‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 7 sur 45 · I.XbyGOOglC · texte numérisé non relu

I.XbyGOOglC

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tant de dévouement, qu'après sa guérison, il quitta la maison de la vitrière Rousseau, sa nourrice, chez laquelle il avait vécu jusqu'alors, pour venir loger avec sa nouvelle amie. Il le pouvait, paralt-il. sans la beaucoup compromettre. < C'était un petit homme d'une nature grêle et fluette ■ ; le son de sa vois, claire et perçante, le laissait soupçonner d'avoir été dispensé par la nature de faire à la philosophie le même sacrifice qu'Origène. Tout Paris savait la réponse faite à un de ses fanatiques admirateurs, qui, dans un accès d'enthousiasme, s'écriait : « C'est un Dieu I > « Allons donc! si c'était un Dieu, il commencerait par se faire homme!» Quoi qu'il en soit, mademoiselle de Lespinasse lui fut fort utile. La société qu'elle sut réunir, l'importance que prit bienidt son salon, contribuèrent beaucoup à celle de d'Alembert lui-môme et à cette espèce de domination philosophique dont il se montrait si jaloux. Ce salon devint en effet le rendez-vous des hommes les plus distingués, qu'elle savait faite causer et mettre en valeur avec un tact et une habileté rares. Personne n'avait tout à la fois plus d'esprit, moins d'envie d'en montrer, et plus de talent pour mettre en jeu celui des autres. Sans qu'elle y parût prendre la moindre peine, d'un mot jeté adroitement elle soutenait la conversation, la ranimait, la variait à son gré, l'entrelânant toujours générale et sans la laisser languir jamais. a Four porter à ce point l'art de la conversation, beaucoup d'esprit et unegrande souplesse de caractère ne lui auraient pas suffi ; il fallait avoir été à même d'exercer ce talent de bonne heure, et de le former par l'usage du monde. C'est

> Grïmm, Comtponaantt Huiraire.

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ce qu'elleavait pu faire auprès de madame du Deffand^..; dévouée uniquement au soin de conserver ses habitués, elle leur avait sacrifié tous ses goûts. Jamais elle n'allait au spectacle ni à la campagne ; ou lorsqu'il lui arrivait, par grand hasard, de faire exception k celte règle, c'était nn événement dont tout Paris était instruit à l'avance. On était certain de la trouver chez elle tous les jours, de cinq à six heures du soir...»

Il parait que rien ne peut se comparer àl'ascendant qu'elle prit sur d'Alembert, et pas un Savoyard de Paris n'était chargé de plus de courses, de commissions fatigantes que n'en faisait chaque matin pour elle le dictateur de toutes les académies. Encore n'est-ce pas tout ce qu'elle en exigeait. < ConQdent de la belle passion qu'elle avait prise pour un jeune Espagnol, M. de Mora, i) élait chargé de tous les arrangements qui pouvaient favoriser cette intrigue, et lorsque son heureux rival eut qnitlé la France, c'était lui qu'on obligeait d'aller attendre au bureau de la grande poste l'arrivée du courrier, pour assurer k la demoiselle le plaisir de recevoir ses lettres un quart d'heure plus tAt... » On sait aujourd'hui que M. de Mora n'était pas le seul rival heureux du comptaisantd'Alembert; ill'apprit lui-même quelques moments avant la mort de son amie, qui lui fit alors sa confession entière, et il ne se résigna pas sans peine à cette longue mystification. Au reste, bien que la place que tenait en dernier lieu H. de Guibert dans le cceurde mademoiselle de Lespinasse iùl un mystère, personne n'ignorait que d'Alembert ne remplissait pas ce cœur à lui

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tout seul. On fut persuadé, dans sa société, qu'elle mourait Tictime d'une passion malheureuse, et c'était, disait-on, la cinquiëmB ou la sixième qu'elle avait eue dans sa vie I

