I.XbyGOOglC
LXiv MOTICE PRÉLIMINAIRE.
« ce misérable, ce fiacre de Scarron / » Le xvii' siècle ne pouvait être ainsi traduit que par ceux qui en avaient perdu les traditions et oublié le langage I
C'est à l'occasion de ces « auteurs du logis, ■* auxquels il était dispensé de faire la cour, que Walpole prononce pour la première fois, et sans beaucoup de bienveillance, le nom d'une personne destinée à occuper bientôt une si grande place dans sesTiabitudes et même, dans son cœur. < Le président Htoault est lapagode chez madame du ElefTand, une vieille aveugle, débauchée d'esprit, chez laquelle je soupe souvent... Le vieux président, presquesourd.estassisà table à cdté de la maltresse de la maison, qui a été la sienne. Elle s'informe de tous les plats, se fait dire qui a mangé de chacun et corne dîuis l'oreille du président ces intéressants délails... En général, les hommes sont ici lourds et vides. Ils afTectent de la gravité, pensant que cela est philosophique et anglais. Mais ils n'ont rien gagné en échange de leur légèreté et de leurs gr&ces naturelles. Les femmes ne semblent pas du même pays. Si elles sont moins gaies qu'elles ne l'étaient, elles sont plus instruites, et cela suffit pour rendre la conversation Irés-agréable. J'en connais six ou sept d'une vraiment remarquable intelligence ; quelques-unes avec beaucoup d'esprit, de charme et de bon sens. »
Madame du DefTand était sans doute une de celles-là. Walpole ne tarda pas à l'apprécier et h trouver dans cette vieille débauchée desprit autre chose que des ridicules. Il devint un des habitués les plus assidus de Saint-Joseph et fit régulièrement partie des soupers du dimanche. Une con- V ersation spirituelle et pleine de verve, que son mauvais français rendait quelquefois plus piquante, beaucoup d'ori-
NOTICE PRÉLIMINAIRE. wv.
ginalité sans la moindre affectation, charmèrent madame du Deffand, qui aimait par-dessus toute chose le naturel, et qui en trouvait si peu chez les beaux esprits de sa société. « Vous autres Anglais, lui écrit-oUe un jour, vous ne vous soumettez à aucune règle, à aucune méthode... vous auriez tout l'esprit que vous avez, alors même que personne n'en aurait eu avant vous. Ah I nous ne sommes pas comme cela I Nous avons des livres sur l'art de penser, d'éciire, de comparer, juger!... Nous sommes des enfants de l'art. Quelqu'un de parfaitement naturel chez nous devrait être montré à la foire, ce serait un phénomène. Mais il n'en paraîtra jamaisl... >
Présenté peu de jours après son arrivée à la reine, à Vei^ sailles, Walpole en fut fort distingué, et racontant que Sa Majesté lui avait parlé longtemps, il terminait par cette réminiscence de madame de Sévigné : *La reine est leplut grand roi du monde ! > Mais ce qui le mit surtout fort à la mode, c'est une plaisanterie qui fît fureur... Un soir, chez madame Geoftrin, la conversation avait roulé sur les bizarreries de Rousseau. Rentré chez lui, Walpole composa sur ce sujet une lettre supposée écrite par le roi de Prusse au philosophe genevois. Helvétius, le duc de Nivemois et" quelques amis auxquels il la montra, en prirent des copies qui se multiplièrent et amusèrent fort tout le monde, excepté, bien entendu, Rousseau qui prit la chose au tragique. Voici cette lettre telle qu'elle se trouve dans les papiers de madame du Deffand :
€ Mon cher Jean-Jacques, vous avez renoncé h Genève, votre patrie ; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pajs tant vanté dans vos écrits ; la France vous a décrété ; venez
uvt NOTICE PRËLiUINAiAe.
donc cKèz iilt)l. i'admiré vds talents, je m'àrtiusé de vos Wveries qui, soit dit en passant, voiis occupent iriip ël trop ibngtemjls. I) faut, à la fin, être sage et heurëiix. VôUs Avbi Fait assez pdrlet* de Vous pài àbs âihgùtarilés peu convenables k un vëritablé grand iiomhië. Dëmontt^z à vos ehiiemis que vous pouvez avoir qiielquefois le sens cominuti : cfela les filclierâ, saiis VoUs fait« tort. Mes États vous oiTrent une retraite paisible ; je vdus veux du bteh, et je vbiis en ferai si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstinez à rejetet* mon secours, attëUdez-voUs que je i\é ]k dtral à personne. Si vous pterslslez à rdds creuser l'esprit tiitUI* troavér de nott^ veauS tnallieiirs, ctioislssez-lés tels que vous voudrez. Je suis roi, je pUis vous en pracurbrau gré de vos souhaits et, ce qlii srtrement né voUs artivera pas vis-à-vis de vos ehiiéiiiis, je Cesserai de vobs persécllter, qiialid vous cesserez dfe" inellre Votre gloire à l'éti^. Votre bon àilii, FitÉDÉnic. i
Walpolé prolongea sort séjolir it*aris plus qu'il ii'#n avait èii le projet en y arrivant, « J'en sliis presque 4 regrette^ d'ôlre venu ici, écrivait-iiàses amis éri Angleterre; j'éri aime ia inanière de Vivre, et je me suis iltàché à pluslellrs péYsbitnes au poiUt de me sentit* h leâ quitter plUs de regret qiie je n'aiiràis cru. le Vdtis fteKllS i'eftét d'uii fat, si je Vods tacontaiâ bombien j'y suis distingué, iBté, à ia mode..: i» 4,fe hottl de madame du Det^hd revient dans presqbè tobteâ ses lettres, avec la liste des personnesqu'il avait rencdtllt^ bhé^ elle les jours précédents : « Tout ce que je puis vous envoyer at^ourd'hui, écrit-il le 21 liotembre k lady Hervey, est un très-joli logogriptie fait par ia vieille et aveugle madame du Deffand, que vous connaissez peut-être, et dont certaine-
