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obscur voyageur, ou à vivre à sa guise daos son pays. Feu de temps après la morl de son pète, il avait acheté une petite maison de campagne près de Twickentiam, < si petite, écrit-il à son ami M. H. Maun, que je pourrais, je crois, vous l'envoyer dans une lettre pour vous en faire juger, » mais dans une situation délicieuse, sur une colline qui descendait jusqu'aux bords de la Tamise, à travers de jolies prairies peuplées de quelques beaux moutons et de deux vaches. La petite maison fut remplacée plus lard par une espèce de cliàleau gothique, construit et meublé avec beaucoup de recherche. Il donne lui-même avec complaisance la description de sa chambre h coucher, dans laquelle, en bon wigh , il avait fait pendre, de chaque côté de son Ut, la Magna Charla et le v>aTrant d'exécution de Charles I", avec cette Inscription : < Charta Major, > convaincu que « sans cette seconde charte, la première ne serait demeurée qu'une lettre morte. »
Ce dernier trait fait moins d'honneur à ses sentiments que son éloquente indignation au sujet de la traile des nègres. Ses opinions, du reste, se modiâërent sensiblement par la suite. Il lui arriva h peu près la même chose qu'au poète Alfiéri. « Ah! répondait ce dernier à quelqu'un qui s'étonnait de le voir infidèle à ses anciennes idées républicaines, je connaissais les grands; je ne connaissais pas les petits!...» Loin d'accueillir la révolution française comme la réalisation probable de ses théories politiques, Walpole prévit de bonne heure les excès auxquels devaient se trouver entraînés les réformateurs, et se sentit ramené à plus de respect et de sympathie pour le pouvoir, qui représente l'ordre dans les sociétés. Il est curieux de l'entendre
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déclarer lui-même les motifs de sa conversiOQ*. < Nous avons longtemps professé les mêmes opinions politiques, et ' je vous soupçonne de n'en devoir jamais changer, écrivait-il à un de ses amis. Pour ma part, je le confesse, j'en ai changé complètement, et de chaud partisan de la liberté, je suis devenu un dévoué partisan du pouvoir. Vous me demanderez quelle bonçe place on m'a donnée, quelle gratification j'ai reçue pour prix de wtte conversion ; car c'est en général quelque motif de ce genre qui détermine les conversions en Angleterre I... Mais comme la mienne est d'origine étrangère, elle ne me rapportera rien du tout! Ce qui l'a déterminée, c'est la vue de ce qui se passe en France. Quand deux ministres sont humains,, vertueux, excellents, n'ont d'antre but que le bien-être et le soulagement des peuples; quand un bon roi accorde & ces ministres sa con- Jlance, et qu'un parlement, guidé par les motifs les plus intéressés et les plus bas, ne cherche qu'à arrêter les effets de cette bénédiction, ne suis-je pas obligé en conscience de modifier mes opinions, et de placer ma confiance dans le pouvoir? Puis-je les garder de bonne foi en restant fidèle *
au principe même de mes convictions? Les deux tiers
de la France ont l'air de penser qu'ils peuvent remanier le monde sur un nouveau plan, avec des compas métaphysiques; ils tiennent que ni cruautés, ni injustices ne sauraient être comptées pour rien dans une pareille expérience. De tels législateurs sont de sublimes empiriques, qui, dans leur bienveillance universelle, ont bien peu de sensibilité
' Lettres d'Ho];ace Walpole. 1776.
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individuelle ! Le résumé de mes observations sur ce qui s'est passé en Europe depuis plusieurs siècles, c'est que les tyrans n'ont pas de conscience et que les rérormés n'ont pas" de cœur. Le monde est-il donc destiné à souffrir toujours également du mal et du jemède?... »
-Décidé à quitter les affaires dès qu'il croipait le pouvoir honorablement, Walpole ne songea plus qu'à embellir son habitation, à y rassembler des collections et des curiosités de toute sorte, dont i| faisait les honneurs aux amis qui le venaient vUjter; à y vivre à sa guise, en égoïste qu'il était avant tout, surveillant l'impression de ses propres ouvrages et de ceux de quelques auteurs favoris, par une presse qu'il avait établie chez lui. Quelques romans, ta Mère Myilérieuse, le Château d'Otranie, qu'on ne lit plus guère, mais dans lesquels Waller Scott signale beaucoup d'origlnS:lité et détalent; une description des objets d'art réunis i Houghton par son père, vendus plus tard b l'impératrice de Russie, jEdes Watpolianm ; un essai de réhabililation de Richard III ; sans compter des mémoires publiés après sa * mort, sur les dernières années de Georges III, lui donnaient droit à une place honorable comme iiilérateur parmi ses contemporains. Mais son meilleur titre aux yeux de la postérité sont • ges incomparablet lettres ', » qui passent en Angleterre pour des modèles de grâce et de facilité, et le classent, au jugement de Walter Scott, comme un écrivain du premier ordre. « Son style épistolaire, dit un autre de ses biographes anglais, a prouvé que notre langue était capable
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de tout le charme dont madame de Sévigné semblait s'être réservé le secret... » Il n'était pas, parait-il, sans prétention à cet égard. U&iss& facilité lui coûtait beaucoup de travail ; une foule de notes, d'anecdotes recueillies et de narrations préparées pour le courant de sa correspondance, prouvent combien il était loin de son modèle, pour lequel du reste il professait un véritable culte '.