Malgré la démoralisation profonde de cette société, on a de la peine à comprendre qu'une personne tenant une pareille conduite fût encore comptée, jusqu'à un certain point considérée dans la bonne compagoie. Comment s'en étonner cependant, puisqu'en lisant aujourd'hui ces lettres où la passionaunaccent si douloureux et S! vrai, on éprouve plus d'affectueuse et sympathique pitié que de répugnance et de dégoûtT Tant il est vrai que l'égoîsme, et surtout l'égoïsme satisfait, est le seul vice Irrémédiablement insociable , le seul qui condamne celui qui en est atteint à l'isolement, et lui Ate tout droit k l'indulgence. Mademoiselle de Lespinasse ëlait malheureuse et dévouée ; elle était surtout aimante, et les frais qu'elle faisait pour tout le monde tenaient moins, quoi qu'on en ait dit, de la politesse apprise que de la bienveillance naturelle. Personne, peut-être, n'a jamais eu notant d'amis et « chacun d'eux en était aimé comme s'il eût été le seul à l'être. Jamais on n'a eu plus d'activité ni plus de plaisir à obliger. Elle inspirait tant de conHance qu'il n'y avait personne qui, au bout de quinze jours de connaissance, ne fût prêt à lui conter l'histoire de sa vie. > Après avoir perdu cette compagne, d'Alembert alla occuper au Louvre le logement qnll y avait comme secrétaire perpétuel de l'Académie. «Le désordre et t'anarcbiequi se mirent dans le parti des philosophes, après la mort de mademoiselle de Lespinasse et la paralysie de madame Geoffrin ', dit Grimm ,

> Correspondance IHliraire. Juillet 1777.

XLViii >OTICE PRÉLIMINAIRE.

prouvent combien la sagesse de leur gouvernement avait prévenu de maux, combien elle avait dissipé d'orages, et surtout combien elle avait sauvé de ridicules. Jamais, sous leur respectable administration, nous n'eussions vu toutes les scènes auxquelles la guerre de la musique a donné lieu; jamais I >

' De tous les amis'de madame du Deffand, d'Alemberl fut le seul qui rompit complètement avec elle k l'occasiou de mademoiselle de Lespinasse ; quelques autres restèrent 11dèles h la première, et îx)nservÈrent leur place dans son intimité, sans se brouiller avec la seconde, comptant même toujours parmi ses habitués; la comtesse de BoufRers entre autres, celle que madame du Detfand appelle « l'idole du Temple » à cause de son intimité avec le prince deContiqui habitait le Temple en qualité de grand prieur de l'ordre de Malte; et leprésidentHénault, qui, à soixante-dix ans, peutêtre même, suivant Marmontel, parce qu'il avait soixanledix ans, proposa, dit-on, à mademoiselle de Lespinasse de l'épouserl.. En apprenant sa mort, en 1776 ' : « Elle aurait bien dû, dit froidement madame du Deffand, mourir seize ans plus Mt, je n'aurais pas perdu d'AIembertI » Dans ses lettres les plus intimes à Walpole et à la duchesse de Choiseul, ellene parle jamais ni de lui, ni de la demoiselle, qu'avec une modération et une réserve de bonne compagnie, contrastant singulièrement avec la grossièreté Injurieuse à laquelle se laisse allei' d'Alembert toutes les (ois que dans sa coiTespondance avec Voltaire itestquestion de cette ancienne amie.

< Le S3 msi. '

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Celoi qui succéda à d'Alembert dansTinUmité de madame du Deffand, à qui elle s'attacha malgré les circonstances qui auraient dû l'en détourner, si son cœur n'avait été capable que d'affections égoïstes, avec une tendresse exaltée, fut un de ces étrangers de distinctioa qui, pendant leur séjour à Paris, dont ils voulaient connaître la société, ne manquaient jamais de se faire présenter dans son salon. Horace Walpole, qu'on ne peut se dispenser de faire connaître avec quelque détail dans une notice sur madame du DelTand, était le troisième et le plus jeune fils de Robert Walpole, premier comte d'Orfort, ministre toutpuissant et « la gloire du parti whig. » Élevé au collège d'Eton et à l'université de Cambridge, il y contracta une amitiéintime, plus tard troublée, avec lepoëte Gray, en compagnie duquel, à l'expiration de leurs études, il commença ses voyages sur le continent. Il parcourut alors en touriste la France et l'Italie, mais ne s'arrêta que peu de semaines à Paris, dont pendant ce premier séjour il apprécia peu les habitudes et les habitants : « Les cartes et la mangeaille sont ici les seules occupations, dit-il, au point de ne laisser place h. aucune distraction. On va pourtant encore trois fois par semaine àl'Opéra; mais pour moi, c'est encore pire que demangermaigre!... Leur musique, à mon avis, ne ressemble pas plus à de l'harmonie qu'à une tarte aux groseilles. Nousn'avons pas encoreété aux Italiens, et il y va en général fort peu de monde. Ce qu'il y a ici de mieux, et fort supérieur à tout ce que nous avons dans ce genre, c'est la comédie. Trois ou quatre de leurs acteurs laissent bien loin derrière eux tous les nôtres. Mais personne ne va les entendre que les jours à la mode, et, ces jours-là, on y va ■ que la pièce soit bonne ou mauvaise, pourvu qu'elle ne soit