NOTICE t'HÉLlàUHAiltte. ttvit
ment vdlis avez entendu parler. J'y soupe très-souVent] elle m'a donné ceci hier soit*; Il faut qtie ïoUs le deviniez :
Qliolqaè Je forme un corps, je he «uis quline Idée,
Plus ma lieaulé vieillit, plua elle est décidée. Il r»dt poiir me trouver ignorer d'où je viens. JE tiens tout ae teliii qui rtHuit tout & rieo < l
... Celte madame du DefTand, qui a été jadis pendant peu de temps maltresse du régent, aujourd'hui vieille et aveuglei a gardé toute sa vivacité, son esprit, sa mémoire, ses passions et ses agréments. Elle va à l'Opéra, à la comédie, & Versailles, reçoit chez elle deux fois par semaine) se fait lire toHt ce qu'il y a de nouveau, fait de jolies chansons, des épigrammes charmantes, et se rappelle toutes celles qui ont été faites depuis quatre-vingts ans. Elle est en correspondance avec Voltaire, pour qui elle dicte les lettres les plus piqliahtes. Elle le contredit hardiment, n'a aucune dévotion, ni pour lui, ni pour personne, et reste aussi indépendante du clergé que des philosophesL Dans les discussions où elle s'engage facilement, elle est très-ardente, et cependant presque jamais dans le faux. Son jugeitieiit sut* chaque sUjet est aussi droit qu'il est fftux sur chaqde point de conduite; Car elle est toujotirs domihëe par l'amoUr bu par la haine ; pas^ 6ioni)éé poufseË amis jusqu'à l'enthousiasme) elle estencone tourmentéie du besoin d'être âiméi, non pas d'awour^ bien entendu. Privée de tout autre amusement que la conversation, la solitude lui est insupportable^ ce qui la met à la merci dfâ premiers Yenusjqui mangent ses soupers, la haïs-
I Le mot eat: Roblesee.
uvui NOTICE PRfiLlUINAIRE.
sent parce qu'elle a cent fois plus d'esprit qu'eux, ou se moquent d'elle parce qu'elle n'est pas riche... >
Voici le portrait que, de son côté, madame du DefTand traçait de Walpole k celte époque (novembre 1 765) :
«Non, non! je ne veux pas faire votre portrait; personne ne vous connaît moins que moi ; vous me paraissez tantôt tel que je voudrais que vous fussiez, tantât tel que je crains que TOUS soyez, et peut-être jamais tel que vous êtes. Je sab bien que vous avez beaucoup d'esprit; vous en avez de tous les genres, de toutes les sortes; tout le monde sait cela aussi bien que moi, et vous devez le savoir mieux que personne,
» C'est votre caractère qu'il faudrait peindre, et voilà de quoi je ue suis pas très-bon juge. Il faudrait de l'indifférence ou, du moins, de l'impartialité. Cependant, je peux vous dire que vous êtes un fort honnête homme, que vous avez des principes, que vous êtes courageux, que vous vous piquez de fermeté; que lorsque vous avez pris un parti bon ou mauvais, rien ne vous le fait changer, de sorte que votre fermeté ressemble souvent k l'opiniâtreté. Votre coeur est bon et votre amitié solide ; mais elle D'est ai tendre ni facile. La peur d'être faible vous rend dur; vous êtes en garde contre toute sensibilité. Vous ne pouvez pas vous refuser à rendre à vos arais des services essentiels; vous leur sacrifiez vos propres intérêts ; mais vous leur refusez les plus petites complaisances. Bon et humain pour tout ce qui vous environne, vous ne vous mettez pas en peine de plaire à vos amis, en les satisfaisant sur les moindres bagatelles.
> Votre humeur est très-agréable, quoiqu'elle'ne soit pas fort égale. Toutes vos manières sont nobles, aisées, naturelles. Votre désir de plaire ne vous porte k aucune affecta-
NOTICE PRËLIHI»AIBE. uil
tioD. La connaissance que vous avez du monde, et votre expérience, vous ont donné un grand mépris pour tous les hommes et vous ont appris à vivre avec eux. Vous savez que toutes leurs démonstrations ne sont que faussetés; vous leur donnez en échange des égards et de la politesse, et tous ceux qui ne se soucient pas d'être aimés sont contents de vous.
Je ne sais pas si vous avez beaucoup de sentiments. Si vous en avez, vous les combattez; ils vous paraissent une faiblesse; vous ne vous permettez que ceux qui ont l'air de la vertu. Vous êtes philosophe; vous n'avez pas de vanité, quoique vous ayez beaucoup d'amour-propre. Mais votre amour-propre ne vous aveugle pas; il vous exagère vos défauts plutôt qu'il ne vous les cache. Vous ne faites cas de TOUS que parce que, pour ainsi dire, vous J êtes forcé quand vous vous comparez aux autres hommes. Vous avez du discernement, le tact très-fin, le goût très-juste, le ton excellent. Vous auriez été de la meilleure compagnie du monde dans les siècles passés; vous l'êtes dans celui-ci, et vous le seriez dans ceux à venir. Votre caractère tient beaucoup de votre nation; mais pour vos manières, elles conviennent à tous pays également.
