‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 42 sur 45 · LA JEUNE FILLE ET LES OISEAUX · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE ET LES OISEAUX

. A KAHmiOliCLLK DB LORHllHE

Rose, dans un hameau nourrie,

Touchait à son quiDEième été.

C'ett l'Age où va de compagnie

L'impnidencA avec la beauté.

L'une et l'autre éclataient dans la jeune bergère : Elle aimait les oiseanx, elle en voulait avoir,

Uème en peupler une volière.

Et s'y prit mal, comme on va voir.

Tant que dura l'été, la petite personne Employa tout son temps à former des filets. L'ouvrage alla si bien qu'ils se trouvèrent prdts

Dès lea premiers jours de l'automne.

La belle n'eut plus de repoa Qu'ils ne fussent tendus dans le champ le plus pryhe; Ils le sont, et d'abord s'y jettent mille oiseaux

DE HADAHB DU DBFFAIfD.

Qui, de l'hiver craignant l'approche, Ensemble voyageaient vers des climats plus chauds. Rose en un coin cachée, en sort vite, s'approche, Et songe à transporter ce peuple prisonnier. Elle y songe trop tard ; le premier se dégage ; Son voisin fait de même, et tous, jusqu'au dernier, Jettent en s'agitant le frein de l'esclavage. Pour comble de chagrin, la lillette p^u sage Entendit ses captib dans les airs lui crier : Notre espace est bien votaga [ Belle, pour la retenir.

C'était d'abord une cage Dont il fallait vous munir.

Nous voulons bien vous l'appretiijra :

Pour qui veut nous posséder, C'est peu de savoir nous prendre.

Il faut savoir nous garder.

Un CŒUF facllenieat à la beauté s'engage i Il est dans ses filets un moment retenu j

Hais il faut, pour former la cage, Les gr&ces, les talents, l'esprit et la vertu- Vous par qui s'embellit encore 1,4 demeure on nous jouissops Du mortel que la France adore, Jie prenez pas pour des leçons 6e conte inventé pour vous plaire 1 Les ctBurs rendus ï vos attraits, Je le vois bien, ne s'échapperont guère. De ces oiseaux, pour faire une volière. Vous avez tout, la cage et les filets !...

A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce 1" octobre 1771, à b heures ^irÈs-midi,

J'avais écrit ce matin à l'abbé, uniquement parce qu'il se trouvait roccasion de M. de Boufflers, n'ayant rien du tout à dire; et voilà votre lettre du 29 qui m'arrive. Je vous dirai d'abord, chère grand'maman, que je ne suis nullement honteuse de vous écrire des bêtises. Je veux que vous me voyiez telle que je suis, tantôt bête, tantôt sotte, tantôt folle, tantôt gaie, tantôt triste ; mais toujours permanente et immuable à vous aimer de toute mon âme.

Je n'ai pas douté un instant de l'effet que vous faisait votre bruyante et brillante compagnie ; mais d'où . vient les recevez-vous? Votre condition est-elle pire que celle du charbonnier? Suffit-il que le roi ne le défende ni ne l'accorde (ce qui cependant devraitarrêter ceux qui ne sont point conduits par l'amitié)? Ne faut-il pas votre consentement et celuidu grand-papa? Je sais que la, sultane en est mécontente, et il n'est pas douteux que le Bâcha ' ne l'aigrisse. Yous pouvez être sûre que tout ce que je croirai pouvoir vous être de quelque utilité, je ne vous le laisserai pas ignorer. Pour moi, quand j'entendsparier de cette grande afiluence, je dis que je plains mes parents, et qu'on

I Le duc d'Aiguillon.

DE MADAME DU DEFFAND. à29

devrait bien ne les point aller trouver saos leur demander leur consentement; qu'alors, ils ne le donneraient qu'à leurs amis particuliers; que toutes sortes de raisons ne devaient point laisser douter que cette af- ■ fluence de monde leur fût convenable, ni agréable ; mais qu'il serait injuste de leur en faire un crime, parce qu'il était impossible de soupçonner que ce fût l'effet de leur empressement et de leur recherche.

Mais il y a longtemps que je pense que plusieurs amis du grand-papa, ou d'autres se disant tels, lui ont fait plus de mal que quelques autres qui ont l'afliche d'être ses ennemis. Vous savez que je suis en liaison avec quelques-uns de ce dernier genre. J'ai avec eus toute la discrétion que vous pouvez désirer, et la réserve que j'observe nuit sans doute à ce que je pourrais apprendre par eux. Mais comme je ne suis à portée d'être d'aucune utilité, ni de rendre aucun service, je n'interroge point, je me borne à écouter ce que la vanité et l'indiscrétion laissent échapper; mais je dois cet hommage à la vérité : la petite maréchale n'a nul venin contre le grand-papa ni contre vous; elle aime toujours beaucoup son frère; elle a en horreur sa belle-sœur. 11 n'y a point de haine plus forte ni plus réciproque ; elle emploierait son crédit pour servir son frère (quoique sa belle-sœur en dût profiter), si elle en avait un véritable. Mais elle n'en a que pour elle personnellement, pour obtenir quelque argent qu'elle dissipe au même instant. C'est une mauvaise tête, beaucoup d'esprit et d'agrément, nulle solidité ni nulle tenue.

La mère de Bâcha' est d'un autre genre; elle eet franche, désintéressée; tous seB sentiments sont honuéies. Elle fil hier une action qui ne vous paraîtra pas une preuve de ce que je dis ; elle dîna chez la sultane. Il y avait huit jours qu'elle résistait au Bâcha ; elle ss serait brouillée avec lui, si elle avait persisté à résister. J'ai déjà écrit sur cela à fabbé '.

J'ai reflet d'avoir manqué l'occasion de faire connaissance avec madame de Brionne. Puisqu'elle vous aime, il n'est pas douteux qu'elle ne me plût beaucoup, et peut-être son amitié pour vous ferait que je ne lui serais pas désagréable. J'ai chargésonvalet de chambre de lui dire que je lui demandais la permission de lui faire ma cour. Si elle ne me fait rien dire, ce sera une avance perdue. Si elle y répond, j'en Serai fort aise. Il y a cependant la tante de Ligne que je connais assez pour ne pas désirer de la connaître davantage. Mon Dieul mon Dieu! qu'il y a peu de gens aimables! D'où vient, quand on ne l'est pas soi-même, eet-on si diCQcile sur tes autres ? C'est le cas où je me trouve.

Je ne vois plus l'incomparable. Il restera à sa campagne jusqu'au t5 de ce mois. C'est une poule mouillée. Il est doui, il est poli ; par delà cela, rien du tout.

Adieut chère grand'maman.

' La duchesse d'Aiguillon.

* A ee dtaer, où sa trouvaleot tous les miniitres et lei ambassadeurs, sauf les représentants des cours d'Espagne et de Naples, figuraient encore les personnes les plus considérables de la société, mesdames de Uontmorency, de Choiseul et de Valentinois, résignées à voir madame du Barry leur faire les honneurs.

n,g,t,7.cb,G00glc

DE HADAHK DU DBFPA^D.

DE LA DUCHESSE BE CEOISEUL

A ClituiUlouji, M 3 octobre 1771,

VouB avez beau dire, ma chère petite-fille, madame d'Aiguillon s'est souillée, et Je rabats de l'estime. 11 n'y a point d'autorité nî de considération qui pulssâ excuser une Inratnie.