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pas de Molière, cependant; de celles-là on estennuyé... Hier nous avons été, Gray et moi, TOÎr VAtare, qui nous a paru ntal joué. Drs dtners interminables k trois services, et presque tous les plats bariolés de salades, beurre, petits pâtés et autres ingrédients étrangers ; — des voitures d'une magnificence digne des noces de Cupidon et de Psyché; — rien de ridicule comme leurs enseignes : à l'Y grec ; — à la 'Toilette de Vénusj — au Ciiat qui tetle, etc. .Quanta leiirs idées sur l'honneur, elles sont étranges. Je voiis en donnerai un exemple, tl est honteux pour un gentilhomme de n'être pas dans l'aimée, au service du roi, comme ils disent. Mais il n'y a nul déshonneur à tenir publiquement une maison de jeu. Fius de cent cinquante personnes de la plus grande qualité, dans Paris, n'ont pas d'autres ressources. Vous pouvez entrer chez elles à toute heure de la nuit; vous êtes sûr d'y trouver un jeu de hasard, pharaon, etc. Le fermier de ces tables de jeu, chez le duc de Gèvres, Ini paye douze guinées par nuit. Les princesses du sang elles-mêmes n'ont pas honte de tirer profit des banques établies dans leurs maisons. Nous en avons vu deux, ou trois ; elles ne sont ni jeunes, ni remarquables, si ce n'est par l'épaisseur de leur rouge, dont elles lisent avec plus d'extravagance encore que les autres feMmes ; ce qui-n'estassurémentpas peudire... Au reste, nous n'avons vu que fort peu de monde; oïl fait ici en général peu d'accueil aux étrangers, surtout quaiid ils ne jouent pas et ne parlent que difficilement la langue. > Après avoir quitté Paris, Walpole fit un plus long séjour ' à Florence, et s'y vit bientôt apprécié dans une société déjà CR grande partie composée d'étrangers : « ta princesse de ,

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Craon ' donne à souper et à jouer tous les soirs ; chacun est chez elle fort à son aise. J'ai un peu parcouru îe pays avec

elle et le prince ces jours derniers Ces gens-ci sont

aimables et à leur aise. Ce qui me les rend agréables, c'est que je crois leur plaire. On aime à se voir soigné sans ar-* rière-pensée par des genê à qui on ne peut être bon à rien... Seulement j'ai tu, depuis queje suis ici, tantde cartes et tant d'amoureux, que de mavie je ne pourrai souffrir ni l'un ni l'autre. .. Au reste, je suis plu« jeune que jamais ; je né pense qu'à me divertir et à vivre au milieu des plaisirs. Matin et soir, nous avons opéra, bal et concert. Je n'ose vous conter notre manière de vivre. Vous prendriez votre flgure de grave censeur en apprenant qu'on se lève & onze heures du matin ; qu'on va à l'Opéra à neuf heures du soir, pour souper à une heure et se coucher à trois. Mais c'est qu'en vérité les soirfes et les nuits sont ici tellement charmantes qu'on n'y peut résister... Vous ne me reconnaîtriez plus; au lieu de m'occuper de beaux-arts comme je me figurais que je le ferais en commençant mes voyages, de passer mes matinées k la galerie, nous courons la ville et les amusements. Je suis à Florence depuis six mois, et je n'ai encore été voir ni Pise, ni Lucques, ni Pistoja... Que voulez-vousT on ne peut pas trop se divertir dans sa jeunesse. Il faut vieillir, et vieillir en Angleterre! deux nécessités bien sérieuses; car

' Lettre du B Juillet ITfiO à H. CoDwa;. La princesse de Crson, maltresse de Li^opold, dernier duc de Lorraine, Temme de Marc de BoauTiu, prince de l'empire et prësîdeat du cooseil de régence de l'empire. Elle était fille de Helchior, comte de Lignerille, et autrefois dame d'honneur d'Elisabeth Oiarfotle d'Orléans, petite-fille de France, ducbesae doaaIriËr« ds Lorraine .