B Vous avez une faiblesse qui n'est pas pardonnable. Vous y sacrifiez vos sentiments, vousy soumettez votre conduite: c'est la crainte du ridicule. Elle vous rend dépendant de l'opinion des sots, et vos amis ne sont pas à l'abri des impressions que les sots veulent vous donner contre eux. Votre tête se trouble aisément. C'est dn inconvénient que vous connaissez, et. auquel vous remédiez par la fermeté avec laquelle vous suivez vos résolutions. Votre résistance à m
ujx NOTICB PI)É;.IUINA|RE.
vous en jamais éf ar(0r est quelquefois poiisséa (FOp Ipio, ^t
aqr des choses qui n'en valent pa^ )a peine.
• Vos instincls sont hobles et géa^renx, va\\% faites |e ItlPP " poiif le plaisir de le faire, sans pstentatiqn, ï^ns préten4re à I4 Feconnaissnnpe, eiffin votre &me est belle et tiopne. :t- Quani^Walpple quitta Paris, ^u mois 4'4vrjl 17S6> aprè^ un séjour de sept mois, pour retourner en Angleterre, pe p'étftit pjqs spulempntlVfr^ild'qiieponversation spirituelle, ipais Ip sentimept d'uiie atTection trés-sinfèrp qi|j l'attachait k- madame dq PefTand, pb^ le lendemain de ^op déport ^q Paris, il pominence ^veç elle une correspondance très-aptive, et qui se ponti^iup s^ns interruption jusqu'à la mort de son ^mie| jl lui diidie un des premiers ouvrages sortis dps presses de Strawhprry-Hill, les Iffémoiret deGrammont, f coqimp un iqoquqient de son amitié, de son admiration, de sop respept;s ^el|e «dontlesgrûpps, l'^prit etiegqùt retr-ac«nt aq ^jèclp présent |e siècle de Loiiis XIV, et les agréfi)pq|s de l'aulopr 4e ces jUéiqûirps. « I^qi^is il ne manque de demander sérieuseifie^t fiux^iisl^is considérables qui partent poiir Paris, de s'occuper beaucqup pour l'amour de lifi, « de cettfi vieillp et chère arpie à Iu'> si bonpe, si diV vouée, qui l'aime presque comme l'aimait sa mère...» Il leur ^■"iQisnc ^ reconnaissance de leur pmpressement pour elle, de |epr indulgence «poyr ses indiscrétions et ses exigences que doit faire pardonner son excellent cœur... > Il les conjure surtout dp ne pas se laisser mener chez « une certaine detuoiselle de Lespin,a$$e, un prétendu bel esprit , autrefois humble compagne de madame du Deffand, qu) l'a trahie et a été fort mal pour elle... » Trois fois enfin, pour I4 revoir, il a le dévouement « d'échanger la propreté, ta
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verdfire, I9 tranquillité de son pher Strawberry-pil) contre un vilain vaisseau, df m^iiy^ises ai^fterges, le pavé des roules bordées fl'éierneUes rangées d'i^rlffes mutilés, et Ip fracas d'un ]iù\e] garpi, se sentant ^yé de ses pejnpp par Ip bon: hpuf que donnait sa visite, e^ pf la satisfaction (ju'il éprqityait Ipi- mêjne a rptrouïef cette fidèle apiip mieux por- • tante, active à son âge de soijantp et mille ans, con^mp elle disait, forçant son cqrps de se prêter ^uî. Iiabilui^es dp son psjirit lotijoufs jetine,.. » ^nfin, [pr^que I* pepsiçn dP sijc mille franco qup m<td^PtP ^^ P^ff^P^ recevait de la coifr fui réduite de RiPltié par l'abbé Tprray, il lui dernf^pde « cpipipe uiip grâcp, pt ^ gepppx. de perpieltre qu'"! lui pffrp la portlçip dp sa pensipn qui lui est epipvée... Laissezmoi, lui dit-il, goûter la joie l^plusppre de vous avoir mise à votre ^isp, et que cette joie spit un secret pntre vous et mpi... > It ne put, malgré ses instapces, faire accepter sop offre.
Tout soupçon de galanterie élaft bien évidemment impossible entre un homme de cinquante ans et une fepime de soixante-et-dix. Mais Walpole redoutait par-dessus tout le ridicule. Les lettres que lui adressait madame du Deffand pouvaiept être ouvertes h. la poste, l'expression de sa tendresse exaltée, donner à leurs rapports un faux air de roman (ï||rlesque, et faire rire à ses dépens Ip? liabitués de \'(^il-de- B<B^f. Il pp ^upport^it P9S cette iflée. De \h. ppt!^ appafpnle dureté qu'il témpigpe si souvept, pt quj cpfltrçste avec les senlin:|ents dont il faisait profession pour e)le : « Je lui porte, en vérité, écrit-il encore àM. Conway ', tout l'attachement,
' Le 13 poveibbro 171t,
Lixii NOTICE PRËLIUINAIRE.