J'ai été touchée des avances que vous avez faites b madame de Brionne, parce que j'ai bien senti que j'en étais l'unique objet. Mais comme je ne vois que vous, oîi vous ne voyea que moi , j'ai été fftchée que voua eussiez fait cette démarche, parce que madame de Brionne peut être fort bonne pour mol, ici, et ne i'étre pas pour vous, h Paris, où elle a des sociétés, des rapports, des intérêts tout dilTérents des vôtres. Si elle répond à vos avances, comme je n'en doute pas, elle vous ennuiera. Si elle n'y répond pas, elle vous choquera, et voilà comment l'empressement produit souvent des mécomptes. Cet avis convient fort d'une grand'mère à son enfant, qu'elle veut former 6 l'usage du monde. Mais ne le trouverez-vous pas trop sévère et trop pédant? Je pourrais même dire qu'il est inutile. Votre expérience vous en apprendra plus que mes raisonnements, et je désire fort qu'elle me condamne. Je suis bien aise que vous ayez goûté la fable de de lille. Il y a de l'esprit, de la grâce,, un peu de longueur. Ce n'est point là le parfait; mais où est-il? et qui est-ce qui le possède ? I.a Fontaine même ne l'a atteint que

dans un petit nombre des siennes. Il ne faut donc pas être ai difficile. C'est ce que je' me dois dire à tout moment sur bien d'autres choses que sur des fables. J'ai souvent besoin de me rappeler le seul précepte que ma mère m'ait jamais donné : « Ma fille, n'ayez pas de goût ! ' Je vois tous les jours que le défaut de goût nuit si peu à l'esprit, que je serais tentée de croire que l'esprit nuit au goût.

J'approuve et j'admire voire prudence, et je vous invite à la maintenir. H vaut mieux en moins savoir que d'en trop apprendre aux autres. Yous serez toujours assez instruite pour mon utilité de tout ce qu'il me sera nécessaire de connaître, et je ne doute pas de votre exactitude à m'en instruire. C'est le seul service que je vous demande: car je serais bien humiliée qu'aucune de celles que vous me nommez prétendit à m'en rendre. Ce que madame la maréchale de Mirepoix peut faire de mieux pour moi, c'est son indifférence. Le souverain mépris qu'elle m'a inspiré est ineffaçable, et je plaindrais fort M. de Beauvau s'il avait le malheur d'avoir quelque obligation à une personne si méprisable.

Oui, notre incomparable n'est rien. Il y a déjà longtemps que je m'en aperçois. J'en ai d'abord été fâchée; j'ai prisle parti de l'oublier. Faites de même; tant de lâcheté ne mérite pas un regret II ne faut s'attacher qu'à ceux qui savent aimer. C'est pour cela que je vous serai fidèle , et toujours également tendre pour vous.

J'ai revu avec plaisir l'écriture de Wiard; je vous fais mon compliment sur le retour de sa santé. Elle

DE HÂDAHB DO DEPPANO. Ma

m'intéresse fort ausBi, car il est ( de tous nos secrets le vrai dépositaire. >

A LA DUCHESSE DE CBOISEUL

Ptriï, ce 7 octobre 177J.

N^en doutez pas, chère grand'maman, je reçois avec plaisir et reconnaissance tous vos avis, toutes vos leçons et même vos réprimandes. Je me suis faite votre vraie petite-fille, et, en dépit de mon âge, je la suis à toutes sortes d'égards : par l'esprit, par la raison, par t'e:ipérience... etc. Je n*ai pas été à portée, par la différence de ma situation à ia vôtre, de connaître le monde aussi bien que vous; j'ai été toute ma vie dans le cas ou de m' établir, ou de me maintenir, et dans la nécessité d'avoir un appui. Je l'ai toujours cherché dans l'amitié, et, sans voua, je croirais avoir perdu mon temps à chercher la pierre philosophale, si vous n'aviez pas réalisé ce que sans vous je croirais une chimère.

Venons à madame de Brionne. Le bien que vous et l'abbé m'en aviez écrit, l'amitié que j'apprenais qu'elle avait pour vous, m'avaient donné de l'engouement pour elle. La lettre qu'elle m'envoya me fit dire à son valet de chambre, en le chargeant de mes remerciements, que je serais fort aise qu'elle me permit de lui faire

m CORRBSPONDANCB

ma cour. Ce terme ne me parut pas bas; il ôst soiirdnt usité; je l'ai trouvé dans bien des lettres que j'ai reçues de gens qui n'étaient point faits pour s'en servir avec moi. Il m'a paru presque synonyme à l'honneur de vous voir. Il ne peut donc y avoir que i'empressement de faire connaissance qui soit répréiiensible. Mais, supposé que naa commission ait été rendue, comme elle n"a point été soutenue par aucune suite, elle sera parfaitement oubliée par la princesse, aussi bien qu'elle l'est par moi.

Voltaire a dit :

Qui n'a pas l'esprit de son Ige, De ion âge a tous ta» malheun t

Je neHes aurai pas tous, 5 ce que j'e^ère. Je n'aï plus aucun goût de la jeunesse ; je ne me plais que dans mon tonneau ; je me contente de la société qui vient me chercher, et je connais bien peu de gens qui soient dignes qu'on les recherche! Madame votrâ mère avait bien raison de souhaiter que voua n'eussiez point de goût! Il ne devrait pas m'être permis, ainsi qu'à vous, d'en avoir un délicat et difficile ; mais, ce* pendant, j'ai le malheur de n'être satisfaite de'rien, OU de bien peu de choses. En fait de gens, en fait de livres, il y a toujours beaucoup à désirer^ et encore plus à rejeter. J'avais une vieille tante qui disait que, pour supporter la vie, il fallait prendre lé temps comme il vient, et les gens comme ils sont. Cela eet vrai, mais cela n'est pas toujours facile. Il faudrait, pour user de

De HADAltE DC DEFfAND. ï3S

cette recette, avoir votre courage, ou avoir plus de patience que je n'en ai. Enfin la vie se passe, et quand on est parvenu à l'instant oti elle flntt, il n'y a plus de différence des gens heureux aux malheureux. La vie alors paraît n'avoir été qu'on songe, et le passé ne l'est-il pas de même pour le moment présent?

Cn vendredi 11.

Les Beauvau vont samedi à Fontainebleau. Ils y resteront un mois. Je ne saurais croire que le prince ' n'obtienne pas l'article du ressort de M. de Monteynard. Mais il aurait besoin d'un secours plus prompt. Sa tranquillité, sa fermeté sont admirables et d'autant plus qu'il n'y a ni exagération, ni bravade.

Paris va être désert. Heureusement j'ai pris l'habitude de ne point sortir. Je suis quelquefota six ou sept jours de suite sans bouger de mon tonneau, m'en rapportant au hasard pour la compagnie. Je soupe de temps en temps chez madame de La Vallière. Les Caraman vont revenir de ta campagne. L'incomparable va quitter la sienne. Voilà avec qui je passerai le tempâ de Fontainebleau. Si j'avais des livres, je prendrais patience, mais toute lecture m'ennuie. Je relis les Métamorphoses d'Ovide, traduites par Martignac. Il décrit la terreur que produisit un prodige. * Les portes du temple, dit-il, tremblèrent et parlèrent I» Mais n'importe, cette lecture n'est pas ennuyeuse.

Avez-vous lu le discours d'un de Pézé, qui a concouru avec Laharpeî C'est un prodige d'impertinence qui ne fait pas pâlir le lecteur, mais qui met en colère

(M CORRIiSPONDANCB

contre le mauvais goût du siècle. H trouve des approbateurs, et il a été imprimé.

Lafablede M. de Lille est jolie; mais il y a dans Tapplicetion quelque embarras, quelque entorse ; et puis elle est un peu trop longue.

Je crois que vous ne lisez guère, et vous faites bien. Tenez-vous-en à beaucoup écrire et surtout à votre petite-fille.

A M. WALPOLE (INÉDITE

0 octobre 1171, à midi.

