‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 45 sur 45 · DU DUC DE CHOISEUL · texte numérisé non relu

DU DUC DE CHOISEUL

A Chauleloiip, ce 19 décembre 1771

Je suis très-fâché du départ du prince, ma chère petite-fille. Qu^est-it nécessaire qu'il aille soigner si promptement sa future femme? Si elle a mal au talon, la chanson dit qu'elle n'a qu'à se le gratter par le trou de la pochette. Mais le prince part, et nos instances ne peuvent le retenir.

Vous seriez plus avisée que moi si vous aviez prévu ce qui vient de m'arriver. Je ne m*y attendais pas du tout au bout de l'année. Quoiqu'il en soit, et sans me laisser aller à des complaintes inutiles, j'ai pris mon parti sur tes Suisses comme si je n'en avais jamais eu la charge. Je sens même de la douceur à n'avoir plus h combattre l'inquiétude de mes amis sur ces objets. Je doute que l'on puisse me rien ôter dorénavant et je vais m'arranger pour, en dépit de la méchanceté et des méchants, vivre heureux avec ce qui me reste. J'ai tout lieu d'espérer que l'abbé gardera sa place. Je ne crois pas qu'il soit l'ennemi de M. d'Aiguillon, c'est-à-dire, que M. d'Aiguillon ait un intérêt à lui faire du mal. Cette place de l'abbé est la seule chose qui m'intéresse sensiblement dans ce moment-ci, relativement aux Suisses; et relativement à mon bonheur, je désire bien vivement que ma chère petite-fille me conserve les sentiments que j'éprouve d'elle depuis si

CORRESPONOANCIt

longtemps, et qu'en la revoyant un jour, je puisse en jouir tranquillement.

Votre grand'inaman voua écrit sans doute.

A LA SUCHESSE 1)£ CEOISSQL

Ce 31 décembre lITl.

Je souhaite la bonne année à la grand^ maman, au grand-papa. Je fais mille vœux pour leur conservation et autant pour leuc retour. Je leur demande leur bénédiction ; je leur promets d'être bien sage et de mériter, par ma bonne conduite, la continuation de leurs bonlés. Je les prie de trouver bon que je leur présente des fruits du jardin de notre monastère. La pomme est pour le grand-papa; les marrons pour la grand'maman. Je les envoie tout cuits. Elle n'en donnera point' à sa chienne, et, en les mangeant, elle pensera à sa petitefille qui ne cesse de penser à elle et d'en parler avec le grand abbé.

Je n'ai pas trop bonne opinion des affaires de ce pauvre capitaine. Il en a moins d'inquiétude que moi. 11 me confirme bien ce que je savais déjà, qu'un véritable attachement tient lieu de tout. Il ne pense qu'à retourner à Ghanteloup. Pourvu qu'il ne soit jamais séparé de vous, ni du grand-papa, rien ne pourra altérer sa bonne humeur et son bonheur. Je penserais bien

ivGooglc

De madame du DEFFAND. d70

de même si je n'avais que soixante ans et que je n'eusse besoin du secours de personne. Je serais toujours auprès de vous et auprès du grand-papa^ et je quitterais tout le reste sans pousser un soupir , sans verser une larme.

Je vous enverrai par l'abbé une chanson que j'aime à la folie et que je chante à merveille. J'y ai fait faire un accompagnement de clavecin et de flûte. Vous me manderez si vous la trouvez jolie ; c'est une traduction de Mélastasio, par M. de Saint-Lambert. Elle lui aurait obtenu ma voix pour l'académie bien plutôt que ses Quatre Saisons.

Je reçus l'autre jour une lettre d'Horace. L'abbé vous dira dans quels termes il parle de vous et de l'événement présent. Ah ! je ne l'aimerais pas tant s'il ne pensait pas pour vous comme il fait I L'abbé vous rendra compte de tout ce qui se passe dans mon âme : il y a lu à livre ouvert. C'est poqr moi un délice que de pouvoir parler avec confiance. A chaque chose que je lui dis : • Vous le direz à la grand'mauian 1 • J'ai pour vous, ainsi que lui, une amitié très-éclairéei et nous nous piquons de vous connaître et de vous juger mieux que pei'sonne.

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