toute l'affection qu'elle mérit«, et je vous sais très-bon gré de vos attentions pour elle. Je compte bien la revoir encore, pour peu que je sois enital de faire le voyage. Mais c'est toujours pour moi un plaisir mélancolique, en pensant que ce sera probablement la dernière fols, et que nous nous dirons l'un à l'autre, dans un sens différent de celui où on l'entend d'ordinaire : au revoir! »
Madame du Deffand souffrait de ses duretés , mais ne leur opposiùt que tendresse et soumission. Parfois elle se *plai~ gnait, s'irritait même; bientôt elle revenait plus humble encore, dominée par un sentiment qui avait tous les caractères de l'amour, et qu'elle mettait tous ses soins à dissimuler à celui qui l'inspirait. La sensibilité qu'elle n'osait laisser voir à Walpole, elle l'épanchait, on va le voir, dans . ses lettres k la duchesse de Ctioiseul et k l'abbé Barthélémy . Leur sympathique et affectueuse indulgence lui offrait toutes les consolations que peut donner l'amitié la plus dévouée. Une seule fois l'abbé Barthélémy la reprend avec quelque sévérité de ses exigences et de ses soupçons'. Ils la soignaient comme un enfant malade dont les plaintes iitjustes, les tristesses déraisonnables n'épuisent jamais la patience de ceux qui les chérissent. Eux aussi, cependant, elle les tourmente par la susceptibilité, la méfiance continuelle qui rendaient son commerce si diOicile. Jamais elle ne décourage leur affection qui la soutient dans ses défaillances, et parvient souvent à lui rendre un peu de sérénité. On a vu sa parenté avec Élienne-François, duc de Choi-
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NOTICE PRËLIHINAIRE. Lxiiii
seul, fils de Marie de Boutliilier de Chavigny, grand'mëre maternelle de madame du DefTand, et mariée en secondes noces à César-Auguste de Choiseui. Entré au service fort jeune, sous le nom de comte de Slainville, Etienne-François s'y distingua par une brillante valeur, fut nommé officier général en 1759. Une grande naissance, beaucotip d'esprit et d'assurance compensaient pour lui les désavantages d'une tîûlle remarquablement petite et d'une figure plutôt désagréable. Duclos prétend qu'il choisit, en entrant dans le monde, le rôle d'homme à Aonne*/br(uttes, ce qui prouve bien, remarque-t-il, que tout le monde y peut prétendre! » Mais Duclos fut toujours pour le duc de Choiseui d'une m^veîUance qui doit rendre ses jugements suspects. Quoi qu'il en soit,roriginedesa grande faveur est une assez vilaine histoire. La comtesse de Choiseui, sa parente, l'avait pris pour confident et pour conseil dans une intrigue de galanterie avec le roi. Fort expert en pareilles matières, il ne tarda pas à comprendre que cette liaison n'avait pas d'avenir, et que sa cousine n'était pas de force à détrAner madame de PompSilour, k laquelle il était plus habile de la sacrifier. Il rendit compte de tout à cette dernière, jusqu'alors son ennemie, lui communiqua des lettres interceptées, et lui fournit par cette trahison domestique les moyens d'abréger l'interrègne. Sa nomination aux ambassades de Rome et de Vienne, son élévation au ministère (1758) ne furent pas, paraft-il, les seuls témoignages de la reconnaissance que la favorite conserva toujours pour ce bon procédé, ce qui n'empêcha pas la duchesse de Choiseui, on le verra par les lettres suivantes, de partager le dévouement et l'affection de son mari pour la favorite.
\S%çi NOTICE fiI(ÉL(MIISAIRF.
L'usage que celui-ci sijt faire du pouvoir fut plus îioiiornW que le? pioycns mis pq œuvre pour y parvenir. Le pacte dp famille, la ponquâle de la Corse, la paii ilp Paris dfi 063 illustrent, dans l'histoire, le nom de l'homme public. Peut-être, pourrait-on ajouter que sa persistance à refuser les avances de madame du Barry, et jusqu'à la coniplipité d^ son silence aux dernières ignominies dp ce déplorable règne, réhal|ililer|t jusqu'à un certain point la mémoire de l'homme privé, si les vrais motifs de sa conduite en cette circonstance étaient mieux connus. Mais il est malheureusement bien difficile d'attribuer cette conduite au réveil de quelque sentiment de moralité, et une conscience aristocratique si tolérante pour mademoiselle Poisson n'avait pas le droit de se montrer si scrupuleuse pour mademoiselle Vauhernier. Rien cependant nepul fléchir le duc de Choiseul. Après plusieurs démarches conciliantes, madame du Barry, déjà toute-puissante, lui fit dire « qu'il prit garde à lui ; qu'on avait souvent vu des maîtresses faire renvoyer des ministres, mais qu'on n'avait jamais vu de ministre obtenir la disgrâce d'une maltresse.'... » Leduc de Choiseul sentait bien qu'elle avait raison, et ne se dissimulait pas les conséquences probables de sa raideur. Peu de jours avant son renvoi, voulant entrer chez le roi de bon matin, et trouvant la porte encore fermée, il alla vers la croisée, où il trouva le duc d'Aiguillon nez à nez. « Eh bien, lui dit-il, vous me chassez doncl J'espère qu'ifs m'enverront à Chanteloup. Vous prendrez mes places, quelqu'autre vous chassera à son tour. Us vous enverront à Veretz. Nous serons voisins, nous- n'aurons plus d'affaires politiques, nous voisinerons et nous en dirons de
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NOTICE RpËLIHlNAIEtB. Luy
boqp^ '. » La prophétie ne tard^ p^ ^ se vériHer. Le 24 décen^bre 1770, 1^ ducs de Ch^isciil e( 4e praslin firent exilés d^ns Ipui^ terr«^. Ce dernier dQrpiait suivant son )iaji(~ tude, après son dîner, quand pn lui apporta l'ordre du roi; il le lut, fit refeimarses rideaux, se rendormit tranquillement, et ne se FéveiUa que pour monter en voiture- La lettre du roi au duc de .Clioiseol était conçue en ces termes-: « Mon cousin, le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanleloup, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. Jp yfnis aurais pnvoyé beaucoup plus loin, si ce n'était l'estime particulière que j'ai pour madame la duchesse de Choiseul dont la santé m'est fort intéressante; prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. Sur ce je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. » Au compliment du duc de la Vriilière sur le chagrin qu'il éprouvait d'être chargé d'une pareille commission, M. de Clioiseul, qui connaissait la liaison de celui-ci avec le duc d'Aiguillon, répondit froidement : < Je suis persuadé, monsieur le duc, de vos sentiments en cette circonstance. » Il partit le lendemain pour sa magnifique terre de Chantelonp, près d'Amboise. M. de Uuy, que le roi voulut d'abord lui donner pour successeur, refusa d'aller chez madame du Barry, romme il avait refusé d'aller chez madame de Pompadour. On nomma, sur son refus, M. de Monleynard.