Quell^nuitj'ai passée I... il n'y a point eu de sommeil depuis six heures. Je-fus hier si abattue toute la journée que j'espérais une bonne nuit. Ah ! vous m'avez rendu un grand service en me faisant renoncer à mon voyage. Je n'aurais pas pu soutenir la fatigue, et tout ce qu'on me raconta du séjour ne me donne aucun regret. J'aurais été dans une contrainte perpétuelle pour ne pas contrarier tout ce que j'aurais entendu. Vous êtes d'excellent conseil, aussi je ne veux que les vôtres. Je voudrais que vous fussiez un aussi bon médecin du corps que vous l'êtes de l'àme. Je vous demanderais une recette pour dormir'; celle que vous me donneriez serait peut-être de ne pas penser à vous. Mais à quoi voulez-vous que je pense? Ne voyez-vous pas, par ce que je vous ai écrit dans mon insomnie,

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DE UADAHE DU DEFPANO. 437

combien j'ai l'esprit et les sbds engourdis. Ah ! on pourrait me mettre la bride sur le col, me donner mes coudées franches. Je n'en abuserais pas. Je suis bien plus près de l'imbécillité que de la folie. Peut-être quand j'aurai reçu de vos nouvelles sortirai-je de cet état; si vous me dîtes quelques paroles douces, elles me réveilleront, me ressusciteront; l'esprit et le cœur contents contribuent beaucoup à la santé. Tout ce que je désire le plus, c'est que vous me disiez que vous êtes très-content de moi. Je le suis extrêmement de vous, et jamais je n'ai été aussi persuadée quejele suis dans ce moment, qu'un ami sincère et sévère est le plus grand bien de la vie. Je me moquais hier au soir de la vivacité, de la violence même de la princesse de Beauvau ; je pensais que si elle avait un ami aussi sage que celui que j'ai et qu'elle l'aimât autant que je l'aime, elle serait plus prudente et plus mesurée. Je fus fort contente d'elle par rapport à moi, elle me marqua beaucoup d^amitié, mais je suis fâchée de la situation où se trouve son mari ; elle peut bien y avoir quelque part.

Voilà une bien longue lettre et qui n'est pas forte de choses (c'est une expression de Fontenelle). C'est une petite consolation que je me donne de causer avec vous. Je n'en userai pas de même h l'avenir ; je sais que vous n'aimez point les lettres, et celle-ci serait capable de vous en faire perdre le goût, quand vous les aimeriez autant que je les aime. Ënfm je dois fmir ; mais si je m'en croyais, je continuerais à écrire jusqu'à ce que je reçusse un billet de vous.

COBSESPONOANCB

DB L'ABBÊ BARTEÉIiEMT

U oclobre 177*.

Je dois VOUS TasBurer contre l'elTroi que pourrait vous causer la nouvelle d'un petit accident arrivé samedi au soir, sur les huit heures et demie.

Nous venions de nous mettre h table ; nous enten* dîmes un bruit sourd, comme des meubles qui fout laient au-degaus de nos têtes. Une minute après le bruit recommença, et fut accompagné de cris, parmi lesquels madame la comtesse de Grammont crut re> connaître la voix de ses enfants ; elle court aussitôt au vestibule, et n'ayant pas la force d'aller plus loin, elle rentre à l'instant et se jolte demi-morte stir une chaise. La terreiir s'empara alors de tous les esprits i nous nous précipitons dans ce vesUbula Des gens effrayés vieniKnt au devant des dames et leur crient i t ^j'avancez [>as, n'avancez pas I • Vous pouvez aisément vous représenter cette terrible situation. Heureusement elle ne dura pas longtemps. Nous apprîmes sua* silât qu'une partie du coiiimun s'était écroulée, parce que l'entrepreneur chargé de creuser un fossé nu pied du mur, pour y construire un aqueduc, avait oublié d'en étayer les fondations , quoiqu'il eût été averti ce jour môme par M. Le Camus, Le plancher de la pâtisserie était tombé; le pâtissier y était; il s'était réfugié dans un coin ; il avait crié de toutes ses forces. Les marmitons, de la cuisine qui est placée

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DE HADAME DU DBPFAND. Ut

tout auprès, avaient crié ; ensuite les cuisiniera, les (ifSciers, le» laquais , tout ce qui accourait au bruit, avait cri^ san9 Bavoir pourquoi. On enfonça la porte de la pfttiseerie. et on fit sortir cet hooinne qui n'avait pas la moindre égratignure, et qui avait été un peu étonné de voir le plancher se baisser gravement audessus de sa tête ; car le mur de face avait glissé si doucement dans le fossé, que les meubles des apparte< ments ont peu souffert , et qu'on a trouvé dans les décombres des flacons entiers. On frémit quand onpense que cet accident, arrivé un quart d'heure plus tât, aurait été affreux. M. Guyot avait passé et repassé dans un petit corridor par où on entre dans les appar» tements détraits. Ces appartements étaient ceux de M. de Mondomaine , écuyer de la grand'maman, de M. Le Camus, de M. Fevol , chirurgien, et du maître d'hôtel Le Sueur; Ils étaient tous chez eux jusqu'à huit heures un quart. Je reviens au vestibule où j'ai laissé ces dames. J'y trouvai la grand'maman ne pouvant parler, ni se soutenir, et tremblant de toutes ses forces ; madame de Grammont à peu près dans le même état, et tes autres plus ou moins affectées, h raison de la sensibilité de leurs nerfs. Vous demanderez ce que faisait le grand-papa? Quelques affaires l'ayant retenu chez lui, et son appartement étant fort éloigné du lieu de la scène, il n'avait rien entendu. Il était venu ensuite fort tranquillement, en passant par la salle de billard. Il avait vu une bille qui présentait un coup difficile ; il avait essayé de la faire, et, après avoir réussi , il était entré dans la salle à manger et

tu CORRESPONDANCE

s'était mis à table , croyant que cette âolitade était l'effet d'une plaisanterie ou de l'arrivée de quelqu'un. A la fin pourtant il était venu dans le vestibule, et, apprenant tout ce qui s'était passé , il avait été voir le dég&t avec la même tranquillité ; et, reprenant tout son monde en passant , il s'était remis & table avec 63 gaieté ordinaire. La perte ne sera pas grande. C'est une affaire de dix à douze mille livres ; mais quantité d'appartements sont hors d'usage.

Voilà un détail bien circonstancié et bien long. Il ne peut être excusé que par le plaisir que j'ai à vous écrire et par l'intérêt que vous prenez à tout ce qui regarde Chanteloup. Je comptais que le comte de Coigni partait plus tôt et que ma lettre, dont il veut bien se charger, préviendrait toutes les nouvelles. Mais M. de Lille m'a dit qu'il vous avait écrit par la poste. L'idée ne m'en est pas venue. Cependant, il n'y avait pas de danger h vous écrire par ce canal, qu'une partie de maison était tombée.

La grand'maman vous écrit. Elle vous parie aussi de cet événement, qui, dans un lieu paisible, fait l'effet des grandes révolutions dans l'histoire ' I...

' On supprioie une lettre de U duchesse de Choiseul, qui contient à peu près les mêmes déIftiU.

A LA DUCHESSE SE CEOISKUL

Paris, M vendredi 18 octobre 1171.

J'appris mardi par M. de Lille le désastre qui est arrivé, et j'ai tremblé de l'elTroi qu'il vous avait causé. La lettre de l'abbé me rassure entièrement. Vous vous portez bien, personne n'a été blessé et le dommage n'est pas si grand que je l'avais imaginé. Cet accident était connu ici dès le lundi au soir, et sans l'attention de M. de Lille, je n'aurais su de vos nouvelles qu'aujourd'hui vendredi. J'ai un peu à me plaindre de l'abbé.

Je suis ravie que vous ayez avec vous la petite sainte. Ne pouvant pas y être moi-même, j'aime à la savoir auprès de vous; une amie véritable vaut bien mieux qu'une foule d'indiflférenta. Vous seriez bien injuste si jamais voua me placiez au rang de ceux-ci.

DE LA DUCHESSE DE GHOISEUL

A Chanlelonp, ce aoocUbre iTIt.

