce mois.
sous tous les rapports. Mais il est évident qu'une pareille mesure devoit être presque subite, et que le moment en est déjà pour ainsi dire passé. Or si le roy étoit accoutumeé, dans les occasions importantes, à ne point consulter sur une décision arrêtée par la reine, nous aurions eu un succès, au lieu d’une inquiétude de plus. Chaque individu n’a qu'une mesure d'attention et de volonte : — le roy et la reine, tracassés par une délibération qui ne se réalise pas, apportent moins d'activité et d'énergie à celles qui devroient se réaliser. — Encore une fois, tant que la reine n’aura pas auprès du roy un habile agent de son influence secrète, et surtout, tant que l’un et l’autre n'auront pas dans le ministère, un homme avec lequel ils puissent conférer chaque jour d’une manière abandonnée, et qui n’ait d'autre intérêt, d'autre gloire et presque d’autre sûreté que la restauration de l'autorité légitime, on fera plus ou moins de fautes, on en épargnera plus ou moins, on se défendra avec plus ou moins de talent, mais le roy et la reine ne seront que des prisonniers timides, toujours obligés de
composer avec leur geôlier, toujours hors d'état
DE MARIE ANTOINETTE. | 489 d'instruire par eux-mêmes leurs juges, toujours à la inerci des insurrections, des menées de
l'ambition, ou de la démagogie.
Ce 16 juillet (1790).
(AU COMTE DE MERGY
J'ai reçu vos lettres ce matin, monsieur le comte, je n'ai que le temps de vous le dire, car D: part à l'instant. Je n’ai rien à ajouter de bon à ce que je vous ai mande sur les nouvelles publiques, elles ne sont pas bonnes dans ce moment, il règne de grandes divisions dans l’ass: : on s'y bat à coups de pistolet, j'ai horreur de cela, des législateurs ne doivent pas s’égorger. Paris souffre beaucoup et se plaint. On désire la fin, on la demande. Dieu nous donne l’ordre et
la paix! Adieu. —-
Ce 16 aoust 1790.
(AU COMTE DE MERCY
Vous aurez aujourd’hui un grand papier et une petite lettre, monsieur le comte, notre vie à été trop uniforme pour que J'ai rien à vous dire; l'indisposition du roy a cessé depuis qu’on a employé le quinquina, il y répugnoit en ayant éte fort remueé la dernière fois, mais cela l’a soutenu d’une grande force, la fièvre a tout à fait disparu, et maintenant il a sur ses genoux sa petite fille qui lui a dit des choses si folles qu’il a pensé en mourir de rire. Cette vie là est bien
« e° . .* bonne après les inquiétudes. Adieu. —
rend
Ce 22 octobre 1790.
A SON FRÈRE LÉOPOLD
Nous voilà retombés dans le chaos et dans
toutes nos détiances. — M. avoit fait remettre
‘ Muabeau
quelques notes un peu vives mais raisonnées sur la nécessité de prévenir les usurpations de l’ass : et de ne pas lui laisser lancer un décret déclarant sa compétence à la nomination des ministres ; 1l avoit proposé plusieurs noms et le roy étoit disposé à examiner la question, quand à propos de troubles survenus sur une escadre, il a prononcé un discours de violent démagogue à épouvanter les honnètes gens. — Voilà encore nos espérances toutes renversées de ce côté, le roy est indigné et moy désespérée. —Il a écrit à un de ses amis’ en qui j'ai beaucoup de confiance et qui est un galant homme trèsdévoué, une lettre.explicative que l’on m’apporte à l’instant et qui me semble fort peu de nature à rien expliquer ni excuser.-— Cet homme est un volcan qui mettroit le feu à un empire, comptez donc sur lui pour éteindre l'incendie qui nous dévore ! il aura fort affaire avant que nous ayons repris en lui confiance. — Au fond le roy sent lui-même l'opportunité de s'opposer
aux envahissements de l’ass : qui ne tend à rien
‘ Le comte de Lamarck.
192 CORRESPONDANCE moins qu'à annihiler complétement le pouvoir royal, mais comment faire goûter ses avis quand d'un autre côté on donne dans les excès incendiaires. — Cependant un bon avis est toujours bon de quelque côté qu’il vienne et j’insiste auprès de l’archevèque pour qu'il parle. — Lam. défend Mir : et soutient que s’il a parfois des par de là, comme :1l dit, il est de bonne foi pour la monarchie et fidèle, et qu’il réparera cet écart de son imagination où son cœur n’est pour rien; voilà ce que le roy ne voudra pas croire, je l'ai vu hier fort irrité. — Lam. dit qu’il ne doute pas que Mir : a cru bien faire en parlant ainsi pour donner le change à l’ass. et trouver plus de crédit dans des circonstances plus graves encore. Oh mon Dieu! si nous avons commis des fautes nous les avons bien expiées. Adieu, mon cher frère, j'aurai ces jours cy une occasion providentielle qui vous portera tout ce que je vous aurai écrit. — Je vous embrasse bien
tendrement pour mes enfants et pour moy.
‘ Le comte de Lamarck.
DE MARIE ANTOINETI'E. 193
Ce 27 octobre 1790. .
À SON FRÈRE LÉOPOLD
Mon cher frère, je peux vous envoyer encore l'extrait d'un nouveau mémoire de qui vous savez. — Il insistoit beaucoup sur le changement total du ministère, on n’a plus voulu s’y décider, on s’est borné à nommer un nouveau ministre de la marine. — Voici le mémoire; est il plus avantageux que le roy soit forcé dans le choix d’un nouveau ministère, ou qu'il devance le vœu de l’ass : ? c’est ainsi que la question est posée par ceux qui conseillent d’attendre le décret; — mais je l’énonce d’une autre manière : est il plus avantageux de laisser rendre que de prévenir un décret qui donne un nouveau droit au corps législatif sur le pouvoir exécutif, qui mettra les ministres dans une dépendance beaucoup plus forte de l’ass : nationale et les rendra les esclaves d'une majorité, même passagère, même incertaine, toutes les fois qu'ils
n'auront pas l’air de la gouverner? Il est singu-
104 CORRESPONDANCE lier que ceux qui font ces objections — car moi je ne les fais point — conseillent précisément de laisser rendre un pareil décret. — Pourquoi ne pas le prévenir, s’il doit être si funeste dans leurs principes? pourquoi ne pas l'empêcher aujourd’hui, puisque ce seroit peut être l'empèécher pour toujours? — Je sens que nous raisonnons sur des bases différentes, et c’est pour cela que je ne viens pas facilement à bout de persuader ceux qui pensent que l’époque d’un mécontentement général n'est point éloignée, que l'opinion publique peut à chaque instant tout renverser, que la coalition du pouvoir exécutif avec l’ass : seroit un obstacle au retour de l’opinion publique et que le roy ne doit agir que forcément pour ne paroître rien approuver. — Mais si rien de tout cela n'est vrai, les conseils que l’on donne au roy sont évidemment dangereux. — Or voiei ce que j'offre de démontrer : aucun effort humain ne renversera jamais les bases de la constitution, — on pourra le tenter, mais la presque universalité de la nation les soutiendra, et pour son intérêt et pour celui du