* Il n'a tenu qu'à H. de Clioiseul, écrit madame du Deffand à Walpole, de faire de madame du Barry ce qu'il aurait voulu. Je ne puis croire que sa conduite ait été bonne
' Chronique Êtcréit de Puria (Revue rétrospective).
Lixvi HOTICE PRËLIUINAIRE.
et sa fierté bien entendue. Je crois que MM. de Beaavau et de Grammont l'ont bien mal conseillé... » Les lettres que nous publions donnent de curieux délits sur la manière dont vécut à Chanteloup, jusqu'à la mort de I^uisXV, le ministre exilé, et sur l'empressement public dont il fut l'objet-Les compliments lui furent prodigués en yers et en prose ; on lui adressa entre autres le quatrain suivant :
Comme tout autre dans bs place, 11 eut de puissants ennemie; Comme nul autre en «t disgriee, 11 acquit de nouTeaui amis 1
« Compiëgne est abandonnée, écrit Walpole ; Villers-Cotterets et Chantilly* encombrés. Mais Chanteloup surtout est à la mode; tout le monde y court, quoique lé roi réponde à ceux qui en demandent l'autorisation : Je ne le permets ni ne le défends... C'est la première fois peut-être que ta volonté d'un roi de France a été interprétée contre son inclination. Après avoir annihilé le parlement, ruiné le crédit, il se voit bravé par ses plus immédiats serviteurs. Madame de Beauvau et deux ou trois autres femmes de cœur défient ce czar des Gaules. Toutefois, elles et leur coterie sont aussi inconséquentes de leur cAté. Elles font des épigrammes, chantent des vaudevilles contrera maitresse, écrivent des pamphlets contre le chancelier, et tout cela sans plus d'efîet que n'en ont les jappements d'un roqueti Sans compter que, dans trois mois d'ici, c'esirà qui se montrera le plus empressé à la cour
t Résidences du duc d'Orléuu et du prince de Condé, disgraciés l'un et l'autre pour avoir épousa la cause du pirlement de Paris, exilé et remplacé par le chancelier Haupeou.
NOTICE PltËLlUINAIRE. luvii
et obtiendra la faveur de souper avec madame du Barry. > Le roi ne se bornait même pas toujours à cette réponse : « Je ne le permets ni ne le défends. .. » La lettre suivante qu'il adressa au maréchal de Beauvau, et qui n'empêcha pas celui-ci de partir, quelque temps après l'avoir reçue, pour Cbanteloup, ea est la preuve : « Mon cousin, vous êtes bien
> vif et tenace dans ce que vous désirez. Je ne suis pas sur- » pris que le beau sexe ne puisse vous résister longtemps.
> Moi, qui n'en suis pas, je devrais vous refuser et je le fe- » rais, si je ne vous avais pas fait par trop espérer que je
> vous laisserais aller à Chanteloup ; car j'ai de bonnes rai- » sons pour cela, et cet empressement d'y aller ne me plaît
> pas du tout ; sachez-le. Sur cela, je prié Dieu qu'il vous » ait, mon cousin, en sa sainte garde. A Versailles, le
> 3 mars 1771. » Signé: Louis. »
Il parait que le duc de Choiseul conserva longtemps l'espérance d'être rappelé au ministère par Louis XVI. La reine, dont il avait négocié le mariage, l'y désirait. Le roi s'y refusa constamment. Il né pouvait oublier que son père avait eu autrefois gravement à se plaindre de ce ministre. On connaît la réponse du duc de Choiseul au Dauphin, à la suite d'une vive discussion sur l«s mesures prises contre les jésuites : < Je pourrai avoir le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais votre serviteur!... > Les habitudes fastueuses et prodigues des Choiseul choquaient et effrayaient en outre l'esprit d'ordre et les habitudes d'économie du roi. Un jour que l'on parlait devant lui de l'archevêque de Cambrai, frère de l'ancien minisire et récemment mort en banqueroute pour des sommes considérables : a Cela
liiVm . Nb+lCÈ t'RÉi.lMlRAihE.
ne hi'étOnné pas, dit Sd Majesté, tout ce qui est Choisélll est mangeur, i Quand le due mourut lill-mêtne; eh 1785, ses dettes étaient évaluées à sht millions de livl-es, et lé Capital de sa fortuné à quatorze milliohs. Par sbb testameiit, il invitait sa fëmme à eUhcouHi" ali J)ayenieiit de ses dettes. C6ll&^ ci sb relira irtimédiatertient aii couvfirit des Récolieties, avec detis fetnntes et deux laquais seulenietit, consacrant tous ses rèTenus à acquitter tctte pieuse obligation.