Je vous fais réparation, ma chère petite-fille, vous n'avez pas de tort; vous n'avez pas oublié vos parents, vous les aimez toujours, et vous m'aviez écrit par

U9 QQRREBPONDANCB

H. d'Étréhan. Mais votre lettre, ainsi que celle à l'abbé, avait été mise dans le paquet de Ribot, qui était allé faire des vendanges, et qui ne nous les a remises qu'à son retour ; celle, pour l'abbé un moment avant le départ de H. Bertiu ; ainsi il aura pu vous en accuser la réception ; mais la mienne ne me fut rendue qu'après que M. Bertin fut parti. C'est pourquoi vous n'avez entendu parler que de mes plaintes. Soyez donc sans inquiétude sur le sort de cette lettre, et pardonnez-moi mes injustices. Votre lettre m'a attendrie par votre douceur, et votre modestie m'a bien fait sentir toute l'impertinence de ma petite capacité. Ce n'était pas le cas de me louer, et vous me louez beaucoup ; j'en ai rougi. Ah ! ma chère petite-fille, vous ne saves pas ce que vous valez, et je ne vaux pas ce que vous croyez ! Mais qu'importe notre valeur pourvu que nous nous aimions? Le sentiment a toujours raison, parce qu'il est fondé sur une vérité relative à ce qu'il sent. La plupart de vos réflexions sont poiirle moins sérieuses, mais elles sont justes. C'est dommage que la philosophie soit ordinairement si grave et la vérité si souvent triste. Je vous plains d'avoir perdu le goût de la lecture ; je trouve qu'elle fait supporter l'ignorance et la vie; la vie, parce que la connaissance des maux des siècles passés nous apprend à supporter ceux du nôtre; l'ignorance, parce que l'histoire ne nous montre que ce que nous avons sous les yeux. Il n'y a rien de nouveau dans le iQonde; les moteurs ont péri et se sont succédé ; les formes ont changé ; mais les roobilçs et les effets sont les mêmes, Cett« découverte guérit

de la curiosité pour l'avenir. Que sert-il de savoir, quand la science n'apprend rien?

Vous avez raison de croire que je lia peu. Cependant j'ai la tête tournée dans ce mument-ci des Mémoires de Sully. J'en aime jusqu'à la vanité de l'auteur, parce qu'elle est d'une grande vérité; puis je trouve dans les intrigues de !a cour de ce temps, dont il était le plastron, un si grand rapport avec celles

dont M. Choiseul a été je dis la victime pour ne pas

dire le héros, que ce rapport me les fait lire avec plus de plaisir que la première fois. Sully avait de grandes qualités et de grands défauts ; M. de Choiseul a de grands talents et de grands agrén^ents; mais Sully avait afïaire à Henri IV!...

Vous pourriez bien me rendre la pareille, ma chère petite-fille, et me dire que mes lettres sont pour le moins sérieuses. Ce sont celles de Tabbé qui sont vraiment charmantes. Il a l'esprit d'être gai; c'est un talent ! Pour moi, je ne sais pas faire de cette marchandise-là. Il me suffit d'être contente pour être heureuse. Je souhaite que tous les gens gais soient contents. Je ne suis que raisonnable, et j'ai toujours trouvé que la raison était l'esprit des sols. Je souhaite que vous ne me trouviez pas aussi une raisonneuse. M. de Lille, qui ne raisonne pas parce qu'il a mieux à dire, vous témoignera de l'amour qu'on a ici pour vous. De ma part ce sentiment est une vérité au-dessus de toqte expression.

A LA DUCHESSE D£ CHOISEUL

Ce mercredi 33 octobre mi.

M. de Lille nie remit hier voire lettre, chère grand'maman, et je m'entretins beaucoup de Chanteloup avec lui. Je lui fis mille questions sur vous. Il y satisfit bien, et je vois avec plaisir que vous êtes aussi Jiarfaitement heureuse que vous méritez de l'être. Yotre bonheur est bien plus parfait que celui des saints; vous avez, comme eux, la jouissance éternelle de l'objet aimé, et vous n'avez pas, comme eux, l'ennuyeuse uniformité des êtres qui les environnent. Ceux qui passent sous vos yeux, se succèdent, se renouvellent; ils vous amusent, et cette variété conserve le goût et le tact qui peut, quand il n'est pas exercé, se perdre, ou se rouiller, ou s'éinousser.

Toutes réflexions faites, je ne vois personne qui ait été si complètement et si continueinent heureuse que vous ; la nature et la fortune vous ont donné libéralement tout ce que les autres cherchent vainement à acquérir ; toutes les situations par où vous avez passé ont été agréables, amusantes, vous ont exposée au grand jour, et vous ont acquis, pour ainsi dire dès votre enfance, une réputation dont on se contenterait bien à trente ans '. Vous avez passé ensuite à la plus grande

< Plus d'uD témoignage contemporain conGrme ces éloges que madame du Defiaad donne à la duchesse de Choiseul. Dans un essai

nigiii.rebyGoOgIc

DE MADAME DU DEFFAND, ii3

élévation qui a servi à faire connaître votre modestie, votre bonté, votre sagesse, et qui, par un prodige dont il n'y a point eu d'exemples, ne vous a fait aucun ennemi, aucun envieux. Vous êtes aujourd'hui dans la disgrâce, et cette disgrâce met le comble à votre bonheur et à votre gloire. Un article que je suis bien loin d'oublier, c'est l'ami que le ciel vous a donné; vous en sentez tout le prix, et vous savez ce que j'en pense. Vous avez éprouvé quelques peines et quelques chagrins, mais ils ont été de peu de durée; ils ont servi à fortifier et à augmenter votre raison , et à vous faire assurer une paix et un bonheur imperturbables!...

Je vis hier la princesse de Beauvau. Elle me parait un personnage du poëme dé Milton. Cependant son époux ressemble plus à Adam qu'elle ne ressemble à Eve; ce n'est pas à Eve non plus que je la compare, c'est son éloquence que je trouve qui est du genre de celles des héros de ce poëme '.

publié en 1795, sur la vie de l'abbé Barthélémy, ie duc de Nivernais, boD appréciateur, et qui se trouvait à Home pendant l'ambassade du due de Choiseul (alors comte de Stainville), parle eu ces termes de l'ambassadrice : « Madame de Stainville secondait son » mari avec zèle et succès ; âgée de diK-sept ans, mais formée

> par des réflexions toujours justes, et mieux encore par l'heureus ■ instinct d'un caractère qui ne lui laisse dire, penser et faire que

> ce qui est bien, elle jouissait déjà dans Rome d'une haute con- 3 sidération, et elle y acquit bientôt cette vénération que l'on » n'accorde d'ordinaire qu'à un long exercice des vertus. »

* Adam et Eve ne sont pas les seuls personnages du poëme de Hilton ; le diable en est un des héros.

Ui CORRESPONDARCe

Je vous félicite de la visite que vous allez avoir'. Le grand-'papa a écrit si souvent, a marqué tant d'empreBS^neut, a fait des iavitalious si vives, qu'on e'y j^nd avec très-grand plaisir. On partira lundi. On évitera, par conséquent, 1» rencontre de tout vendredi pour le départ, la route et l'arrivée. Je la chargerai d'un petit billet ostensible.

Nous apprîmes hier le gouvernement de Paris au maréchal de firissaCi celui d'Âunisau duc de Laval, et la lieutenanca du Languedoc au comte de Bissy, Et vogue la galère tant qu'elle..., etc., etc.

Vous avez raison d'aimer les Mémoires de Sully. Je voudrais que le grand-papa donnât les siens; mais tant qu'il aura chez lui de jeunes et jolies dames, et la passion du billard, on ne pourra pas l'y résoudre.

Je ne hais pas la lecture, mais je hais tous leè livres nouveaux, excepté la Rivalité (que vous ne voulez pas lire) et quelques articles de V Encyclopédie de Voltaire, Je rabâche les anciens livres ; je me viens d'imposer la contrainte de relire le Télémaqv£, Ma grand'maman, il est ennuyeux à la mort. Ce n'est pas du véritable bon temps du siècle de Louis XIV. Il avoisinait celui de Fontenelle et Lamolhe. Son style est long, lâche ! il vise à une certaine onction qui n'a point de chaleur. Toujours des préceptes, des descriptions, point de sentiments, point de mouvement, point de passion. Je crois bien que l'auteur était un très- bon homme et trèsestimable ; mais je doute qu'il m'eût tourné la tête. Je fmirai pourtant ce 'Félémaque; mais que lirai-je après?