En 1765, peu après la réunion du Parlement et le retour au pouvoir de ses amis « qu'il n'aurait pas voulu quitter pendant qu'ils étaient martyrs, mais avec lesquels il se souciait peu d'entrer dans le paradis de Saint-James...,» il parlit pour la France, et arriva dans le courant de septembre à Paris, qu'il- n'avait pas revu depuis son premier voyage, vingt-quatre ans auparavant. Il y trouva l'esprit de la société bien changé. «: Si les Anglais qui sont maintenant à Paris, écrivait-il alors, ne sont pas contents, je voudrais qu'ils eussent vu comment on nous y recevait il y a ung vingtaine d'années. On ne nous y faisait pas fôte dans ce temps-là. Il en sera encore de même quand la mode d'admirer l'Angleterre sera passée... Du reste, les Français, à notre imitation, sont devenus si philosophes, si géomètre», si tno^ raux, que je n'ai certainement pas passé la mer pour ctier^ cher un ennui si facile à trouver dans mon pays. Amuser mon esprit par un changement de scène et par l'observation de mille bagatelles, voilà tout ce que je me propose. J'ai
' Les lettres d'Horace Walpole, ce priace de la iïaat l'eipression d'un critique anglais, ont Été recueillies < usicurs rois. La dernière édition, dont nous avons liri tes 1 cetta notice, forme 6 volumes in-e-. (Londres 1840.)
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éprouvé la vanité de toute chose sérieuse et le mensonge de tout ce qui se prétend tel. Je veux voir les théâtres, les boutiques, non les hommes politiques ou les ministres. Différent de bien des gens devenus vieux, je suis convaincu qu'il n'y a d'important au monde que ce qui le parait dans la jeunesse et passe plus tard pour folie. Âh I du moins ces folies étaient sincères,'et si les préoccupations de l'âge mûr le sont aussi, elles n'ont pas d'autre but que l'égoîsme!... »
Oh s'étonne un peu d'entendre accuser l'égoîsme par quelqu'un de si profondément égoïste lui-môme. Quant à la frivolité dont il fait profession, Paris était bien dés lors sa vraie capitale. La frivolité, en effet, c'est moins l'aversion pour les choses sérieuses que la disposition à s'en amuser. Son caractère essentiel, c'est l'envahissement de l'esprit, son débordement, pour ainsi dire, et sa tendance ii s'exercer indistinctement sur tous les sujets, même ceux qui ne sont pas de son domaine. Arts, sciences, politique^ religion même, C esprit avait alors tout absorbé en France, se substituant avec une fatuité merveilleuse, comme ces hommes de qualité de la comédie qui prétendaient tout savoir sans avoir rien apppris, au goût, à l'érudition, aux traditions, à la foi. Il croyait trouver en lui-môme la source de tous ces dons naturels ou acquis, et s'arrogeait le droit de juger de tout, comme souverain arbitre de tout. MM. les encyclopédistes étaient, à cet égard, les véritables héritiers des marquis de Molière, "et môme de leur temps, n'échappaient pas tout à fait au ridicule pour cette prétention, a A peine ont-ils en-trevu un art, dit un contemporain, qu'ils en prétendent enseigner la théorie aux maîtres de cet art même; Rousseau veut professer la musique'à Rameau ; Diderot fait une poétî-
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NOTICE PRÉLIMINAIRE. lui
que complète à l'occasion de son Fils naturel '. » Que cette prétention universelle se donne carrière & propos de belles manières, de politique ou d'érudition, c'est toujours frivolité pure. Ennuyé des affaires, et sans aucune arriérepensée d'action, Walpole, touten s'amusant à des bagatelles, était en réalité plus sérieux que la plupart de ces graves philosophes < géomètres et moraux » dont il se moque, et qui prétendaient gouverner ce monde-ci, et même l'autre, du fond de leur cabinet.