Louise-Honorine Cl-ozat dit Chatel était petite-lllle de c6 Crozat qui, de bas commis, puis dfe petit financier; éiifih de t;aissier dil clergé, s'était itlis atiX aventures de la mer 6t des banques, et passait avec raisbn pour uti deâ plus riches homrties de Paris '. Ayatil àclietë pllis tard, en BrélàgnBj la seigneurie dn Châtel, berceah du fameux Tanneguy, M. Cro2at eh prit ië hbnt. Il avait marié sa Illle au cohite d'Evreux, troisième fils du duc de Bouillon, et dont la mère appelait celte belle-flile « son petit lingot d'or, » C'est à cette jeune femme, renommée dans son temps par son esprit et son instruction, que l'abbé Lefrançois dédia un ouvrage souvent réimprimé, et encore connu aujourd'hui sous le titre de G^o^raphie de Crosal. Ce mariage , dit Saint- Simon, devint pour le vieux Crozat le repentir et la douleur de toute sa vie. Le comte d'Evreux, colonel général de la cavalerie, était un homme bizarre, passant sa vie à la chasse, et ne cachant pas sa passion pour la duchesse de Lesdiguières qui le suivait partout, et qu'il trouvait « meilleure que la petite Crozat. » Celle-ci avait cependant apporté eo
< Suiit-SimoD. t. 300.
NOTICE ï>ttËLlftlmÀIItB. tiikt
dol cinq œilt mille écus, que son iiiari, après avoir obtetili linë éëpdfâliori, lui tehdit aisément peridatit le t-Égne du jmtliéh et gi-àcé àtl dt>n ((ue tul fit le 1-égent d'iiiie ^at-tie des taxés mises par là chambre de justice, lorç de la liiJùidâtiDn an système, sur son propre bfau-père, imposé isix tilillibils. La toititésse retoilrna ch'éz st»n père, febcore trés-jeuiip, et IrôjJ heureuse de retrouver sa chambre de jeune illle.
Le vifeùx Cl-ozat eut de quoi se consoler par le mérité de ses IriJié lîU. L'uii d'eux, conseiller au parlement dé "Toulouse, nialtre des requêtes, ihodrut sans avoir été mal'ié. Cohiiil par son goût pour les arts, il aVait rasSeinblé dé riches coliectioQs et un cabinet d'antiques iiii des ptiis beaux de l'Europe, acheté par le duc d'Oi'léâils. Les deiix autres, MM. Crozat du thâlel et Crozal de Thiers, devenus biticiers généraux, marièrent leurs filles, le premier au diie dé Gbntaut et au duc de Choiséul , le second aii niarquis dé Béthune, au maréchal de Broglie et au comte de Béthune. Eux-mêmes avaient épousé, le comte de Thiers iine Montmorency, le marquis du Chàtel mademoiselle de Gouffier. Rien ne prouve mieux que ces alliances combien sont injusles les reproches d'intolérance si souvent adressés à l'ancienne aristocratie française. Il est assez singulier que mad«me du Deffand, intimement liée dans sa jeunesse avec M. et madame du Chàtel, ne fasse jamais mention d'eux, et prononce à peine leur nom dans son intime correspon- .dance avec leur fille. Madame de Choiséul ne parle ellemême de sa mère qu'une fois, pour rappeler « la seule instruction qu'elle en ait jamais reçue, » dit-elle : « Ma fllle, n'ayez pas dégoût!...»
Tous les témoignages contemporains s'accordent pour re-
UU NOTICE PRËLIHINAIRR.
connaître la vertu et le mérite de la duchesse de Choiseui. Dans une lettre au poêle Gray, Waipole parle avec autant d'éloges de son caractère que de ses agréments : f La duchesse de Choiseui n'est pas fort jolie, dit-il, mais elle a de beaux yeux, et c'est un petit modèle en cire, qui pendant quelque temps n'ayant pas eu ta permission de parler, sous prétexte qu'elle en était incapable, a contracté une modestie qui ne s'est point perdue à la cour, et une hésitation qui est compensée par le plus intéressant son de voix, effacée par l'expression la plus convenable. Ah ! c'est la plus gentille, la plus aimable, la plus honnête petite créature qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté! Si correcte dans ses expressions et dans ses pensées, d'un caractère si attentif, si boni Tout le monde l'aime... » Mariée presque enfant, mais née avec beaucoup d'esprit, soutenue par le désir de plaire à son mari, pour lequel sa tendresse passionnée ne se refroidit jamais, elle sut se faire aimer, considérer dans toutes les fortunes. « A peine âgée de dix-huit ans, dit l'abbé Barthélémy , elle jouissait à Rome de cette profonde vénération qu'on n'accorde généralement qu'à un long exercice des . vertus. Tout en elle inspirait l'intérêt : son âge, sa figure, la délicatesse de sa santé, la vivacité qui animait ses paroles et ses actions, le désir de plaire qu'il lui était si facile de satisfaire, et dont elle rapportait le succès à un époux digne objet de sa tendresse et de son culte ; cette extrême sensibilité qui la rendait heureuse ou malheureuse du bonheur ou du malheur des auti-es ; enfin cette pureté d'àme qui ne lui permettait pas de soupçonner le mal 1 On était surpris de voir tant de lumières avec tant de simplicité. Elle réfléchissait dans un âge où l'on commence à peine à penser j elle avait
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formé son esprit par de bonnes lectures, et après avoir acquis l'instruction qui lui manquait d'abord, conservé la modestie et la simplicité parfaite qui faisaient ie charme de . son caractère. Elle parle, dans une de ses lettres à madame du DefTand *, de la timidité dont elle ne peut jamais se défaire, et qui lui donnait plus de grâce encore. « II n'y a pas un habitant du ciel qui vous ait surpassée en vertus, dit madame du Deffand dans le portrait qu'elle lui adresse... Vous êtes au$si pure, aussi juste, aussi charitable qu'ils ODt pu l'être... Si vous deveniez aussi bonne chrétienne, vous deviendriez tout de suite une aussi grande sainte... t
Malheureusement elle ne le devint jamais. A elle aussi la foi religieuse manquait absolument, et quand on observe bien, telle qu'elle se peint dans ces lettres, cette nature si riche, il est impossible de ne pas reconiTattre combien est juste et profonde cette observation d'un historien moderne : « Le grand crime de cette société du xvin' siècle fut d'avoir fait avorter la plupart des qualités natives départies à une génération très-bien douée*, t Une seule fois le nom de Dieu ' se trouve prononcé dans cette correspondance intime de tant d'années; et c'est avec une telle naïveté d'indifférence que nous avonscrudevoir,parrespect, supprimer la phrase. Voilà où en était une personne vertueuse, dont de grands ehargrins, toujours soufferts avec résignation, dignité et courage*, auraient dû ouvrir le cœur aux seules consolations qui adoucissent toutes les souffrances. L'attachement respectueux et dévoué de l'abbé BarQiélemy fut son unique appui
• Lettre du A novembre 1771.