* Celle de la maréchale de Luxembourg.

DE HADAHB du 6BPFAND.

DE lA DUCHE88E DE CHOlSEïïL

M» de La Poticft vient d'arriver, ma tihère petite-fllle, qui in'a fait grand plaisir en me reriletLant votre letttt. Voilà bien des nouvelles; bien des grâces données et assurément bien placées. N'est-il pas vrai que le maréchal de Brissac est un singulier gouverneur de Paris î Les étrangers le prendront pour un comédien de campagne. Voilà encore le gouvernement d'Auvergne vacant par la mort de M. de Bouillon. Je trouve qu'on ne pourrait mieux faire que de le donner à M. de Beauvau, son beau-frère ', à qui l'on doit un dédommagement. Hais je parierais bien qu'on ne le lui donnera pas; car cela serait juste; et il me semble qu'on évite soignetisemenl l'ordre de la convenance, la justice, et surtout la décence. Voua me faites rire avec l'éloquence de madame sa femme. Je conviens qu'elle est embraséct pour me servir d'une expression poétique, puisque vous aimez la poésie.

Dites-moi, je vous prie : croyez-vous de bien bonne foi à ces lettres si empressées, pour attirer ici ime certaine maréchale"? Je désire qu'elle le croie; je

' H. de BeaariD arail épousé, eii premiâres noces, mademoiselle

delaTourd'Auvergoe, dontileut lapriDcessedePoiïi et, en 1764, il s'élail remarié avec Marie-CharloUe Sylvie de Rohan-Ghabot, veuve elle-même du marquis de Clermoot d'Amboise. ' De Luxembourg.

byGoogIc

U8 COHBESPONOANCE

m'efforcerai à en prendre l'air pour ta recevoir ; je ferai de mon mieux pour lui plaire ; mais j'ai bien peur de ne pas réussir. Que tout ceci demeure entre nous ; car vous savez que je crains les tracasseries autant que vous.

Adieu, vous ne pouvez pas savoir à quel point je vous aime.

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

37 octobre 17».

M. d'Étréhan part demain, ainsi que M. Gayot. Je prierai J'un ou l'autre de se charger de celte lettre que je ne sais pas commencer. Votre position est charmante pour une correspondance. Vous avez toujours sous votre main des édita, des cassations, des exils, des morts. Nous avons eu pour tout événement la chute d'une maison; encore n'est-elle pas tombée en entier.

M. de La Ponce arrive dans le moment. J'ai lu votre lettre à la grand'maman ; je suis de votre avis sur ce que vous dites d'elle au commencement. Je ne le suis pas si pleinement à l'égard du Télémaque. Il est diffus à la vérité, un peu monotone et trop chargé de descriptions, mais il est plein d'une grande morale; non de celle que tout le monde sait ou que tout le monde oublie à force de la savoir ,* mais de celle qui

DE MADAME DU DËFFAND. hH

rendrait un roi et son peuple également heureux. Cette morale est l'unique objet de l'auteur et fait l'essence du livre. Si M. de Fénélon n'avait voulu faire qu'un ouvrage d'agrément, et que son état lui eût permis de mettre en jeu tous les intérêts du cœur, je suis persuadé qu'il aurait mieux réussi. Ce n'était pas un poëme qu'il voulait fabriquer, mais un roi; et comme il parlait à un prince destiné à le devenir, il fallait qu'il lui dit cent fois la même chose. Vous répondrez que son intention ne justifie pas l'ennui que vous éprouvez ; mais ce n'est pas pour nous qu'il écrivait ; c'était pour nos maîtres. Il est arrivé ensuite que nous l'avons lu, et que nos maîtres se sont bien gardés de le lire. Ils ont raison, car il les ennuierait encore plus que nous.

Vous ne savez plus que lire après Télémaque ? Je serais fort embarrassé de vous donner un conseil ; je n'ai jamais réussi quand j'ai voulu proposer des lectures agréables. Ce n'est pas que je croie avoir moins d'esprit qu'un autre : c'est que chacun a le sien, et que noua nous prévenons, sans le savoir, contre un livre dont on nous dit du bien. J'ai beaucoup lu et relu depuis que je suis ici. De tout ce qui m'a passé par les mains, il n'y a qu'un livre que je serais assez hardi pour conseiller : c'est l'histoire de de Thou, que je n'ai pas encore finie, et que j'aime, parce que je n'y trouve jamais l'auteur, et toujours le fait énoncé clairement et sans prétention. Je ne dirai pas la même chose de ta Rivalité, quoique vous l'aimiez beaucoup. Je vous avoue que je n'ai pas pu l'achever. Il ne me reste rien de précis quant au fond, et je voyais dans la forme cette

UÊ CORRESPONDANCE

manière dont l'auteur aura de la peine à se défaire. Je préfère, à bien des égards, son François I". J'ai peutêtre tort; mais quand cela serait, vous en aitnerais-je moins et Gatti reviendrait-il plus tôt de Florence! Ce vilain Gatti, il e'en va pour deux mois, et après cinq ou six mois d'absence et trois ou quatre mois de silence, il nous avertit, par des letU-es arrivées hier, qu'il ne viendra qu'au printemps prochain. Il ne se porte pas bien ; il a fait une chute. Sa plaie ne veut pas se fermer ; il faut qu'il aille aux eaux de Pise. J'en suis affligé ; Gatti est le seul qui sache comment il faut la conduire. La grand'maman, qui ne pense jamais à sa santé et qui ne veut pas qu'on lui en parle, m'a chargé de lui écrire aujourd'hui de ne pas se mettre en chemin jusqu'à ce qu'il fût entièrement rétabli. Ainsi, la voilà à soixante lieues de Paris, n'ayant pour ressource qu'un médecin d'Âmboise, qui a de l'esprit, mais qui est jeune et qui ne connaît que le courant de la faculté. Mais comme il n'y a point de remède à cet incident, je vous prie de ne pas m'en parler, parce qu'elle s'impatienterait %n voyant que je vous ai communiqué mes craintes.

Voilà une lettre ausà longue et aussi diffuse que le Télémaqxte, J'ai oublié pourtant d'y insérer quelques descriptions. Vous saurez donc qu'il fait depuis quelques jours le plus beau temps du monde ; l'aurore, ce matin, en ouvrant les portes de l'Orient, s'est montrée avec la fratcheur du printemps. Le soleil, qui marchait sur ses traces, a répandu la clarté la plus brillante. Toute la nature était dans le repos , lorsque le héros

DE MADAME DU DEFFAND. Ui

Christophe, couvert d'une robe légère et blanche comme la neige, a conduit sur le gazon deux Buperbes taureaux suIsbCs qui, s' étant lancés l'un contre l'autre, ont fait trembler la terre et l'Olympe, ou si vous l'aimez mieux, l'avant-cour et le château. Je finis faute de papier.

A LA DUCHESSE DE CEOISEUL

Ce 17 ocubre ITTI.

M. de Jamac est un drôle de courrier. Je ne reçois qu'aujourd'hui votre lettre du 23. Par la poste je l'aurais reçue le 25.

Je vous félicite, chère grand'maman, du plaisir que vous avez dans ce moment ; non pas de lire ma lettre, mais de la recevoir par madame la maréchale. Je voudrais bien être à ses côtés et partager la joie qu'elle a d'être à Chanteloup; y être avec elle serait le comble du bonheur. Vous ne la garderez pas aussi longtemps que vous le désirerez; rien qu'une semaine, à ce qu'elle dit. Mais vous la ferez changer de résolution '.