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tu NOTICE PRÉLIUINAIRE.

je ne connais pas de pays sur la terre où il y ait lant de vieux fous et si peu de jeunes 1... >

Il revint à Londres au mois de septembre 1741. C'était le. moment d'une crise décisive pour le ministère de son père. Porté au pouvoir vingt ans auparavant (1724), en quelque sorte par une acclamation populaire, à la suite d'une grande perturbation financière par lui prévue et prédite, perturbation amenée par la débâcle de la compagnie de la mer du Sud, contemporaine du système de Law, et cause des mêmes désastres, Robert Walpole s'était montré plushabiie que les frères Paris. Il amt justifié la confiance publique, ranimé le crédit, encouragé et développé le commerce, donné une grande impulsion à la prospérité matérielle du pays. Il avait gouverné avec sagesse et déjoué les conjurations des jacobiles à l'intérieur, contenu par des négociations bien conduites le mauvais vouloir des puissances étrangères , et maintenu à l'intérieur une paix honorable. Bientôt cependant, une opposition puissante s'était formée contre lui dans le Parlement, et, poiir se maintenir, il avait largement usé ou abusé des moyens que le pouvoir mettait à sa disposition. Cette lutte de l'intrigue et delà corruption, si habituelle dans les gouvernements parlementaires, qu'elle peut presque passer pour une conséquence nécessaire des institutions, s'était engagée et passionnée d'année en année avec une fureur croissante. Après avoir fait tous ses efforts pour miùntenir la paix, le ministère s'était vu contraint de déclarera l'Espagne une guerre injuste', et le mauvais succès

■ 1T39. Quelques Bunées plus tard, les adversaires les plus aaicnés de Walpole, qui avùent le plus contribué i faire déclarer cette guerre, en reconnaissaient et en proclamaient hautement ['injustice.

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des premières campagnes, dont on le rendait responsable, fournissait à l'opposition de nouveaux arguments contre lui. Horace Walpole, nommé membre de la nouvelle Chambre des communes, fit son maiden-speech k l'occasion d'une proposition d'énquéle sur la manière dont la guerre avait été conduite, véritable acte d'accusation contre le premier ministre, el qui ne fut rejeté qu'à la majorité de trois voix [décembre 1744). Le 11 février suivant, Robert Walpole donna sa démission, et fut appelé à la Chambre des pairs sous le titre de comte d'Orfort. Pour échapper à la vengeance de ses adversaires, que n'apaisa pas sa chale', il eut besoin de l'amitié du roi, et du crédit qu'il conservait dans le Parlement.

Moins tendre fils que wigh passionné, d'ailleurs sans ambition personnelle, Horace Walpole fut plus. malheureux de la défaite de son parti que-de la décadence de sa famille : « Nous avons friomphé vingt ans, écrivait-il à un de ses amis, peu avant l'événement * ; est-il surprenant que la fortune nous tourne le dosT Ne devions-nous pas nous y attendre, surtout en ce pays? On parle hautement de tout ce que nous réserve l'année 1742. -On s'en promet des dévolutions pareilles à celles qui ont commencé à pareille date il y a cent ans I... J'espère que la prophétie ne se réalisera pas. Quoi qu'il arrive, je trouve de la douceur dans ane pensée pourtant bien mélancolique. Si notre famille doit être la victime offerte k la discorde pour détourner de notre pays ses fureurs, du moins celui de ses membres sur qui s'étaient

< 16 décembre ITAI, à H. Horace Hwin.

Liv NOTICE PBÉLIHINAIHE.

concentrées mes plus chères affectioas, qui aurait soufTart de notre ruine, celle-lfi ' est à l'abri, protégée contre la rage de nos ennemis : rien ne peut troubler la paix dont elle jouit!.,. Quant à la grandeur si enviée de notre maison, elle ne me coûtera pas un soupir de regret; elle ne m'a pas donné un moment de plaisir, j'y renoncerai sans un moment de cbagrin. Ma lijierté, mes aises, la faculté de choisir mes amis et ma société sans consulter antre cbose que mon goût, compenseront bien les splendeurs de Downing^Slreet. Je suis si las de tout cela que, victorieux ou non, je me propose de quitter l'Angleterre au printempsi... »

It ne donna pas suite de plusieurs années à ces projets de voyage, et resta à son poste à côté de ses amis politiques, prenant part aux discussions de la Chambre ; mais, malgré la vivacité de ses opinions, plutôt en amateur qu'en homme d'État actif et ambitieux. Quelques discours, évidemnienf fort étudiés, et qu'il a soigneusement conservés, furent ap-r - plandis même par ses adversaires, un peu comme des morceaux académiques, et sans grande influence, paralt-il, dans la discussion. Cependant les causes qu'il défendit avec le plus de chaleur témoignent la rectitude de son jugement et les bons instincts de son cœur. En 1 747, il fit de grands efforts pour sauver l'amiral Bing et chercha, l'un des premiers, à réveiller la conscience publique sur la traite des nègres. Il exprime à ce sujet des sentiments fort en avance de la moralité contemporaine. « Nous avons discuté cette semaine le bill sur la compagnie d'Afrique. Nous, sénat de

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