* H. de Carné,
' Voir la lettre du A jinvier 1771.
uuu HOTIGS PRfitlMinAinE.
dans les mauvais jours; mais il ne lui manqua jamais. Né en 1716, aux enrirons de Marseille, destiné dés son enfance b. l'état ecclésiastique, l'abbé Barthélémy s'était appliqué spécialement à l'étude des Langues anciennes et surtout du grec. Il apprit aussi l'arabe et Qt avec succès quel~ ques sermons dans cette langue aii collège delà Propagande, k Marseille, à plusieurs maronites arméniens et autres catholiques aralies qui n'entendaient pas bien le français. Un jour, quelques-uns de ses auditeurs vinrent le prier de les entendre à confesse. Mais il leur répondit qu'il n'entendait pas la langue des péchés arabes. On connaît cette histoire que lui-même raconte plaisamment dans des notes sur sa vie, d'un rabbin converti, qui se prétendait versé dans la . connaissance des langues orientales et qu'on lui amena un jour pour vérifier l'eutctitude de ses assertions en l'interrogeant dans un idiâme que cet aventurier prétendait connaître : « Je fus tellement effrayé qu'il m'en prit la sueur froide , Je cherchais vainement'à leur prouver qu'on n'apprend pas ces langues pour les parler, lorsque cet homme commença l'attaque avec une intrépidité qui me confondit d'abord. Je m'aperçus heureusement qu'il récitait en hébreu le premier psaume de David qpe je savais par cœur. Je lui laissai dire lepremier verset et je ripostai bravement par un des dialogues arabes qu'avait dressés pour moi mon maître, contenant par demande et par réponse des compliments, des questions, etc. Nous continuâmes, lui par le premier verset, moi par la suite du dialogue... La conversation devint plus animée, nous parhons tous deux h. la fois et avec la même rapidité. Quand il eut fini, je dis à ces messieurs que cet homme méritait, par ses conn^ssances et ses malheurs,
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d'intéresser lear charité. Pour lui, il leur dit dans un mauvais baragouin qu'il avait voyagé en Espagne, en Portugal, en Allemagne, en Italie, en Turquie, et qu'il n'avait jamais vu un aussi habile homme que ce jeune abbé. J'avûs alors vingt et un ans... >
Après avoir Tini ses études au séminaire, ■ quoique pénétré des sentiments de la religion, et peut-être même parce qu'il en était pénétré, il n'eut pas la moindre idée d'entrer dans le ministère ecclésiastique. > A vi^g^neuf ans, se voyant sans état, sans fortune, et redoutant de devenir à charge à sa famille, il partit pour Paris sans vocation décidée, cl sans trop savoir ce qu'il y ferait. Il y arriva au mois de juin Oii, avec une lettre de recommandation pour M. Boze, garde des médailles du roi, de l'Académie des inscriptions, .qui le reçut avec bienveillance, l'invita à ses dîners du mardi et du mercredi, le mit en rapport avec les savants et les hommes de lettres les plus considérables. Peu à peu ses relations s'étendirent. M. Boze étant mort en 053, l'abbé Barthélémy, déjà membre de l'Académie, semblait son successeur naturel. La place, néanmoins, était convoitée par un de ses confrères de l'Académie, dont il ne voulut pas qu'on lui dit le nom, mais qui faisait valoir auprès de M. d'Argenson des protecteurs puissants. M. de Halesherbes, alors directeur de la librairie, prit rabl>é Barthélémy sous sa protection, k la prière du comte de Caylus, et lui fit obtenir justice, grftce au crédit du duc de Gonlaut et de M. de Stainville, depuis duc de Choiseul, avec lequel cette circonstancelemitpour la première fois en rapports. Celui-ci ayant , l'année suivante, été nommé ambassadeur à Rome, l'abbé consentit à venir le rejoindre dans cette ville, yarriva \ei" novembre47&5, et fut, depuis
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cette époque, considéré à l'hillel de Choisenl, noD comme fauteur du logis, mais comme l'ami le plus cher et le mieux apprécié. « Cet abbé est un trésor, écrit à Walpole madame du DefTand ; c'est le vrai bonheur de la grand'maman. Lai seul supplée et remplace parfaitement les différentes compagnies et n'eu laisse regretter aucune *. Si douce que fût pour l'abbé Barthélémy cette intimité, il avait dû lui faire le sacrifice de son indépendance, et ce sacrifice lui coûta ; l'aveu lui en échappe iine seule fois dans une de ses lettres à madame du Deffand *. Il accepta c«pendant, et remplit fidèlement, dans toutes les fortunes, les devoirs de l'amitié la plus dévouée. Secrétaire général des Suisses, dont le duc de Choiseul était colonel, il refusa de conserver sa place quand M. de Choiseul fut Invité à donner sa démission, et refusa toutes les avances que lui fit à cet égard le duc d'Aiguillon, lui offrant son amitié s'il voulait abandonner ses anciens prolecteurs et ne pas retourner à Chanteloup.