> A propos de cette viaiu de la maréchale de Luxembourg, madame du DefEand écrit à Wdpole : < Madame de Luxembourg partit

> lundi pour C ban te loup, elle y restera huit jour». Rien n'est plus

> comique et plus singulier que cette visite: c'en pour qu'elle soit » placée dans ses fastes. Ce n'est assurémeut pas l'amitié qui en

i» CORRESPONDANCE

Ne trouvez-vous pas singulier qu'il n'y ait que moi qui n'aie encore pu arriver à la terre promise. Suis-je condamnée à périr dans le désert? Oh ! non, s'il platt à Dieu. L'arrivée de la première hirondelle vous apprendra la nouvelle de mon départ.

Yous verrez l'incomparable dans quinze jours, à ce qu'il m'a dit hier soir. Je ne m'en soucie plus. Il est doux, il est facile ; mais il n'a nul caractère, nul sentiment. C'est une machine qui n'agit que par le ressort qu'on lui donne, et qui n'en peut avoir par elle-même; et, malheureusement, l'ouvrière qui règle aujourd'hui cette machine ne vaut pas grand' chose. Je suis un peu dégoûtée, je vous l'avoue, de tout ce train-là.

Adieu; il faut que j'écrive un mot à l'abbé. Je n'ai point dormi cette nuit, et je suis tant soit peu hébétée.

A L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

Ce 3 iioveiiibral77l.

J'admire votre gaieté; elle est communicative. Je suis de bonne humeur pendant deux ou trois jours

» est le motif... Ella était l'ennemie des Choiseul, et comme il est

> du bel air, actuellement, d'être dans ce que nous appelons ausH

> l'opposition, elle a employé toute sorte de manèges pour se ré-

> concilier avec eux... »

DE MADAME DU DEFFAND. iS3

quand j'ai reçu de vos lettres. Reprenez votre gazette, mon cher abbé, dès que vous le pourrez. Ayez la générosité de donner sans exiger qu'on vous donne. J'aurais beaucoup de plaisir à vous écrire de jolies choses, mais il faudrait le pouvoir. Je pourrais dire comme maderiioiselle Lemaure : Je ne pense pas plus qu'un cheval mort.

Si je vous racontais tout ce que je fais, ce que j'entends et ce que je dis, je vous ferais tomber en léthargie ; je vous glacerais le sang. Notre pauvre baron ', qui est encore plus triste que mot, vient de me quitter. Il est à la cour, où il ne fera que de l'eau claire, et peut-être des vers blancs. Il passera l'hiver à Montpellier et peut-être le carême à Chanteloup, et puis il me reviendra. Il me manque beaucoup. Son esprit m'impatiente et m'amuse. Il me parle beaucoup de tous ses maux. Je ne lui dis rien des miens, et cependant je me crois plus malade que lui. Je ne dors point, je maigris beaucoup, et je suis bête. Si j'étais avec vous, il me semble que j'engraisserais, que je dormirais, que je penserais, parce que je me divertirais.

Vous allez avoir la maréchale. Je ne puis m' accoutumer à la savoir à Chanteloup. Quelle raison s'en donne-t-elle à elle-même? Je suis parfaitement bien avec elle; elle me répète tous les bons mots qu'elle a dits; je ne lui en volerai aucun. Elle m'a avoué qu'elle était plus à son aise avec la femme qu'avec la sœur.

lu CORRESPONDANCE

Elle VOUS trouve très-aimable. Elle sera très-bénévole, et elle se laissera retenir un mois tout entier.

Vous voyez bien que je vous dis tout cela faute d'avoir rien de mieux à vous dire. Mais c'est abuser de votre patience.

Adieu, l'abbé.

' DE LÀ BUCaESSE DE CHOISEUL

A Chant«loiip, ce i novembre l7Tt.

La maréchale n'est point arrivée ici avec cet air de confiance que devaient lui inspirer les pressantes sollicitations qu'elle vous avait dit avoir reçues. La première soirée a été contrainte de toute part, quoiqu'elle s'efTorçât d'être aimable et que nous nous efforçassions à lui plaire. Elle avait le portrait de M. de Choiseut en carton. C'était, disait-elle, sa boîte de voyage *. Le lendemain, il en parut une autre superbe. Le médaillon de M. de Choiseul y était entouré de perles ; c'était la boîte de gala. Elle était renfermée dans un petit sac dont on la tirait à chaque prise de tabac. M. de Choiseul se prosternait, se confondait à cette galanterie.

1 Ces tabatières, qui furent alors fort à la mode, portaient d'un câté le portrait de Sulty et de l'autre celui du duc de Cboiseul. Mademoiselle Arnould disait qu'on y avait mis en regard la recette et la dépense.

DE MADAME DC DEFFANa «91

Mais sa reconnaissance était maussade. Le pauvre homme était tout honteux. Cependant ta confiance s'est établie, et l'aisance avec elle. Comme vous m'aviez mandé que vous m'écririez par la maréchale une lettre ostensible, je lui ai dit que vous m'annonciez que son projet était de nous donner bien peu de temps, et je lui en ai marqué beaucoup de regrets. M. de Choi< seul et madame de Grammont se sont joints k moi pour la presser de rester davantage, et, par la protection de madame de Lauzun ', nous avons obtenu quelques jours de plus ; mais je compte vous écrire encore par elle, et que vous lui direz les belles choses que je vous manderai d'elle, et que vous lui marquerez beaucoup de reconnaissance de notre part. Je n'aurai pas de peine à vous en dire du bien si sa belle humeur se soutient. £lle n'a pas encore eu l'apparence d'inégalité ; mais, malgré la patte de velours qu'elle m'a toujours montrée, je ne puis me défendre de la crainte de la griiïe dont on m'a tant parlé '. et cette crainte me donne une contrainte insurmontable telle qu'il ne me vient pas une idée. Si je veux parler pour être de quel-

' Sa petite-fille.

* La maréchale de Luxembourg avait toujours soupçonné le comte de Tressan d'être l'auteur du fameux couplet : ■ Qasnd Bonfflers ptrut k la eonr, » On crut voir la mèra d'autour... ■

Un jour, dans sa vieillesse, elle dit devant Ini qu'elle trouvait la chanson si jolie ! que non-eeulement elle l'avait depuis longtemps pardonnée k fauteur, mais que si elle le connaissait, elle serait tentée de l'embrasser. M. de Tressan crut pouvoir se laisser aller à un aveu qui fat anssitât payé d'un bon soutQet.

Ua CORRESPONDANCE

que chose, je ne fais que répéter les derniers mots de ta dernière phrase de madame de Grammont. Quand je m'aperçois de ce ridicule, je veux le réparer en puisant dans mon fonds, et comme je ne peux pas exprimer ce que je veux dire, je reste court au milieu de ma phrase. Si la maréchale m'interpelle en disant: • Ma-

> dame, ne pensez-vous pas cela? Mes réponses sont:

> Oui... assurément... madame la maréchale a bien raison. . . je suis de l'avis de madame la maréchale. . . > D'autres fois elle me dit: * Madame, que pensez- vous de cela? » Alors, l'embarras est extrême, parce qu'il faut absolument avoir un avis, et avant le sien, et je suis absolument comme M. Gobe-Mouche. ■ Je pense que... oui... mais... cependant... jecrois... * Aubout du demi-quart d'heure, l'heureuse bavarderie de la comtesse de Grammont vient me tirer d'affaires. Hier, M. de Choiseul lisait une lettre de Sedaine, qui me mandait, en m' envoyant son dernier petit opéra-comique, le Faucon, qu'il cherchait à justifier le nom que je lui avais donné du La Fontaine du théâtre. La maréchale me demanda pourquoi je l'avais appelé ainsi? Il m'aurait été trop difficile de te dire. Je répondis qu'il n'était pas vrai que je lui eusse donné ce nom. Enfin, je ne finirais pas à vous raconter toutes mes bêtises, et, si vous en étiez témoin, vous mourriez de honte d'avoir une grand'mère aussi enfant. Pour madame de Grammont, elle est à son aise avec la maréchale comme si elles eussent passé leur vie ensemble, et par conséquent elle est très-aimable et plaira sûrement beaucoup.