Quoi qu'il en soit, il fut tout d'abord accueilli dans la si>ciétéavecun empressement auquel il se montra sensible, sans s'en exagérer la valeur. « Peut^tre n'est-il pas plus sincère que notre froide civilité, disait-il; et, au fait, pourquoi le serait-ilî Mais il est mieux habillé.et parait naturel. Peut-on demander davantage? » Après quelques semaines, il se sentit à son aise dans deux ou trois maisons, sans qu'on lui proposât < de toucher une carte, ni de.prendre part k la moindre dissertation.» Il étaitdispensé même «de faire sa cour aux auteurs du logis ; carchaqua maîtresse de maison en avait un ou deux dans son salon, et Dieu sait comme ils y étaient encensés ! » Le plus souvent, c'est eux qui donnaient le ton ■ à la coterie dont ils faisaient partie, et qui, suivant leur renommée, }eur considération, leur importance personnelle, déterminaient l'importance de cette rxiterie elle-même, la classaient en quelque sorte.
Cette absence d'unité, de couleur générale, est un des caractères particuliers de la société française an xviu' siècle.
> Journal de Coilé.
un KOTtCE PRÉLIMINAIRE.
Bien des gens qai écrivent auiourd'hûi sur la bonne compagnie de cette époque, ne s'en font peut-être pas, à cet égards une idée (rës-exacte. Ils la jugent tout entière Eur les Mémoires de madame d'Épinai, ou sur les lettres de Diderot à mademoiselle Voland. C'est cependant une grande erreur de s'imaginer que le ton et les manières du Gfand Val ou de la Chevrette fussent ceux du saion de Saint-Joseph. Les relations de madame du DelTand, à cette époque de sa vie* appartenaient surtout à l'ancienne aristocratie, à ce que l'on est convenu d'appeler /a bonne compagnie, k peu près comme on appelait autrefois honnête homme, un homme aimable, un galant homme. Les m^échales de Luxembourg et de Mirepoix, la duchesse de la Vallièrc, les beauvau, les Choiseul, les Boufflers, la soignaient assidûment, et se réunissaient presque chaque soir pour causer autour de son ton^ «eau*. Certaines traditions de langage et de manières s'étaient conservées dans cette coterie, qui la distinguaient des autres, et la même poussière de frivolité avait pour chacune des nuances différentes. Le salon de madame Gooffrin elle-même, malgré ses royales intimités, servait de lieu de rendez-vous à un tout autre monde. Un jour que l'on faisait, devant madame du DefTand, l'éloge de cette dernière: e Voilà bien du bruit pour une omelette au lard, réponditelle avec dédain. » DeshommesdelettresalorsfortrépanduB, Laharpe, Uarmontel, par exemple, n'ont que bien rarement paru chez elle. Dans une lettre à Walpole', elle parle une
' C'était na fauteuil d'une fanne pardculiÈre, auquel elle était habituée, et dont elle parle Boutent dans ses lettres. 1 30 octobre I7T1.
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NOtICB PRÉLlMlHAfRE. Lxrti
fois de ce dernier : « Qu'il a de peine, qu'il se donne do mourement po\lt avoir de Tesprlt! Ce n'est qu'un gueux revêtu de guenilles 1 » Suard dit qu'il n'a été que deux fois chez tnadame du Deffand ; Diderot une seule fois : « Nous n'avons pas d'atomes crochua, » dit-elle en parlant de lui. Grimm, qui souvent la fait parler, n'a très-probablement jamais mis les pieds chez elle, el la manière même dont il la fait parler en est la meilleure preuve i < A l'un de ces soupers de Louis XIV et de madame de Haintenon, dit-il *, ob Racine avait souvent l'honneur dêtre admit, la conversation tomba sur le thé&tre de Molière, et l'on observa que ses premières pièces étaient remplies de scènes indécentes et du plus mauvais ton. Tout courtisan qu'il était, Racine eut, peut-être pour la première fois de sa vie, un moment de distraction el dit avec beaucoup de vivacité : « Sans doute, c'est ce misérable, ce fiacre de Scarron qui l'avait gâté I » Ce motficliappé flt une impression que la favorite ne put jamais lui pardonner, et qui le rendit plus odieux que ses Mémoires et son jansénisme. Ifous devons cette anecdote à madame du Deffand qui la tient de première main. » Cette anecdote se trouve rapportée dans les Mémoires de Saint-Simon, et madame du Deftand pouvait la connaître, quoiqu'elle ne la tint certainement ni du roi, ni de madame de Maintenon, ni même de Racine, mort en 4699. Mais si elle l'a racontée dans son salon, ce n'est certainement pas dans les termes que lui prête Grimm, de manière à faire croire que Racine Boupait en tiers avec Louis XIV et madame de Maintenon, ou qu'en pareille compagnie il se fdt servi de ces expressions :
< Corretpondmict Utiéraire, t. is, p. 110.