A son tour madame de Choiseul fut assez heureuse pour lui sauver la vie pendant la Terreur. Chassée par la Révolution du couvent où elle s'était retirée après la mort de son mari, elle vivait seule dans un petit appartement, ne recevant guère d'autre visite que celle de l'abbé. U était chez elle le 2 septembre 1793, quand on l'y vint arrêter. Le soir même il vit entrer dans sa prison sa digne amie. « Cette femme si délicate et si frêle, dont une extrême sensibilité use les ressorts, mais à qui l'amitié fait toiyours trouver des forces, n'avait pas perdu un moment pour éclairer la
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religion du gouvernement sur l'erreur commise dans les bureaux, qui avait fait arrêter ce respectable vieillard; des amis zélés l'avaient aidée. Le comité, qm n'ignorait ni l'âge, ni la réputation de Barthélémy, ni la pureté de sa conduite, n'avait jamais eu l'intention de le comprendre dans l'ordre général qui frappait les employés de la Bibliothèque, et son arrestation était « un malentendu, une erreur qu'on répara sur-le-champ. Les commis s'empressèrent d'expédier l'ordre de la sortie, avec lei^el on alla le réveiller sur les onze heures du soir, et à minuit on le ramena chez sa tendre et constante protectrice, d'où on l'avait enlevé le matin 1. 1 Le billet suivant est de cette époque :
* Ala citoyenne Chomul, rue Dominique, au coin de la
rue Bourgogne.
< Au nom de Dieu, divine citoyenne, ne prenez pas la peine de venir ici, ni par la faveur d'un fiacre, ni par le secours de M. de Nivernois; laissons passer ce mauvais temps, puisqu'il veut passer. Quand il aura fini sa course, je commencerai la mienne. Je suis assez bien, je ne suis arrêté que par mes nerfs, qui ressemblent & des cordes à violon qui jurent sous l'archet. J'ai à la vérité deux officieux; mais ils sont si souvent de garde que je ne puis pas envoyer tous les jours. Je voudrais, à l'exemple des Levantins, élever un pigeon pour vous porter'mes billets. Mais outre que nous n'avons pas encore de professeur pour ce
* NoticesaPl'abbéBartbélemy, parle duc de Nivernais, écrite peaaprËB Tu mort de l'abbé, en 1705. On dirait que madame du DefTand a eu comme on pressentiment de cet» scène en écrivant la lettre du 16 septembre mi.
LUivi NOTICE PRÉLIUINAIRB.
genre de courrier, j'aurais peur que Harïane, dans un moment de disette, mit le mien & la broche. Regardes k vos pieds, vous m'y trouverez toujours. Ce xv ventôse. »
La duchesse de Choiteul mourut k Paris le a décembre ) 801 . Madame du Deffand l'avait précédée depuis longtemps. Dans ses lettres du mois de juillet et d'août 1785, elle se plaint -d'être plus faible et plus languissante. Mais les deux maux qu'elle redoute le plus, c'est la solitude et l'insomnie. Pour échapper k la première, on prétend qu'elle fit venir son cuisinier et lui dit que, ayant besoin de plus de distractions, elle voulait attirer le plus de monde possible, qu'il eût donc à lui faire faire bonne chère. Ses soupers devinrent en effet plus recherchés et plus nombreux que jamais. C'était un des grands éléments de la sociabilité dans ce t^nps- 1& : < Le souper, lui disait au jour un de ses amis, est une des quatre fins de l'homme; je ne me rappelle pas quelles sont les trois antres. »
Quelquefois, pour occuper ses cruelles insomnies, elle composa d'assez jolis vers qui rappellent la manière de Chaulieu ; ceux-ci entre autres :
Il wt nn tgt fatunnu, tnait qu'on perd beuis retour, Oi l« roll« JetmMK entnlne lurNi truei
Le plajsir vif stm l'amour
Bt les ittin awet Isa grices.
D est nn tg« aOreui, sombre et Traide s^ion. Où l'homme encore s'égare et prend dan» sa trisWMe '
SAd tmpui«satics pour skgmM
Et KS craluteï pour la raiwii.
On peut citer encore ceux-ci :
notice' prëlihin^ïbe.
n trtTBille dans Ba jeanesse.
Il dort dans aa maturitâ ; n meurt eofln dans sa vleilleue Ka comble de la volupté.
Notre Bort es
t bien différent,
Il va tottjour
s eu empirant.
Quelques pla
isira dans la Jeunesse,
Des soins dans la maturité,
Tous les maUieors dans la vieillesse,
Puis la peur
de l'éternité!...
A la an du mois d'août une Sèvre ardente l'obligea à garder le lit. Ses meilleures amies, madame de Choiseul, les maréchales de Luxembourg et de Mirepois, ne quittèrent le chevet de son lit que peu d'heures avant sa mort. Elle la vit venir avec résignation et courage. « Je suis d'une faiblesse et d'un abattement excessif, écrit-elle encore le 22 août k Walpole, ma voix est éteinte; je ne puis me donner aucun mouvement; j'ai le cœur enveloppé, j'ai de la peine à croire que cet état n'annonce pas une fin prochaine. Je n'ai pas la force d'en être effrayée, et ne vous devant revoir de ma vie, je n'ai rien à regretter... » Apercevant auprès de son lit son secrétaire Wiard qui pleurait : « Vous m'aimez donc?... » lui dit-elle avec un étonnement où se trahit le principe de sa maladie morale : mécontentement et mépris de soi-même qui ne permettent pas de croire à l'affection des autres , sans cette humilite qui fait aimer les autres par la pensée qu'ils valent mieux que nous.
Elle expira quelques moments après, le 24 octobre, dans sa quatre-vingt-quatrième année.