J'attends votre incomparable que vous m'annoncez, et je l'attends comme il mérite de l'être, sans impatience, sans désir, sans inquiétude. Je le verrai avec plaisir, je le quitterai sans regrets. Ah ! ma chère petite-fille! ce n'est pas comme cela que je vous aime.

A L'ABBË BAHTHËLEHY

Cl mercredi li novembre 1T71>

C'est à vous aujourd'hui, mon cher abbé, que j'adresse la parole. Ne seriez-vous pas bientôt en état de vous servir de la belle main? C'est ainsi qu'on appelle la main droite '. Mon pauvre ami, de qui j'ai reçu des nouvelles hier, a les deux siennes bien enflées et bien douloureuses, ainsi que les deux pieds. Il y a plus d'un mois qu'il garde le Ut, et il est d'une faiblesse extrême. J'en suis fort inquiète, vous le croirez aisément, et je compte assez sur votre amitié pour être assurée que vous partagerez ma peine.

Dites-moi s'il est vrai que madame de Grammont n'a pas vendu ses diamants, et si elle en est parée journellement? si elle en a dans sa tête, à ses oreilles, à son col, à sesbrasetàsesdoigts? Il n'y a rien làdessous, c'est une pure curiosité, parce que je soup-

' L'abbé Bartbélemy avait fait une chute de cheval et s'était cawé la clavicule.

iSB CORBESPONDANCE

çonne la personne qui m'a dit lui avoir vu tous ses diamants, d'avoir menti. Ne vous faites pas de scrupule de satisfaire à ma question, je ne ferai nul usage de votre réponse.

Si vous étiez à Paris, mon cher abbé, je vous proposerais de souper ce soir avec moi. Nous serions presque tête à tête. Nous n'aurions que mademoiselle Sa nadon pour tiers. Le jour que je pourrai l'être entre vous et la grand'maman n'arrivera-t-il jamais? Diteslui mille et mille choses pour moi. Paurai demain le plaisir de parler d'elle avec la petite sainte, chez qui je souperai. Je voudrais y.trouver son fils', qui, en vérité, est fort aimable. Demandez à madame la maréchale de Luxembourg ce qu'elle en pense, et engagez-la à le dire à la grand'maman. Rappelez-moi à son souvenir et à celui du grand-papa. Dites-lui bien que je le prie de m' adresser toutes ses épigrammes, elles me feront toujours un vrai plaisir, dussent-elles être contre moi.

* Le comte de Choiseul. It venait d'épouser la dernière héritière de la maison de Gouffier, dont il joignit le nom au sien. Le comte de Choisenl-Gouflier, ambassadeur à Constantin opie, et auteur du Voyage en Grèce, se remaria avec madame Hélène de Beanffremont, nièce de l'incomparable.

DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL

A Chanteloup, ce 16 novembre 1771.

L'abbé part après-demain, ma chère petite-fiUe. Vous allez lui faire bien des questions aur le voyage de la maréchale. Son amabilité s'est soutenue jusqu'à la fin. La confiance de M. de Choiseul est revenue. Ils ont parlé de leur ancien temps ; ils ont ri ; et vous savez qu'ils sont tous deux dénature à aimer les choses et les gens qui les font rire ; ainsi ils ont été parfaitement bien ensemble. Elle a plu beaucoup à madame de Grammont, qui certainement lui aura plu de même. L'aisance a été établie entre elles du premier jour. Je ne serais pas étonnée qu'il se formât une liaison solide. Mais moi je suis restée aussi gênée, aussi bSie, aussi maussade. Je n'ai sûrement pas réussi, quoiqu'on ne m'ait montré que des grâces. Je crois qu'en tout, elle aura été assez contente de son voyage. On l'a pressée pour rester davantage. On lui a marqué de l'empressement pour son retour et du regret de son départ. Elle avait elle-même l'air d'être fâchée de s'en aller. Enfin cette visite a généralement bien réussi.

A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce samedi 23 novembre 1771.

L'abbé VOUS rendra compte de tout, il vous dira si j'ai eu du plaisir à le revoir ; mais il ne vous dira peutêtre pas le regret que j'ai de ce que vous ne le voyez pas en même temps. Nous faisons un duo et c'est : « Si la grand'maman était ici'... Si nous étions tous les trois dans le petit appartement! » Et puis je dis : « Si je me trouve jamais à Chanteloup !... » L'abbé dit ; • Vous vous y trouverez. — Je suis bien vieille. -~ Qu'est-ce que cela fait ? — Me viendrez-vous chercher? — Oui, je vous le promets. — Sij'allais y mourir. — Eh non, vous vous y porterez bien ! » Voilà une partie de nos conversations. L'incomparable ne vous dira pas grand' chose de moi; nous sommes fort bien ensemble, mais nous ne nous voyons guère. U est entièrement livré à ce qu'il adore ; elle est tout pour lui, excepté d'être sa femme, ce qui, je crois, ne sera jamais!..

L'abbé vous raconte sans doute l'aventure du petitfils de madame Geoffrin '; elle est dans la Gazette d'Amsterdam , mais beaucoup moins circonstanciée que le récit que nous en fit hier le Caraccioli. Le connaissez-vous? C'est un drôle d'homme. 11 est de bonne humeur, bredouilleur, grand parleur; je l'aime assez.

■ On désignait ainsi le roi de Pologne.

DE MADAME DU DEFFAND. hU

Le Creutz est toujours onctueux et bon homme. Pour votre petit dévol, je ne vous en dirai rien, c'est un ours. Personne ne le voit, ni ne sait où it est, ni la vie qu'il mène. On prétend qu'il va prendre la maison que la maréchale vient de quitter. J'aimerais autant un père de la Trappe pour voisin.

Adieu, chère grand'maman, je tousse, je mouche, je crache, j'éternue et je ne sais ce que je dis.

A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce dimanche 1" décembre mi.

J'eus hier un cercle où l'abbé fit nombre. A côté de mon tonneau, mesdames d'Aiguillon et de Mirepoix, et puis je ne sais qui; de l'autre côté, le prince de Beauvau et puis d'autres. L'abbé était au milieu. Nous fîmes la lecture de la Saint-Barlhélemy, parfaitement détaillée dans le second tome des Mémoires de Villeroy. Le prince partit, et toutde suite la princesse épouse arriva, et, contre son ordinaire, elle n'eut pas le ton assuré. Les dames de ma gauche partirent les premières; il ne resta plus que cette princesse avec l'ambassadeur de Naples. Elle reprit toute son éloquence, lui raconta des détails de la soirée du 24 décembre et du voyage du 25 avec tant de chaleur et d'intérêt, que l'ambassadeur fut charmé de ses senti-

us CORRESPONDANCE

ments et de son esprit. Cet homme voua plairait. 11 est très-gai, il dit des choses plaisaotes, il tiendrait bien sa place dans nos petits comités, s'ils pouvaient revenir.

Je soupe ce soir, avec t'abbé, chez madame de La Vallière. Demain je donne à souper aux Beauvau. J'ai invité M. de Stainville ; mais je n'ai pas sa réponse. Mardi ou mercredi , je passerai la soirée tête à tête avec l'abbé et puis après je vous le renverrai; c'està-dire, je le verrai partir sans être tentée de le retenir, quand je le pourrais. Ah ! je sais combien un véritable ami est nécessaire, et à quel point on est à plaindre quand on n'en a point, et combien on est déchiré quand on est séparé ! J'espère que l'abbé vous parlera de moi. J'ai exigé qu'il m'accordât un troisième tête-à-tête, pour qu'il ne me restât rien sur le cœur dont il ne pût vous informer. Il est content de mes sentiments pour vous, et il est en droit d'y être trèsdifficile. Je suis fort portée à croire qu'il n'y a que lui et moi qui sachions bien ce que c'est que d'aimer.

La maréchale de Luxembourg est charmée de la lettre qu'elle a reçue du grand-papa. Elle doit me la montrer. Je suis fort contente de son discernement. Elle a bien senti, elle a bien jugé. Si on pouvait séparer l'ivraie d'avec le bon grain on aurait de l'excellent et du détestable. Mais ces deux choses réunie.s ne sont pas propres à faire un bon pain quotidien.

Je ne doute pas que le mariage de M. de Lambesc et de mademoiselle de Montmorency ne se fasse incessamment. La maréchale fut hier à Versailles pour

vaincre la résistance de M, de Tingry, qui voudrait quelque délai. Jadis le Tingry était son ennemi; mais l'amour du grand~papa a fait bien des changements.

Adieu.

nS LA DUCHESSE SE CHOISEUL

A Chanteloup, le 1" dëc«mbre 1771.

Je vois que vous aviez compté que ce serait le prince qui m'apporterait votre dernière lettre. Point du tout, c'est madame du Ch&telet qui me l'a remiae. Ce dernier trait m'avait persuadée que je pouvais faire mon deuil de lui pour cette année; mais il est arrivé le lendemain, propre, reposé, comme s'il sortait de son lit. Il croit n'être pas sorti d'ici depuis que nous y sommes. Il y était établi en arrivant, et malgré son grand amour, je crois qu'il ne faudrait qu'un prétexte pour l'y retenir, ou seulement lui laisser oublier d'en partir. 11 ne s'amuse ni ne s'ennuie; il n'est point content, il est heureux ; excepté quand on lui persuade qu'il a des affaires, parce qu'il craint d'avoir à s'en inquiéter un jour. Il est déjà dégoûté de sa maison de campagne, parce qu'il y faut aller et qu'il en faut revenir ; parce qu'il n'a pas pu avoir un prêtre pour dire dans sa chapelle une messe qu'il n'aurait

ie& CORBESPONDANCB

pas entendue ; parce qu'il faut savoir qui il aura à souper, le dire à son cuisinier, peut-être voir ses comptes tous les mois et s'apercevoir qu'il est volé sans oser le dire. Mais comme il a pris cette maison sans goût, il la garde de même, par l'embarras de s'en défaire, et il ira quand on l'y mènera. 11 prétend que c'est pour moi qu'il l'a prise, et il ne l'a cependant que depuis mon exil. J'en ris, et il trouve très-bon qu'on ne fasse pas plus de fond sur ce qu'il dit qu'il n'en fait luimême. Tout le monde lui convient, et il convient à tout le monde. Il sera philosophe ou caillette , igno~ rant ou lettré, spirituel ou stupide ; tout cela se trouve dans la même boutique, s'y laisse voir sans se montrer et se produit également sans effort. Tel est votre incomparable, ma chère petite-fille, et véritablement incomparable, en ayant cependant l'air de ressembler è tout le monde. Le calme de son âme repose la mienne. C'est de l'eau qui dort et ne croupit pas; mais je voudrais qu'elle s'éveillât et s'agitât quelquefois, ne fût-ce que pour connaître son cours. Vous me direz que sa pente est vers madame de B... '. Si vous voulez, parce qu'il la trouve là ! Mais une autre la remplacerait, ce serait la même chose. C'est une vertu de roi qu'il partage avec les maîtres du monde. Je lui ai dit que vous vous plaigniez de ne te point voir. Il prétend n'être pas sorti de chez vous, et il en prend à témoin votre cavagnoi, auquel il croit avoir perdu deux mille francs à trois louis par jour. Mais laissons

' Boufilers.

là le prince, pour parler de l'abbé qui ne dort pas si bien, mais cpii aime mieux! C'est celui-là qui est une bonne et aimable créature. Je vous saisbienbon gré de la générosité que vous avez de me plaindre d'en être privée, quand vous avez le plaisir de jouir de sa présence. Toutes ses lettres sont remplies de vous. Il parle de ce qu'il aime le mieux à celle qui vous aime le plus. J'aime bien que vous concertiez avec lui vos projets de voyage pour venir ici. Mais je n'aime pas que vous y mêliez des idées tristes qui m'inquiètent et m'affligent. Ne songeons qu'au plaisir que nous aurons de nous rejoindre, et comptez sur l'abbé pour vous conduire. II aurait été vous chercher cet automne si vous aviez pu venir. L'abbé est bon à tout et fait tout ce qui est bon.

Pourquoi appelez- vous le roi de Pologne le petiUfils de madame Geoiîrin? Est-ce parce que vous êtes ma petite-fille? Me prenez-vous pour madame Geoffrin, ou vous croyez-vous roi de Pologne? Quittez cette folle ambition. Vous êtes plus sûrement dans votre tonneau que sur un trône, et je vous aime mieux Diogène qu'Alexandre.

Je suis bien aise que vous soyez contente-du Caraccioli. Je le connais fort peu; je l'ai vu à Turin et dans deux ou trois petits voyages qu'il a faitsàParis. Il m'a paru assez aimable. L'amour qu'on m'a dit qu'il professait pour M. de Choîseul me le fait aimer. Je vous serai obligée de le bien traiter.

Dites toujours des amours pour nous au bon Creutz et quelques petites galanteries au révérend père dom

Souza ', que vous allés avoir pour voisin, échappé de la Grande- ChartreusQ, Si vouaéorivei à notre pauvra baron de Glsîchan, na manquas pas de lui parler de ma eensibilité pour sm malheurs, Ils me font sentir tûen vivement celui de ne pouvoir lui dtre utile*

Je compte que le baron de Bezenval m'apportera des nouvelle* d« votre rhume, et je oompte qu'il m'apprendra qu'il est guéri. Je n'ai pas trouvé qu'il voua rendit ai béte que vous le prétendiez. Je voua ainae dans tous tes temps et de toutes les manières, 11 tt!y a que vos maux que je n'aime pas. Si vous pouvies vous en corriger, je ne U^uverais rien h redire en voua. Adieu jusqu'au départ de madame de Cheuvelin.

A LÀ DtrOEBSSE BK CH0I8SUL

Ce Jeudi 5 décembre ITTl .

Je vouaYends votre abbé, chère grsnd'maman. Je Suis trop véridique pour voua dire que ce Boit sans regrets; mais je suis tn^ k vous pour m' être permis le désir de le retenir un moment de plus. Quand vous

' Le minisire de Porlugal, que madame du Deffand appelle le peiit dévot. Il est mort en Frtnce, où 11 avait épousé mademoi- Mlle da Cuiillu.

DE MADAME DU DEFFAM). i67

aurez épuisé avec lui toutes les questions solides et importantes, et que vous en serez venue h celles d'un autre genre, j'y trouverai ma place et je me flatte, et j'attends de vous, que vous voudrez savoir ce que je pense, ce que je disy .ce que je fais ; et comme l'abbé m'a lue à livre ouvert, vous n'ignorerez rien de moi, et il vous dira si je vous aime, si je désire de vous revoir, si rien vous remplace; enfin, vous apprendrez tout ce que vous voudrez savoir bien mieux par lui que je ne pourrais vous ie dire moi-même. Nous avons fait trois soupers tête à tête, san^ discontinuer de parler de vous ; nous ne traitions que les choses qui pouvaient y avoir rapport. Je ne le vis point hier; je compte qu'il me viendra dire adieu aujourd'hui, et que je lui remettrai moi-même ce billet. Je n'ai point pu voir madame de Châteaurenaud ; elle a toujours été à Versailles. Je lui rendrai témoignage du désespoir qu'il a eu, et je n'oublierai rien pour prévenir ou affaiblir sa jalousie. Elle n'est pas faite pour l'éprouver; c'est elle qui l'inspire. Elle cause une séparation après trente-un ans de mariage'. C'est bien flatteur, chère grand'maman. Ne trouvez-vous pas les quarante mille francs de gratification bien justes, bien placés et bien à propos? Il n'y a rien de mieux, si ce

■ Lettre & Walpole, 3 décembre I77I. < Le mar^clul de Biron, après trente et ud ans de mariage, vient de mettre à la popte madame sa femme (née Montmorency), par raison d'incompatibilité. Il lui rend tout son bien ; et, comme il est fort considérable, on lui donne une gratification annuelle de 40,000 francs, en attendant un grand gouvernement. >

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